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Full text of "Revue de la musique religieuse, populaire et classique"

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STELLFELD PUKCHASB jg&é 



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M.^i^ 



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REVUE 



DE LA MUSIQUE 



RELIGIEUSE, POPULAIRE ET CLASSIQUE. 



REVUE 



DE 



LA MUSIQUE 

RELIGIEUSE, POPULAIRE 

ET CLASSIQUE, 



FONDÉE ET DtBIG^ 



PAR r. DANJOU, 

Bibliothtealre à la Bibliotlièque de l'Arsenal , Orf aniste de la Métropole de Parii, 
Membre de l'Aradémie de Sainte-Cécile, à Rome. 



DEUXIEME ANNEE. 



PARIS. 



BLANCHET. EDITEUR ET MARCHAND DE MUSIQUE. 
Il, >UI CtOII-Dt3-?BTITS-GBAMn. 



1846. ^7 



rn.n.-.i.i 



REVUE 



DE LA MUSIQUE 



RELIGIEUSE, POPULAIRE ET CLASSIQUE. 



COJVFERENGES 

DU DIOCÈSE DE PARIS. 



QUESTIONS RELATIVES AU CHANT ECCLÉSIASTIQUE. 

La luesure que vient de prendre Monseigneur Tarchevèque de 
Paris pour appeler rallention de son clergé sur Télal actuel du 
chant ecclésiastique est un fait très imporlant et qui ne peut 
manquer d*exercer une haute influence sur Tavenir de la mu- 
sique religieuse en France. C*est du moins pour le moment la 
justification de nos doctrines et la récompense de nos travaux. 

Tout ce que nous demandons au clergé , Monseigneur l'arche- 
vêque de Paris le demande lui-même, et les questions qu'il pose 
suni comme l'abrégé de tous nos écrits Ce qu'il y a de remar- 
quable, c'est que le premier acte officiel de l'autorité épiscopale 
en faveur de la restauration du chant émane d'un prélat qui 
n'est dirigé ni par son goût personnel pour la musique, ni par 
SOS connaissances spéciales dans ces matières. 

Il ne s'agit pas, en effet , aux yeux de Monseigneur Affre, d'une 
œuvre d'art , mais d'une œuvre de piété. Il ne s'inquiète pas des 
progrès de la musique, mais de la couservatian de la foi. Ce n'est 



itîj.ir 



— 6 - 
pas même en vue de la grandeur extérieure de la religion ou 
de la splendeur du culte que Ton cherche en cette occasion les 
moyens de rétablir le goût du chant parmi les fidèles, mais seu- 
lement à cause de Tutilité de ce chant pour le salut des âmes. 

Il importe d'établir cette distinction #t de la signaler à nos 
lecteurs; car si Tintelligence du beau lianc If s arts est à peu 
près éteinte parmi le clergé, du moins le zèle le plus ardent 
pour la conversion des peuples y règne- t-il dans tous les cœurs; 
et le jour où il sera admis et prouvé que Tuffage du chant, ses 
effets , sa puissance sur Timagination , son action sur les sens , 
sont utiles au maintien de la foi , à la gloire de Dieu , on verra 
tous les prêtres s*occuper activement de le rendre populaire et 
florissant (1). 

Monseigneur Farehevêque de Paris a manifesté clairement sa 
pensée à ce sujet. Â côté des travaux les plus essentiels sur le 
ministère ecclésiastique, Fétude de la théologie, au milieu des 
considérations les plus élevées et tes plus graves, il place les 
questions que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs, 
et il invite son clergé à les résoudre. 

Cet exemple sera imité , nous n*en doutons pas ; les autres 
évéques ne voudront pas tarder davantage à chercher les moyens 
d'arrêter la ruine du chant ecclésiastique ; le mouvement qui 
commence à Paris ébranlera toute la France. 

Voici les questions* insérées dan.s le prugnimme des conférences 
ecclésiastiques du diocèse de Paris. Après les avoir citées tex- 
tuellement , nous essaierons d*y ajouter quelques réflexions 
générales qui puissent servir à préparer leur solution. 

(i) Nous citerons ici les paroles de saint Bernard sur ratilité du chaut : 
« Gantus in ecclesia mentes liominum laetificat, fastidiosos oblectat , ptgi os 
sollicitât, peccatores ad lamenta invitât. Nam quamvis dura sint corda seciila- 
rium hominnm, slatim ut dulcedinem psalmorum audierint ad amorem pie- 
talis convertuiitur. Oratio tantummodo in hac vita effundUur in renfssioncm 
peccatoruni , paalmorum autein dccantatio sigoificat perpetuam laudem Dei 
m aeterna gaudia, » 5, Bernardi o;^., t U, p« 867. 



_7 -^ 

rRBMiSitB QuasTioar. — B^chereher les causes de la déeadencê du 
chant eeçlùiasêique $i de «on abandon par lei fUMes. 

DEUxnvB QUfiSTion. -r- ÉtuHer U$ modifici^Hùtu qu'a $uhm le 
ekanê dam la liturgie du diodee df Parie députe troie eiielee; 
ditermimr Vinfiuenee que tee ehangemenê$ ont pu av^ir eur la 
popularité du ektmt* 

TBoisiBME QU9STioM« — Studiefla doctrine de VÊgliee et lee opinione 
des auteure eccUei^^êiquee ^r le chant f sa nature ^ eee effets, 
son antiquité i sa prééminence eur l(* musique moderne* 

QUÀTRjBHB QUBSf I019. — Déterminer les règles de l'exécution du 
plain-chant , le genre , le nombre des vçix auxquelles il doit être 
confié, la ns^ture d^s instruments qu'on peut employer pour 
Caecompugnsf. 

GiNQUiBim QUBST|ON« — Iftdiquer les nioyens f ff» purattraient Ips 
plus efficaces pour popuhrissr le plainrchant parmi Iss fidèle^. 

Tel ^st le progi^moie des éludée auxqiiellee les membres du 
clergé de Paris doivent se livrer. C*es^ m sujet tout nouveau , ^t 
d'aulaot plus difficile , que daas les séminaires on a eompléte- 
menl négligé d'eu entretenir les élèves appelés a le traiter au- 
jourd'hui. 

La décadence du dianl ecelésiaslique e^t un fait avéré e| ma- 
nifeste. Monseigneur 1 archevêque le reconnaît tout d*abord , et 
sans demander qu*on s'assure de Te^istenee ou de l'étendue du 
mal, il si3 borne à désirer qu'on eu indique les causes. 

Si on ioterroge l'histoire , on apprend que depuis environ 
trois siècles, le goût du chant religieux s'est progressivement 
affaibli. On remarque d'abqrd que les évèques cessent d'y appli- 
quer leur sollicitude » les clercs n'étudient plus eeile science ; 
les fidèles ne prennent plus la même part à l'exécution des 
offices* On voit paraître datfs les comptes des paroisses des 
chantres salariés dont il n'était pas question auparavant. La 
musique moderne se glisse d*abord modestement dans les cathé- 
drales» collépabs ou i^apeUes i^încières; pi|is elle s'em^aire 



— « - 

peu à peu des lutrius, et eu Belgique, eu Italie, eu Espagne, eu 
Allemagne, elle détrôoe peu à peu le plaiti-^haiU; plus tard pour 
intéresser* Tesprit des fidèles pendant ces long offices remplis 
par la musique, on imagine de publier des livres de prières peu' 
dani la messe, tels que la Journée du chrétien du père Nepveu, et 
an moyen de ces livres on cherehc àhabiluer le peupleà remplacer 
par la méditation silencieuse le cbant qui roccnpait naguère ; 
on abandonne à Torgue seul une partie des chants qui s'exécu- 
taient autrefois par le chœur et les fidèles; on invente pour se- 
conder les efforts de quelques chantres un instrument bruyant, 
auquel sa forme fait donner le nom de serpent. Malgré ce renfort, 
la voix des chantres étatit encore trop faible, on cherche, on 
rassemble à grands frais les plus grosses et les plus graves voix 
qu*on puisse trouver, et qui sont seules capables de suppcnier 
tant de fatigue. Enfin , portant un dernier coup à la tradition f|ui 
dirigeait encore le peuple dans le chant de quelques pièces, on 
change un jour toute la liturgie ; de nouvelles paroles demaudeut 
de nouveaux chants; le premier clerc venu se charge de fubri* 
quer un Antiphonaire et un Graduel; en quelques années cet 
immense travail s'accomplit, et les fidèles surpris, déconcertés, 
essaient en vain d'ajuster leurs voix à ces nouvelles mélodies, 
bizarres, cahoteuses , aussi étrangères aux règles de la niusi(|ue 
qu*à celles du plain-chant. 

Avdater de ce moment, la ruine du ebant ecclésiasliqne fut 
consommée. Quelques hommes de savoir protestèrent contre ces 
nouveautés irréfléchies; leurs plaintes furent sans écho, Tindif- 
férence les accueillit, et le vent des révolutions qui commençait 
à souffler avec furie amoncela bientôt d'autres ruines sur celles 
que le clergé lui-même avait faites. 

Aujourdliui, après quarante ans de labeurs, de zèle, de dé- 
vouement, d*abnégatiou , le clergé a pu rendre au culte quelque 
solennité. Mais le chant et la musique sacrée n ont pu être réta- 
blis dans leur ancienne splendeur; le mal s>st même considtra- 
blen>ent accru, et bientôt cet art, que la religion avait sanctifié , 
que rÉglise avait honoré, que les hommes les plus illustres 
avaient pratiqué, aura disparu du sein de la société catholique. 
En Italie, on Taura remplacé par quelques lambeaux de la dé- 
froque musicale des théâtres; en Aliemagne, on lui a subvtiiiié 
•depuis iouglemps les accent$ monotones de cbauls iuiiléa de la 



mHskfue protealaitie ; et en France, les lidëles prieront, médite- 
ront, s^i Tan veut, dans nos églises niais ils n\ clianleront plus, 
ni eux, ni les hommes gagés qui s'acquiltenl aujourd'hui de ce 
soin et qui chaque jour deviennent plus rares. 

Monseigneur Farchevêque de Paris regarde ce résultat immi- 
nent comme un danger pour la religion ; il demande à son clergé 
de chercher les moyens d*erapéchcr un désastre tel que la perle 
du chant religieux. Or, il n*y a qu'une seule cause de cet é(at 
de choses qu*on commence un peu lard à déplorer, c'est Tindif- 
férence proronde, invincible peut-être, du clergé pour ces ques- 
tions. Sans cette indifférence, on n'eût pas si légèrement dé- 
naturé les chants dans le siècle dernier, et, se souvenant de 
Taxionie des anciens, ou aurait su qu'en changeant le chant ou 
changeait les mœurs, cesl-à-dire qu'on porlailà la Toi même une 
atteinte funeste. Sans celle indifférence, le clergé de noire épo- 
que eût étudié dans les séminaires la théorie et la pratique du 
chant ; sans celte indifférence , on eût encouragé depuis quarante 
ans les tentatives qui ont été faites par Choron et d'autres pour 
sa restauration. 

Ce n'est pas le temps qui manque pour se livrer à de telles 
études, car il n'y a pas de petit séminaire en France où Ton ne 
forme une musique instrumentale. Parlez-nous du cornet à pis- 
tons, dubugle, de l'ophicléide, d'une marche militaire, d'un air 
d'opéra arrangé pour ces instruments; c'est là ce que nous ai- 
mons, ce que nous cultivons avec ardeur. Mais ce plain-chant 
maussade qu'on dit être si ancien, il nous ennuie; nous laisse- 
rons les chantres Texécuter, et nous ne nous eu occuperons pas. 
QuidprodeH? Parlez-nous encore de ces cantiques si tendres, si 
passionnés, si expressifs, qui vont à Pâme et auxquels vous re- 
prochez, à notre grand élonnemenl, de ressembler aux airs de 
théâtre et de ponts-neufs; parlez-nous de ces messes à grand 
fracas qu'on exécute à Paris» à Bordeaux, à Evreux, dans les- 
quelles il y a de si beaux solos pour les chanteurs en renom, 
dans lesquelles MM. Alexis Dupont, Duprez, font briller tout 
leur talent : voilà la musique que nous voulons, elle nous réjouit, 
elle nous émeut; elle nous donne bien quelques distractions, 
mais cela n'arrive que rarement, et ce sont de saintes distrac- 
tions. Ou plutôt ne nous parlez de rien ; nous n'aimons ni la mu- 
sique, ni le plain-chant; nous annonçons au peuple la parole de 



^ 10 — 
Dieu, nous administrons les sacremenls, oous conver^issonsj 
par le raisonnement, et nous n*avons que faire de voire plaii 
clianl ni de votre musique. Quidprodestf 

Voilà le langage que l'on tient parmi le clergé; et tant qu^ 
Monseigneur Tarchevéque de Paris et les autres évéques n'auron^ 
pas fait comprendre à tous Timporlance du chant ecclésiastique, 
il ne se fera rien de sérieux pour sa restauration. Il y a sans doulf] 
un certain nombre de prèlres qui pensent comme nous-méraesl 
sur ce sujet; Texislence de notre Revue ^ les encouragements 1 
qu'elle a reçus, sont des preuves certaines d'un commencement j 
de réaction contre celte indifférence que nous attaquoss chaque 
jour; mais le nombre de ceux qui marchent sous nolre.bannière 
est encore très restreint, et notre voix ne pénètre que dans quel- 
ques presbytères. 

G*est donc un devoir pour tous les prêtres qui veulent répondre 
au vœu exprimé par Monseigneur Farchevéque, de secouer d'a- 
bord cette indifférence et de se livrer avec soin à l'étude des ques- 
tions qui ont été posées. Cette étude révélera aux uns les beautés 
du chant ecclésiastique, sa supériorité sur la musique moderne, 
eu égard à son objet; elle fera connaître aux autres les opinions, 
les jugements, les conseils des auteurs ecclésiastiques, des con- 
ciles et des évéques sur le chant religieux , son exécution , ses 
effets, son utilité, sa puissance. 

Dans un prochain article, nous examinerons avec détail les 
causes qui ont amené la décadence du chant et qui ont produit 
cette indifférence générale que nous voulons voir cesser. Nous 
répondrons successivement à tontes les questions que Monsei* 
gneur l'archevêque de Paris a insérées dans le programme des 
conférences ecclésiastiques, et nous essaierons d'indiquer, sui- 
vant le désir de ce prélat, les moyens les plus efficaces pour po- 
pulariser Je chant parmi les fidèles. 

P. Danjou. 



[ 



DES ORIGINES 

DU PLAIN-CHANT 

OU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, 

DE SES PHASES , 

DE SA CONSTITOTION DÉFINITIVE DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE ET ROMAINE , 

DE SIS ALTÉRATIONS , DBS ENTREPRISES FORMÉES POUR SA RESTAURATION , 

ET DES SOURCES OU IL FAUT PUISER POUR L*OPÉRER. 

(Deuxième article.) 



Ainsi qu*on Ta vu précédemment , plusieurs sortes de chants 
avaient été adoptés par les chrétiens des premiers siècles, et ces 
chants étaient analogues au génie des peuples pour la musique : 
ornés à Texcès dans les églises d*Orient, comme ils le sont encore 
aujourd'hui; beaucoup plus simples dans celles d*Occi(Jent. Plus 
lard rintroduction du cjiant oriental en Italie ne peut être révo- 
quée en doute ; car le témoignage de saint Augustin, cité dans le 
premier article , est décisif. Une fusion des deux chants s'opéra 
ensuite dans FÉglise romaine; mais Tépoque précise de cette 
fusion n*est pas connue. Suivant les historiens de la liturgie, 
saint Damase, qui fut élu pape en 366, aurait adopté tout le 
chant oriental » d'après les conseils de saint Jérôme , son ami , et 
même son secrétaire pendant une année environ; mais ce fait est 
en contradiction manifeste avec un passage de saint Augustin {in 
Epist. 119), contemporain et témoin irrécusable. Il paraît seule- 
ment que saint Jérôme décida le pape Damase à adopter pour 
Tusage des offices la version grecque du psautier, sur laquelle le 
même saint Jérôme flt la version latine des psaumes qui est dans 

^ la Bible connue sous le nom de la Vulgaie. 

Rodulphe, écrivain ecclésiastique, que quelques uns font vivre 

Idans le xi"* siècle, et qui parait iivoîr M k'm infproiéy 4H pnsi- 



— 12 — 
tivemenl que le chaiil solennel à la manière des Grecs ne fui 
point adopté universellenienl, mais qu'il fui seulement en usage 
dans quelques églises , à rimitation de celle de Milan, et que le 
chant romain clail différent du chant ambrosien , tant pour les 
heures canoniques que pour les vêpres et la messe (1). Toutefois, 
il est certain qu'une partie du chant atijourd*hui en usage dans 
rÉglise romaine, à savoir, les répons, introïls, gyaduels, of- 
fertoires et communions, a une origine orientale, comme je Tai 
dit dans le premier article ; mais son introduction dans la liturgie 
romaiue a dû être postérieure au pape Damase, d'après le té- 
moignage de saint Augustin. 

Les liturgisles anciens attribunicntau pape saint Sixte, élu en 
452, rinlroduction du chant des Introïis et Graduels dans la 
nsessc latine, mais sans indiquer quelle était la nature de ce 
cirant, ni ce qui eu a élé conservé dans la suite. Nous ne sommes 
pus mieux informés de la nature des Iravaux du pape Gélase, qui , 
suivant le témoignage de Durandus (2) , écrivain du xni* siècle, 
justement estimé pour ses profondes connaissances dans Thistoire 
de la liturgie, a composé le chant des traits, des préfaces et de 
quelques hymnes. On sait que ce pape fut élevé sur le siège pon- 
tifical le 1" mars 492. Si le chant de la préface qu'il a réglé a 
traversé les siècles pour venir jusqu'à nous; s'il était le même 
que la touchante mélodie que nous connaissons , rien de plus 
beau n'a été fait pour le service divin, et le nom de Gélase ne doit 
pas être séparé de celui de saint Grégoire. 

Après la mort de Gélase (496), ses successeurs Anastase II et 

(i) Tamen ex hoc univcrsaliter in Ecclesia Dei canlus non fuit inlroducliis ; 

scd posUnodnin lempore Theodosii jiinioris, sicut in viia B. Ambrosii Icgitur, 

in ecclesia Mediolancnsi , cantus bymni cœperunt frequentari. Et tempore 

sucressivo à B. Ambrosio apud LaUnos, et ad Missaoi et ad aUas Horas divi- 

uas, cantus pubrlicus cum hymnis metricis est introductus. Unde in Glironicis 

legitur, quod Ambrosianuni riliim AnUphonarum in ecclesia cauendarum 

primas à Grœcis trauslulitad Latines. Uic, etiam post Uilariiim , liymuos ca- 

ncndo!) primus coniposuit. Oflicium enim Ambroslanum ad nocturnas et ma- 

tiiUnas alquc vespcrtinas landes, nec non ad missam , babet solcmnem can- 

\\\m , omnino alium à Romano, quota hodieran die sonora et forti voce 

servant clcr ici ci vitaUs et diocesis Mediolanensis. Exinde apud Roma nos beatus 

Gregorius et Vitalianus papae cantiim romaniim recepc(-unt,qui pcr eos, seu 

per alios, sub tenore, et lono qui hodie canlatur ubique exUtit magis dul- 

coiatiis, et ordinatus. (De Canon, observant.^ prop. 12.) 

(2) Ralionale dicinorum officiorum , lib. iv, c. 33. 



- 13 — 
Symtoaque ne paraissent avoir rien Tail pour ramélioralion du 
chant de Téglise; mais le pape Hormisdas, dont T^leclion eut 
lieu le 27 juillet 514, parait y avoir donné un soin fructueux, 
suivant ce que nous apprenons de Walafrid Slrabon (1), béné- 
dictin du IX* siècle, dont Tautorité est d'un grand poids en cette 
malière. Toutefois , il ne s'exprime pas d'une manière explicile 
sur ce que Hormisdas a fait pour ramélioralion et l'extension du 
chant. Une institution destinée à atteindre ce but avait été faite 
dès l'année 461^ par le pape Hilaire, dans l'école de chantres 
formée à Rome sous son pontificat (2), et qui fut restaurée long- 
temps après par les soins de saint Grégoire. 

De ce qui précède résulte la preuve que plusieurs papes, pré- 
décesseurs de saint Grégoire , s'occupèrent aclivement à régler le 
chant de l'office divin, et que ce saint ponlife a dû profiter de 
leurs travaux, ayant eu plulôt à mettre en ordre les chants qui 
existaient déjà qu'à en composer lui-même. Toutefois, ses ré- 
formes parurent assez importantes pour qu'on donnât au chant 
qu'il avait réglé le nom de Chant grégorien, comme si Grégoire 
en avait été réellement l'auleur. Monté sur le trône pontifical en 
590, époque où les Lombards dévastaient le territoire de Rome 
jusqu'aux portes de la ville, accablé de soins de tout genre, il 
trouva néanmoins assez de temps , pendant les treize années où 
il gouverna l'Eglise, pour mettre la dernière main au travail 
énorme du Sacramentaire et de l'Anliphonoire; car c'est de TAn- 
tiphonaire seulemeiU que parlent tous les anciens auteurs, no- 
tamment Jean Diacre , biographe de ce saint docteur de l'Eglise. 
Mais que contenaitexactementrAntiphonaire noté de saint Gré- 
goire? Sur cette question les avis sont partagés : peut-être n'a- 
t-on pas oublié que j'ai dû soutenir incidemment une polémique 
à ce sujeL Les éditeurs des anciennes éditions des Responsorialia 
et antiphonaria du Vatican disent dans leur préface : !<» que 
Tusage d'antiphoner, c'est-à-dire de chanter alternativement à 
deux chœurs, était très ancien dans l'Église; 2'» que saint Grégoire, 
ayant réuni dans un seul volume toutes les antiennes de la messe, 
avait donné le nom d'Anliphonaire à ce recueil; 5* ils ajoutent 
que dans les anciens manuscrits sont compris sous le nom d'^lw- 
tiennes les introïls, graduels, alléluia, offertoires et commu- 

(i) De rehiis eccles,, c. 25. 

(2) Baronius, Annales eccU$ia»t*^ U i» n° 29. 



- 14 - 

nions (1). II nie parait important de faire ici nne dlstinôtlon pouf 
éviter tout malentendu. 

Tout le monde sait que Antiphona vient de deux mots grecs 
qui signifient sons opposés y parce que, dans Torigine, les an- 
tiennes, les psaumes, et généralement tous les chants de TÉglise 
étaientexécutés alternativement par les chantres pi acésaudeux 
côtés du chœur. Plus tard, on restreignit la signification du mot 
antiphona à Tanlienne qui précède chaque psaume, et Tanlienne 
cessa d'élre coupée en deux parties, dont chiicune avait été 
chantée autrefois par un côté du chœur, et ne fut plus consé- 
quemmcnt antiphonée , en sorte que scn nom perdit sa significa* 
tioii) comme l'ont remarqué Denis de Sainte-Marthe et Ouillaume 
Dessin, dans la préface derAntiphonaire de leur édition des œu» 
vreà de saint Grégoire. Dans la plupart des manuscrits du ix« et 
du X* siècle, les antiennes proprement dîtes sent désignées 
ainsi : Antiphona ^ ou ant. , ou simplement a; tandis que les in- 
troits, graduels, otf^rtoires et communions sont marqués de 
cette manière : /wF., Érr., 0/^., Com. Les répons sont indiqués 
par Ib, et les versets par v seul, ou par v surmonté d*un s. Ces 
signes sont ceux du missel de Worms, du ix« siècle, qui 
est à la bibliothèque de TArsenal , à Paris, sous le n* 192 ; d*un 
missel de la Bibliothèque royale de Paris, n° 1087, écrit dans le 
x« siècle, et indiqué dans le catalogue sous le nom A'Antiphonaire 
de saint Grégoire j quoiqu'aucune inscription de ce genre n'existe 
dans le manuscrit ; enfiu, dans le missel de Tancieune abbaye de 
Saint-Hubert , dans les Ardennes , qui est aussi du x"* siècle, et qui 
est aujourd'hui en ma possession , ainsi que beaucoup d'autres 
que je pourrais citer. Or, il est à remarquer que les introïls, gra* 
duels, offertoires, communions, etc., se trouvent avec léchant 
noté dans tous les anciens missels manuscrits, bien différents en 
cela des missels imprimés , où l'on ne trouve d'autres chants que 
ceux des préfaces, les intonations des Gloria, Credo, Oraisons, etc. 

Cela posé (et Texaclitude de ces faits peut être vérifiée partout 
le monde dans les grandes bibliothèques), il reste à examiner s'il 

(1) AnimsKlverieudum est » usum afitiphoBarum (qus ideo dicl» sunt, quod 
^Ueraatim à duobos choris cauerentui) aDUqutssimum îb Ëcclesia esse. Den4- 
que antiphonas missx omnes in unum volumen S. Gregorius cougessit, quod 
satis quidem apte Aniiphonariumioscripsit, ut Msi. codices, ac «iictoresde di- 
vinis offîciis testaniur, de eo Hi^tfo&ein fablMifes* 



- 15 - 
esl vrai, comme raffirment les éditeurs d«ft anciens Anliplionaireé 
romains, que saint Grégoire a compris dans le recueil auquel il 
a donné le nom A'Antiphonaipe tous les chants, non seulement 
des heures canoniques, des matines et des vêpres, mais aussi 
ceux de la messe, introîts, graduels, offertoires, communions^ etc. 
Pour avoir la certitude de ce fait , il faudrait que nous possédas- 
sions des copies d*un recueil semblable de Tépoquo n)éme où le 
saint docteur deTEglise a réglé le chant de Tantiphonaire, etqu<i 
leur titre fût d^une main aussi ancienne que la copie des chants : 
or, parmi le nombre très considérable de manuscrits de chant 
ecclésiastique que j*ai examinés dans les bibliothèques de France, 
(le Belgique, d*Ângleterre,dltalie et d'Espagne, mémedansceux 
des temps les plus reculés , je n'ai rien trouvé de semblable. Les 
plus anciens de ces manuscrits n'ont pas de titre original, et celui 
qu'ils portent dans les catalogues leur a été donné au hasard par 
les bibliothécaires; souvent même à conire-sens. Ainsi le plus 
ancien de tous ces livres, puisqu'il remonte vers la fin du vii« siècle, 
ou au plus lard aux premières années du viii', et qui se trouve 
dans le trésor de Monza, près de Milan, est indiqué comme un 
anliphonaire, quoiqu'il ne contienne que les chants de la messe. 
Je pourrais citer cent exemples semblables dans les catalogues 
de la Bibliothèque royale de Paris, des bibliothèques des dépar- 
lements de la France, de la Bibliothèque royale de Belgique, du 
Musaeum britannique et d'autres. 

Quand on sépara le chant des introîts, graduels , offertoires et 
communions des autres parties de la messe , pour en faire des 
recueils spéciaux, on donna à ceux-ci le nom de Gradueh. Les 
éditeurs des anciennes éditions des Responsorialia , cités précé- 
demment, reconnaissent que cette dénomination est déjà fort 
ancienne; car, disent-ils, on la voit souvent employée par l'au- 
teur du Micrologue, soit à cause du lieu élevé où l'on chantait 
quelques unes des antiennes de la messe, et où l'on montait par 
des degrés, soit qu'on ait voulu distinguer le recueil de celle-ci 
d'avec celui des antiennes des psaumes. Ils avouent enfin que l'in- 
troït de la messeest la seule pièce d'un ancien manuscrit du missel 
connusous le nom de saint Grégoire qui soit iuliluléeiln/ipAona(l). 

(i) Auclor verô micrologl graduaient librum sœpe nominat , vel ob eam 
causam , qaod in loco eminenUori , ad quem per grades ascendebatar , missae 
antiphonae aliquot decantarentur ; vel ut distinguerelmr al) aliis antlplionariis, 



— 16 — 
L*abbé Lebeuf, qui semble adnpler la première de ces deux in* 
terprélations du nom de Graduel, tombe dans une erreur singu- 
lière quand il 4i^ • (< Ce livre (celui du chanl de la messe) , à 
» raison de Tantienne de Finlroît, de celle de Tofferloire elde la 
» communion , a eu primitivemenl le nom tïAntiphonier ; car les 
» répons-graduels n*élaienl point dans ces livres , mais sur des 
)) roulots [sic] particuliers que l'on portait à la tribune (i). » Il 
est certain qu'on trouve des graduels el d'autres pièces de chant 
notés sur des rouleaux de parchemin dans la Bibliothèque du 
Vatican et dans la Bibliothèque ambrosienne de Milan , lesquels 
ont servi vraisemblablement pour Tusage indiqué par Tabbé 
Lebœuf ; mais il n*est pas moins vrai qu'il n'y a pas un de ces 
chants de graduels qui ne se trouve dans les plus anciens missels 
notés. 

Les livres graduels sont beaucoup plus rares que lesanlipho- 
naires contenant le chant des heures canoniales, des matines el 
des vêpres, par cela même que tout le chant de la messe se trouve 
dans une multitude de missels manuscrits ; les plus anciens que 
j'ai trouvés sont du xi"" siècle; mais ceux du xn' sont en assez 
grand nombre. Parmi les plus intéressants que j'ai vus, je citerai 
le manuscrit du xi* siècle qui est à la Bibliothèque royale de 
Paris sous le n* 1118 (in-4*), celui du xn' siècle, n° 1132 de 
la même bibliothèque, et un missel de la Bibliothèque royale 
de Bruxelles. Dans le xiii** siècle les graduels se multiplient, et 
les missels notés sont plus rares. Dans le xiV" siècle le chant des 
introïts , graduels , offertoires et communions disparait des mis- 
sels , qui deviennent semblables à ceux qu'on a imprimés dans le 
siècle suivant. 

Maintenant il me reste à faire une dernière remarque impor* 
tante : à savoir, que les chants de la messe et ceux des heures ca- 
noniales, matines et vêpres, forment, dans tous les manuscrits 
que j'ai vus , des recueils distincts et séparés. Serait-ce donc que 
ce qu'on aurait appelé primitivement Y Antiphonaire aurait été le 
graduel , et que le véritable antiphonaire n'aurait point eu de 

quibus psalmorura antiphonœ continebantur. Atqui antipfaonae nominc inlroï- 
tus, gradualia , alléluia , offerloria el communiones, coniprebendebanlur, po - 
culiariter tamcu id nooien sortiebatnr missse iDtroîUi.s, ciiî solum in hoc Cre- 
gorius codice antiphona noinen est. 
(1) Traité hisL,^. 31. 



— 17 — 
nom? Ou bien les premiers recueils des chanls deTÉglise, sortis 
de la main de sainl Grégoire , ou copiés diaprés ceux-ci, auraient- 
ils renfermé à la fois el le graduel et Tantiphonaire ? Voici des 
faits qui peuvent servir à démontrer que les noms de missel, de 
graduel el d'antiphonaire {antiphonarius) ont été employés indif- 
féremment dans les premiers siècles pour le recueil des chants 
delà messe» tandis que le recueil des antiennes et des répons 
des heures canoniques , des matines et des vêpres s'appelait le 
livre des répons et des antiennes [Liber responsalis et antiphona^ 
rius) ou simplement i4n^2pAanatre (Antiphonaria, Antiphonalia). 
Le précieux manuscrit de Monza, celui de Tancienne abbaye de 
Sainl-Gall , celui de la Bibliothèque du Roi (1087, in-4'') , et plu- 
sieurs autres qui appartiennent auxviii», ix* elx* siècles, portent 
le nom <rAntiphonaire de saint Grégoire, quoiquils ne contiens 
neut que les chants des messes ; il en est de môme de FÂntipho- 
naire de Guido d'Ârezzo, qui a appartenu autrefois àTabbaye de 
Sainl-Ëvroul, en Normandie , puis à la Bibliothèque de la ville 
d'Alençon, et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque royale de 
Paris : celui-là est du \n^ siècle^ mais c'est évidemment une copie 
de Foriginal dont la date remonte au commencement du xv. Mais 
le MissalevettuexGelasianoet Gregorianomixtum (n^ 816 Jn-fol.) 
de la Bibliothèque royale de Paris, dont récriture est du com- 
mencement du ix« siècle; mais celui de Worms, daté de Tannée 
840; mais le missel de Corbie, du ix< siècle, maintenant à la 
Bibliothèque royale de Paris; mais les deux missels du x« siècle 
cités par le P. Martini dans le premier volume de son Histoire de 
la musique ; celui de Fabbaye de Saint-Hubert, qui est du même 
temps, et beaucoup d'autres aussi anciens, contiennent les mêmes 
chants, et ont pour titre : Missale gregorianumouMissaleroma" 
num. Mais le bel antiphonaire saxon du Musaeum britannique , 
qui est du ix' siècle; mais celui qui a appartenu à Téglise de 
Chartres et qu'on croit être de la fin du vui"*; mais celui du célèbre 
monastère de Montcassin, considéré comme plus ancien encore; 
mais VAnliphonarium vêtus (n° 776, in-fol.) de la Bibliothèque 
royale de Paris, et beaucoup d'autres aussi anciens, renferment 
les antiennes et répons des heures canoniques, matines et vêpres. 
EuGn l'ancien manuscrit (du ix' siècle] qui était autrefois à 
Téglise Saint-Corneille, à Compiègne, et qui a servi aux PP. Denis 
de Sainte-Marthe el Guillaume Bessin, savants bénédictins de la 

II. JANVIER. 2, 2 



— 18 — 
congrégation de Saiht^Maur, pour lèlir excellente édition des 
œuvres de saint Grégoire (1), est peut-être le seul connu jusqu'à 
ce jour dans lequel se trouvent et les cliantâ des messes en un 
recueil, et ceux des heures canoniques, matines et vêpres en un 
autre. Au titre du premier de ces recueils on lit : Gregorius prœ- 
9ul meritis et nomine diynus, summum comcendens konorem, re- 
fiovavit monimenta Patrum priorum, et composuit hune libelluin , 
musicœ artis,s€holœ cantorumper anni circulum. IncipitDomtnica 
prima de adventuDomini. Les savanls éditeurs, pour se conformer 
à Topinion de ceux à qui Ton doit la première édition du Vatican, 
ont remplacé ces mots par ceux-ci : Sancti Gregorii papœ liber 
antiphonarius. Le second recueil a pour titre : Sancti Gregorii 
papœ liber responsalis sive antipkonarius. 

Je ferai ressortir plus loin Tintérét qu'a pour nous Tinscrip- 
tion du manuscrit de Compiègne; mais ici je me bornerai à faire 
remarquer que cette inscription d'un manuscrit dont Tâge re- 
monte, suivant les éditeurs, autempsdeCharlemagneelàrépoquc 
d'une invasion des Normands , c'est-à-dire au commencement du 
IX* siècle, que cette inscription , dis^je, ne mentionne pas le nom 
A'Antiphonaire donné au recueil des chants des messes ; qu'il en 
est de même du précieux manuscrit de Monza, qui n'a aucune 
inscription, ainsi que de celui de la Bibliothèque royale de Paris, 
n* 1087, tandis que le deuxième recueil du manuscrit de Com- 
piègne a en toutes lettres pour inscription : Liber responsalis 
êivê antiphonarius. Ce sont leis rédacteurs de catalogues qui 
ont inscrit les graduels sous le nom d'antiphonaires, sans doute 
d'après les catalogues plus anciens , et surtout à cause de la con- 
fusion quirégnait depuis longtemps dans la désignation des livres 
de chant. Celte confusion se fait aussi remarquer dans le titre de 
Responsorii donné à certains manuscrits qui contiennent l'anli- 
phonairc véritable, c'est-à-dire celui des antiennes, des heures 
eanoniques, matines et vêpres; je possède un de ces responsaires, 
très curieux par sa vieille notation allemande. Enfin, il est peu 
de grandes bibliothèques dans lesquelles oYi ne Ironise d'anciens 
bréviaires notés , dont quelques uns remontent au xii* siècle , et 
qui contiennent aussi toutes les antiennes et les répons des offices 
du soir, de la nuit et du matin. 

(1) 9, dregoriiniagnf opéra ^mnfa. Partsii», 1705, 4 vol. in-fol. 



- 10 - 

Dèâk iLiii* Kiéele« h eotifiisibii disfioftts dotii je YÎ^ns de parler 
coiuoîeQee à Jisparailre; au xiv«» elle n*exi8te plus ; car les inis^ 
sels devienoeoi alors des recueils d'oraisens , de prières , de pré^ 
faces, el eu général de (oui ce que le prêtre rédle a Taulel peu-* 
daut le sacrifice de la messe; le chant des messes est renfermé 
daua le grmduel^ el le nom à'antiphonairt est uuiquemen t attribué 
aa recueil des antiennes ei répons des offices du soir, de la nuit 
et du meitui Remarquons toutefois quié lesifiTyriedes messes ne 
se tfoiiTeni RÎdatts les ffliseels des premiers lemps , ni dans les 
graduels «nUérîwrs au iuv« eièeie : on les réunissait avec les 
hymnes dane de certains livres dont les copies sont d*une grande 
rareté, et qui avaieni pour titre CanittmritêSé Je n*ai pas trouvé de 
manuscrit du CmfUuariw d* une époque antérieure an xii« siècle, 
en sorte que h source du chant des Kyrie ne peut pas remonter 
au-dey^ de eette ép<oque. Je reviendrai sur cela , et partieulière^ 
ntent tnrles bymoee; sujet important dont la discussion demande 
à être appnoféadiei II bû sera de même de chaque partie du gra- 
duel et de Tantiphonaire , ainsi que des Proses, dont l'origine et 
les dÎTerses versions méritent aussi un examen sérieux^ 

Si je ne me trompe » la question relative au nom i'antipho* 
naire qui aurait été donné par saint Grégoire au recueil des 
chante des messes, a été assez étudiée pour démontrer quMl n y a 
pas de manuficrit authentique qui en fournisse la preuve, et qu'il 
est peu raisonnable de croire que ce saint Père ait donné ce nom 
à ce qne nous appelons le Graduel; tandis que le recueil des an- 
tiennes et des répons, qui est le véritable Antiphonaire ^ aurait 
été négligé et laissé sans nom. En vain s'appuierait- on de l'an- 
cien usage à'aHtiphonery c'est-à-dire de chanter alternativement 
les diverses parties du chant par deux chœurs distincts; car les 
introite, graduels, offertoires et communions ne s'antiphonent 
pas, taadis que les répons avec leurs versets, les psannies, les 
Kyrie et Ckrisie , les Gloria , le Credo , le Sandus et VAgntis Dei , 
qui ne se trouvent pas dans ce que quelques personnes pré- 
tendent être l'antiphonaire de «aint Grégoire (à l'exception de 
quelques répons avec leurs versets), sont les seuls chants dans 
lesquels l'usage d'antiphoner soit resté depuis ce saint docteur 
de l'Église. Celte observation est, ce me semble, péremptoire. 

Il ne resterait donc plus d'autre ressource à ceux qui pré-^ 
tendent que l'antiphonaire de saint Grégoire e$t notre graduel, 



— 20 — 
que d^admettre que ce n*en est qu*nne partie, et que notre anti- 
phonaire formait la seconde, comme cela se voit dans le manu- 
scrit de Tancienne église de Saint-Corneille, à Compiègne. Mais 
ici de nouvelles difficultés surgissent. La première est, comme 
cela a été établi précédemment, que les introîts, graduels, of- 
fertoires et communions dérivent évidemment d'une autre 
source que les antiennes , et ne peuvent être Touvrage de la 
même main ; enfin , que le chant de ces parties de la messe a le 
caractère oriental , tandis que le chant des antiennes est le fruit 
de rOccident. Si donc saint Grégoire a réglé le chant des messes, 
ce ne peut être que comme compilateur, et c*est surtout à cette 
partie de son travail que devraient s'appliquer ces paroles de son 
biographe : Antiphonarium centonem cantarum studiosissimus 
nimis utiliter compilavit (l) , et celles-ci qu'où trouve dans l'in- 
scription du manuscrit de Compiègne : Renovavii manimeniaPa^ 
trum priorum. Walafrid Strabus ou Strabon , bénédictin dont 
l'éducation fut faite à l'abbaye de Saint-Gall, et qui en fut doyen 
en 842, dit que de son temps il était de tradition que saint Gré- 
goire avait réglé la liturgie des masses ainsi que leur chant (2) ; 
mais il ne cite aucun monument qui explique la part que le saint 
Père a prise dans la composition des prières ou du chant. Il faut 
donc s'en rapporter aux paroles de Jean Diacre, qui, écrivant sur 
les lieux et d'après des documents certains , a dit que son travail 
ne fui qu'une compilation ; et c'est aussi l'opinion de l'abbé Le- 
beuf, qui s'exprime à ce sujet d'une manière non équivoque dans 
le passage suivant : 

« Jusqu'au x* siècle, les églises, accoutumées au chant romain, 
» n'avaient encore aperçu aucun changement dans leur ancienne 
» modulation. Ce romain était déjà assoz varié de lui-même, 
» puisque saint Grégoire , en composant l'antiphonier, n'avait 
refait que compiler, c'est-à-dîre prendre des chants de tous 
» côtés, qu'il avait réunis ensemble, et desquels il avait fait un 
» volume. C'est ainsi que l'on doit entendre le terme de centon ou 
» de centoniser dont Jean Diacre se sert dans sa vie. Comme on 

(i) Job. Diac, Vita B. Grog., lib. n, c. 6. 

(2) Traditiir deniqiie , bcatum Gregorium , sicut ordinationem mlssarum et 
corisccrationum, ita etiam cantilenae disciplinam maxima ex parte in cam, 
quae liactcans quasi decentissima observatur, dispositionem perdaxisse. (De 
OfficiiB diviniSf cap. xxn.) 



— 21 — 
» avait chanté dans l'Église laline aussi bien que dans la grecque 
D longtemps avant lui, il choisit ce qui lui plut davantage dans 
» toutes ces modulations; il en fit un recueil qu'on appela Anti* 
» pkonarium centonem. Le fond de ces chants était Tancien chant 
» des Grecs, il roulait sur leurs principes. L'Italie Tavait pu ac- 
» couimoder à son goûl; Tusagcy avait fait des changements avec 
» le temps, comme il arrive en une infinité de choses. Le saint 
p pape y corrigea, y ajouta, y réforma ; en un mol, quoiqu*il n*eût 
» fait que lui donner un nouvel ordre, Fourrage passa sous son 
» nom, et communiqua par la suite au corps du chant d*église le 
» nom de chant grégorien (1). » 

Le même abbé dit ensuite qu*on a longtemps chaulé dans les 
églises de France, avant Tintroît du premier dimanche de TAvenl, 
une espèce de trope où Ton reconnaissait saint Grégoire comme 
auteur du livre du chant de la messe. J*ai retrouvé ce chant dans 
un manuscrit du xi* siècle qui provient de l'église Sainl-Marlial 
de Limoges, et qui est mainlenant à la Ribliolhèque royale de 
Paris. Ce manuscrit a pour litre : Liber Iroparum^ qui caniaban^ 
tur in missa ante introilum et alias partes missœ. Le trope dont il 
s'agit dit, en effet, que saint Grégoire eslTauteur du livre du chant 
des messes, mais non de ce chant lui-même (2). 

Remarquons que les paroles de saint Augustin concernant 
riulroduction eu Italie du chant suivant l'usage de l'Orient, et ce 
que dit l'abbé Lebeuf , d'après d'anciens liturgisles , de l'origine 
grecque des mélodies admises dans l'Eglise, a élé mal entendu 
par certains historiens de la musique qui ont cru qu'il s'agissait 
de cantiques en usage dans le culte du paganisme. Les chants 
dont a parlé saint Augustin étaient, comme je l'ai dit, ceux de 
l'Eglise grecque , où domine le caractère orné du chant oriental. 
Le savant M. Kiesewettera eu raison de réfuter Topinion de ceux 
qui ont pensé que notre plain-chant a pour origine les nomes 
ni usage dans les temples de l'antiquité , mais il s'est trompé en 
attribuant une origine purement latine à tout le chant grégorien. 
Ainsi que je l'ai démontré dans mon premier article et au com- 

(1) Traité hisL sur le chant ecclésiastique , ch. m , p. 30 et 31. 

(2; Il esl à remarquer que ce irope se compose à peu près des mêmes pa- 
roles que le Ulre original du manuscrit de Compiègne cilé plus haut, ou plu- 
tôt ce titre n'en esl,lui-méMe qu'un extrait et un souvenir. (Note du rédact.) 



— 2Î - 
mencement de celui-ci , les répons , graduels , offertoires et eom* 
munioQS sont des chants de l'Eglise grecque primitive ; ils ont 
été introduits dans l'Église romaine dès la fin du iv* sièele, et 
saint Grégoire , qui les a trouvés établis par ses prédéeesseurs 
dans cette Église , les y a conservés. S'il a pris quelque part à la 
composition du chant, c'est dans les antiennes et dans les hymnes 
qu'il Taut chercher ce qui lui appartient. 

Fins père. 
(La suite au numéro prochain.) 



ARTISTES CONTEMPORAINS. 



A. -P. -F. BOKIiT, 

PIANISTE-COMPOSITEDR. 

Depuis le coaiixiencement de ce siècle , on a largement usé, 
pour ne pas dire abusé, de la biographie contemporaine. Jadis, 
pour porter un jugement sur un homme, on attendait que son 
œuvre fut complète et sa vie terminée. II semblait que la mort 
fût un dernier et indi<$pensable trait dans la physionomie de 
celui qu*on avait à peindre. On croyait que la tombe et même 
les délais du temps étaient nécessaires pour imposer silence aux 
admirations irréfléchies et aux répulsions systématiques. Ainsi 
placé à une dislance convenable , le biographe saisissait facile- 
ment Tensemble des événements qu'il avait à raconter et de$ 
travaux soumis à son appréciation; exempt des passions qui 
obscurcissent le jugement > n*ayant point à redouter les démentis 
du lendemain, il pouvait faire entendrcavec assurance un témoi- 
gnage que la postérité rendait avec lui. 

Aujourd'hui Ton a moins de scrupule; les habitudes de publi* 
cité au milieu desquelles nous vivons, et qui sont la conséquence 
de notre état social, fout souvent de la presse un écho plus ou 
moins fidèle, mais en tout cas fort retentissant du monde et de 
ses assemblées. De là tant de révélations piquantes et d'obli- 
geantes indiscrétions ; de là aussi cette liberté d'appréciation et 
de critique qui ne s'arrête pas toujours aux limites que lui ont 
fixées la loi et l'opinion; de là enfin le développement qu'a pris 
de nos jours la biographie contemporaine, instrument obligé de$ 
coteries littéraires et politiques, moyen de spéculation , ou sim- 
plement matière commode offerte à la passion d'occuper de soi 
le public. - 

Au reste, il faut convenir que les critiques de notre temps 
font couvent preuve d'une rare habileté dans l'appréciation de^ 
choses contemporaines. En s'entourant de théories de circon? 
stance» cachées sous la forme de généralités historiques ou pbi«- 



— 24 — 
loso|)liit|iies, eiicoustruisaiille cadre de son tableau de manière 
à l'aire apparaître celui - ci dans un éloignenienl favorable, 
Técrivâin se fait illusion à lui-tuéme ainsi qu*à ses lecteurs; en 
contemplant avec eux les objets dans le milieu artificiel qu'il a 
créé, comme dans une sorte d optique , il se croit déjà transporté 
an siècle futur, et prononce avec assurance les arrêts de la pos- 
térité. C'est ainsi que Ton constate les dangers de la critique 
contemporaine tout en cberchant à y échapper. 

Celte précaution nous sera peu uécessaire dans le travail que 
nous avons entrepris; il est des hommes qui n'appartiennent 
point à répoque au milieu de laquelle ils vivent, en sorte qu'il 
n'est besoin d'aucun efforl pour produire autour d'eux cet isole- 
ment des préoccupations du présent qui est une des conditions 
de la crilique. L'artiste éminent qui fait l'objet de cette étude est 
de ce nombre; le soin qu^il met à se cacher égale celui que 
d'autres mettent à se produire. Jusqu'ici la biographie es! de- 
meurée à l'usage exclusif de ces derniers. Plus d'une fois, entre 
leurs mains ou celles de leurs amis, elle a servi d'instrument au 
charlatanisme; il est temps de lui faire remplir une plus noble 
fonction, celle de rétablir les droits du vrai mérite. Sans doute, 
ces pages, qui n'apprendront rien à quelques uns, intéresseront 
peu le public aux travaux d'un homme qui ne lui a point fait 
peut-être une part assez équitable dans ses pensées : ignoti 
nulla cupido. Que le lecteur veuille donc bien les accepter 
comme l'expression de l'admiration sincère de quelques ini'iés 
aux yeux desquels celui qui fait le sujet de cette notice mérite 
plus que personne en ce siècle d'être opposé aux capricieuses 
préférences de la mode, comme le type le plus honorable et le 
moins connu de l'arlisle demeuré fidèle au culte des grandes 
traditions. 

M. Boëly est né en 1785 (et non 1788 , comme le dit l'auteur 
de la Biographie des musiciens) , juste un siècle après J.-S. Bach, 
dont il devait être un des plus dignes continuateurs. Son père 
Jean-François Boëly, musicien de la Sainte-Chapelle, lui ensei- 
gna les premiers éléments de son art. En France, à cette époque, 
les études musicales étaient très faibles; on n'y connaissait ni la 
pureté de style dos écoles d'Italie, ni les heureuses témérités du 
génie allemand. La longue et sévère discipline de l'art d'écrire y 
était négligée , et les travaux préparatoires de la composition se 



— 25 — 
réduisaient à peu près à l'étude de Tliarmonie d'après le système 
alors en usage de la basse fondamentale, inventé par Rameau. Le 
père de notre artiste était un partisan fanatique de ce système, 
ainsi que le prouve une brochure qu'il fit paraître en 1806 contre 
Catel, auteur d'un traité d'harmonie qui a exercé une grande 
influence sur l'enseignement de cette partie de la science musicale. 
Mais le système de Rameau avait fait son temps. Basé sur de 
prétendues lois naturelles, il ne présentait en réalité qu'une 
série de principes arbitraires qui se lrouvai<;nt plus d'une fois eu 
contradiction avec le sentiment musical et les habitudes de la 
composition. Loin de mettre les compositeurs sur la voie de 
nouvelles découvertes harmoniques, il ne servait le plus souvent 
qu'à comprimer leur essor. Telle était néanmoins la confiance 
qu'avaient en lui ses adeptes, qu'ils se seraient bien gardés d ad- 
mirer un effet d'harmonie avant de s'être assurés qu'il était con- 
forme aux règles de la basse fondamentale. Mais il y a quelque 
chose qui plane au-dessus de tous les systèmes : c'est l'instinct 
des vrais artistes. Ce fut lui qui préserva M. Boëly du rigorisme 
étroit qui régnait autour de lui. Dès lors il ne vit plus dans la 
basse fondamentale que ce qui s'y trouvait de réellement utile, 
c'est-à-dire une méthode de classification et une mnémonique 
des accords. L'étude du piano, qu'il fit sous la direction de 
Ladurner, professeur longtemps célèbre, compléta su première 
éducation musicale. 

Les laborieux procédés de l'enseignement ordinaire, ceux qui 
ont pour but de familiariser le futur compositeur avec les diffi- 
cultés de l'art d'écrire, et de transformer pour lui les entraves de 
la discipline en autant de moyens dont il devra se servir pour 
donner une forme correcte à ses pensées, furent étrangers à 
celte éducation. Mais l'étude des grands modèles, l'esprit d'ob- 
servation, et par -dessus tout l'instinct divinatoire qui est le 
premier élément du génie, suppléèrent à cette initiation régu- 
lière qui n'était d'ailleurs pas dans les habitudes de l'école fran- 
çaise. Sans avoir passé parées épreuves salutaires, M. Boëly put 
arrivera celte facilité de production qui ne s'acquiert ordinaire- 
ment que par une longue pratique du mécanisme de l'art d'é- 
crire, et à celle élégante clarté de style que l'on a toujours con- 
sidérée comme le fruit d'études fortes et régulières entreprises de 
boaue heure et poursuivies avec persévérance. 



— Î6 — 

Le développemeal de l'inspiralion dans rame de Tarlisle ou 
du poêle n*est point un de ces phénomènes qui se produisent eu 
dehors de toute cause apparente , comme une plante sauvage 
pousse au hasard sur un terrain inculte. L*artiste a ses ancêtres 
et sa généalogie; sa physionomie se compose de traits souvent fort 
divers dont.chacun accuse une parenté plus ou moins prochaine 
avec quelqu*une des races dont il est issu. Cette physionomie se 
modiGe par la suile, selon la prédominance de Tun de ces élé- 
ments dont elle est Tormée, jusqu'à ce que vienne la plénitude de 
Tàge et du talenL Alors se révèle le véritable caractère de celui- 
ci, caractère qui devient un type désormais fixé. C'est dans cette 
transformation définitive que se trouve réglé le rang qui appar- 
tient à chacun suivant le degré d'influence qu'il lui a été donné 
d*exercer sur les progrès de l'art. Cette considération , qui dicte 
les jugements de la postérité, se résume tout entière dans un 
seul mot, Voriginalité; c'est elle qui classe les artistes en grandes 
familles rattachées chacune à un chef par nue ressemblance qui 
atteste la commune origine de tous ses membres; c'est elle qui 
réduit toute l'histoire de l'art à quelques noms illustres comme 
à autant de symboles des phases diverses qu'il a parcourues. 

Mais il y aurait tout à la fois erreur et injustice à ne tenir 
compte que des hommes privilégiés qui, en agrandissant le do- 
maine de l'art par la découverte de formes nouvelles, ont mé- 
rité le nom de créateurs: erreur, parce que Thistoire de l'art ne 
serait qu'une énigme indéchiffrable si l'on y faisait abstraction 
des travaux et des efforts de ceux qui, en se faisant les conti- 
nuateurs et les disciples des grands maîtres, ont assuré la trans- 
mission des exemples et des préceptes de ceux-ci, et ont exercé 
parla une influence réelle sur les destinées de l'art; injustice, 
parce que l'on doit une vive reconnaissance aux hommes qui ont 
travaillé selon la mesure de leurs forces et de leur génie à main- 
tenir les traditions du goût et de la science en dépit des caprices 
de l'opinion dominante , contre lesquels leur vie n'a été qu'une 
protestation. A ce titre, M. Boély avait droit à un hommage par- 
ticulier de la part d'un recueil qui s'est fait l'organe de tendance^ 
sérieuses et réparatrices, et qui fait consister une grande partie 
de sa mission à reconnaître et à proclamer tous les efforts gé- 
néreux dont l'art s'honore. 

L'originalité n'est ppiat, cpi^me on pourrait le croire, le par- 



— 27 — 
I lage exclusif de ces esprits rares qui président une fois dans un 
I siècle aux développenienls nouveaux que Tari doit y recevoir. 
! Il est des hommes qui ont pour mission d*imprimer le cachet de 
( leur individualité propre aux résultats^ de Texpérience qu*iUonl 
I acquise dans Tétude des œuvres de leurs devanciers. Us con- 
I tinuent et imitent les maîtres, non par un calcul serviie et obs* 
I tiné, mais spontanément et parle seul effet de Timpression quMIs 
en ont reçue. Cette assimilation inlelligente des procédés du mo- 
i dèle est encore de roriginalilé, si, loin d'exclure les qualités 
propres de TarUste qui se livre à ce travail, elle les met en re* 
i lief par leur conformité même avec celles qu il a su s'approprier. 
Tel est le earactère spécial du talent de M. Boêly comme compo- 
I siteur. Il reflète dans ses œuvres le style des divers maîtres dont, 
I comme pianiste, il s'est successivement rendu l'interprète; il y 
a coBsignéjour par jour les impressions qui Tout frappé dans une 
familiarité contractée de bonne heure avec ces hommes immor- 
tels. D'abord apparaît Beethoven avec sa fougue puissante , ses 
transitions brusques et son style plein de passion. L'admiration 
que ses œuvres inspirèrent à M. Boêly est consignée dans deux 
sonates peur piano seul qu'il fit graver au commencement de ce 
siècle, et dont la verve pleine d'indépendance et de jeunesse n'a- 
vait alors point de modèle dans la musique française. Plus tard 
cette effen'escence fit place à an sentiment calme , à une expres- 
sion tranquille, qui sont le earactère dominant du talent de 
M. Boêly comme compositeur et comme exécutant. Cette dispo- 
sition devait l'attirer de préférence vers le style de J. Haydn. Ce 
rapprochement est visible dans quelques quatuors d'instruments 
à cordes qui, si nos souvenirs sont exacts, n'ont pas été tous 
publiés. C'était alofs le temps on Baillot faisait admirer les in- 
nombrables beautés des œuvres instrumentales d'Haydn, qui 
n'avaient pas encore trouvé et qui ne trouveront plus sans doute 
d'aussi digne interprèle. U n'eût tenu qu'à M. Boêly de se placer 
au premier rang parmi ceux qui ont cultivé cette partie du do- 
maine de l'art ; mais ses habitudes d'isolement, son goût pour la 
solitude, lui créèrent une spécialité dont il n'a point voulu sortir, 
celle de compositeur pour le piano. Les œuvres de J.-S. Bach 
pour cet instrument commençaient à se répandre en France. 
M. Boêly les adopta avec entbousîasmct et subit leur ascendant, 
ans s'astreindre aux formes mélodiqui^P qui Vivaient cours au 



— 28 — 
temps da grand organiste allemandy il apprit à son école ces se- 
crets du style lié et des recherches harmoniques dont il est resté 
un fidèle dépositaire; il acquit dans ce commerce intime et 
journalier une finesse d'expression et une sobriété d*effets en- 
tièrenent inconnues dans la musique publiée en ces derniers 
temps. 

Au temps de Bach et de Handel, la musique de clavecin 
avait encore conservé Tancienne forme des m^e«, consistant 
dans un certain nombre de pièces courtes, écrites dans le même 
ton et que Ton exécutait à la suite l'une de Tautre. La for* 
mule plus développée de la gonate, qui est le type de toutes les 
grandes conceptions instrumentales, mit fin à cet usage con- 
sacré par le génie de plusieurs maîtres. Lorsque, vers le com- 
mencement de ce siècle, le célèbre pianiste J.-B. Cramer publia 
le recueil de ses ^^u^c^,. sortes de préludes consistant dans le 
développement mélodique et harmonique d'un trait ordinaire- 
ment fort court qui s'annonce dès le début, il ne songeait pro- 
bablement qu*à offrir une série d'exercices de doigter utiles 
pour le progrès des élèves, et présentés sous une forme brillante 
qui pût intéresser Tesprit en même temps qu'elle servait à la 
formation du mécanisme. L'influence que cette œuvre, devenae 
classique , exerce encore sur les études musicales dit assez 
que ce but a été atteint. Mais le succès de Cramer devait s'éten- 
dre plus loin. Il fit éclore une foule de compositions de ce genre, 
qui ne tardèrent point à passer du cabinet de l'artiste dans les 
réunions musicales, où elles occupent désormais une place que 
nul ne songe à leur contester. Au milieu des développements 
excessifs qu'a pris de nos jours une musique basée sur la para- 
phrase redondante de thèmes d'emprunt , l'introduction de cette 
forme vive, courte et fondée sur l'unité d'impression, est un 
progrès véritable. Ce fut sans doute cette considération qui 
porta M. Boêly à se rattacher à cette forme, qui n'était qu'un 
retour aux habitudes suivies par ses auteurs de prédilection. 
Libre de choisir le terrain qui convenait le mieux à ses goûts 
et à sa nature , il s'est habitué à renfermer sa pensée dans un 
cadre de peu d'étendue, donnant à son travail tout le fini dont 
il était susceplible et toute la perfection à laquelle son instinct 
profond des procédés de l'art lui commandait d'atteindre. Le 
premier fruit de ces méditations solitaires fut un livre d'études , 



— so- 
le premier recueil de ce genre qui ail paru depuis la publication 
de celui de Cramer. Plusieurs années après il en publia un 
second qui est devenu la propriété de Téditeur Richaull, et qui 
suffit pour classer son auteur au premier rang parmi les couii- 
positeurs qui ont suivi celte carrière. Telle est, en y joi- 
gnant quelques compositions détachées, entre autres un re- 
cueil de 5 caprices à 5 et 4 mains , qui sont au nombre de 
ses productions les plus originales, la liste à peu près complète 
des œuvres publiées par M. Boêly, liste qui doii être prochai- 
nement augmentée d*un troisième livre d'études, dont la publi- 
cation vient d'être annoncée. 

Mais ce n*est là que la moindre part des travaux de notre 
artiste. Ses manuscrits renferment un bien plus grand nombre 
de pièces qui ne sont point connues hors du cercle restreint 
d'amateurs qu'il honore de ses conGdences pleines de charme 
et d'abandon. Il serait assez difficile de porter un jugement 
général sur des productions si diverses de style et de forme , 
qu'on a peine à les croire sorties de la même main. Si cette 
particularité est saillante dans les œuvres que M. Boêly a livrées 
au public, elle l'est encore bien davantage dans Tensemble gé- 
néral de ses compositions. Les recherches élégantes du prélude, 
telles qu'elles furent pratiquées au temps des Bach et des Gou- 
perin, succèdent aux formules brillantes de l'école de Clementi; 
les fantaisies, non point ces pâles et froids pastiches qu'on nous 
donne aujourd'hui sous ce nom, mais ces libres invenlions qui 
sont de l'improvisalion écrite, comme en faisait E. Bach, y 
coudoient les formes canoniques où se plaisait le génie de son 
père; l'école moderne y a même apporté quelques uns de ces 
effets pour lesquels elle a reculé les anciennes limites du clavier. 
En un mot , ce recueil , fidèle reflet des études musicales de l'au- 
teur , est un résumé de tous les styles qui se sont succédé dans 
l'art d'écrire pour le piano. G*est ce qui doit faire désirer à lous 
les vrais amateurs que Tauleur de tant de délicieuses produc- 
tions ne s'obstine point dans son silence. 

Mais réclectisme de M. Boêly n'est point une de ces doctrines 
commodes qui acceptent comme bon tout ce qui est justifié par 
le succès. 11 est une école de pianistes , école née de nos jours 
et qui semble pourtant bien près déjà d avoir épuisé toute la 
série de développements dont elle est capable. Cette école règne 



- 30 - 
«njoiinrimi sans nralcs tInnR leg «aiotis et le» conccrti; ; elle à 
subslilué au genre lié des anciens, à leur harmonie fine el Ira-* 
vaillée, aux trails brillants de l*école de Clcmenli el de Cramer, 
un genre d*iIlusions qui raulliplie presque iadéfinioiént le nombril 
des doigts de Texécutant. Dans ce système, le piano n*est plus 
un instrnment intime, fait pour procurer de douces joubsaaces 
à un cercle d'amis : c'est un orchestre qui étonne par la pyissanee 
et la diversité de ses combinaisons , et qui, sous la main d'un 
seul homme, aspire à remplacer» au milieu ût^ grandes assem«- 
blées, les masses syrophoniques dont il cherche à s'approprier 
les effets. Nous n'avons point à nous prononcer sur la valeur ab^ 
solue des deux systèmes ; c'est une question que le temps déci- 
dera , et qui Test peut-être déjà pour plusieurs. Mais, quelle que 
puisse être cette décision , il est hors de donte qu'à une époque 
d*iacerlilHde et d'irrésolution comme la nètre, la conservatioB 
des anciennes formes classiques est un des plus grands services 
qui puissent être rendus à la cause de l'avenir. Jusqu'à nos jours 
les transformations de Fart s'étaient accomplies d'une manière 
lente et progressive. Notre siècle, au contraire, est entré dans 
cette voie avec la violence qu'il a apportée dans toutes ses œuvres ^ 
niant sans cesse le passé au profit de l'avenir , et plus prompt à 
détruire qu'à éditier. Avec ceâ dispositions inquiètes et aventu- 
reuses, que deviendraient les traditions au moy^i desquelles 
l'avenir se relie au passé, si celles-ci n'étaient remises entre des 
mains fidèles , comme un dépôt qu'il faut sans cesse faii^ valoir T 
M. Boëly s'est donc tenu au parti le plus sûr. Au milieu du 
chaos musical qui nous entoure et au sein duquel il sérail encore 
bien difficile de démêler les prindpes de vie qni doivent enfanter 
une nouvelle création , il s'est construit , comme le philiHioplie du 
portique, une retraite à Tabri de toutes les caiftstrofibes. Le 
monde de l'art peut s]écrouler sur sa tête ; ses rnines ne l'attein- 
dront fias. 

Gomme exécutant , M. Boêly a droit aux mèmei éloges. Sa ma- 
nière, basée sur celle de Clementi, en a tonte la légèrelé ei ie 
brillant. Là, comme dans le ti*avail de la composition, l'étude 
assidue des grands maîtres , qui est la seule passion de i»a vie , 
«a donné à ce talent un caractère pariicnlier presque entière» 
ment ignoré de nos jours et trîis différent de la nanière 
des autres pianistes. » Ces paroles sonit ée rautenr de In 



— 51 — 
Biographie unîverstlle des musiciens^ et nous avions bésoiii 
que rautorilé d'un pareil jugement vînt justifier une admiration 
que le public n'est point admis à conlrôler; car c'est seulement 
pour lui-même et pour quelques amis que M. Boëly, réalisant 
dans son exécution cette variété qui brille dans ses facultés 
créatrices , et par laquelle il s'assimile si complètement la 
pensée de l'auteur qu'il interprète, donne carrière à celte verve 
si bien réglée et pourtant si abondante, à cette mémoire qui 
est une vaste bibliothèque musicale dont il parcourt tous les 
recoins sans s'égarer. Tantôt il se revêt de l'élégance un peu 
maniérée de Couperin ; il eu reproduit toutes les grâces coquelles 
et minaudièrcs dans cette multitude de petits oraements dont 
il était d'usage à cette époque de charger presque chaque note 
de la mélodie; tantôt il se complaît dans la candide simplicité 
d'Haydn ou dans l'expression pénélk*ante de Mozart. Il vous fera 
suivre avec intérêt rinlrigue compliquée d'une fugue de Bach 
ou de Handel, ou ressentir les émotions vives et fortes du génie 
de Beethoven. Enfin, il n'est aucun auteur classique auquel les 
patientes études de M. Boêly n'aient restitué sa physiononiie 
originale, grâce surtout à ce merveilleux intincl qui va réveiller 
au sein d'une lettre morte les éléments de vie que son auleur 
y a cachés. 

Confiné par goût dans la spécialité qu'il s'était créée , M. Boëly 
ne song'^ait pas à en sortir, lorsque les conseils de quelques amis, 
et en particulier du savant Perne, l'engagèrent à se livrer à la 
pratique de l'orgue. Tous ses travaux et toutes ses tendances 
l'avaient préparé à cette nouvelle carrière : aussi n'eut-il aucune 
peine à y entrer; toutefois M. Boëly ne songea point à s'en faire 
une profession. Satisfait de l'acquisition d'un talent qui formait 
le complément naturel de ses études antérieures, il l'exerçait en 
amateur, lorsque la restauration du culte dans l'église Saint- 
trennain-l'Auxerrois le fit appeler par l'administration de celle 
paroisse pour y remplir les fonctions d'organiste. Ces fonctions, 
M. Boëly ne Ibs a point comprises autrement qu'il n'a compris 
l'art même auquel il a voué sa vie. Sans préoccupations du 
côté du public, il ne songe qu'à s'acquitter de son emploi 
d'une manière digne de l'instrument sacré comme du lieu pour 
lequel il est fuit. Comme organiste , la manière Âe M. Boëly par- 
ticipe à la fois du style de l'école française par le choix des jeux , 



— sa- 
les habitudes qui président à leurs combinaisons diverses , le 
traitement du chant choral , etc. , et du style allemand par un 
travail harmonique et un développement de la pensée musicale 
dont récole française fournil peu d'exemples. C*est dans ce style 
qu il a écrit un nombre assez considérable de pièces d'orgues dont 
une partie a été publiée, entre autres une messe de Noël formée 
de thèmes populaires traités d'une manière originale et pleiue 
d'intérêt. Il a composé également deux messes brèves d'un style 
grave et d'une exécution facile, dont la publication serait un vé- 
ritable service à rendre aux maîtres de chapelle. Ces messes ont 
été exécutées à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. 

Mais les plus grands résultats que M. Boêly ait obtenus dans 
l'élude de l'orgue sont encore un mystère pour le public. On nous 
permettra de le soulever ici. Il faut compter en première ligue 
une habileté d*exécution sur le clavier de pédales qui a mis 
M. Boely eu état de lutter avec succès contre les difGculîés vrai- 
ment effrayantes que présentent en cette partie les compositions 
d orgue de J,-S. Bach. Mais ce n'était pas assez pour M. Boêly 
d'arracher au grand homme le secret de son prodigieux méca- 
nisme, il a voulu s'emparer encore de son admirable style de 
composition. C'est ce que notre artiste a fait^ non seulement, 
comme nous l'avons dit, dans ses œuvres pour le piano, mais 
encore et surtout dans un certain nombre de grands préludes 
avec pédale obligée, encore inédits, qui semblent écrits par l'il- 
lustre maître, tant ils en retracent fidèlement les habitudes. 

Mais avant de prendre congé de Bach et de son digne successeur, 
prions ce dernier de nous faire entendre la célèbre fugue sur le 
nom de Bach, par laquelle le célèbre compositeur termina une 
carrière illustrée par la science musicale la plus profonde et la 
fécondité la plus merveilleuse qui furent jamais. Après le déve- 
loppement successif de trois sujets différents, la plume de Bach 
s'est arrêtée sans écrire la strelte qui devait réunir ces trois mo«- 
tifs. Est-ce une énigme léguée par le vieux maître à la sagacité 
des contrapun listes? ou bieu la mort est-elle le seul auteur de 
cette malicieuse rélicence? Les archives de la famille des Bach 
n ont pas, que nous sachions, fourni le mot de Ténigme. M. Boêly 
s'est chargé de nous le donner. A force de patience, mais de 
cette patience qui est du génie, il a trouvé dans les combinai- 
sons les plus compliquées du contrepoint cette résolution que 



— 35 — 
Jean-Sébastien avail emportée avec lui dans la tombe , et il en a 
formé le digne couronnement de cet œuvre colossal nommé par 
son auteur VArt de la fugue , auquel celte pièce sert de conclu- 
sion. En écoutant cette harmonie si travaillée, et pourtant si riche 
d*cffet que ses éléments mélodiques y perdent leurs aspérités na- 
turelles pour se fondre dans un ensemble plein de charmes et 
d*éclat, vous vous demandez si cette puissance de combinaison 
qui se joue à travers les formes scientifiques pour les féconder 
et en faire sortir des beautés réelles et vivantes, si ce grand tra- 
vail qui a produit pendant près de trois siècles les plus éminents 
chefs-d*œuvre de Tart musical, a disparu pour toujours des ha- 
bitudes modernes, habiles à dissimuler leur impuissance sous le 
masque du dédain. 

Sans doute l'art musical s'est enrichi de formes nouvelles, et 
celles-ci n'ont pas été moins fertiles que les anciennes en jouis- 
sances nobles et élevées. Mais les grandes écoles ne meurent 
pas tout entières; la sève vigoureuse qu'elles ont apportée con- 
tinue de monter dans l'arbre immortel et y demeure longtemps 
sans s'épuiser. Ainsi se renouvelle continuellement, sans toute- 
fois se dépouiller de ses anciens éléments, cette végétation puis- 
sante dont une maladie peut bien suspendre le développement, 
mais dont elle ne saurait jamais tarir la source. 

Stbphen Morelot. 



JANVÎER. 3. 



CORRESPONDANCE. 



Nous regrettons de prolonger, en insérant la lettre de M. Cler- 
geau,des débats qui n'intéressent plus nos lecteurs; mais si nous 
avons le droit d'attaquer, il faut respecter le droit de la défense, 
et même nous aurions aimé que M. Clergeau jugeât convena- 
ble d'en user plus complètement. La lettre qu'on va lire ne répond 
à aucune de nos observations; cet ecclésiastique semble même 
prendre le change sur nos dernières réfiexions et les considérer 
comme une rétractation de nos critiques précédentes. Les per- 
sonnes qui ont besoin d'être fixées sur l'utilité du mécanisme 
transpositeur reliront nos articles et n'y verront que ce que 
nous avons voulu y montrer. Quant aux avis que M. Glergeau 
nous donne, de laisser de côtelés théories élevées^ il trouvera bon 
que nous ne les suivions pas. Léchant ecclé iastique ne peut être 
régénéré que par les études sérieuses, complètes, étendues du 
clergé ; c'est une science qu'il faul approfondir, un art qu'il faut 
longuement et patiemment pratiquer; le tort de M. Clergeau est 
précisément d*avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait jusqu'à un 
certain point se dispenser d'études, ou au moins les simplifier 
extrêmement. Nous croyons que le plus mauvais service qu'on 
puisse rendre au clergé, c'est de lui tenir un pareil langage. 

Paris, 20 décembre 18/^5. 
Monsieur, 

La bonne foi , la franchise, la probité, sont trop rares dans ce monde 
pour que je n'apprécie pas celles qui, dans votre dernier numéro, vous 
ont dicté la page relative à mon système de transposition que je fais exécu- 
ter pour l'orgue. Je consacre à sa propagation tout ce que j'ai, non de f<Hr- 
tuiip, puisque je ne fabrique point et que je n^en ai jamais eu l'intention , 
mais tout ce que je me sens d'énergie et de dévouement. C'est assez dire 
que je suis loin d'être insensible aux divers jugements qui peuvent être 
portés sur mon entreprise. Celui que vous avez émis, de prime abord, 
pouvait avoir pour un exploitant ordinaire un côté avanuigeux en contri- 
buant à établir une publicité toujours précieuse pour un objet nouveau ; 
quant à mm, j'avoue avec bonne foi que j'en ai été singulièrement vexé, 



- 35 — 

tant à cause de l'estime' bien réelle qae j'anis pour vous à TOtre insu» 
estime basée et sur le bien qui m*ayait été dit de ?otre personne k rarche-» 
vêché même de Sens, et sur Texceilence d^ là question que vousa?ez 
entrepris de traiter, qu'à cause de la persuasion où j'étais de la bonté et 
de l'utilité du système que je proposais pour les instruments à clavier. 

N'étais-je pas suffisamment fondé dans cette confiance? J'a?ais d'abord 
Texpérience pour moi; ensuite j'avais été prudent, puisqu'on arrivant à la 
capitale, j'avais, dans la même journée, provoqué à deux sources diffîren- 
tes, au ministère des cokes et à la métropole, ded rapports que le caractère 
plus ou moins officiel, nuis assurément honorable, des rapporteurs devait 
rendre inaccessibles à tout'soopçon, à tout conteste. 

J'ai appris depuis que, pour réussir dans les meilleures choses, il faut 
patience et persévérance; j'ai donc été patient, quoique provoqué. un peu 
vertement, vous le savez, et je crois devohr à cette position pacifique les 
témoignages solennels, les adhésions des artistes qui ont accueilli avec une 
faveur unanime mon système transpositeur. Serait-ce trop me flatter, 
monsieur le rédacteur, en croyant aussi que je dois à mon silence la révision 
du procès que vou» m'aviez intenté , et le retour sur votre premier juge- 
ment? Rien donc, en fait de témoignage (et le vôtre m'est plus flatteur 
que celui de qui que ce soit), ne manque aujourd'hui au système que j'ai 
mis en avant, qui s'exécute sous ma surveillance, et qui,, pour parler en 
abrégé, offre l'avantage de ne nuire à rien et de servir dans mille circon- 
stances. 

Si l'on veut bien aussi accepter pour quelque chose l'empressem^t 
du public amateur, plus intér^sé que qui que ce soit è accueillir ou à 
accepter un systèpae qu'il paie^ les registres de livraisons du facteur qui, 
seul entre tous, soit dit en passant, a bien voulu me seconder en modifiant 
sa fabrication, attesteraient au besoin jusqu'à qud point le clergé apprécie 
le service que j'ai eu l'intention de loi rendre. » 

Mais ne faisons point ici, selon l'expression vulgaire, l'article commer- 
cial; celui qu'il faut faire dans votre estimable feuille, l'article par excel- 
lence, c'est celui du chant ecclésiastique. Si vous voulez bien me le 
permettre, monsieur le rédacteur, ce sera la seule c^use sur. laquelle je 
vous communiquerai plus tard quelques plaidoyers de ma façon , c'est-à- 
dire simples et pratiques. Â quoi, au reste, servirait l'orgue, le jeu d(^t-il en 
êu^ simplifié jusqu'à son dernier terme, si l'on ne sait point lire la note 
dn plain-chant on de la musique, si l'on ne sait point chanter? La chose 
première c'est le chant, c'est son étude ; les instruments ne sont que des 
auxiliaires plus ou moins puissants, tant pour l'étude que pour l'exécution 
du chant 

Continuez donc , monsieur le rédacteur, à plaider cette noble cause. 
Le clergé ne tardera pas à comprendre que c'est son intérêt que "vous 



— 56 - 

défendez; il appréciera vos louables iotentions et les égards avec lesquels 
vous procéderez. Vous ne serez qu'équitable, mais vous gagnerez sa con- 
fiance en disant les motifs plausibles qui justifient le clergé du reproche 
continuel qui lui est foit d'avoir contribué à la dégradation du chant, ou 
d'avoir peu tenté pour l'empêcher. 

Pour être ntile au chant eccléûascique et pour engager à l'étudier, présen- 
tez son étude et son exécution comme faciles; indiquez des modes simples 
d'application usuelle, générale; laissez momentanément de côté toutes ces 
théories élevées, ces discussions insaisissables, qui supposent des connais- 
sances préalables et qu'il faut préalablement donner. Surtout, monsieur le 
rédacteur, poussez de tout votre pouvoir au développement des premières 
mesures prisespar M. le ministrede l'instroctioB publique, qui nous donnent 
à espérer que l'enseignement du chant , sans exclusion du chant ecclé- 
siastique, deviendra général dans les écoles. C'est bien là le point essentiel, 
la condition sans laquelle tous vos efforts n'auront que des résultats 
restreints. Vous aurez beau exhorter le clergé à entreprendre quelque 
chose pour la résurrection de la musique vocale, il n'entre pas dans sa 
mission directe de se poser en instituteur du chant dans les écoles, et en direc- 
teur du chant dans l'église ; le prêtre ne peut pas être h la fois célébrant à 
l'autel, prédicateur dans la chaire, chanteur au lutrin. Il faut pour cela, dans 
chaque paroisse, un homme spécial ; faites , obtenez que cet homme soit 
l'iosiituteur, comme c^la est naturel, ei comptez^ en ce cas, sur le concours 
unanime du clergé. 

Cette grande amélioration ne sera pas seulement favorable au dévelop- 
pement en France de l'art musical et du chant, mais elle sera morale et 
d'une bonne politique. Il est plus d'une localité où, i l'occasion du chant 
ni enseigné ni dirigé par l'instituteur, la froideur et la mésintelligence se 
sont établies entre deux hommes qui, pour faire le bien, doivent marcher 
dans la même voie, entre le curé et l'instituteur. L'enseignement du chant, 
introduit dans les écoles primaires de tout degré, rétablira la bonne har- 
monie, soit dit sans jeu de mots, appellera le rapprochement, et donnera 
au pasteur de chaque localité l'occasion de témoigner à l'instituteur et à 
l'instruction ce dévouement et cette Inenveillance qui ne demandent qu'à 
déborder de son cœur de prêtre. 

Agréez, etc.... 

Clbrgbau. 
Curé de Villeblevin ( Yonne ). 



NOUVELLES DIVERSES. 



♦^* Les abonnés de la Revue de musiqxie religieuse recevront avec ce nu- 
méro un motet de Garissimi : sacrum convivium , et deux motets de Bar- 
thélémy Gordans : Cum tribularer, vos omnes. 

Ces trois morceaux sont intéressants à plus d*un titre. D*abord ils donnent 
une idée du style grave, élevé , avec lequel ces maîtres abordaient la musique 
sacrée; en second lieu, ils sont d'une exécution facile, et Ton pourra, par 
Taudiiion , établir une comparaison entre ces œuvres suaves et religieuses et 
la musique futile qu*on accueille de nos jours dans le sanctuaire. Enfin Bar- 
thélémy Gordans est un compositeur peu connu ; le fragment que nous en don- 
Dons nous a été adressé par M. Tabbé Gandotii , maître de chapelle du chapitre 
de Gividale, etTun de noscorrespondants les plus dévoués et les plus instruits. 

%* Le directeur de la Revue a eu dernièrement Thonneur d'entretenir 
Monseigneur Tarchevéque d*Auoh, et il a reçu de Sa Grandeur un accueil 
qui peut consoler de beaucoup de disgrâces , dédommager de beaucoup de 
mécomptes. Peu de prélats portent un intérêt plus vif au chant ecclésiastique 
et sont animés d'un désir plus ardent de le faire refleurir dans leur diocèse. 
A Auch , le mal est plus grand qu'ailleurs : la cathédrale et une on deux pa- 
roisses dans le diocèse sont les seules où Ton chante la messe. Monseigneur 
Tévéque d'Orléans aurspt besoin de parcourir ce pays pour se convaincre des 
ravages qu'y a causés le changement de la liturgie dans le siècle dernier. Le 
peuple est devenu muet, le clergé est devenu indifférent à la magnificence 
du chant, et un silence de mort règne dans les églises. Le vénérable arche- 
vêque d*Aach a bien voulu goûter les mesures que nous lui ;)vons proposées , 
et nous avons lieu d'espérer qu'elles seront suivies de bons résultats. 

%* Poitiers. — Monseigneur Tévêque vient de nommer une commission 
chargée d'indiquer les améliorations à introduire dans le chant de son dio- 
cèse. Nulle part peut-être la réforme du chant n'est plus difficile à opérer 
qu'à Poitiers. Le plain-chant des nouveaux livres liturgiques de ce diocèse 
a été composé sans goût, sans soin, et avec une ignorance profonde de la 
tonalité aqdenne. M. le supérieur du grand séminaire de Poitiers est un des 
plus savants liturgistes de ce temps ; il fait partie de la commission , et nous 
espérons qu'il cherchera à faire revivre le chant romain, le seul qui soit réel- 
lement digne de l'intérêt et de l'attention du clergé et des artistes. M. d'Au- 
bigny, organiste de la cathédrale , et Tun des meilleurs organistes de France, 
fait également partie de celte commission. 

*** Monseigneur l'évêque de Langres, toujours préoccupé de la pensée d'ac- 
croître les pempes liturgiques de sa cathédrale , a chargé son excellent orga- 
niste, M. Feitz , de donner des leçons régulières de chant à une cinquantaine 
d'élèves des écoles primaires, choisis parmi ceux qui manifestent le plus d'ap- 
titude musicale. Avec trois leçons par semaine, Thabile professeur espère pou- 



— 38 — 
voir montrer, à TufOce du jour de Pâques, les premiers résultats de son ensei- 
gnement. Nous aimons à citer ce fait comme un exemple de la puissance dont 
le clergé disposera quand ti Yoadra pour propager l*enseignement populaire 
de la musique. En même temps c'est un complément naturel et indispensable 
des sages réformes opérées dans la liturgie par Tiilustre prélat. 

Nous proûtons de Toccasion qui nous est offerte de parler de cette Yîlle pour 
retirer une observation insériée dans notre dernier numéro, et qui maintenant 
n-a plus d*objet. La psalmodie à haute voix, qui troublait lé jeu de l'orgue, 
a été remplacée par une récitation grave qui n'a plus aucun des inconvénients 
signalés par nous. C'est une nouvelle réforme dont il faut rendre gr&ce à Tes- 
pril éclairé de Monseign<;ur de Langres, qui , se tenant éloigné de la routine 
coàame de l'innovation, sait porter son attentio» sur les petites choses comme 
sur les grandes, parce que les unes et les autres font partie des traditions du 
culte public et par conséquent du trésor d'édiûcat.on que TÉglise a amassé 
dans sa liturgie. 

*«* Troyei. — Nous avons d*excellentes nouvelles à donner à nos lecteurs 
sur le mouvement qui se manifeste dans cette ville pour Tamélioration du 
chant religieux. Nous les avoi|s entretenus dernièrement du projet d'une So- 
ciété de Sainte*Gécile ayant pour but de concourir à la célébration des offices 
par l'exécution de musique grave et de plain-chant harmonisé. Un comité 
vient d'être formé pour poser les bases de cette œuvre et travailler à sa réali- 
sation. Il a tenu sa première séance le 22 janvier, au palais éplscopaL En voici 
la composition : Monseigneur Tévéque de Troyes, président ; MM. Martin et 
Roger, vicairesrgénéraux, vice-présidents; MM. Goffmet , chanoine , secrétaire 
del'évéché; Sompsois, curé de Saint*Jean; Bacquiat, supérieur du grand sémi- 
naire; Guyot , supérieur du petit séminaire ; Fournerat, desservant de Virey* 
sous-Bar; Buridant, vicaire de Saint-Jean ; QuflUrd, vicaire de la cathédrale; 
Grosley, directeur de la maîtrise; A. Guérin; UlToltz, organiste de la cathédrale; 
Roserot, juge -suppléant, président de la Société de Saint-Yincent-de-Paul; 
Guignard, archiviste du département; Bernot , soufr-Inspecteur des écoles pri- 
maires; H. Bonnemain, secrétaire du comité; Em. Jocard, trésorier. M. Uffoltz 
a été nommé directeur de musique; MM. Grosley et ^. Guérin lui ont été ad- 
joints pour les examens et les répéiitions. Eniin , pour premier commence- 
ment d'exécution , M. Uffoltz a ouvert un cours gratuit et public de chant qui 
a été fréquenté dès le premier jour par une centaine de jeunes gens, 

\* M. Tabbë Godfroy, professeur au grand séminaire de Nancy, vient de 
publier pour l'usage de cet établissement dets Èlémenti de pMr^chafU (Nancy, 
Vaguer; Paris, Lecoffreet Gaume) dont nous parlerons quelque jour dans un 
examen des principale» méthodes en usage pour l'enseignement de celte 
science. Bornons-nous à dire que le manuel de M. Godfroy, sortant complète- 
ment de l'empirisme étroit des méthodes diocésaines, constate un immense 
progrès dans la manière dont le clergé de France comprend le chant ecclé- 
siastique. Le traité de psalmodie, basé sur les principes que nous avons rappe- 
lés dans la Seime, c'est-à-dire sur l'analyse des éléments grammatio^ux laissés 
de côté par la plupart des méthodes, fera disparaître beaucoup d'obscurités de 
cette partie de l'enseignement cantoral. Nous recommandons spécialement le 



— 39 -^ 
dernier chapitre decel ouvrage, dans lequel Tauieùr, aidé de l'expérience que 
sa posillou personnelle le mei en éral d'acqnérlr, tralle d'une manière pra- 
tique el précise la question de l'organisa lion des cours de chant dans les sé- 
minaires. 

%* M. Jouve , chanoine de Valence, a publié dernièrement dans le Cour- 
rier de la Brème de bons articles sur l'état de la musique dans la ville qu'il 
habite. Le défaut d'espace ne nous permet pas de reproduire ce tableau inté- 
ressant des progrès de l'art dans cette partie du midi delà France. Toutefois, 
nous regrettons que M. JoUve , qui fait preuve dans ce travail d'un esprit 
éclairé, d'une instruction peu commune, ne se soit pas prononcé avec énergie 
contre l'abus de la musique qui paraît régner au petit séminaire. C'est sur- 
tout dans ces établissements qu'il est utile de former les élèves à la pratique 
du chant ecclèsia^siique. Toute la. musique du monde ne vaut pas, pour l'office 
divin, le simple plain-chant, exécuté avec foi, avec goûi, avec enthou- 
siasme, par deux cents voix bien disciplinées. Si on admet quelque musique,, 
il faut du moins que ce soit par exception et sans porter aucun préjudice à 
l^tude du ehanl ecclésiastique. 

\* Une des causes les plus certaines du dépérissement des voix . et même 
des maladies du larynx , c'est le peu de soin qu'on apporte en général dans 
les collèges, séminaires, catéchismes, à choisir le ton convenable pour les 
chants qu'on y exécute. Le prêtre qui dirige ces réunions entonne un can- 
tique, un psaume, sans savoir si le ton qu'il prend est trop haut ou trop bas 
pour lès élèves qui vont continuer. Il en résulte des cris effroyables, des efforts 
surhumains, jusqu'à ce que, en détonnant, on arrive successivement à chanter 
dans ré tendue ordinaire de 'la voix des enfants. Chaque personne chargée 
d'entonner devrait être pourvue d'un diapason et s'en servir pour régler 
le ton. 

%* On ne saurait concevoir à quel degré de corruption le goût des arts est 
parvenu dans certaines églises du midi de la France. Livrés aux badigeon- 
neurs italiens, aux organistes espagnols, aux orchestres d'iamateurs, les tem- 
ples catholiques, naguère l'asile des arts, sont aujourd'hui dégradés parle 
vandalisme et la barbarie en tout genre. A Carpentras, dans la belle église de 
Saint-Siffrein , où les évêques italiens faisaient autrefois exécuter la mu- 
sique des grands maîtres du xyi*" siècle, on a entendu le Jour de Noël la Ro- 
manesca pour violon et orgue ; et un pianiste de I^aris, M. Forgues, a prêté 
son concours à cette inconvenance. 

%* La musique religieuse va de mal en pis à la cathédrale de Bordeaux. 
Les motets du P. Lambillote, les organistes espagnols, les clarinettes, les 
serpents, les chantres mugissants, se sfmt donné rendez-vous dans l'antique 
église de Saint- André, et s'y livrât impunément à un charivari f»erpétueL 
Monseigneur l'archevêque souffre beaucoup, nous en sommes certains, de cet 
état de choses, mais il parait qu'il est fort difficile de réaliser le bien qu'on 
désire. Le jeune ecclésiastique qui dirige la maîtrise nous avait autrefois paru 
animé des meilleures Intentions. Nous avions donné de bons conseils qu'on 
n'a pas suivis , offert un concours auquel on n'a paru guère tenir, et nous 



- 40 - 
sommes, bien malgré nous, forcés de déclarer publiquement que le chant des 
divins offices dans la cathédrale de Bordeaux est en complète décadence, et 
que la musique qa*on y exécute est détestable. Monseigneur l'archevêque, qui 
a fait un si beau mandement sur les cloches, voudra sans doute attacher en- 
core plus d'importance au chant ecclésiastique et en exiger la bonne exé- 
cution. 

%* On a inauguré dernièrement un excellent orgue à Barsac, riche com- 
mune des environs de Bordeaux , laquelle est dirigée par un curé plein de 
zèle et de mérite. L'instrument est confié à un frère des écoles chrétiennes 
établies dans cette paroisse , et ce cumul permet à la fabrique de faire toucher 
l'orgue tous les dimanches , ce qui serait impossible dans une localité où Ton 
ne pourrait entretenir un artiste. Il serait bien à désirer que les frères qui se 
vouent à renseignement dans les diverses congrégations se missent en état 
d'accompagner le plain-chant sur Torgue ; ils aideraient ainsi puissamment 
à la propagation de cet instrument 

%* Boulogne-êur-Mer, — Un concours a eu lien dernièrement pour les 
emplois de professeurs à l'école gratuite de musique vocale et instrumentale 
fondée par la ville. M. Gh. Vervoitte a été nommé professeur de solfège ; son 
frère , artiste distingué sur le violoncelle , a été chargé de l'enseignement de 
cet instrument. 

%* La France musicale ne se possède plus de joie; son plus redoutable 
adversaire, le fondateur de la Gazette musicale, l'éditeur des œuvres de 
Meyerbeer, M. Schlesinger, vient de quitter les affaires. Depuis que la nou- 
velle est certaine, MM. Escudier, rédacteurs de la France musicale, se croient 
tout permis. Us injurient M. Fétis; ils déclarent en style de carrefour que les 
compositeurs allemands actuels sont des compositeurs à vingt-neuf sous; 
enfin ils se livrent à toutes les licences que prennept des écoliers quand le 
maître est absent de la classe. Pour nous , spectateurs Impassibles de toutes 
ces folies, nous en prenons note pour servir à l'histoire de Part et des artistes. 
11 serait possible que la joie de la France musicale ne fût pas de très longue 
durée. 11 est de si tristes retours dans les choses d*lci-basl 

%* On écrit de Rome : « On sait qu'un grand nombre d'églises des États 
Pontificaux , et notamment presque toutes celles de la ville de Rome , pos- 
sèdent de riches collections d'ouvrages de musique ancienne , entièrement 
inédits, et parmi lesquels il y en a beaucoup qui sont dus aux plus grands 
compositeurs de l'Italie. Le Souverain Pontife, dans l'intérêt des progrès de 
l'art, vient de nommer une commission chargée d'examiner les collections 
dont il s'agit et de publier les plus éminentes compositions qu'elles renfer- 
ment, après les avoir fait transcrire en notation moderne. Cette commission, 
à la tète de laquelle se trouve le savant professeur M. Pietro Alfieri, membre 
de l'Académie pontificale des beaux arts de Saint- Luc, à Rome, a déjà com- 
mencé ses travaux , et elle annonce la publication de plusieurs compositions 
inédites de musique sacrée de l'illustre Palestrina. » 



Paris. — Imprimerie de Bourgooke et MARTiifET, 3o, rue Jacob 



INSTRUCTION PASTORALE 

DE 

M" L'ÉVÉQUE DE L ANCRES, 

SUR LE CHANT DE L'EGLISE. 



Après tant de plainles sur Tétat du chaqt religieux , tant de 
vœux exprimés pour sa restauration; après tant de résistances 
qui durent encore; au milieu même de rindifférence générale du 
clergé et des catholiques pour cette question , nous commençons 
à sentir Tébranlement que devaient produire à la longue des ré- 
clamations trop justement fondées. Il y a dix ans à peine, lorsque 
quelques voix isolées s'élevaient seules contre Tabandon des tra- 
ditions de lart chrétien , et contre les dégradations infligées aux 
monuments de cet art , qui pouvait prévoir qu'en si peu de temps 
le clergé se consacrerait avec tant de zèle aux progrès des éludes 
archéologiques, au point que ces études ont presque partout pris 
racine dans renseignement clérical, et que la publication de cir- 
culaires relatives à cet objet est devenue, de la part des évéques, 
un fait journalier et habituel? 

La restauration des études et de la pratique du chant a fait 
des progrès plus lents dans les esprits; mais comme elle est une 
conséquQuce nécessaire de la première, que même son objet est 
plus important pour le culte divin , et plus spécialement recom- 
mandé par TËglisé'à ses mini«tres, il ne faut pas douter que les 
eiïurls qu'elle a inspirés n'obtiennent le même succès. Déjà nous 
n'en sommes plus réduits, sur ce point, à des conjectures et à 
des espérances : Tattention des chefs de TEglise est éveillée^ et 
chaque jour vient nous révéler quelque indice nouveau de ce 
mouvement des esprits vers les traditions véritables. Ici , l'on 
prend des mesures sérieuses et efficaces pour préparer sans se- 
cousses et sans embarras le retour de tout un diocèse à l'antique 
liturgie; là, on se sent mal à l'aise dans les langes d'un anlipho- 

FÉVRIRR. 1. 4 



^ 42 — 
naire fabriqué au xviii* siècle , et Ton fait des efforts pour en 
sortir. Hier, Mgr rarchevêque de Paris invitait les niembres de 
son clet*gé à cliercher la solution des questions les plus essen- 
tielles auxquelles donnent lieu la réforme et Texécution du chant 
ecclésiastique. Aujourd'hui, Mgr Tévêquede Langres adresse aux 
fidèles de son diocèse , à Toccasion de Touverture du carême , 
une instruction savante et détaillée sur cet objet. 

La première pensée qui nous a frappés à la vue de ce docu- 
ment jusqu'à présent unique dans son genre, et qui n'occupe pas 
moins de quarante pages in-4^, est celle de Tétonnement qu'il 
doit faire éprouver à beaucoup de personnes. L'ouvrage de 
Mgr Parisis , dans lequel , à côté de considérations élevées et 
d'exhot-talions éloquentes, on trouve une abondance singulière 
de détails pratiques et familiers > sort trop évidemment des ha- 
bitudes du temps où nous vivons pour ne pas exciter Tétonne- 
ment de plusieurs. Qui s'occupe aujourd'hui de chant et de 
liturgie? Quand la liberté de l'Église est menacée, l'action de ses 
HSinistres entravée chaque jour, la foi des jeunes générations 
compromise par ceux-là mêm^s qui devraient la protéger, est-ce 
bi«n le temps de s'arrêter à des détails secondaires qui n'inté- 
ressent ni le dogme, ni même les points essentiels de la disci- 
pline ecolésiastique ? Sauvons la foi et les mœurs chancelantes, 
et quand l'édifice chrétien raffermi sur ses bases n'aura plus à 
redouter les assauts de l'ennemi, nous songerons à le décorer 
de pompes innocentes et à y faire refleurir les beaux-arts. 

Ce langage est aujourd'hui sur les lèvres d'une foule de per- 
sonnes; on l'a entendu sortir de bouches vénérables et pleines 
d'autorilé. Toutefois , l'histoire lui donne un démenti formel. 
Sans entrer dans uu examen qui n'est pas de ce sujet, sans citer 
des noms que tout le monde connaît, bornons-nous à énoncer 
un principe dont la vérité ne saurait être contestée. La réforme 
intérieure de l'Eglise ne s'opère point généralement dans les épo- 
ques de paix extérieure; cette réforme, au conlrail-e, même dans 
Ses plus humbles détails, n'est ordinairement que le résultat 
d'une commotion permise par la Providence pour être un aver- 
tissement salutaire au milieu de l'assoupissenaent causé parla 
prospérité. Telle fut la grande réforme dont le coftcile de Trente 
posa les bases, et qui s'étendit à la liturgie et à la musique sacrée 
comme à la définition des dogmes et au règlement de la disci- 



- 45 - 
pKne; réforme appelée depuis longtemps, il est vrai, par les vœux 
derÉglise, mais hâtée par les troubles religieux du xvi' siècle. 
Mais pourquoi chereher nos preuves dans le passé, lorsque le 
présent nous offre d*aussi illustres exemples? Assurément, parmi 
les noms des défenseurs de TEglise en ces dernières années, aucun' 
ne brille d'un éclat plus vif et plus pur que celui de Mgr Tévèque 
de Langres. Personne n'a acquis plus de droit que ce prélat aux 
sympathies des catholiques dans la lutte qui se poursuit sous nos 
yeux pour la conquête de la liberté religieuse. C'est au milieu 
de ces combats, pour lesquels il forge sans cesse de nouvelles 
armes, que Mgr Tévèque de Langres trouve le temps de s'occuper 
des améliorations à introduire dans les formes du culte public. 
Quelques semaines après la publication de son dernier écrit sur 
ces questions immenses qui divisent aujourd'hui le monde poli- 
tique, il faisait paraître, sous le litre de Question liturgique ^ 
une brochure dans laquelle, écartant les personnalités et les 
incidents auxquels a donné lieu une polémique récente, il fait 
en quelques pages l'exposé le plus lumineux et le plus conci- 
liant des avantages du retour à l'unité liturgique dont il a 
donné parmi nous le premier exemple. Aujourd'hui, s'atta- 
chant à un point particulier de cette grande question , l'illustre 
prélat adresse aux fidèles de son diocèse une Instruction pastO" 
raie sur léchant de V Eglise y qui est l'adhésion la plus explicite 
et la plus éclatante que l'épiscopat ait encore donnée à nos doc- 
trines. Voici comment Mgr Parisis rend compte des motifs qui 
Pont porté à étendre sa sollicitude pastorale sur un point dont il 
est sans exemple que^ depuis deux siècles, aucun évéque ait fait 
le sujet de recommandations aussi expresses et aussi détaillées : 

A ceux qui trouveraient le sujet de cette instruction de peu d'impor- 
tance , nous répondrons d*abord que le chant faisant une partie au moins 
intégrante, sinon essentielle , du culte public rendu à Dieu , il a pour sa 
part Timportance que tout catholique est obligé d'attacher à ce culte lui- 
même; que Ton peut raisonner du chant absolument comme des cérémo- 
nies chrétiennes , lesquelles , à part Tirréflexion , ne peuvent être dédai- 
gnées que par des hérétiques ou des impies ; que sans doute il n'y a pas , 
même pour les ministres de TÉglise , une obligation aussi rigoureuse de 
savoir les principes du plain-chant , que de connaître ceux du dogme et 
de la morale , et même les points fondamentaux de la discipline ; mais que 
cependant c'est toiyours un défaut pour chacun de nous de manquer d'une 



-44- 
seionce qui tient h nos fonctions , d*une science que nous devons prati- 
quer nous-mêmes et faire pratiquer aux autres; que celte ignorance, quand 
elle est volontaire , n*est certainement pas exempte de faute , et que le dé- 
dain sur une telle matière pourrait ^ surtout idans certains cas, offenser 
Dieu grièvement. 

Nous dirons ensuite que, pour juger de Timportance d*une chose, il est 
bon de se rappeler ceux qui s*en sont occupés ; que le fait seul d'un pape 
aussi grand sous tous les rapports que saint Grégoire-, travaillant person- 
nellement h la réforme et à l'enseignement du chant ecclésiastique, dans 
le temps même où il étendait sa soliicitnde et son action personnelle sur 
toutes les parties du monde chrétien , suffirait qu'il ne fût pas permis de 
parler légèrement sur ce sujet; que d'ailleurs ce fait s'est reproduit fidèle* 
ment , quoique sous diverses formes , dans tous les siècles de l'Église ; que 
s'il paraît avec moins d'éclat dans les temps modernes , il est facile d'en 
trouver la cause dans l'affaiblissement de la foi ; qu'autrefois la science du 
chant fut souvent présentée comme un des titres qui rendaient digne des 
plus hautes dignités de l'Église ; qu'aujourd'hui encore la place éminente 
occupée par le grand chantre dans la plupart des chapitres , bien qu'elle ne 
soit plus qu'honorifique , révèle toujours l'importance qu'on avait primiti- 
vement attachée aux fonctions de Prœcenfor ou Prœfectuscantorum , que 
le maître du chœur était chargé de remplir; qu'enfin , entre les grands 
personnages de l'Église qui se sont livrés à l'étude approfondie du plain- 
chant , on peut citer surtout saint Bernard , qui , parmi ses incroyables tra- 
vaux ,.a su trouver le temps non seulement d'en recommander la fidèle ob- 
servance à ses religieux , mais de leur en tracer un traité méthodique telle^ 
lement exact , qu'après huit cents ans, on peut accepter , sans modification 
sérieuse , les principes que ce grand docteur y établit (1). 

Enfin , nous ferons observer que , par suite de l'ignorance dans laquelle 
on est généralement tombé en fait de plain-chant , l'exécution en est de- 
venue presque partout détestable; que l'habitude contractée dès l'enfance 
d'eutendre à l'église des chants dépourvus non seulement d'onction et de 
piété, mais de justesse et de décence, fait qu'on y attache plus aucune 
importance ; que c'est certainement à cette indifférence routinière qu'il 
faut attribuer la difficulté que l'autorité ecclésiastique éprouve , non pas 
pour être obéie, mais pour être seulement comprise dans les représentations 
les plus frappantes et les plus simples qu'.ellc peut faire à ce sujet ; que ce- 
pendant, par l'effet inévitable de cette horrible exécution des chants sacrés, 
ils deviennent d'abord tout-à fait inutiles , puisqu'ils n'atteignent nulle- 
ment leur but , qui est d'attirer à l'église et de favoriser la prière , et de 

(1) 0"oique ce traité de saint Bernard ne se trouve pas dans toutes les 
éditions de ses œuvres, son authenticité paraît incontestable. 

[No\e de Uonseigneun) 



- 45 — 
plus ik unissent par detfeuir positiTeinent et ^ectemeut uuisibks à la re- 
ligion , d'abord par Je dégoût que , sans même que l'on s'en rende coinpte, 
ils inspirent plus ou moins pour les saints offices , ensuite par les censures 
auières et les dérisions cruelles qu'ils provoquent et justifient dans un sens 
de la part des ennemis de Dieu. 

Maintenant , quand il s'agit d'une science qu'il n'est pas possible de dé- 
daigner en elle-même , sans s'exposer à commettre une faute grave devant 
Dieu , dont ensuite l'Église s'est toujours occupée sérieusement , que de 
grands génies parmi les plus grands saints ont étudiée pour eux-mêmes et 
enseignée aux autres ; enfin , dont l'ignorance , surtout quand elle est uni- 
verselle , prive notre sainte religion d'avantages précieux et lui cause un 
notable donnnage, peut-on dire que ce sujet n'a pas une haute im- 
portance ? 

Loin donc de déroger à notre saint ministère en nous en occupant, comme 
on va le voir , même dans ses minutieux détails, nous croyons accomplir 
un devoir impérieux et répondre à un pressant besoin (1). 

Après un acte d'accusation aussi formel et aussi énergique 
contre Tétat actuel du chant dans les églises , on ne pourra plus 
accuser d'exagération les plaintes des défenseurs de la musique 
chrétienne ; on ne pourra plus incriminer leurs intentions ou 
railler leur zèle , sans envelopper dans les mêmes reproches un 
des membres les plus éniinents de Tépiscopat français , un des 
plus habiles et des plus courageux défenseurs de la cause catho- 
lique. 

Mais, il ne faut point s'y tromper, quand même on aurait 
établi à tous les yeux de la manière la plus évidente celle vérité 
que révèle une élude même superficielle de l'histoire ecclésîas- 
lîque,à savoir, que les plus grands et les plus saints personnages 
de tous les temps ont reconnu et proclamé la nécessité de con- 
server intacte, parmi les fidèles, la pratique du chant religieux, 
comme le plus puissant moyen d'édification spirituelle, on serait 
loin d'avoir obtenu gain de cause. Il semble qu'au fond de ces 
esprits que Tinfiltration des principes rationalistes au milieu de 
la société chrétienne a rendus si communs de nos jours, il y 
'ait une arrière-pensée que l'on pourraitformuler à peu près de la 
manière suivante. Sans doute on ne peut nier Timportance que 
rÉglise attachait à l'exécution populaire des cantiques sacrés, 
comme en général à toutes les formes extérieures et cérémo- 

(i) Appead., 1. 



— 4« — 
nielles du culte. Mais ee développement si eonsidérable accordé 

aux signes et aux symboles, parce^ qu'il convenait à Teufance 
des peuples, doit-il occuper la même place à un âge de virilité 
intellectuelle ? Si le chant a été jadis un instrument d'édification, 
à une époque où Tesprit humain signorant lui-même se laissait 
conduire par les attraits de Timaginalion et des sens, en doit-il 
être absolument de même dans un siècle où Ton fait profession 
4e n'obéir qu'à des conviction^ raisonnéés qui laissent à Tintel- 
ligenoe toute sa liberté de détermination ? 

Nous savons ce que Ton doit répondre à cette objection , qui 
8*avoue rarement aux esprits mêmes qui vivent sous son influence. 
Il nous suffît en ce moment de lui opposer les paroles d*un évêque 
du XIX* siècle, qui certes donne lieu moins que personne au re- 
proche de rester étranger à l'esprit de son temps. Mgr de Langres 
consacre toute la première partie de son instruction à établir 
Tulililé et l'efllcacité de la pratique en commun du chant reli- 
gieux, soit par les preuves que fournit Thistoire , soit par celles 
qui naissent de Tétude des devoirs imposés aux chrétiens dans 
Taccoraplissement du culte extérieur. Il distingue deux sortes 
de fidèles qui s^absliennent de mêler leurs voix aux chants litur- 
giques: les uns le font par un dédain direct et formel, les autres 
par préférence pour leurs dévotions privées^ 

Que les prenûers soient coupables, c'est ce qui résulte du simple énoncé 
de leurs motif& Ah I du dédain pour un acte de l'adoration due au souve- 
rain Seigneur, pour un signe public de la religion que Fou professe, pour 
une participation à la prière de la grande famille des enfants de Dieu ) Du 
dédain pour ce que tous les peuples ont toujours pratiqué, pour ce que 
tous les hommes réOéchis ont toujours vénéré, pour ce<]ue toutes les reli- 
gions ont toujours enseigné ! Du dédain pour les chants religieux ! Nous 
avons dit que c'était une faute, N. T. C. F. , ce n'est pas assez dire : c'est 
un crime ; c*est quelque chose encore outre cela, c'est un travers d'esprit, 
c'est une dépravation du sens moral, que l'égarement actuel des idées pu« 
bliques peut jenl faire méconn^âtre. 

' Mais , Il faut le dire , ces hommes superbes con^e Dieu même ne sont 
pas ordinairement les plus nombreux dans nos temples : seulement, leur 
nombre tend chaque jour à s*accroitre« par suite de Fe^prit d'indépendance 
qui sMntVoduit par tout et sur toute chose. L'adolescence elle-même, à 
peine sortie de ses écoles, affecte de quitter promptement^ «or le point 



— 47 — 
qui nous occupe , les pieuses habitudes de l'enfiance , et ce qui l'autorise 
malbeur^useoieiit dms son inoccupation dédaigneuse et son silence insou- 
ciant pdfidant les divins offices, c'est que souvent, comme nous Tavons dit 
en second lien , les lèvres même pieuses ne prennent aucune part à nos 
chants s#crés. 

Ici , N. T. G. F. , nous serons plus difficilement compris , parce que 
d*abord Tabus est moins sérieux, et par cela même moins saisissable, parce 
qu'ensuite Tbabitude que nous allons combattre s'explique jusqu'à cer- 
tain point, et se justifie même danis certains cas; mais elle n'en est pas 
moins souvent mal entendue en elle-même et quelquefois fâcheuse dans 
ses effets. 

Vous ^vfz, N. T. G. F. , que le but principal des assemblées saintes, 
c'est que tous ceux qui les composent offrent ensemble à Dieu des hom* 
mages communs ; et vous savez aussi que c'est TÉglise qui règle les paroles 
et les chants dont ces hommages doivent être formés : une partie de ce 
culte est rendue au Seigneur par la voix seule du prêtre priant et chantant, 
non seulement au nom de toute l'assemblée qui l'entoure, mais au nom de 
l'Église entière au milieu du silence absolu de tous les assistants ; mais il 
est une autre partie à laquelle tous les fidèles présents peuvent coopérer, 
tantôt pour exprimer leur adhésion à la prière de l'autel par ces Amm si 
simples ^t si sublimes qui suivent YOremns du prêtre , tantôt pour con- 
fesser leur foi par le récitatif du symbole , tantôt pour s'inviter mutuelle- 
ment ï louer Dieu par la psalmodie alternative. Nous avons vu comment 
dès l'origine toutes ces formules de foi, de louanges et d'actions de grac.es 
avaient été composées et répandues, pour que tous les fidèles les missent 
sur leur$ lèvres, surtout dans les réunions de prières communes. 

Maintenant , N. T. G. F. , pouvez-vous dire que vous entrez dans le 
vœu de l'Église, lorsque, au lieu de prendre part à ces accents consacrés 
par elle , vous passez tout le temps des divins offices à des lectures sans 
doute fort pieuses, mais toutes particulières, à des prières peut-être très 
ferventes, BMiis sans rapport avec la prière qui se fait alors sous vos yeux, 
pour vous, au nom de l'Église votre mère et sous la direction de vos pas- 
teurs? 

Encore une fois nous ne prétendons pas qu'on enfreigne par là précisé- 
ment aucune loi positive, nous avouerons même que dans certains cas excep- 
tionnels il vaut mieux pour quelques uns qu'il en soit ainsi; mais nous ne 
craindrons pas de dire que pour le plus grand nombre des fidèles exacts 
d'ailleurs à leur devoir, celte habitude n'est pas entièrement dans l'ordre, 
et nous leur appliquerons , avec ^certaines réserves .sans doute, mai^ pour- 
tant avec quelque fondement, ces paroles qu'un illustre prince de l'Église 
adressait à ses religieux : « Geux-là sont coudaiondbfes qui, dans l'oblation 
» publique, ravissent à Dieu leur offraiule en lui refusant k 4iiiiMit«l« leurs 



— 48 — 
» lèvres. Il ne considèrent pas que , retranchant akisi leur part de con- 
» cours au service de l'Égiise, à i^édification du procliain, à la joie des 
» Anges, à la gloire des Saints, au culte dû à Dieu, ils méritent que, dans 
» la même proportion , Dieu les prive de sa grâce, les Saints de leurs suf- 
» frages, les Anges de leur assistance, le prochain de son secours, et 
» l'Église de ses bienfaits (1). » 

Mais à quoi servirait-il d*inviter de la manière la plus pres- 
sante les fidèles au chant des louanges de Dieu, si on ne leur 
indiquait les moyens de s'acquitter convenablement de ce de- 
voir? Celle seconde partie de la pastorale de Mgr Tévêque de 
Langres s'ouvre par une exposition très netlc des caractères du 
chant de l'Église, considéré en lui-même et dans son expression 
authentique, qui est le plain-chant grégorien. Cette forme musi- 
cale est la seule qui, pour parler avec saint Bernard (2), féconde 
le texte au lieu de l'absorber , et qui procure à l'âme le recueil- 
lement dont elle a besoin pour prier sans causer de dissipation 
à Tesprit. Mais le chant grégorien lui-méiue n'atteint ce but 
qu'autant qu'il est exécuté avec toute la perfection qu'il com- 
porte. S'il doit éviter la mollesse , ce ne doit pas être pour tomber 
dans la rusticité; pour toucher le cœur, il faut d'abord qu'il 
flatte l'oreille (3). Aussi la bonne exécution des chants sacrés, ou 
au moins les efforts pour la procurer autant que possible , loin 
d'être considérée comme une pure convenance d'art, doit-elle être 
regardée comme renfertnant des conditions essentielles pour 
l'accomplissement régulier de cette partie du culte public. Ces 
conditions , le savant prélat les réduit à trois : la justesse , Fen- 
semble et la piété ; et après avoir njontré par l'exposition d'un 
symbolisme pieux et délicat combien l'observation des deux 
premières conditions importe à l'esprit même et à l'intégrité du 

(i) Damnandi sunt illi qui parcenles vocibus suis rapinam faclant In holo- 
caustis, vitulos scilicet labiorum suorum reddere négligentes... Non enim 
considérant quod qui à communi labore se subtrahunt commuai etiam com- 
munione carebunt : et qui Ecclesiam servitute, proximum aedificaiione, Ange- 
les laelilîâ , Sancios gloriâ , Dcum cullu defraudant ; ipsi quoque Dei gloriâ, 
Sanctornm sufTragio, Angelorum custodiâ, proiimi adjulorio, Ecclesiœ benc- 
ficiis se reddunt indignes. (Gard. Bona, De div, psalm,^ cap. xvii, § Y, - 2.) 

(2j Episl. cccxn. 

(3) Gantus ipse... nec lasciviam resonet, nec rusticitaiem ; ... sic mnlceat 
aures ut moveat corda. S. Bern., laco cit. 



— 49 — 
GuUe que nous rendons à Dieu par le chant de ses louanges, le 
prélat continue de la manière suivante : 

Toutefois, et malgré la haute importance que nousaUachonsàccs deux 
premières conditions du chant liturgique , nous devons reconnaiire que 
seules elles ne sufAraient pas sans la troisième, la piété. Il est vrai que la jus- 
tesse et Tensemble doivent y contribuer puissamment; néanmoins il faut 
avouer qu'ils n'en sont pas inséparables : un cliant pourrait être juste et 
régulièreoienl exécuté par toutes les voix d'une nombreuse assemblée sans 
être pieux : or, à défaut de cette qualité, ce n'est plus le chant de TÉglise, 
parce que ce n'est plus l'expression de la prière. 

Sans doute, N. ï. G. F., la vraie piété du chant devant Dieu consiste 
beaucoup. moins dans les inflexions convenables delà voix que dans la vraie 
disposition du cœur ; sans doute uu chrétien pur et fervent peut , raéiuc 
avec une voix ingrate , exprimer des accents qui s'élèvent jusqu'au trône 
de Dieu; tandis qu'avec les mélodies les plus ravissantes, un chrétien dis- 
sipé, vicieux, impénitent, ne présente aux regards pénétrants du Seigneur 
que des hommagnes indignes et réprouvés. 

« C'est la voix du cœur, dit saint Augustin, et non pas celle des lèvres, 
» que Dieu entend. On peut quelquefois être exaucé devant lui, même sans 
» ouvrir la bouche , et l'on peut , tout en poussant de grands cris , ne pas 
9 être écouté (1). Il faut donc , comme le dit Tapôtre, il faut avant tout 
» psalmodier d'esprit et de cœur (2). » 

Mais, N. T. C. F., il vous est facile de remarquer que nous ne traitons 
ici du ehant de l'Église que dans ses rappoits extérieurs et directs avec le 
culte public, en sorte que nous ne pouvons que toucher en passant aux dis- 
positions intérieures^ sans lesquelles chacun sait que le culte lui-même ne 
serait qu'un vain simulacre. 

Or, nous disons que le chant doit être pieux, non-seulement par la piété 
intime et personnelle de chacun de ceux qui l'exécutent, mais encore par 
la manière dont il est exécuté. 

Aux réflexions générales que nous avons déjà exprimées, ajoutons qu'un 
chant n'est pas pieux : 

1° Quand il est dur, soit parce que les voix ont elles-mêmes cet inconvé- 
nient qui presque toujours alors vient de ce que, en chantant, on ne pen^c 
pas à prier; soit parce que les sons successifs dont le chant se compose, 
au lieu d'être liés ensemble comme le veut la nature même du langage, sont 
séparés les uns des autres par autant de secousses qu'il y a de notes; 

{i) Quàm mulU sooant voce et corde muii sunt, et quàm multi lacent labiis 
et damant aflectul quia ad cor hominis aures Dei. Sicut aures corporales ad 
os hominis, sic cor hominis ad aures Dei. MuUi clause ore cxaudiuntur et 
muhi In magnis clamorlbus non cxan&iuntur. (Aug., in Ps, 129 et 167.) 

(2J Psallam spirliu, psallam et rocntc, (l. Cor., xiv— 15.) 



— 50 r^ 

2^ Ouaod il eti rapide jusqu'à la précipiutioa, ou aauUllaot de manière 
à provoquer ou à représenter des inooTements contraires à l'attitude posée 
de la prière ; 

8* Quand il est lourd, soit par un excès de leoteur qui amène l'ennui, 
s<Ht par un son de voix trop grave qui défigure les saintes jubilations chré- 
tiennes; 

4* Quand il est knnlodéré par les efforts excessifs ou l'extrême élévation 
des voix, ce qui nuit à Tarticulation des paroles, et transforme le chant en 
cris désordonnés. Pour le chant de ses louanges aussi bien que pour toutes 
les oeuvres de notre salut, Dieu ne demande rien au-dessus de nos forces : 
il faut le servir avec zèle sans doute, mais il faut surtout le servir avec sim* 
plicité. Qu'il n'y ait donc rien d'exagéré , rien de forcé dans son culte. 
Offrons-lui sans doute notre voix tout entière sans aucune réserve, comme 
nous devons le faire de tout ce qui nous appartient, mais n'allons pas au- 
delà, de crainte surtout de défigurer notre offrande. Si son infinie bonté 
nous permet d'élever la voix dans son temple, en présence du saint taber- 
nacle dans lequel sa divine Majesté réside corporellement , ah ! faisons-le 
toujours avec une modestie toute religieuse et un sentiment continuel 
d'adoration. 

Mgr Tëvéque de Langres ne s'est point arrêté à ces vues gêné* 
raies. Après avoir posé les bases de la réforme du chant religieux 
en indiquant les caractères qu'il doit posséder pour répondre à 
sa destination, et les qualités d'exécution sans lesquelles ces ca- 
ractères ne peuvent être réalisés, il s'allaéhc à montrer en der- 
nier lieu par quels moyens on peut arriver à cette bonne exécu- 
tion. Ces moyens, indiqués depuis longtemps parles hommes 
qui ont porté leur attention sur celte matière, sont : « 1° Une 
connaissance exacte de tout ce qui est nécessaire à l'exécution 
du chant de l'Eglise; 2** une attention religieuse à ce que celle 
exécution soit, loujo^rs et en tout, au moins convenable; 3^ un 
zèle sincère pour propager parmi tous les fidèles, ei surlout 
parmi les jeunes gens, le goût, l'étude et l'usage du chant ecclé- 
siastique. » 

Sur le premier point, l'instruction pastorale ayant pour faut 
immédiat la bonne exécution du plain-chant, se borne à recom- 
mander d'abord les connaissances qui peuvetit directement la 
procurer. Mais les vues du savant prélat ne sauraient s'arrêter 
à un étroit empirisme. Aussi , tout en se renfermant dans les 
indications les plus essentielles .et les seules à la portée du plus 
grand nombre, se hâle-l-il de recoiinçi|lre rimporlaoce 4e$ éludes 



— 51 — 
théoriques. Cette considération lui dicte les paroles suivantes : 

L*habitnde où Toq est dans le monde de confondre un simple exécutant 
avec un vrai musicien, ne peut tenir qu*à l'inconcevable irréflexion dans 
laquelle on vit de nos jours. Le plus habile exécutant qui ne se rend pas 
compte de ce qu'il exécute, n'a pas d'autre mérite que celui du cylindre 
adapté à certaines orgues pour en faire mécaniquement parler les tuyaux. 
Non, ce n'est pas connaître la musique que de savoir seulement l'exécuter, 
pas plus que ce n'est connaître une langue que de la lire même très bien. 
Il est hors de doute que ce n'est pas ainsi que les anciens comprenaient la 
connaissance de la musique. Ils l'étudiaieut comme une science d'observa« 
tiens et de rapports avant de s'y exercer comme à un art mécanique. Aussi 
désirons-oous bien ardemment que les ecclésiastiques et même les pieux 
séculiers se livrent à cette étude approfondie du plain-chant , qui seule les 
rendra capables d'en raisonner pertinemment , et qui , soit dans sa partie 
historique, soit même dans ses théories abstraites , offre des jouissances 
variées et de précieux avantages (1). 

Enfin, après avoir relevé Timporlance et la dignité des fonc- 
lions auxquelles sont appelés ceux que la diminution du clergé 
a rendus les interprètes ordinaires de la liturgie chantée, 
Mgr Parisis s'attache à montrer quels avantages la religion reti- 
rerait de la diffusion des connaissances nécessaires aux fidèles 
pour qu'ils puissent prendre part à cette portion de la prière pu- 
blique. 

Il n'est pas de paroisse , si petite qu'elle soit , si simples que soient ses 
habitants, où l'on ne puisse trouver des enfants, des adolescents et des 
hommes en assez grand nombre pour former, par la combinaison intelli- 
gente des diverses natures de voix , des psalmodies très mélodieuses et de 
véritables concerts parfaitement religieux. Il arrive souvent même que, 
sous ce rapport comme sous plusieurs autres, les populations les plus 
simples offrent plus de ressources que celles qui se croient civilisées, parce 
qoe d'abord elles sont plus dociles, parce qu'ensuite, ne connaissant pas 
la musique mondaine , elles concentrent plus volontiers toutes leurs affec- 
tions dans les saiafes hanaosies de l'Église* parce qu'enfin , coamie le dit 
l'Écriture, tout ce qui tient au langage de la foi est plus ioleUigîble aux 
âmes simples qu'aux esprits soperbcui, eum simplicibug sermocinatio ejus 
(Prov. 111 — 32). 

Mais poor obtenir le résultat désirable dont nous parlons, il faut eu 
prendre les moyens : or , ces moyens se trouvent placés entre les mains des 
instituteurs , puisque ce sont eux qui sont chargés de former le premier 

(1) Appcnd.,!!* 



— 52 — 
âge de la vie , cel âge où Ton dépose le germe desgoûu , des dispojùtioos, 
des talents et des vertus qui doivent diriger et déterminer le reste de 
rexistence. 

Nous exprimons donc formellement le désir que des leçons de plain-^ 
chant soient régulièrement données par tons les instituteui*s de notre 
diocèse aux enfants qui leur sont confiés , et que , dans le cours de chaque 
semaine , le chant du dimanche suivant soit étudié, préparé, concerté par 
quelques exercices pris en commun avec une application sérieuse. 

Ainsi les enfants contracteront Tamour des divins offices en acquérant 
le goût , la science et Tbabitude des saintes mélodies de TÉglise. Il y a 
longtemps qu'on Ta dit , on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas: aussi 
une des raisons du dégoût d*un grand nombre d*hommes pour nos solen- 
nités, c*est leur ignorance complète de ce qui s'y dit et s'y pratique. Au 
contraire on fait presque toujours voloniiers ce que Ton sait bien faire. 

Rien de plus facile d'abord que de rendre les enfants enipressés à se 
surpasser les uns les autres , pour obtenir l'avantage de remplir dans la 
distribution des chants sacrés les fonctions les plus honorables ; et lorsque 
plusieurs générations auraient été ainsi formées , lorsque la partie la plus 
vivante d'uue population aurait contracté l'heureux usage de prendre une 
part active, par le concours Intelligent de la voix, au culte public, alors 
un attrait naturel s'associerait aux motifs de foi pour les convoquer à la 
maison de Dieu , et il deviendrait comme impossible que les offices d'une 
telle paroisse fussent , ainsi qu'ils le sont trop souvent, désertés par les 
hommes. 

Oh ! qui nous donnera de voir le chœur de nos églises se composer , 
non plus de quelques voix solitaires, mais de toutes les voix de l'assemblée 
chrétienne se réunissant dans les mêmes témoignages de fui , dans les 
mêmes acclamations d'amour, dans les mêmes expressions de prière, 
commeils le sont dans l'unité de croyance, d'espérance et de charité ! 

Nous terminerons nos citations par la reproduction du dispo- 
sitif qui termine Tinslrnction pastorale. 

TITRE I. Du chant. — Art. 1. Nous recommandons instamment à tous 
nos chers coopérateurs, chargés du gouvernement immédiat des paroisses 
de notre diocèse , de veiller à la pieuse et convenable exécution du chant 
de l'Église pendant les saints offices. 

Art. 2. Désirant que tous les fidèles présents à nos saintes cérémonies 
mêlent leurs voix, autant qu'il leur est possible, aux chants de l'Église, 
nous voulons que , surtout pour les parties de l'office auxquelles 
tous peuvent le plus facilement prendre part » le plain-chant seul soit 
exécuté (1). 

(1) Nous comprenons dans cette règle les Kyrie, le Gloria^ le Credo , le 



— 55 — 

Art. 3. Pour faciliter l'ensemble et la beauté du chant de rassemblée 
chrétienne, nous recommandons d'une part aux chantres de le soutenir 
sur un ton conTenable au plus grand nombre des voix ; de Tautre aux 
fidèles de suivre avec modostie et docilité ceux qui ont charge de les 
diriger. 

Art 4. On aufa soin de conserver toujours au plain-chant sa religieuse 
et douce gravité , de sorte qu*il ne présente rien de dissipant ni de mon- 
dain, et qu'il soit toujours l'expression de Tadoration et de la prière. 

Art. 5. L'orgue et le serpent sont les deux seuls instruments dont nous 
autorisons l'usage dans les saints offices. Nous défendons que l'on s'y serve 
habituellement d'aucun autre, à moins d'une autorisation spéciale de notre 
part. 

Art 6. Nous recommandons instamment aux organistes de notre diocèse, 
par l'autorité des saints canons de l'Église, de ne jouer aucune musique 
profane , et surtout de ne rappeler dans leur jeu aucun souvenir indigne 
da lieu saint Nous conjurons MM. les curés de veillera cette recomman- 
dation expresse, qui touche à l'honneur du culte divin. 

Art 7. Nous voulons que les serpents se bornent à l'exécution pure et 
simple, note par note, du plain-chant, attendu qu'ils ne sont admis dans 
l'église que pour suppléer à la faiblesse et à l'incertitude des voix. 

Art 8. Dans le cas où des musiciens, soit militaires, soit civils, s'offri- 
raient à jouer pendant quelque ofGce de l'Église, M. le curé pourra, s'il le 
joge convenable , accueillir leur bonne volonté ; mais il y mettra toujours 
ces trois conditions : 1° que cette musique ne s'exécutera qu'après léchant 
ou au moins la psalmodie des paroles liturgiques ; 2" que pendant la sainte 
messe la musique ne retardera jamais l'action du prêtre à l'autel (1); 3 ' que 

Sanclus^ VAgnus Dei, les proses, les hymnes, les ly brefs et surtout les 
psaumes, pour lesquels cependant nous ne défendons pas ]e8 faux-bourdons, 
quand ils sont exacts, écrits, préparés , et que Ton possède les moyens de les 
exécuter à coup sûr. Mmts sommes loin d'interdire pour aucun de ces chants 
raccompagnemenl de Torgue; nous le désirons au contraire, et nous sommes 
heureux d'avoir pu l'introduire depuis longtemps dans notre église cathé- 
drale. Mais toujours nous voulons alors qu'il accompagne le plain-chant seul. 

Si donc, dans quelques paroisses, on avait le désir de mettre en musique 
quelques paroles de l'ofGce divin, ce ne pourraient être, pour la sainte messe, 
que celles de Vlnirott, du Graduel^ de VOfferloire et de la Communion; pour 
les vêpres, quelques anlienues ; vt pour le salut, quelques passages lilurgi(fues 
analogues à la circonstance; mais toujours à la condition expresse que cette 
musique aurait tous les caractères que nous avon.s décrits précédemment. 
Nous n'en permettons pas d'autre ; et nous ajouterons que les artistes capables 
d'en composer de cette nature sont rares. {Note de Monseigneur.) 

(1) Si c'est durant une messe basse, on exigera seulement que le silence soit 
absolument gardé pendant l'acte adorable de la consécration , et que la mu- 
sique ne recommence qu'après l'élévation du calice. (Note de Monseigneur») 



— 54 — 
les nioreeiiux à jouer seront d'à? Ibee approiifés par M. ie curé, solt qu*il 
left voie lui^mèflie, loit qu'il en rende juge une personne méritant sur cela 
sa cort6ance. ai , par un motif quelconque , les musiciens cootrevenaient 
notablement aux dispositions réglées à l'avanoe par M. le curéi celui-ci 
pourrait , par prudence, ne pas s'y opposer sur-le-champ ; mais il de?i^it 
ansiltOt nom tméte compta de cette atteinte portée à f autorité de son 
mlalttère. 

TITRB II. tk» chantres. — Art. 9. Voulant donner aux chantres titu- 
laim des paroisses de notre diocèse une marque de la haute estime dont 
nous sommes pénétré pour les fonctions qu'ils remplissent dam ie lîeo 
saint, nous nous réservons le droit de confirmer leur nomination. 

Art. iâ. Le chantre qui , muni d'une commission pour un tempe indé- 
fini« voudrait se décharger des obligations attachées à son titre et aurait 
constamment mené une vie édifiante , pourra , sur la demande de M. le 
curé, recevoir de nous le titre de chantre honoraire, de titre lui donnera 
le droit d'occuper, avec Tagrément de M. le curé, la première place libre 
au lutrin. 

Artv 4 S. Parmi les obligations imposées au chantre titulaire ou à l'un des 
chantres titulaires, sUseont plusieurs, sera nécessairement celle de former, 
surtout parmi les enftints, des voix qui puissent ie seconder dans ses saintes 
fenctâons. A cette fin il donnera des leçons de plain-chant ao plus grand 
nombre poasibte d'enfants et de jeunes gens. — Ces leçons devront avoir 
lieu au moins deux fois par semaine pendant une heure en hiver, et les 
joursde dimanche et de fêté pendant toute l'année, è moms d'ime dispense 
del!ii.lecuré(i). 

Nous avons fait connaître l'ensemble de celte œuvre remar- 
quable, dans laquelle un grand et saint ëvéque s'associe avec tant 
de force à nos réclamations et à nos vœux. Mais, comtne on Ta 

(I) On devra s*y appliquer avant toat à connaître à fond et par principe les 
cbativs de 4'ÊgHse, de manière à se les rendre familiers, et aussi de manière à 
déthilrft les routines défectueuses foi souvent défigurent ces saintes mélodies. 
On t^rdkera , non pas à savoir beaucoup , mais à savoir bien ; pour cela, on 
ne inanc|«iei*a piA de revenir souvent isur les morceaux les mieux connus et les 
plus simples, attendu que, fante d'exercices réfléchis, il s*y mêle presque toa- 
Jom« de mauvaises habitudes. Dans teas les cas, on n'ametira jamais de faire ^ 
exécuter une ou plusiem's fois en entier le chant da diVMnChe le plus pro* 
clmia, et celtil des fêtes qui devraient aniver avant Ja leçon auivmile. Oa 
Teillefa «irtontè la justesse des voix, en évitant de tes forcer, priocipaèeneût 
cella des enfants, à qui l'on répétera souvent qoe, ^asd aae voik e»t &aase, 
eUe %st d'tfnunt plus ridîoale qa*elle «M |rita farte, et qae la pi^eailère c^idi* 
tl^ yoar b»Ni«liinier, t*e«i 4e cbanaer |«ate. <2Vi^ ée jfswiaifMiiir,) 



— 55 — 
vu, il fait plus encore. Persuadé que lesreconimandalions gêné* 
raies n'ont guère d^cfflcacilé, surlèut lorsque des habitudes invé- 
térées leur laisscni peu d^accës dans les intelligences, il s'occupe 
de prévenir les difficultés, dMndiquer les nioyens, et il ne craint 
pas d*edlrer à cet égard dans les détails les plus élémentaires. 
C'est là en particulier le but de plusieurs appendices dans lesquels 
le prélat, se faisant pour ainsi dire professeur de chant, à Timi- 
talion de saint Grégoire, qui enseignait lui-même celte science 
aux enfants des écoles de Rome , donne d'utiles conseils sur la 
manière de former les sons avec justesse , sur la psalmodie et 
raccentuation, sur le rhylhme, sur le jeu de l'orgue, sur les can- 
tiques en langue vulgaire, etc. C'est là un exemple mémorable 
qui placera Mgr Parisis au rang de ces grands pontifes dont la 
sollicitude, s'étendant à tout ce qui intéresse la gloire de Dieu, 
n'a point hésité à descendre aux détails minutieux des prescrip- 
tions liturgiques. C'est que, dans la religion, on ne reconnaît pas 
l'autorité de cet axiome souvent invoqué en jurisprudence, que 
le préleur n'a point souci deê petites choses (i); ou plutôt dans la 
religion il n'y a point de petites choses, parce que, chez elle, 
tout se rapporte à un grand et immense objets qui est l'édification 
elle salut des âmes. 

Stéphen Mobblot. 

(f ) De mifiimis non carat prelor* 



DE L ORIGINE 



£T 



DE LA CONSTITUTION 

DE LA MUSIQUE MODEBNE. 



La civilisalLon païenne avait jeté dans le noionde do si pro- 
fondes racines qu*un jour, après quinze siècles d*oubli, la vue 
de quelques Grecs fuyant leur pairie opprimée suffit pour éveil- 
ler dans tous les cœurs le souvenir de Tantiquilé , de ses arts , 
de ses idées, de ses mœurs. Ce souvenir ne tarda pas à se con- 
vertir en un amour exclusif, un enthousiasme effréné; et Tespril 
humain, qui marchait depuis si longtemps dans les voies que le 
christianisme lui avait tracées; Tesprit humain , qui, sous celle 
impulsion , s'était développé et avait grandi d'une manière ori- 
ginale, fit loul-à-coup volle-face et s'efforça de remouler d'un 
seul bond vers ces temps anciens, objet de son admiration , on 
peut dire de son idolâtrie. 

Celle marche rétrograde de l'humanité a dur*^ trois siècles. 
AujourdMuii le pèlerinage est accompli : ou a visité la Uome des 
Césars et les philosophes d'Athènes ; on a vécu avec les anciens 
et on a pris de leur esprit, de leur littérature, de leur morale 
tout ce qu'on en pouvait prendre et qui était compatible avec le 
progrès des sciences ou avec la religion du Christ; en un mot, 
la civilisation païenne a déteint sur la société moderne, et nous 
sommes devenus Grecs et Romains autant que cela nous était 
possible. 

Le temps est venu d'examiner de sang-froid ce que nous avons 
perdu ou gagné à cette révolution opérée au xvi' siècle et décorée 
du litre pompeux de Renaissance ; et pour ne parler ici que de ce 
qui concerne nos études , nous dirons que nous avons gagné la 
musique moderne et dramatique , ce qui est une seule et même 
chose , et que nous avons perdu la musique chrétienne , dont il 
ne reste plus que des débris grossiers. 



— 57 — 

Cette niiisique chrétienne, dont nous cherclions à restaurer les 
ruines, a disparu du monde sans bruit et sans Aciat , presque à 
rinsu de ceux qui avaient mission de la conserver; elle a été en- 
terrée sans pompe et sans regrets avecles autres arts dont la 
destination et Torigine étaient exclusivement catholiques. Sculp- 
lare, musique , architecture du moyen-âge , tout cela s'est éteint 
de la même manière et par les inêmes causes. L*école moderne 
des arts du dessin est basée sur une copie servile de lanlique; 
la musique moderne est aussi le résultat des efforts qu'on a faits 
pour reproduire la musique grecque ; toutefois, avec cette diffé- 
rence entre les deux arts , qu'il a sufB de remuer un peu de terre 
pour retrouver les modèles de marbre ou de pierre, tandis que, les 
exemples de musique étant entièrement perdus, il a fallu, par 
des recherches théoriques , par Tinterprétation arbitraire, des 
écrivains, réinventer en quelque sorte cet art inconnu dont on 
racontait tant de merveilles. 

Or, il est arrivé de là que les tentatives faites pour nous rendre 
la musique des anciens ont amené un résultat diamétralement 
opposé à celui qu'on se proposait d'atteindre; c'est-à-dire que la 
musique moderne n'a aucun rapport avec la musique des Grecs, 
malgré la volonté certaine de ses inventeurs d'imiter l'art 
ancien. 

Ainsi la musique que cultivent aujourd'hui les peuples civi- 
lisés, qn^on entend dans les théâtres, les salons, les temples, 
est un art entièrement nouveau, bien que, à son apparition dans 
le monde, elle se soit vantée d'avoir autrefois, avec les mêmes 
accents, chanté Vénus et Cyhèle; tandis que la musique chré- 
tienne, sœur de Tart gothique, a été, comme celui-ci , méprisée, 
honnie et chassée non seulement des lieux profanes, mais encore 
de l'église , son dernier abri. 

Ces assertions sont nouvelles et cependant conformes aux 
pressentiments des hommes éminenls qui dirigent depuis quel- 
ques années le mouvement qui nous emporte vers le moyen- 
âge. Déjà M. Fétis a débrouillé le chaos de l'histoire de la mu- 
sique et démontré deux faits d'une haute importance: le premier, 
c'est que l'harmonie a pris naissance dans le nord de l'Europe; 
le second, c'est que la tonalité moderne, l'accent expressif et 
dramatique, la modulation, ont été découverts u la fin du 
XVI* siècle. Le savant auteur du Réêumé philosophique de Thistoire 

n. P]^.VRI8B, 3. 5 



^sa- 
lie la mumque a constalé ces deux fails, qae personne avanl lui 
n*avait aperçus. Il reste à définir le caractère des deux grandes 
transforuialions qui en ont été la conséquence, et qui concordent 
d*une manière si remarquable avec les révolutions qu'ont subies 
les autres arts. La musique chrétienne, constituée successivement 
par saint Ambroise et saint Grégoire, enrichie dès le vin* siècle 
des effels de Tharmonie, se. développe, grandit, s*affaiblit et 
meurt en même temps que Tart ogival, produit comme elle par 
Tinspiration catholique. 

Si cette musique chrétienne ne doit plus revivre, il fauLdu 
moins qu'on sache retendue de la perte qu'on a faite ; si la mu-* 
sique moderne est la forme définitive de Tart, il est toujours in- 
téressant de connaître les circonstances, les préoccupations , les 
tendances sous Tempire desquelles elle s'est formée. Ce sera le 
double but de ce travail. 

Les considérations que je vais présenter s'adressent à la fois 
au clergé et aux artistes. 

Au clergé , qui s'applique de tous côtés à relever les ruines , à 
conserver les restes, à reproduire les modèles de l'art chrétien: 
cet art n'est pas seulement composé de pierres et de bois, il ne 
se borne pas à étaler les magnificences de l'architecture et de la 
sculpture ; il anime encore toutes ces merveilles au son harmo- 
nieux des voix et des instruments, il touche les cœurs après 
avoir étonné les yeux. Il est impossible d'admirer les monuments 
sans déplorer qu'ils soient muets ou qu'ils ne retentissent plus 
que de chants profanes ou grossiers. 

Quant aux artistes , on les enferme, comme le scorpion qu'on 
veut forcer à se tuer lui-même, dans un cercle restreint dont ils 
ne peuvent sortir. C'est à peine si un musicien de nos jours sait 
qu'il a existé des maîtres fameux dans les siècles passés. On 
respire, en naissant, les chanls à la mode, on en compose de pa- 
reils , on marche pendant trente ou quarante ans avec le goût de 
son siècle ; puis , quand on avance en âge, ce goût change, et on 
survit longtemps àTenlerrement de ses propres œuvres. 

En serait-il de même si, initié à toutes les écoles» à tous les 
systèmes , exercé par l'étude à une critique saine et intelligente , 
instruit de toutes les transformations de l'art, l'artiste savait dis- 
tinguer dans le passé et imprimer à ses créations le vrai caractère 
du befiu , caractère immuable qui se présente sou« diversaspects, 



— bo- 
rnais qui est le même dans tous les temps et pour tous les 
hommes? 

J'en ai dit assez pour expliquer le but et indiquer Tobjet des 
recherches que je vais exposer sur Torigine et la constitution de 
la musique moderne. J*ai hâte d'étayer de preuves solides les 
opinions que je viens d*émetlre; mais auparavant je dois jeter uti 
coup d*œil rapide sur Thistoire générale de Tart musical, jusqu'au 
moment de sa dernière transformation. 

Le pouvoir de la musique sur les sens et Vimagination a été 
d'autant plus grand chez tous les peuples que les formes de cet 
art étaient plus simples et que les sons qu'il employait étaient 
moins nombreux. A Tépoque où la musique des Grecs opérait 
des prodiges, elle était limitée à trois modes: le phrygien, le 
dorien et le lydien. Chacun de ces modes n*embrassait que 
quatre sons. L'histoire a conservé le nom des musiciens qui 
agrandirent celte échelle musicale et ajoutèrent des cordes à la 
lyre; Olympe, Terpandre, Lasus d*Herraione, et plus tard 
Timothée et Pbrynis furent tes premiers auteurs de ces innova- 
tions, et quand ils les accomplirent, on était déjà bien loin 
des temps d'Amphion et d'Orphée. Lorsque le système musical 
des Grecs fui tout-à-fait établi; que lous les modes dont il se 
composait furent adoplés; que les trois genres, diatonique, 
chromatique etenharmonique furent connus; que Ton eutadmis 
des instruments variés; lorsqu'eufin ce système eut reçu tout 
son développement, il avait déjà cessé d'exclLer Tenthousiasme, 
d'exercer TinQuence, de produire les effets que constatent les 
écrivains les plus dignes de foi. 

Pour connaître le secrel de la puissance de la musique an- 
cienne, malgré la pauvreté des éléments dont elle se composait, 
il faut apprécier les circonstances dans lesquelles elle se pro- 
duisait, conaprendre la beauté de la poésie à laquelle elle s'as- 
sociait, enfin savoir combien le rhythme de la langue harmo- 
nieuse des Athéniens avait de richesse, de force et de variété. On 
employait la musique dans les mystères, dans los fêtes, dans les 
jeux, les danses , les tragédies, les repas, les noces , les funé- 
railles, et elle était partout unie à un appareil qui parlait aux 
yeux, répandait la terreur ou faisait nniire la joie, suivant la 
nature de la cérémonie. 



- 60 - 

Dans les mystères de Proserpine (i), on Taisnii apparailre aux 
initiés des monstres, des dragons, et, pendant ce spectacle, des 
chœurs invisibles exécutaient des chants lugubres. Dans les jeux 
pylhiques, on représentait le combat d'Apollon contre le serpent 
Python ; le premier air s'appelait le départ, le second la provo- 
cation au combat, le troisième le combat, enfin la victoire et le 
triomphe (2). 

Les concours de musique et de poésie avaient lieu, à Athènes, 
sur le théâtre de Bacchus, dans le même lieu où Ton distribuait 
des couronnes d'oraux citoyens qui avaient bien mérité delà 
patrie; pour les funérailles, on payait des musiciens qui accom- 
pagnaient le corps jusqu'au bûcher. Xénophon (5) a décrit une des 
scènes dramatiques accompagnées de musique qui se jouaient à 
la fin des repas. La nature de celte scène plus que voluptueuse 
laisse assez comprendre que la musique n'en était qu'une partie 
très accessoire. Ces faits et beaucoup d'autres, qu'on peut lire 
dans Athénée ou Plutarque, prouvent que la musique n'était ja- 
mais séparée, chez les Grecs, des autres arts, et c'était bien moins 
la beauté intrinsèque du chant qui agissait sur l'imagination que 
la réunion du chant, de la poésie, du rhylhme, de la danse, de la 
mimique, inspirés toujours par l'enthousiasme religieux; la va- 
riété, la richesse et l'énergie du rhythme contribuaient surtout 
à augmenter le charme de la mélodie. Dans les langues modernes 
le sentiment du rhythme s'est tellement affaibli que nous sentons 
à peine comment ou devait prononcer et accentuer la langue 
d'Homère ou même celle de Virgile. La variété qu'on obtenait à 
l'aide du chant cl du rhylhme combinés nous est entièrement 
inconnue, et tous les efforts des savants pour reproduire quelque 
fragment de la musique des Grecs n ont abouti qu'à mettre au 
jour trois chants qui ne peuvent assurément donner aucune idée 
de la valeur et des effets de la musique ancienne. 

Ce qui est certain , c'est que cette musique a été populaire et 
qu elle était alors la compagne inséparable de toutes les princi- 
pales actions. Platon veut qu'on habitue les enfants dès le ber- 
ceau au rhythme et à la musique. Il y avait des chants pour tous 
les âges, pour toutes les professions; les chants des baigneuses, 

(1) Suidas, au mol Ex«tvîv. 

(2) PoUiix, lib. IV, c, 10. — Pausanlas, hb. x, c. 7. 

(3) Sympos., cap. 9. 



— Bi- 
des tisserands, des boulangères, des bateliers sont cités par 
Âlhénée; enfin Aristophane nous apprend que les juges mêmes, 
eu se rendant an tribunal, chantaient une sorle d*hymne ou de 
cantique. Ce qui est également certain , c'est que tout le déve« 
Ipppement qu a reçu cette musique pendant des milliers d'années 
et jusqu'au v* ou vi" siècle de Tère chrétienne, a été purement 
mélodique, et que Tharmonie, ou l'art de faire entendre simulta- 
nément des sons différents, n'a jamais été connue ni des Grecs ni 
des Romains, qui leur avaient emprunté leur système musical. 

Voilà en résumé tout ce qu'on sait de cet art fameux qui occu- 
pait Platon et Âristole, et que ces grands philosophes croyaient 
nécessaire au maintien et au bonheur de la république. On con- 
naît le système sur lequel il reposait ; on ne peut révoquer en 
doute ses effets; ou possède les noms des musiciens célèbres, les 
ouvrages des théoriciens savants; mais on n'en pourra jamais 
donner une idée sensible ni en faire apprécier la puissance ; et 
quand on trouverait demain les odes de Pindare ou les chœurs 
tragiques avec la notation et la clef certaine de cette notation, 
on ne retrouverait pas les théâtres sur lesquels ils s'exécutaient, 
les préparatifs qui les précédaient, les artistes qui les chantaient, 
enfin les mœurs, les costumes, les usages, les superstitions, qui 
étaient autant de causes du succès. 

Si nous n^ pouvons pas juger pièces en main les compositions 
de Terpandre, Olympe , Phrynis, Timothée de Milet, et autres 
célèbres musiciens de l'antiquité, nous pouvons du moins exacte- 
nienl connaître le système musical et l'échelle des sons qu'ils em- 
ployaient. Il est utile de donner un aperçu de ce système afin de 
mettre le lecteur à même de le comparer tant avec celui qui lui 
succéda, et qui naquit de l'inspiration chrétienne, qu'avec celui 
sur lequel est basée la musique actuelle. On remarquera que je 
ne m'occupe pas, dans ce rapide résumé, de la musique égyp- 
tienne et de celle des peuples de l'Asie, qui ne touchent en rien 
au sujpt que je traite, et pour lesquelles je renvoie au Résumé 
philosophique de l'histoire de la musique, par M. Fétis. Voici com- 
ment était formée l'échelle musicale des Grecs : 

Dans l'origine, comme je l'ai dit, la lyre était bornée à quatre 
cordes, qu'on accordait de trois manières différentes, savoir : 

Pour le mode phrygien, les notes correspondaient à mi, fa,, sol, la; 
J*our le modedoricD, — mi, fa #, sol, la; 

Pour le mode lydieo, — mi, fa #, sol #, la. 



- 64 - 
La succession de ces qjualre notes constituait une échelle mu* 
sicale qu'on nommait iétracorde. Un musicien novateur, on ne 
sait si ce fût Olympe ou Terpandre, ajouta trois sons au télra- 
cordc,et réchelle, composée de sept noies, se uommdi heptacorde 
et représentait les noies suivantes : 

Mode phrygien, mt, fa, sol, la, si b, ut, ré; 
Mode doriep, . wi, fa #, sol, la, si, uU ré; 
Mode Jydien, mi, fa #, sol #, la, si, ut #, ré. 

L'addition des trois notes s'étant aussi faite dans les cordes 
graves, on parvint à former une échelle de dix sons dans laquelle 
étaient renrermés trois tétracordes; par exemple : 
' Le mode phrygien se composait des noies «t, ut, ré, mi fa, sol, 
la, si tffUt, ré, dans lesquelles on trouve trois tétracordes, 

savoir : 

si, ut, ré, mi; 

mt, fa, sol, la; 

la, siïf, ut, ré. 

Enfin, on ajoutait au grave une noie nommée proslambanome- 
nos, ce qui portait retendue de l'échelle musicale à onze notes. 

Plus lard, on introduisit de nouveaux modes , Téolien , l'io- 
nien, le mi^^plydien. On imagina de transposer ces modes à 
une quarle au-dessous ou au-dessus de leur ordre primitif, et, à 
l'aide de toutes ces combinaisons, on porta le nombre des modes 
à quinze et Téteoduede Téchelle à trois octaves et une seconde, 
depuis le la de la voix de basse jusqu'au si aigu de la yoix de 
femme. Celle échelle était celle du genre diatonique ; mais les 
Grecs ont aussi connu le genre chromatique, et quelques auleurs 
ont parlé du genre enharmonique, M. Félis a très justement 
fait remarquer que le genre enharmonique tel que l'entendent 
les modernes n'avait pu e^i^ister dans une musique purement mé- 
lodique, et quant au genre chromatique, qui procède par demi- 
tons, il fut employé dans le genre diatonique comme un accident 
qui variait les effets de la mélodie. Ces deux mots chromatique 
et enharmonique, qui se rencontrent souvent dans les anciens 
théoriciens, ont joué un grand rôle au xvi« siècle dans les travaux 
des érudits qui allaient à la recherche de la musique grecque. 
On verra plus loin comment les efforts que l'on fil alors pour in- 
terpréter ces deux termes donnèrent lieu à la découverte de la 
tonalité et delà njiodulation modernes. 



— 65 — 
Ea examinant Téchelle musicale des Grecs, on reconnaît qu'elle 
ne présente aucun rapport réel avec la tonalité moderne, mais 
qu^elle se rapproche souvent de la tonalité ecclésiastique. Ainsi 
le mode phrygien primilif correspond au quatrième ton du plain- 
chant en ce quil offre la même disposition des tons et demi-tons. 
Bans Tun et dans Tautre mode le demi-ton existe entre la pre- 
mière et la seconde note, la quatrième et la cinquième. On pour- 
rait indiquer encore plusieurs autres analogies, tandis que dans 
la musique moderne, où il n'y a que deux modes, le majeur et 
le mineur» remploi du demi-ton y varie de la troisième note à la 
quatrièiOQ , jOu de la seconde à la troisième , disposition qui se 
trouve dans plusieurs modes grecs; mais jamais on ne rencontre 
dans ceux-ci un demi-ton delà septième note à la huitième, et c'est 
ce demi-ton qui, par son rapport harmonique avec la quatrième 
note du mode, produit une attraction de la septième note vers la 
huitième, et dans cette attraction est la source de tout le système 
moderne. Mais n'anticipons pas. Le système musical des Grecs, 
tel que nous venons de Texposer succinclemeut, était complet 
au commencement de l'ère chrétienne; les Romains l'avaient 
adopté, et avec eux et par eux il s'était répandu dans toutes les 
contrées où l'on parlait les langues grecque ou latine. Les Ro- 
mains n*avaient jamais donné à la musique l'importance qu'elle 
avait à Athènes, à Delphes ou à Corinthe ; cependant elle tenait 
sa place dans leurs fêtes religieuses , leurs jeux, leurs festins et 
leur théâtre. Pour assister aux mystères de la bonne déesse , il 
fallait être muni d'un psalterion (1). Les prêtres saliens chan- 
taient et dansaient autour des autels (2) ; les prêtres d'Isis par- 
couraient les rues de Rome en demandant l'aumône et en chan- 
tant (3) ; pendant la célébration des jeux séculaires, un chœur de 
vingt-sept garçons et autant de filles exécutait dans le temple 
d'Apollon des chants en langues grecque et latine. C'est pour une 
circonstance de ce genre qu'Horace écrivit le carmen seculare. 
On employait même le chant pour la guérisun des maladies (4). 
Il y avait à Rome le collège des tibicines, ou joueurs de flûte, qui 
faisaient partie du cortège dans les entrées triomphales, qui 

(1) Giccro, De Aruspic. , c* xxi. 

l?j Virgile, ^nHd., 1«>. Vffi, yçi? 285. 

(3) ManHius, Àslr., lib. i. 

(k) Gato, De Re rusticâ. 



— 64 - 
assistaient aux festins, jouaient dans les théâtres et aux func' 
railles; les soldats savaient des chansons de guerre, et dans k>s 
triomphes le peuple répétait en chœur le refrain /o, triumphe (I). 
Les musiciens de profession étaient en général Grecs ou Orien- 
taux; un des personnages du Stichus^ de Plaute, ramène avec 
lui décrient des musiciens d*une beauté remarquable : 

Fidicinas, Ubicinas, 

Sambucinas advexit secnm forma eximia. 

C*élail surtout depuis les victoires des Romains en Grèce, eu 
Tannée 607 de Rome, que les vaincus avaient appris aux vain- 
queurs à aimer leurs arts et leurs chants. 

Grxcia capta ferum viclorem cepit, et artes 
IntuHt agresli Latio (2). 

Les musiciens se multiplièrent à Rome sous les empereurs; 
Suétone dit que du temps de Jules César on en comptait 
douze mille; ils figuraient surtout dans les spectacles elles pan- 
tomimes; car dans une fête dont parle Cassiodore, donnée par 
Carinus, on voit figurer quatre cents joueurs d'instrumenls. 
Les musiciens ne jouirent jamais à Rome d'aucune considération, 
et quand le christianisme commença à s'établir, ces artistes i 
mêlés avec les danseurs et les comédiens , dégradés par les 
mêmes débauches et les mêmes vices, furent enveloppés dans le 
même mépris, frappés des mêmes analhèmes de la part des prcr 
miers écrivains ecclésiastiques. Cependant, en condamnant les 
mœurs dissolues des musiciens, le mauvais emploi quils fai- 
saient de leur art, les Pères de l'Église ne songèrent pas à pro- 
scrire l'art lui-même. 

On a beaucoup disserté pour savoir si les chrétiens avaient 
emprunté leurs chants, aux Juifs ou aux Païens. Je crois qu'eu 
labsencede preuves, il est plus raisonnable de penser que les 
premiers chants de l'Église furent composés par les prêtres, les 
évêques ou les fidèles, d'après leur propre inspiration. Saint Jean 
Damascène,dans le sermon De dormi tione Deiparœ, rapporte que 
les apôlres et leurs disciples réunis autour du tombeau de la 
sainte Vierge la virent s'élever dans le ciel, et qu'à ce moment 
ils entonnèrent divers cantiques, prout quisquepoterat, suivant 

(i) Yarro, De Ling. UUin.^ lib. vi. 
(2) Horat.,lib. II, epistol. 1. 



— 65 — ^ 
que chacun pul le faire. Je crois que ces sortes dMmprovisalious 
devaient être fréquentes laul que la liturgie ne fut piij écrite. 
Les pauvres artisans ou pécheurs juifs auxquels Dieu avait donné 
le don des langues, dcvaienl aussi puiser dans cette science de 
la foi qiii leur était surabondamment accordée des accents dignes 
du Dieu qifils venaient annoncer à loute la terre. Ainsi les 
premiers et simples chants de TEglise catholique ont bien été 
créés par elle, et à eux se rattache toute la suite des mélodies 
sacrées qui forment le corps du chant ecclésiastique. 

Ce qui prouve, ce me semble , Forigine purement chrétienne 
des anciens chanis de TÉglise, c*est que, vers la lin du iV siècle, 
au moment où saint Ambroise formula le premier les règles de la 
tonalité ecclésiastique, il se trouva que cette tonalité n*était pas 
entièrement conforme au système musical des Grecs, lequel était 
beaucoup plus compliqué. Or, saint Ambroise n*apasdû inventer 
cette tonalité, il s*est borné à en déduire les lois de la nature 
même des chants en usage de son temps; il a pu augmenter le 
nombre de ces chanis, en perfectionner Texécution, en déter- 
miner les principes de composition , mais il n'a pas changé ni 
altéré cette musique chrétienne déjà établie avant lui. Sous Té- 
piscopat de saint Hilaire, évéque de Poitiers, le chant était po- 
pulaire dans les églises des Gaules. Dans le commentaire sur les 
psaumesécrit parce saint, vers Tan 560, alors que saint Ambroise 
avait à peine vingt ans, on lit ces paroles, qui semblent aussi de- 
voir être présentées à la méditation du clergé de notre temps : 
« Cesl le signe le plus certain de la miséricorde de Dieu que celle 
ardeur de tout un peuple qui se délecle dans le chant des 
hymnes (1). » 

D'autres exemples pourraient démontrer que le chant était 
usité dans tonte TEglise avant saint Ambroise, et à une époque 
où le paganisme était encore debout avec ses temples « ses prê- 
tres, ses chants. Si les chrétiens avaient adopté des chants 
païens, ces chants se fussent trouvés en rapport parfait avec le 
système musical des Grecs, et saint Ambroise n'eât eu besoin 
que de copier et de reproduire les écrits théoriques d'Alypius, 
Gaudence, Aristoxène ou autres. D ailleurs, comment supposer 
qu'après avoir fait prononcer aux chrétiens le serment d'exécrer 

(1) Saint Uilalre, in psaL lxiv. 



— 66 — 
les idoles, horresce idola^ respue simulacra^ on leur fît chanter 

les mêmes airs qui servaient à célébrer les faux dieux? 

Le système de tonalité formulé par saint Ambroise différait du 
système grec en ce qu*il réduisait à quatre les quinze modes em- 
ployés jusqu'alors. Ces quatre modes étaient : 

Le dorien, correspondant aux notes ré^ mî, fa^ iol, /a, su t»<, ré; 

Le phrygien, — mi, fa, sol, la, $i, ut, ré, mi; 

L'éolien, — fa, sol, la, si, ut, ré, mi, fa; 

Le mixolydien, — sol, la, si, ut, ré, mi, fa, soL 

Celle échelle musicale était beaucoup plus simple que celle du 
système grec, et il n'est plus question, comme on voit, ni du 
genre chromatique , ni des instruments nombreux usités dans 
la musique païenne. 

Deux siècles après saint Ambroise , saint Grégoire réunit tous 
les chanta admis par TËglise pour la célébration des offices, et 
forma Tantiphonaire qui porte son nom , et qui comprenait non 
seulement l'office du soir, mais aussi tous les chants de la messe. 
Le travail de saint Grégoire fut appelé Cenionien, c'est-à-dire 
composé de fragments, parce que le saint pape y avait réuni les 
plus belles mélodies usitées avant lui. Mais déjà le génie chrétien 
civait franchi les limites de la tonalité dans laquelle on s'était ren- 
fermé jusqu à saint Ambroise, et saint Grégoire, ne pouvant faire 
concorder tous les chants qu'il recueillit avec les quatre modes 
ambrosiens, porta le nombre de ces modes à huit dans l'ordre 
suivant : 



!•' mode. 


ré. 


mi, 


/•«. 


»0l, 


la, 


si. 


ut. 


ri: 


S* mode, 


la. 


«, 


ut. 


ré. 


m$. 


/■«. 


fol, 


la; 


3« mode. 


mi. 


/•«. 


sol. 


la. 


si, 


ut. 


ré, 


mi; 


4* mode. 


si. 


ut, 


ré, 


mi. 


fa. 


sol. 


la. 


si; 


5* mode. 


fa, 


sol. 


la. 


fi. 


ut. 


ri. 


mi. 


fa; 


6* mode. 


ut, 


ré. 


tm, 


/■a. 


sol, 


la. 


si. 


ut; 


7* mode. 


sol. 


la, 


«. 


ut, 


ri. 


m. 


fa. 


sol; 


8* mode. 


ré. 


mi, 


/•«. 


sol. 


la. 


si. 


ut. 


ri. 



Les quatre modes de saint Ambroise, qui se retrouvent dans 
les premier, troisième , cinquième et septième modes de ce sys- 
tème, furent appelés authentiques, et les autres plagaux. La 
même indépendance qui avait fait agrandir l'étendue et varier 
la forme des chants de l'Église dans Hnlervalle de temps qui s'é- 
tait écoulé entre saint Ambroise et saint Grégoire, produisit dans 



— 67 — 
les siècles suivants des modiflcalions de même nature, quoique 
peu sensibles. On imagina des chants qui dépassaient Téchelle 
des modes et ne correspondaient précisément à aucun d'eux. Un 
musicien du commencement du xvi* siècle , Glaréan , auteur du 
Dodecachordon , entreprit de prouver que les modes de plain- 
chant étaient au nombre de douze, et cette division a été adoptée 
par quelques auteurs modernes, et entre autres par Poisson. 
Une discussion sur ce point s'était élevée du temps de Charle- 
niagne, qui, après avoir écouté tous les arguments, avait répondu 
que les huit modes étaient suffisants : octo modi videntur suf* 
ficere. Pour notre compte, nous adoptons la décision de Char- 
lemagne, qui nous paraît conforme à l'esprit et au caractère du 
chant ecclésiastique. Le système exposé par Glaréan représente 
le plus grand développement de la tonalité ecclésiastique; et, si 
les chants composés, depuis le xvi« siècle, pour les nouvelles 
liturgies françaises ne se rapportent pas toujours à cette tona- 
lité, on ne doit considérer ces innovations que comme des pro- 
duits de l'ignorance et du mauvais goût. 

Jusqu'alors nous n'avons vu dans l'histoire de la musique que 
les phases diverses d'un art qui avait pour objet la combinaison 
successive des sons; maintenant nous avons à considérer rapide- 
ment l'origine et les progrès d'un autre art , qui résulte de la 
combinaison simultanée des sons (1). 

Le premier de ces arts s'appelle mélodie, et le second harmonie. 
Le sentiment mélodique est naturel à l'homme, il existe chez 
toutes les nations , il a été seul connu et pratiqué des peuples 
anciens, il s'est développé sans entraves dans la musique grecque 
et dans la musique chrétienne; l'harmonie au contraire n'appa- 
raît pas dans le monde avant le vi"" ou vn"* siècle : ce sont les 
barbares du Nord qui l'apportent avec eux daus les contrées 
qu*ils envahissent. Bientôt le christianisme met la main sur cet 
art nouveau ; il l'introduit dans ses églises, le polit et le perfec- 
tionne; il en fait le piédestal delà mélodie, qui jusqu'au xv* siècle 
demeure toujours la reine de la musique. Mais peu à peu l'har- 
monie s'identifie avec la mélodie, à ce point qu'elles ne font plus 
toutes deux, aujourd'hui, qu'un même corps et qu'elles viventde 
la même vie. La mélodie et Tharmonie ont marché dans l'hîs- 

(1) J'emprunte cette défliittlon de la mélodie et de riiarmoaie à M. P4tis , 
Traité enharmonie. 



- 68 — 
toire comme deuxfkuves venus, Tud de rOrienl, Fautrede l'Occi- 
dent, et qui, se rencontrant à la fin du xvi* siècle, ont mêlé leurs 
eaux. Je ne puis enlrer ici dans lous les détails nécessaires pour 
établir que Tbarmonie est née dans le nord de l'Europe ; iM. Fétis 
a savamment prouvé ce fait, el je ne pourrais que copier ce qu'il 
dit à ce sujet (1). Je me borne à faire remarquer que, depuis 
saint Isidore de Séville (2) , qui a le premier parlé de Yharinonie^ 
jusqu'au commencement du xyii' siècle, où la musique moderne 
a été constituée , l'art de disposer, d'agencer les notes simulta- 
nément était distinct de l'art de composer la mélodie. Celle-ci 
était imaginée d'abord, et ensuite on opérait le travail delà com- 
position de l'accompagnement; pendant longtemps même l'ac- 
compagnement n'était pas fait par l'auteur de la mélodie. Des 
musiciens nommés déchanteurs se chargeaient exclusivement 
de ce soin. Dans la niusiquc moderne, Tharmonie el la mélodie 
sont créées ensemble parle compositeur, qui ne sépare plus dans 
sa pensée l'idée mélodique de l'idée harmonique qui y est unie. 

Les premiers essais de l'harmonie, tels que Hucbald, auteur 
du x« siècle, nous en a transmis des exemples, sont grossiers et 
informes; des suites de quintes et quartes formaient alors toute 
la science de Yorganisation ou déchant; mais au xiii* les succes- 
sions deviennent plus régulières, l'harmonie plus correcte, et 
les effets plus agréables. Il est certain qu'à celle époque l'usage 
de la musique à plusieurs parties était répandu dans un grand 
nombre d'églises: cette musique était toujours improvisée , et 
ressemblait à ce qu'on a appelé depuis chant sur le livre. Pen- 
dant que les chantres et les fidèles exécutaient la mélodie du 
plain-chant, les déchanleurs ajoutaient nu-dessus et au-dessous 
du chant des notes d'accompagnement qui devaient former une 
sorte de faux-bourdon. On ne procédait pas, dans cette harmonie 
improvisée, d'une manière arbitraire, mais d'après des règles qui 
se trouvent dans plusieurs auteurs de ce temps. 

Il est important de faire observer que, pendant ce progrès si 
lent de la science de l'harmonie, la tonalité ecclésiastique ne 
reçut aucune atteinte : c'étaient toujours les huit modes de saint 
Grégoire qui, servaient de base à toute la musique, et non seu- 

(1) Résumé philosophique de l'histoire de la musique. 
(2j Harmonica inusica est moduiatio vocis et concordaatia plarimuiu sono- 
rum. — Isid, hisp.. De musicd, cap. 6. 



- 69 — 
lemeiii au chant d*ég1ise, mais enoore à la musique prorane et 
mesurée. 

Celle tonalité fut fidèlement conservée par tous les composi- 
teurs jusqu'à.Paleslrina, qui a donné les derniers et plus parfaits 
modèles de Tunion de cette tonalité avec Tharmonie. 

Eu comparant la marche de Tart musical dans le moyen-Age 
avec celle des autres arts, on trouve à faire plus d'un rapproche- 
ment curieux. Cest le même génie, la même foi, le même peuple, 
qui produisent presque à la fois Tart ogival et Fharmonie ; la 
pensée de grouper les sons, de les faire entendre simultané- 
ment, et d'agrandir ainsi d'une manière extraordinaire la puis- 
sance et les effets de l'art, nait presque au même instant dans 
Tesprit des mêmes hommes qui imaginent de bâtir ces monu- 
ments d'une grandeur et d'une élévation inconnues aux anciens, 
ces vastes forêts de pierre avec leurs avenues larges et profondes, 
ces voûtes sonores sous lesquelles viendra s'abriter tout le peuple 
chrétien. 

C'était cet ensemble admirable d'architecture, de musique, de 
sculpture, qui composait Fart chrétien. L'heure de sa décadence 
sonna en même temps pour toutes ses parties, et ce fut, comme 
je l'ai dit en commençant, le réveil du paganisme qui fut le signal 
de cette décadence. 

Dès que la bannière de la renaissance fut déployée et élevée 
sur le dôme de Saint-Pierre de Rome ou sur le palais des Mé- 
dicis, la musique devint, comme les autres arts, l'objet de l'at- 
tention des savants et des novateurs; on se tortura l'esprit, on 
déchiffra tous les anciens manuscrits, on discuta, on supputa, on 
inventa, on alla ouvrir les entrailles de l'histoire pour retrouver 
cette musique grecque et romaine, celle-là même qu'avaient en-» 
tendue Cicéron ou Platon, Horace ou Homère. De ces efforts, de 
ce travail, de cette ardeur naquit la musique morferne. M. Fétis 
adonné son acte de naissance très exact; j'y ajouterai sa pater- 
nité, sa généalogie; je décrirai les peines qu'on éprouva pour 
son enfantement, les joies qu'on fit éclater à son apparition. 
Tout ce récit se rattache à l'histoire générale des arts, et nous le 
donnerons dans un prochain article. 

F. Danjou, 



DE LA 

DÉCADENCE DE L'OPÉRA. 



Lee dieux s*en vont ! Ces dieux qui descendaient du ciel , sus- 
pendus par des ficelles , dans des chars de sapin , ou portés par 
des nuages de carton, ces dieux si fragiles, ces déesses si hu- 
maines; ils s*en vont, ils sont presque tous partis : c'est à peine 
si pour fêler, Télé prochain, notre fidèle alliée, la reine d*Angle- 
terre, nous pourrons retrouver dans quelque grenier la lyre 
d'Orphée ou la baguette d'Armide ; pour ce qui est d'Orphée et 
d^Armide en personne, ils ne nous seront pas rendus. Nos pères 
les ont vus et entendus ; mais il ne nous reste d'eux que leur 
épitaphe, cachée sous les herbes et tes ronces, dans quelque 
cimetière. Sic transît gloria mundi ! 

tls n'avaient pas quitté l'Olympe par hasard et sans motif, ces 
dieux exilés depuis quinze siècles. Pour rétablir leur culte, poUr 
se montrer à leurs adorateurs impatients, ils vinrent à la fin du 
x\v siècle Inventer l'Opéra, où pendant deux cents ans ils ont 
recommencé tout exprès pour les modernes leurs_ prodiges , 
leurs faiblesses, leur vie, dont les poètes païens avaient seule- 
ment conservé le souvenir. Nos grands auteurs tragiques. Cor- 
neille et Racine, avaient bien mis en scène les héros, les grands 
hommes de ranliquilé; ce n'était pas assez pour une société qu'on 
avait élevée dans l'admiration du paganisme, elle voulut voir de 
près ces dieux eux-mêmes, et c'est à ce sentiment de curiosité 
quMI faut attribuer le succès du drame lyrique , le spectacle le 
plus invraisemblable qui ait jamais été imaginé. 

Après les dieux, nous avons eu sur la scène lyrique les rois, les 
reines, puis les plus simples mortels de toute condition, et enfin 
en dernier lieu les cardinaux et les damnés, le diable et la reli- 
gion , la croix et les talismans sacrilèges, les processions saintes 
et les ébats de Tenfer : encore tout cela est-il usé ; TOpéra ne 
sait plus aujourd'hui quels mei^ ««rvir à ses habitués; tous les 
sujets du drame musical sont épuisés; l'Orient, TOccident, le 



— 71 — 
monde ancien et le monde nouveau ont été exploités, et malgré 
d*incessants efforts, Tintérêt qui s'attachait à ce genre de spec- 
tacle languit et s*éteint. 

L'Opéra de Paris est aux abois; les journaux racontent toutes 
les odyssées du directeur de ce théâtre, qui parcourt TEurope en 
tous sens pour trouver un ténor, et qui perd son temps et sa 
peine. Le public se lasse , il cherche ailleurs des distractions et 
des plaisirs. En province, la situation est encore pire : les théâtres 
se ferment, les directeurs font faillite à chaque instant ; c'est yne 
déroute conip]ète« 

Cependant le parlement accorde de grosses subventions pour 
soutenir le théâtre lyrique de Paris ; et quand viendra le chapitre 
du budget qui alloue six ou huit cent mille francs à TOpéra, on 
entendra dans les deux Chambres un concert de plaintes, de re- 
grets, de récriminations, non pas, s'il vous plaît, à cause de l'ar- 
gent qu'on donne , mais à cause du peu de plaisir qu*on en lire* 

C'est que c'est une grande et importante affaire que l'existence 
et la prospérité de FOpéra. Le gouvernement y est intéressé; 
c*est lui qui distribue le pain et les spectacles, panem et circemes, 
non au peuple, qui préférerait le mélodrame si Ton consultait 
son goût, mais bien aux membres du parlement, qui n'ont guère 
que rOpéra pour délassement à toutes leurs fatigues. Toutefois, 
on a beau s'ingénier, on a beau payer, ce théâtre dépérit à vue 
d'oeil: c'^est le tonneau des Danaides; on y verserait la banque de 
France tout entière qu'on ne le sauverait pas de sa ruine pro- 
chaine. 

Quelles sont donc les causes de la décadence de ce grand spec- 
tacle à la gloire duquel ont contribué tant d'artistes illustres? 
Pourquoi la mode ingrate Tabandonne-t-elle, lui qui s'est sou- 
mis à tous ses caprices? Comment sq fait-il que tant d'argent, 
tant d'efforts ne pufssent soutenir Féclat et la splendeur de Tan- 
cienne Académie royale de musique? Il n'est pas inutile de ré- 
pondre à ces quesXions et de prévoiries conséquences de la chute 
du théâtre lyrique. Nous présenterons à ce sujet quelques ré- 
flexions qui ne sont pas aussi éloignées du cercle de nos études 
qu'on pourrait le croire. 
' D'abord, comme nous l'avons dit, le règne de la mythologie 
est passé, et le merveilleux dont elle alimeutail le drame lyrique 
servait de voile à son invraisemblance et à ses défauts. La réalité 



- 72 - 

de riiisloire ne permet guère les illusions dont il faut être inibii 
poar jouir de ce genre de spectacle. Si on étale devant mes yeux 
de grauds événements et de grands personnages , j*aime involon- 
tairement à les prendre an sérieux , et je demande que Tintrigue 
dans laquelle ils Ggurent se déroule sans entraves , se dénoue 
sans lenteur; tandis que dans le drame musical, Faction est em- 
barassée parles développements nécessaires de la musique. Elle 
se traîne péniblement et par soubresauts comme un coureur 
placé dans un sac; Tespril du spectateur souffre , sMmpatiente, 
et l'intérêt s'enfuit. 

Avec les dieux, les nymphes, les sirènes, Fimagination était 
plus complaisante et la raison moins rebelle ; à défaut de la réa- 
lité qu*on eût tant aimée, on se contentait des apparences, et 
quelles apparences! On passait à ces divinités la poudre, le fard 
et des costumes très peu grecs; un simple souvenir suffisait. On 
exige à présent Texactitude historique des costumes, la peinture 
fidèle des lieux; on voudra bientôt plus encore, on demandera 
riinpossible, c'est-à-dire que la musique ne ralentisse pas Tac- 
lion et ne nuise pas à la vraisemblance. 

Une autre cause de la décadence de l'Opéra, c'est la nature 
même de la musique moderne et la loi inévitable de son progrès. 
La mélodie , comme nous l'avons dit ailleurs, s'est incorporée à 
rharmonie, et celle-ci, cherchant constamment deseffels, des 
combinaisons de sons oud'instrumenls qu'on u'aitpas jusqu'alors 
entendus, elle tend toujours àse compliquer davantage. Aussi, 
avant de pouvoir goûter et comprendre cetle musique, il faut 
posséder une instruction musicale assez étendue pour en suivre 
les développements et les transitions, un esprit d'analyse assez 
exercé pour apprécier tous les détails de l'instrumentation ; eu 
un mot, le plaisir qu'on éprouvée l'audition d'une partition mo- 
derne satisfait l'esprit sans toucher le cœuf. Celte musique s'a- 
dresse au raisonnement plutôt qu'aux sens. C'est, si l'on veut, un 
bruit harmonieux qui étonne ; ce n'est plus une mélodie douce 
qui charme et ravit. Du temps de Gluck, leg visages des specta- 
teurs étaient mouillés de larmes; aujourd'hui ils sont trempés 
de sueur. 

On amena un jour à l'Opéra je ne sais quel prince de l'Orient; 
et après la représentation, comme on le questionnait sur l'im- 
pression qu'il avait ressentie en entendant notre musique, il in- 



— 75 — 
terrompil pfour dire que ce qui Favait surlout frappé . c'était ce 
personnage qui . dans un coin de l'orcheslre , était constamment 
occupé à manger du cuivre , voulant par là désigner le trom- 
bone. Celait un barbare, j'en conviens; mais la plupart des 
spectateurs de TOpéra sont dans le même cas. Ce n'est pas le 
mangeur de cuivre qui les occupe, c'est quclqu'autre détail de 
la représentation; la musique glisse sur les oreilles sans y pé- 
nétrer; Forchestre bourdonne ou frémit sans qu'on l'écoute; l'at- 
tention se porte sur un point et ne peut saisir cette multitude 
d'objets qui lui sont présentés. Un de mes amis, homme d'esprit, 
dit que la musique est faite pour ceux qui VexécutenL Cette re- 
marque est surtout applicable à la musique actuelle , et c'est pour 
celaque les Allemands, qui sont tous artistes, l'aiment et la com- 
prennent. Les Allemands, ce sont les chirurgiens de la musique 
moderne; ils passent leur vie à la disséquer, à en compter les 
fibres; leur oreille devient un scalpel, et leur critique est de Fa- 
na tomie comparée. 

En France, où l'éducation musicale est nulle, où l'on a peu 
de penchant pour l'analyse et la méditation , la musique moderne 
ne sera jamais populaire, aussi longtemps du moins qu'elle cher- 
chera la complication des parties , Faccroissemeut indéfini des 
effets, la richesse exubérante de l'orchestre; le théâtre lyrique 
est tué par celte musique, qui tue à son tour les chanleurs char- 
gés de l'exécuter. 

Enfin, une dernière cause de la décadence de l'Opéra , c'est la 
rareté des sujets qui le desservent. 

Autrefois, les maîtrises des cathédrales élaient autant de 
pépinières d'où sortaient les acteurs lyriques. La musique qu'on 
étudiait dans ces établissements avait fini par être semblable à 
celle qu'on entendait aux théâlres, et les chanteurs qu'on y 
élevait s'y formaient4iaturellement pour la scène. S'il s'en ren- 
contrait quelqu'un qui conservât des senliments religieux, une 
lettre de cachet venait lever ses scrupules. C'est ainsi que le 
célèbre Lays fut arraehé du couvent de No tre-Dame-de-6araison 
par Fordre de Louis XV. Aujourd'hui, les maîtrises n'existent 
plus, les rois ne vont plus guère à FOpéra, et les lettres de ca- 
chet ne sont plus reçues. 

Pour subvenir à Falimentation de tous les théâtres lyriques , 
on a établi quatre Conservatoires : à Paris , à Lille , à Toulouse ' 

II. FÉVRIER. 3. g ' 



— 74 — 

à Marseille. Ce sonl les seules mines en exploitalion , et elles ne 
produisenl guère plus que lesTameuses mines de Saint-Berain. 
Il y a déjà plus de vingt ans que Choron fonda son Êeole de 
musique religieuse. Quand il y eut fornié une vingtaine d'artistes 
distingués» il se trouva Tort embarrassé de leur donner des 
moyens de vivre , conformément au but qu'il s'était proposé , et 
tous ces jeunes talents se tournèrent vers le théâtre ^ seul asile 
qui leur fût ouvert. Ce sont les rejetons poussés dans cette école 
qui ont soutenu l'Opéra en France depuis quinze ans. Mais à 
présent ils ont tous fait leur temps : Duprez n'a phis de voix, 
madame Stoltz n'a plus de talent, les autres se traînent de scène 
en scène , et portent de ville en ville les débris de leur voix. 

Les Conservatoires ont beau chercher des chanteurs nouveaux, 
leurs efforts sont infructueux. On arrache à son travail quelque 
honnête ouvrier qu'on a surpris chantant d'une voix claire et 
sonore un refrain joyeux , on essaie de lui enseigner la musi- 
que , mais il est trop tard pour développer ses facultés sous ce 
rapport. Alors on lui apprend par cœur les rôles ou plutôt nn 
rôle de l'opéra en vogue; quand il sait ce rôle, un professeur de 
déclamation et de belles manières lui montre l'art de marcher, 
de gesticuler sur la scène; le costumier Taffuble de la défroque 
de son prédécesseur, et puis on le jette à la (été du public, qui 
Tapplaudit d'autant plus qu'il crie plus fort. Ainsi se sont formés 
M. Brémond, qui était, je crois, menuisier à Marseille, et qui 
gagne 50,000 fr. par an à l'Opéra, H. Poultier, le fameux ton- 
nelier de Rouen, etc., etc. Avec de tels organes, la musique 
dramatique n'a plus d'attrait pour les esprits cultivés. L'Opéra 
était avant tout un spectacle aristocratique, nohile e non papo- 
lare, dit un écrivain italien ; il a été inventé à une époque où la 
maxime d'Horace : Odi profanum vulgus, était le mot d'ordre 
des poêles , des artistes , des gens d'esprit^La faculté de jouir à 
la fois des effets de la peinture, de la mimique, de la poésie, de la 
musique, n'est guère donnée au peuple. Il faut, pour comprendre 
un spectacle comme l'opéra , savoir faire mouvoir en même temps 
tous les ressorts de l'esprit, des yeux et du coeur. C'est trop de 
moitié pour le commun des hommes. C'est pour cela que l'exé- 
cution médiocre du drame lyrique dégoûte les auditeurs distin- 
gués et savants , sans satisfaire le vulgaire. 
^ C'est par tous ces motifs réunis que l'Opéra tombe , et , bien 



— 75 - 
que les subsides du gouYernement puissent le soutenir encore 
longtemps, on peut cependant prédire que le temps de sa splen- 
deur est passé sans retour. C'était autrefois une des merveilles 
que la capitale présentait aux étrangers; c*était Tarène où les 
plus célèbres compositeurs venaient se disputer la palme du 
génie musical ; ce ne sera plus dans un avenir prochain qu'un 
lieu de passe-temps pour les riches ennuyés. Il restera dans 
rhîstoire de Fart quelques œuvres admirables inspirés par le 
génie dramatique. Gluck, Mozart, Grétry, Cimarosa, Spontini, 
Rossinit Meyerbeer, Cherubini, Beethoven, tels sont presque les 
seuls noms dont la postérité gardera le souvenir. 

La décadence du théâtre lyrique doit rendre aux autres bran- 
ches de la musique une liberté et une indépendance qui leur 
manquent depuis deux siècles. L*Opéra était le tyran de la musique 
moderne; il imposait ses lois, son esprit, son goût, ses allures, 
à la musique religieuse comme à la musique de chambre. Toutes 
les messes composées depuis cent ans et plus, les œuvres de mu- 
sique sacrée d*Haydn, Mozart, Cherubîni, Pergolese, etc., sont 
de véritables opéras pour le style, le caractère, le genre, Tex- 
pressiod. On peut adapter à ces ouvrages des paroles tirées des 
libretti d*opéra sans que l'expression en soit moins conforme 
au sujet. On peut, et cela s'est fait, prendre la musique des 
opéras pour l'appliquer aux textes sacrés sans que Ton en soit 
choqué, tant le goût de la musique dramatique l'emporte sur le 
bon sens. Les membres du clergé eux-mêmes ont subi sans s'en 
douter l'influence que l'Opéra a exercée sur le jugement et la cri- 
tique en fait de musique : le cantique qu'on aime le mieux, c'est 
celui qui ressemble le plus à un refrain d'Opéra ; l'organiste qui 
obtient le plus de suffrages, c'est celui dont le style est plus dra- 
matique ; et s'il se trouve une paroisse assez riche pour entre- 
tenir un chœur nombreux, que fait-elle exécuter? de la musique 
dramatique. On se pâme d'aise en écoutant un chanteur de la mu- 
sique de Saint-Roch, M.Alexis Dupont, lequel a Irouvé le moyeu 
d'exécuter le plain-chant d'une façon tout-à-fait passionnée et 
théâtrale qui révolterait tout le monde, si l'influence de la mu- 
sique d'Opéra n'avait pas égaré et troublé tous les jugements. 

Pendant que l'éclat et la splendeur de l'Opéra s'effacent, si 
l'étoile de la vraie musique sacrée venait à reparaître, on verrait 
à l'instant les jugements se réformer , les goûts se modifier; on 



^ 76 — 
Gomprendrail ce qu'il y a de puissance et de grandeur dans le sen- 
timent religieux, calme et austère, qui , depuis saint Ambroise 
jusqu'à Palestrina, a inspiré tant de génies; on laisserait le 
théâtre musical suivre sa destinée, et tous les amis de Fart se 
réuniraient aux hommes religieux pour rétablir cette musique 
populaire, mais sublime, qui convient au vulgaire comme aux 
esprits les plus éminents , dont les inspirations sont si durables 
et les effets si grands. Le peuple qui n'a jamais hanlé FOpéra , le 
peuple des campagnes et des petites villes surtout, serait touché 
de la beauté et de la douceur de ces accents pieux et solennels. C'est 
à l'Église, c'est aux évéques, c'est au clergé, c'est aux laïques zélés 
qu'il appartient d'accomplir cette œuvre et d'opposer aux chants 
efféminés , à la musique compliquée du théâtre , la simple majesté 
du chaut religieux. Qu'on essaie, comme à Nantes, de faire une 
œuvre pie, une entreprise ecclésiastique et populaire de cette 
restauration désirée du chant religieux, et l'on verra si les résul- 
tats se font attendre. 

Toujours est-il que l'Opéra se meurt, il est à Tagonie; puisse- 
t-il mourir tout entier, et avec lui son esprit, son style, ses 
chants, qui vivent encore dans la plupart des églises d'Italie, 
d'Espagne, de Belgique, et dans quelques unes de nos églises de 
France I 

P. Danjou. 



NOUVELLES DIVERSES. 



%* Nofift continuons à recueillir, avec les témoignages de sympalhie de 
quelques uns, les frails de la iriste indifférence du plus grand nombre au 
sQJet des inaliërcs que nous traitons. Quatre évêqurs . cinq sAminairgs , tels 
sont toujours les suffrages les plus significatifs <]ui recommandent jusqu^à 
présent noire publication. Ajoutons que beaucoup de nos anciens lecieurs se 
sont retirés, et qu'un bien petit nombre de nouveaux s'offrent, jusqu'à présent, 
à prendre leur place. Si nous parlons de ces choses, ce n'e«t pas pour expri- 
mer un découragement qui n'est pas dans notre pensée ; c'est bien plutôt 
pour faire comprendre à nos amis combien nous avons le droit de nous élever 
contre cette apatliie, qui paraît invincible. Les quelques tentatives isolées qui 
se font à Troyes, à Langres , en Bretagne et ailleurs , pour la restauration du 
chant ecclésiastique, nous font espérer que nos efforts ne seront pas entière- 
ment perdus et que le zèle de nos amis, en nous consolant de l*indifférence 
qui accueille nos efforts » finira par triompher des obstacles que celle-ci ne 
cesse de nous opposer. 

%* Comme le directeur de la jR^tie est dans le cas de s'absenter souvent de 
Paris , il prie les personnes qui lui écrivent au sujet du journal , soit pour la 
rédaction , soit pour des réclamations, d'adresser leurs lettres chez M. Blan- 
chet, rue GroiK-des-Petits-Gliamps, n» 11. Quand M. Oanjou est absent , elles 
sont ouvertes par M. Stéphen Morelot, qui veut bien prêter un concours si 
efficace et si désintéressé à notre œuvre. 

%* Le mandement de Mgr l'évéque de Langres, dont nous rendons compte 
dans cette livraison, est un témoignage trop éclatant en faveur de nos doc- 
trines , et un signal trop manifeste du retour à un meilleur état de choses , 
pour que nos amis ne soient pas empressés de le lire et de le propager. Aussi 
croyons-nous leur faire plaisir en leur annonçant sa prochaine publication, 
en brochure iu-8°, par les soins de M. Sirou , éditeur des publications de 
Mgr J'évéque de Langres* On en trouvera aussi des exemplaires au bureau.de 
ja Betme, Nous recommandons à tous nos lecteurs de se procurer cet impor- 
tant document et de le répandre autour d'eux. Nous en disons autant de 
l'ouvrage du même prélat sur la Question liturgique. Bien que sortant du 
cadre spécial de nos travaux , ce court et substantiel écrit est trop utile à la 
cause que nous défendons pour que nous ne lui souhaitions pas la plus large 
diffusion. 

%* [1 n'est aucune ville en France où l'insensibilité et l'endurcissement du 
clergé se soient plus révélés qu'à Lyon. Le cardinal-archevêque a , depuis 
18/iiO , établi dans l'église primatiale un chœur composé en partie des élèves 
do séminaire. Dans l'origine de cette réforme, ToUico divin était chanté avec 



— 78 — 
une majesté yraiment imposante. La beauté de ces chants n'a touché aucun 
curé de Lyon, excepté peut-être celui de Saint-Bonayenture; et dans toutes 
les paroisses de cette grande yiUe, les hurlements et les vociférations des ser- 
pents et des chantres ont continué de plus helle. Pour en citer un exemple, 
un de nos amis , visitant Tannée dernière , un Jour de dimanche , la célèbre 
chapelle de Fourvière, en a été littéralement chassé par les mugissements de 
deux ophicléides , qui , dans cette étroite enceinte , accompagnaient, par les 
ornements du plus mauvais goût, la voix de quelques prêtres. Les autres égli- 
ses de Lyon présentent toutes le même tableau. Quand le goût est corronipn, 
quand le sentiment du beau n'existe plus , les meilleurs exemples ne suffisent 
pas pour éclairer les esprits. Il faudrait que la volonté ferme et hautement ma- 
nifestée de Tautorité vint changer nn état de choses si contraire au véritable 
esprit du catholicisme. Ck>mment peut«^n croire qu'une religion qui a fait sor- 
tir TEurope de la barbarie et a inspiré pendant plusieurs siècles tous les chefl^ 
d'œu vre de Part puisse s'accommoder d'un culte qui révol te^ en certaines de ses 
parties, le goût le moins délicat? 

%* Des cours de chant viennent d'être organisés au séminaire de Ghambéry 
par les soins de M. Miquel de Montpellier, auteur d'une nouvelle méthode. 
M. Miquel renouvelle les utopies de Rousseau, de De Mos, de Galin, pour une 
simplification de la notation musicale. Ce sont des rêveries abandonnées de- 
puis longtemps, et il est vraiment fftcheux qu'au lien d'employer le temps des 
séminaristes à l'étude réelle du chant, et par les procédés ordinnires , on laisse 
tons ces systèmes pénétrer dans les établissements ecclésiastiques, où ils se- 
ront sans résultat durable. On nous assure que Mgr Tévêqne de Montpellier va 
confier à M. Miquel renseignement do chant dans son séminaire. Ce pauvre 
diocèse de Montpellier était déjà assez en arrière sans reUrder encore le mo- 
ment du progrès. 

\* Les factenrs d'orgnes se multiplient prodigieusement ; tous les luthiers, 
organistes, marchands de pianos ou chaudronniers d'une province, se trans- 
forment en ouvriers factenrs. L'orgue est un chef-d'œuvre de mécanique; sa 
construction exige des connaissances variées et profondes ; c'est cependant 
l'instrument qu'on entreprend le plus efl'rontément d'établir sans avoir fait 
aucun apprentissage. Le midi de la France est inondé en ce moment de fac* 
tffurs de ce genre, et il faut ajouter que le clergé et les fabriques , séduits par 
le bon marché , se livrent sans réflexion an premier venu qui sollicite leur 
confiance. L'argent des fidèles se dépense ainsi dans des entreprises qui dés- 
honorent l'art et le font rétrograder. On a déjà subi dans le Midi l'invasion 
des organistes espagnols, qui sont venus installer les castagnettes et le style 
du boléro dans nos orgues : voici l'invasion des facteurs d'orgues qui va 
achever de détruire la majesté de cet instrument 

%* On dit des merveilles des résultats qu'obtient M. Monnier aux forges de 
Baudin dans le Jura, en dirigeant et encourageant l'étude du chant et de la 
musique sacrée parmi ses nombreux ouvriers. Un orgue va être placé dans la 
chapelle, et le directeur de la Revue se propose d'assister à l'inauguration de 
cet instrument. 

%* NatUee. — On vient d'étabfir dans cette ville une société de Sainte- 



— 79 — 
Cécile pour Texëcation des chefn-d^œuvre de musique sacrée. Parmi les noms 
des fondateurs, on remarque Mgr Tévêque, président; M. de Bontrlller, vice- 
président; de Novion, secrétaire; le colonel Geoffroy, trésorier; le comte de 
Bouille, etc. etc.; plus de soixante personnes sont déjà Inscrites parmi les 
exëcotants. La direction des chœurs est confiée à M. Simon. L'école de muH' 
que religieuse fondée Tannée dernière est en pleine prospérité. Les person- 
nagesles plus considérables de la ville s'en occupent avec intérêt, et leur patro- 
nage assure le succès. M. le général de Bréa, commandant le département, 
M.le comte de Notion, font partie de la commission de surveillance. Voilà deux 
utiles institutions qui produiront d'excellents résultats. On ne saurait trop 
accorder d'éloges à M. Simon, maître de chapelle de la cathédrale ^ dont le 
zèle persévérant a triom|M de tous les obstacles. Le clergé de cette ville se 
place à la tête de la restauration de Part religieux par ses actes et ses travaux. 
Tandis que M. Fournier, curé de Saint-Nicolas de Nantes, élève une magnifi- 
que église gothique, on s'efforce à la cathédrale d'améliorer le chant des 
offices. Il ne faudrait quelquelques faits de ce genre pour déterminer une réac- 
tion générale contre la mosiqne profane. C'est maintenant à Bordeaux, à Lyon, 
à Marseille, à Lille, à Toulouse , à imiter le bel exemple donné par la capitale 
de la Bretagne. 

%* On vient de réorganiser l'Académie des beaux-arts à Bruxelles. M. Fétis 
a été nommé directeur. 

%* La commission, chargée par Mgr l'archevêque de Gambray de l'exa- 
men des travaux de M. Fétis pour la correction de rAntiphonaire et du Gra« 
duel romains, en a déjà fait, comme nous Tavonsdit, un premier examen 
attentif. Une seconde réunion doit avoir lien prochainement à Gambray, sous 
la présidence de Monseigneur. On voit qu'on procède en cette grave affiilre 
avec la réserve et les soins nécessaires, il est à désirer cependant que le ré- 
sultat, c'est-à-dire la publication de cet utile ouvrage, n'éprouve pas trop de 
retards, car elle est impatiemment attendue par une grande partie du clergé. 

%* Un de nos abonnés uous propose d'ouvrir une souscription pour faire 
paraître les livres de chant romain corrigés par M. Fétis. Nous aimons à pu- 
blier ce fait comme une preuve de l'intérêt qui commence à renaîire pour 
Tétnde du plain-chant. Mais tout le monde saitqu'une publication de ce genre 
oe peut avoir une véritable utilité qu'autant qu'elle est faite au nom de l'au- 
torité ecdéhiastique à qui seule appartient le règlement de toutes les parties 
de la liturgie. Nous esi^êrons que Mgr l'archevêque de Gambray, auquel est 
déféré en ce moment le jugement de cette question , se déterminera à entre- 
prendre une publicotion qui doit avoir une influence décisive sur la restau- 
ration du chant liturgique en France. 

%* Nous croyons utile de rappeler que le concours ouvert au ministère de 
l'instruction publique pour la composition des chants populaires sera fermé le 
1" avril prochain. Tous les artistes de province ont répondu avec empresse- 
ment à rappel que leur adressait M. de Salvandy, et il est déjà parvenu au 
ministère un très grand nombre de partitions. 

V Les mesures prises par Mgr l'archevôque de Paris pour la restauration 



— 80 — 

du chant ecclésiastique commencent à réveiUer, au sujet de cette question , 
l'attention du public et des artistes. M. Th, N isard, organiste-accompagna- 
teur de Saint-Gervais , viept de publier un mémoire sur le plain-chant pari- 
sien, adressé à M^f l'archevêque, dans lequel il examine les moyens d'amé- 
liorer et de populariser ce chant. Bien qu'on rencontre dans cette brochure 
des idées généralement justes et une connaissance approfondie de la matière, 
les principes nous en paraissent trop peu développés pour éclairer complète- 
ment Topinion. Nous aurions aussi à faire sur quelques poiuts des réserves 
qui d'ailleurs ne nous «m pèchent pas de rendre tonte justice aux connais- 
sances réelles et à Texpérience qui ont guidé M. Nisard dans son travail. 

%* Les journaux religieux et musicaux annoncent une nouvelle décou- 
verte d'un mécanisme imaginé par M. Debain pour toucher le plainn^hant 
sur Torgue avec des accompagnements, et sans qu'il soit besoin de savoir l'har- 
monie ou la musique. 11 suffit pour cela de marquer la mesure en frappant 
sur un tampon. On ajoute que ce mécanisme ne ressemble ni au système 
Gabias ni au MilaCcord. Nous n'avons pu encore examiner le procédé de 
M, Debain , mais nous supplions les membres du clergé de se tenir en garde 
contre toutes ces annonces de systèmes nouveaux qui ont pour objet de dis- 
penser d'étudier. Nous avons déjà dit toute notre pensée à ce, sujet. Rien ne 
peut remplacer l'étude du plain-chant et de sa théorie , si on veut le bien 
chanter ; rien ne peut dispenser d'étudier le mécanisme et le jeu de l'orgue , 
si on veut employer cet instrument. Tous ces mécanismes, toutes ces inven- 
tions simplifiées, sont autant de témoignages qu'on ne tarderait pas à invo- 
quer dans le procès que le siècle fait à l'Église. — Voyez , dirait-on , comme 
ce clergé s'abaisse et s*éteint ; autrefois il était à la tète des sciences , des 
lettres et des arts; à présent , il ne compte guère dans son sein de littérateurs 
éminents, desavants illustres, et voici encore qu'il adopte, qu'il encourage 
toutes les machines qui matérialisent l'art, qui détruisent le génie et ilntelli- 
gence, qui substituent l'ignorance à la réflexion. — Nous conjurons tons ceux 
qui veulent sérieusement la restauration du chant religieux de repousser tons 
ces systèmes que les journaux religieux vantent avec une déplorable com- 
plaisance. 

%* On vient de confier à la maison Daublaine-Gallinet la construction d'un 
orgue de chœur pour l'église cathédrale de Poitiers. L'orgue d'accompagne- 
ment est actuellement adopté dans les cathédrales de Lyon, Paris, Bordeaux , 
Marseille, Reims, GhÂlons, Périgueux, Vienne, Nantes, Qnimper, Saint- 
Brienx, Rennes, Angers, Orléans, Nanci, et dans plus de cent paroisses à 
Paris et en province. 

%* Le défaut d'espace ne nous permet pas de publier plusieurs articles, 
entre autres une explication qui nous est demandée par un membre de la 
fabrique de la cathédrale de Reims, sur notre note du mois de septembre 
dernier, relative à l'orgue de cette église. Nous nous bornons à maintenir les 
faits que nous avons avancés alors, et que la polémique élevée à ce sujet dans 
le Journal de Reims n'a point infirmés. 

Paris. — Imprimerie de BouncoGNE et Martinet, 3o, rue Jacob. 



DES 0RI6ENES 

DU PLAIN-CHANT 

OU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, 

DE SES PHASES , 

ht SA CONSTITOTION DinNITIVE DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE ET ROMAINE , 

DK SSS ALTiRATIONS , DES ENTREPRISES FORMÉES POUR SA RESTAURATION, 

ET DES SOURCES OU IL FAL'T PUISER POUR L'OPÉRER. 

(Troisième article.) 



Après saint Grégoire, la conslitution du chant ecclésiastique 
ne fut pas considérée comme complète et définitive, car la li* 
turgie même ne renfermait pas encore toutes les prières récitées 
ou chantées dont on a composé plus tard Toffice du matin et celui 
du soir. Plusieurs papes, successeurs de Grégoire, donnèrent 
des soins à la révision de l'ancien chant et à la composition de 
nouvelles mélodies. Ainsi Vilalien I , qui mourut au mois de 
janvier 672 , composa plusieurs hymnes et antiennes pour les 
fêtes solennelles (1) ; saint Léon II, qui monta sur le siège pon- 
tifical en 682 , et qui était aussi instruit dans le chant que dans 
les lettres grecques et latines, composa aussi des hymnes, des 
répons» et donna particulièrement des soins à la psalmodie» 
dont il régla la tonalité en raison de Tordre des (êtes , quoique 
son règne n*ait été que d*environ dix*huit mois (2) ; enfin , le pape 

(1) Polîd. Virgil.,lîb. III, c. 2. 

(2) Praeterea vero adco masices peritus est habitus, ut psalmodiam com« 
posaerit, hymnosqae ad meliorem concentam redegerit , artem exerciiatlone 
(onfirmans. (Platin., lib. IL) 

II. MARS. 1. 7 



— 82 — 

Sergius, qui mourut le 8 septembre 701 , fit aussi des eiforts 
pour ramélioration de la liturgie et du chant: ce fut lui qui 
ordonna qu'on chantât à la messe YÀgnui Dei , pendant que 
le prêtre rompt Thoslie ; car cette partie du chant n'existait 
pas au missel avant lui (i). Il est même certain que Tusage ne 
s'en 'établit pas immédia tem eut partout, car on connaU des mis- 
sels des i^*^t X* siècles qui n'ont pas ce chant. 

D^autres papes encore ont composé des chants dont l'usage 
s'est conservé dans Toffiee divin , ou même ont fait composer 
des offices complets, longtemps après le temps de saint 6ré« 
goire. Par exemple, les séquences, appelées proses, en France, 
ne remoùtent pas au*delà du x* siècle (2}, et plusieurs prières 
de ce genre sont de beaucoup postérieures à cette épaque. Ainsi 
le pape Innocent III, qui mourut le 12 juillet 1216» est l'auteur 
de la prose Venij Sancte Spirifus; vers le même temps fut com- 
posée la prose des morts, Dies irœ; la belle séquence Lauda 
SionSalvatorem^ composée par saint Thomas d'Àquin, n'a été 
chantée pour la première fois dans l'office du Saint-Sacrement 
qu'en 1264. Il est vrai que l'abbé Poisson dit, dans son intéres- 
sant Traité théorique et pratique du plain-chant (p. 141) , que le 
chant de cette prose a été pris de la prose plus ancienne de 
la Sainte-Groix> Laudes Crucis attollamus; fondant son opinion 
sur les cantre^sens qui existent entre les paroles et le chant de 
l'hymne de saint Thomas. Mais , sans prétendre décider de la 
priorité de composition des deux proses, je ferai remarquer que 
la fête de la Sainte-Croix, une des plus anciennes de la liturgie, 
a été instituée à Constanlînople avant le schisme qm a séparé 
l'Église grecque de la communion romaine : or, il n'existe pas 
dans tout le chant de TËglise grecque une seule mélodie qui ait le 
-caractère des séquences ; il est donc certain que la prose Laudes 
Crucis attollamus est de beaucoup postérieure à Tinstitution de 
la fête de la Sainte-Croix, et la priorité de composition entre les 
deux séquences est d'autant plus douteuse que je n'aidas trouvé 
celle de la fête de la Sainte-Croix dans un manuscrit aussi an- 
cien que celui de la fête du Saint-Sacrement dont je suis pos- 

(1) Ibid. 

(2) Je n'en ai pas trouvé daas les livres de'chant antérieurs à celte époque, 
quoique plusieurs auteurs considèrent Noticer Balbulus comme l'iavesteur de 
ce genre de pièces. 



-85 — 

sesseor. Que saint Thomas d'Aquia u*ait pas composé le chant 
de rofiice du Saint-Sacrement, et qu*il ait chargé quelque 
cbaDlre de Tarranger sur les paroles dont il est l'auleurt cela 
esl assez vraisemblable; mais mon observation a pour but de 
faire remarquer qu*il ne faut pas faire remonter Tintroduction 
des séquences dans la liturgie à Tépoque de Vinslitulion de la 
fêle de la Sainle*Groix» et que ces pièces n'y ont pris place que 
plusieurs siècles après la mort de saint Grégoire. 

Pour achever de démontrer que le chant grégorien s'est com-» 
piété par de lentes et nombreuses additions, longtemps après le 
saint docteur de TÈglise dont il porte le nom , il ne me reste 
plus qu'à faire remarquer qu'un grand nombre de fêles ojit été 
inslilttées par ses successeurs. Pour n'en citer que quelques 
exemple?, je dirai que Calixle II , mort à la fin de l'année 1124« 
fit composer l'office de la Tram figuration de Notre Seigneur ^ 
dont il fixa la fête au 6 août; que l'office de la Trinité n'a été 
écrit par Etienne, évéque de Liège, qu'à la fin du xi* siècle; 
enfin, que beaucoup d'offices du propre des saints ont été suo* 
cessivement ajoutés jusqu'au xiv siècle. 

Ces faits suffisent pour démontrer jusqu'à l'évidence que la 
part du travail de saint Grégoire dans le chant du Graduel et de 
rAnttpbouaire doit être diminuée de tout cequi avait été fait avant 
lui et de tout ce qu'on a fait depuis sa mort; en sorte qu'à bien_ 
examiner cette question , il ne parait pas que cette part soit dé^" 
plus du quart dans la totalité de tout le chant et de la liturgie 
romaine; peut-être même celte proportion doit-elle être eônti* 
dérablement diminuée. Ce serait cependant une erreur de croire 
que cequi n'appartient pas à ce saint personnage dans le chant de 
rÉglise, ne soit pas d'une authenticité aussi respectable, ou que 
le mérite en soit moindre. A l'égard de l'authenticité, il en est dn 
chant comme des autres parties de la liturgie; tout ce que l'au- 
torité des conciles, celle des papes, et la tradition de l'Eglise ont 
admis, est authentique. Or, la tradition de l'Église dont je parle 
est celle de Rome: on la retrouve plus pure dans la chapelle pon- 
tificale qu'ailleurs, quoique des altérations partielles s'y soient 
introduites dans le chant, à l'époque de la translation du Saint- 
Siège à Avignon (en 1507), et pendant les soixante-dix années 
que dura cette sorte d'exil de la capitale du monde chrétien. 

En ce qui concerne le mérite des parties du chant grégorien 




— 84 — 
qui n'apj^rtiennent pas à saiat Grégoire i on verra , si Ton y 
prête une attention sérieuse , et si Ton a sous les yeux de très 
anciens manuscrits d*origine italienne , ce qui se reconnaît sans 
peine à la notation lombarde, mieux formée, plus simple et 
moins chargée de liaisons que les notations saxonnes , on verra, 
dis-je , que le même génie , le même goût , le même esprit de 
convenance et d'appropriation du chant à la parole se fait re- 
marquer dans ce qui a été composé au-delà des Alpes , et que 
les compositeurs ont eu le rare talent de conserver, dans leurs 
ouvrages des temps postérieurs , une parfaite unité de style avec 
les beaux chants les plus anciens, qualités qui ne se font pas 
remarquer dans les productions qui appartiennent à l'Aile- 
magne , à la France et aux Pays-Bas , comme je le ferai voir par 
la suite. 

Une conséquence évidente de ce qui a été rapporté précédem* 
ment, concernant les additions successives qui ont été faites 
dans le Graduel et dans TAntiphonaire, c'est qu'il est nécessaire 
de se rappeler les époques auxquelles se rapportent ces addi- 
tions , lorsqu'on veut étudier les sources authentiques du plaio- 
chant; car il serait inutile de chercher dans les manuscrits 
du IX* ou du X* siècle ce qui appartient à des temps posté- 
rieurs. Si l'on trouve dans le propre du temps les chants de 
plusieurs offices ou de certaines parties de ces offices, qui 
n'existaient pas au temps de saint Grégoire , les exemples de 
chants de cette espèce sont bien plus nombreux dans le propre 
des saints. 

Lorsque je me proposai de remonter aux sources des bonnes 
leçons du chant de TÉglise par les manuscrits, Texpérience me 
manquant , j'errai longtemps dans le vague et dans l'incertitude ; 
car non seulement je trouvais les formes des véritables mélodies 
grégoriennes souvent altérées , mais je rencontrais aussi des 
chants absolument étrangers à l'Antiphonaire et au Graduel 
romain. Quelques uns des manuscrits les plus anciens me pré- 
sentaient des chants différents sur les mêmes textes , ou même 
des textes étrangers à l'usage de Rome. Enfin , après bien des 
tâtonnements, je reconnus l'existence certaine d'un chant gal- 
lican dans quelques uns des manuscrits notés en notation 
saxonne, et dont l'ancienneté remontailjjusqu'aux x* et xi* siècles. 
Ces livres, provenant de monastèreb supprimés, avaient été 



— 85 — 
réunis dans des bibliothèques ptibliques, ou s*élaient dispersés 
dans le commerce et dans les cabinets des curieux. Dès que 
j*eus acquis la certitude de Texistence ancienne de chants diffé* 
rents du romain ou grégorien dans les Missels , Graduels » Anti« 
phonaires , Responsaires et autres livres manuscrits de chant 
ecclésiastique , j'apportai beaucoup de soin .dans la classification 
des livres, afin de ne puiser de documents que dans ceux qui 
pourraient me fournir de bonnes leçons conformes à la liturgie 
romaine. Je crois devoir donner ici Tindication de ceux qui m*ont 
été utiles et qui pourront Tétre encore aux savants qui voudront 
faire des recherches analogues aux miennes concernant les 
formes anciennes et authentiques du chant romain. Je rangerai 
dans la liste suivante les manuscrits selon leur ordre d'objet» 
d'une part, et de l'autre suivant leur ancienneté. Je crois devoir 
faire remarquer aussi que je ne mentionne qu'un petit nombre 
de manuscrits des xiv' et xv' siècles » quoiqu'on les trouve en 
graud nombre partout, parce que ceux-là portent, pour la plu- 
part, des traces d'altérations par le grattage et par des sur- 
charges qui semblent appartenir au temps du concile de Trente. 

Sources pour les messes. ^ 

1. Missel de/Worms, mss. in-/l , du ix"* siècle , à la Bibliothèque de fAr- 
senal de Paris, n* 192. 

2. Missel de Tabbaye de Corbie, du ix' siècle, maintenant à la Bibliothèque 
royale de Paris. 

3. Missale vetuttss, (saec. x), très précieux manuscrit qui est à la cathé- 
drale de Salisbury, en Angleterre. 

U. Missel de l'ancienne abbaye de Saint-Hubert, du x** siècle, aujourd'lnii 
en ma possession. 

5. Missel incomplet du commencement et de la fin du XV siècle , à It 
Bibliothèque royale de Bruxelles, n" 7, c. d. 2032* 

6. Missale vetus^ in- fol., à la Bibliothèque bodléenne d'Oxford (xi'' siècle), 
n»3491, 1, 

7. Missale sœc. XII, in-fol., même Bibliothèque, n^ &113, 78. 

8. Missale romanum, sœc. xii, in-fol., à la Bibliothèque laurentienne de 
Florence, superbe manuscrit noie en notation lombarde. 

9. Missale àntiquum ecclesiœ Sancti l'heodorici prope Rem, (xi* siècle) # 
in-A, à la Bibliothèque de U ville de Reims, n* 132, G. 



— 86 — 

Tous ces missels, notés en notation saxonne, à Texeeplion de 
celui de Florence, dont la notalion est lombarde, contiennent 
le chant des introits, graduels, offertoires et communions ; mais 
on ne trouTe dans aucun les Kyrie, Gloria in excelsis, Sanetus et 
Àgnus Dei. Il en est de même des graduels des mêmes siècles , 
car je ne connais qu'un très petit nombre de manuscrits de 
ceux-ci , antérieurs au xin* siècle , qui les contiennent; singula* 
rite que je ne puis expliquer qu'en supposant qu*il existait autre- 
fois des livres particuliers qu*on pourrait appeler Communs des 
messes, et qui devaient contenir ces pièces. 

Les missels dont Tiadication suit contiennent une grande 
partie du chant romain, mais on y trouve aussi des chants parti- 
cnliers dont Torigine parait française. II y a d'ailleurs des va* 
riantes dans le chant romain qui prouvent de la manière la plus 
évidente que les altérations primitives de ce chant dans les 
églises de France sont d'une date fort ancienne. 

10. Missel de Reims, de la fin du x"* siècle, aujourd'hui dans la Biblio- 
thèque de la ville de Laon, sous le n"* 56, in-4. 

11. Mtssaleromanum, du x* siècle, à la cathédrale de Chartres, in-fol. 

12. Missel et rituel de Laon , du x* siècle, grand in-&, n° 67, nouveau. 

Les messes contenues dans ce Missel étaient destinées aux fêtes 
solennelles et aux patrons de quelques églises de la ville. La no- 
talion de ce manuscrit, qui est saxonne sans lignes et avec beau- 
coup de liaisons ou neumes , est semblable à celle du Missel de 
Reims. 

13. Missdeante annum 120& scriptum^ dans la Bibliothèque de Reims, 
Q"" 354 C , in-fol. 

Ce manuscrit est noté en caractères saxons sur une portée de 
cinq lignes rouges. 

Ces missels ne peuvent être consultés qu'avec beaucoup de 
prudence. Je ne cite pas les missels des xiv* et xv* siècles, qui se 
trouveul en très grand nombre dans la plupart des bibliothè- 
ques publiques, parce qu'ils ne contiennent pas le chant des 
introïls, graduels, offertoires et communions, coàime ceux des 
siècles précédents ; en général, ils offrent peu d'intérêt. 

U. Graduelle ad usum monasterii Sancti Màrtialis Lenwvicensis ^ k la 
Bibliothèque royale de Paris^ aous le li* 1 132, itt-foL 



— 87 — 
Ce manuscrit, qui provient de Tabbaye Saint-Martial» de Li«* 

moges , est indiqué dans le catalogue comme appartenant au 
XI' siècle ; mais il est de la fin de ce siècle ou du commencement 
du XII'. La notation, dans laquelle on n*aperçoit qu*un très 
petit nombre de neumes, n*est presque entièrement composée 
que de points superposés; elle est bien rangée et n*offre pas 
beaucoup de difficultés pour la traduction. Ce graduel est très 
complet. Les Kyrie qu'il renferme lui donneraient beaucoup* 
dMntérét si le manuscrit contenait le chant romain pur; mais on 
y trouve beaucoup d'altérations et un certain nombre de chants 
purement gallicans. 

15. Partie de Graduel qui provient du monastère de Saint-Martial de Li- 
moges, à la Bibliothèque royale de Paris, n^ 1133. Notation saxonne 
du XI* siècle. 

16. Graduel assez complet provenant de la même source , et dans la même 
Bibliothèque, n* 1135, in-fol. 

17. Partie de Graduel provenant de la même source et dans la même 
Bibliothèque, n"" 1137, in-fol., en aotation saxonne bien écrite, bien 
rangée et facile à lire , du xi* siècle. On y trouve beaucoup de Kyrie et 
des proses. 

Ces manuscrits (n~ 14, 15, 16, 17) ne peuvent être consultés 
qu'avec beaucoup de réserve et de prudence à cause des chants 
gallicans qu'ils contiennent et des altérations qui s'y trouvent 
dans les parties de chant romain. 

18. Gradmle romanum, en notation saxonne du xi* siècle, sans lignes « 
dans la Bibliothèque de la ville de Cambray, n* 61, in* foi. 

19. Gradualeromcmum, même notation que celle du précédent, mais 
avec une ligne rouge ; à la même Bibliothèque, n*" 62, in-fol. 

Ces deux manuscrits sont de la plus grande beauté, et les le- 
çons en sont en général correctes; ils m'ont été fort utiles , car 
je les ai consultés longtemps pendant mon séjour de plusieurs 
années à Douay. 

20. Graduale ranumum, do commencement do xii* siècle, en notation 
saxonne avec one ligne verte ; à la Bibliothèque de Gtmbray, n"" 76, ia-&. 

La notation, en points simples et sans neumes, est semblable 
à celle du manuscrit de Saini^Martial , de Limoges, qui est à la 
Bibliothèque royale de I^aris.sous.le n* 1152 (voyez ci-desftus 



^ 88 — 
n* 14) ; mais le graduel de Cambray est préférable à celui-ci sous 
le rapport de la correclion des leçons. 

21. Antiphotwrium ordirwJtum à sancto Gregorio^ papa. 

Quoique indiqué sous ce titre dans le catalogue des manu* 
scrits latins de la Bibliothèque royale de Paris^ sous le n* 1087, 
in-4^ ce livre renferme un graduel du xm' siècle, mutilé et 
noté en caractères saxons d'une lecture difficile. C*est un livre 
précieux en ce qu*il offre des leçons très correctes ; il m*a été 
fort utile. 

22. Graduale romanum, beau manuscrit en notation lombarde bien 
écrite , de la fin du xu* siècle , dans la Bibliothèqne laurentienne de 
Florence , pi, v, c. Lxxm, in-fol. 

23. Graduale rwnanum , notation saxonne mal rangée du xil* siècle, dans 
la Bibliothèque de la ville de JLaon , n*" Al 9, in-&. 

2&. Graduale antiquum cum notis sœc. XIII t ^ la Bibliothèqne de la 
ville de Reims, n*" 169, G, in-&. Notation saxonne placée sur une 
portée de cinq lignes rouges. 

Ce manuscrit doit être consulté, avec prudence, car parmi les 
chants du graduel romain il s*en trouve qui sont d'origine gal- 
licane. 

25. Graduale romanurrij beau manuscrit bien complet, en notation de 
plain-chant sur une portée rouge de quatre lignes , du xiir siècfe, in-8. 

Ce manuscrit, qui est en nia possession, est intéressant par 
les bonnes leçons qu'il renferme, et parce qu'il contient un grand 
nombre de Kyrie ^ de Gloria in excehis, de Sanctus et à'Agnus 
Deif placés à la fin du volume. 

26. Graduel du xiv* siècle dont il manque le commencement et la fin , à 
la Bibliothèque royale de Paris, n"" 90&, in-fol. 

Ce manuscrit renferme de bonnes leçons. La notation est en 
plaîn-cliant ordinaire. 

Les bibliothèques publiques et particulières de la France et 
dé la Belgique renferment un très grand nombre d'autres gra- 
duels de dates postérieures à celles qui précèdent; mais la plu- 
part méritent peu de confiance, à cause du peu de correclion 
des leçons, ou parce qu'ils ont été grattés et surchargés. Il existe 
aussi dans les bibliothèques publiques beaucoup d'autres missels 



— 89 - 
el graduels que je n-ai pas cilés, parce que j*ai reconnu, en les 
examinant avec altenlion, qu'ils renferment ou des chants nio- 
nasliques, altérations plus ou moins oBmplètes du chant ro- 
main, ou des chants gallicans absolument différents de celui-ci. 
Pour n*en citer qu*un exemple, j'indiquerai le manuscrit de la 
Bibliothèque royale de Paris, n* 905, in-fol., Graduel de Roucni 
dont le chant est étranger au romain. 

Tropes et Proses ou Séquences. 

27. Liber tropmmm qui cantabantur in missa ante introïtum et alias 
portes missœ. Item Prosarion, Manuscrit du x** siècle , en notation 
saxonne , qui provient de Tabbaye Saint-Martial de Limoges , et qui est 
à la Bibliothèque royale de Paris sous le n"* 1118, in-lx. 

Ce manuscrit est composé de 298 pages tant au recto qu'au 
verso. Les tropes ou versets qui précédaient aulrefois hsintroïts^ 
graduels, offertoires^ jBTj/rtc, Gloria in excelsis, Agnus Dei^ etc., 
sont contenus dans les 104 premières pages. Au folio 104 est un 
traité des huit tons du plain^chant contenu dans vingt pages; 
avant l'explication de chaque ton, on voit une figure qui tient un 
iostrument de musique; puis on retrouve des tropes depuis la 
page 1 1 5 jusqu'à la page 151 ; les proses remplissent le reste du 
volume. 

L'usage des tropes avait passé de TOrient dans les églises 
d'Europe, et particulièrement dans celle de Milan, ainsi que je 
l'ai dit au commencement de cette notice. Soit que ces tropes 
n'eussent pas été conservés par les prédécesseurs, de saint Gré- 
goire, soit que lui-même les ait fait disparaître de la liturgie, il 
est certain qu'on ne les retrouve ni dans les anciens missels, ni 
dans les graduels ; mais il y a lieu de croire qu'on en conserva 
l'usage en Espagne et dans le midi de la France avec leur carac- 
tère original. Un auteur du xi' siècle, cité par l'abbé Lebeuf (1), 
dit que ces chants, appelés tropes en France, étaient les festivœ 
laudes des Romains, et qu'on les chantait principalement dans 
les messes solennelles, non seulement avant le Gloria in excelsis^ 
mais aussi avant le psaume de l'introït. Voici le texte de cet 
auteur : Hic [Adrianus papa) constituit per monasteria ad mw- 

(1) Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique , pdiZ- 103 et 
suiv. 



— 90 — 
êam majorem in iohmnitatibtii prœdpuiêf non $olumin hymno 
Àngelico Gloria in excelsis Deo cancre hymno$ interstinctos quoê 
laudes appellant^ verum etiam in psalmis iavidicis ^ quoi in-- 
troïtuê dtcuntf interserla cantica decantare, qum Ràmani fes-* 
livas laudes, Franci tropos appellant : quod interpretatur^ figa* 
rata ornamenta in laudibus Domini. 

Quoi qu'il en soil du rapport qu'il y aurait eu entre les can- 
tiques appelés festivœ laudes à Rome , et les tropes du chant 
français, il est certain que ce D*est pas le pape Adrien II qui les 
a institués pour les monastères, comme le prétend Tauteur cité 
par Tabbé Lebeuf ; car les tropes sont originaires de TEglise 
grecque, ainsi que le prouvent les neumes de ces tropes (none- 
noeane p noeagis , noeoeane^ etc.) qui les précèdent dans les ma- 
nuscrits 1118, 1121 de la Bibliothèque royale de Paris et dans 
beaucoup d'autres. Trope est d'ailleurs un mot encore en usage 
dans la liturgie grecque, et les troparia sont les recueils de 
chants des tropes de celle liturgie. L'origine grecque des tropes 
se reconnaît aussi aux ornements multipliés dont on trouve les 
signes dans les manuscrits n<" 1118 et 1121 de la Bibliothèque 
royale. C'est donc avec raison que l'auteur cité précédemment 
interprète tropos par figurata opiamenta in laudibus Domini. 

Au surplus , ces sortes de prières n'ayant pas été conservées 
dans le chant romain des messes, je n'ai cité le manuscrit qui 
est l'objet de ces remarques que parce qu'il contient beaucoup 
de proses ou séquences, et que celles-ci sont encore en usage. 

Les proses ou séquences ne se trouvent dans aucun graduel 
ancien ; il faut les chercher dans des livres particuliers. Le ma- 
nuscrit 1118 de la Bibliothèque royale, dont je donne ici la des- 
cription, est un des plus anciens recueils de ce genre. La plupart 
des proses qu'il renferme sont celles de l'ancien chant romain; 
elles ne sont ni mesurées ni rimées ; le chant en est syllabique 
et à notes égales; à l'exception d'un très petit nombre de longues 
indiquées par un point avec un crochet, ces proses se chantaient 
comme des spondées. En voici un exemple pris dans le manus- 
crit à la prose de l'Epiphanie, bien différente de celle qu'on trouve 
dans les livres de chant en usage en France. 

EpiphaDlam Domino canamns glortotam. 
Qua prolem Dei vere MagT adorant , etc. 



— 91 — 

Ces longues représentent dans le chant une valeur double de 
la longue prosodique. 

Je considère le mannscrit 1118 comme précieux pour les 
proses en ce qu'il fournit des leçons meilleures et plus régu* 
îières que celles de tous les autres nianusôrits que j'ai vus (I). 

28. Tropi et prosœ totius anni decursu cantari solitœ , mss. du xi* siècle 
provenant de Tabbaye Saint-Martial de Limoges, maintenant à la Biblio- 
thèque royale de Paris, n"" 1119, in-&. 

29. Prosœ cum notis , manuscrit in-A du xi* siècle, à la Bibliothèque de 
la ville de Gambray, n' 79, in-&, notation saxonne sans ligne ni indica- 
tion de tons , d'une lecture difficile. 

30. Hynmi et Prosœ ^ manuscrit de la Bibliothèque de Laon, n^'ftS an- 
cien , et 206 nouveau , in-fol. 

Ce manuscrit est formé de plusieurs parties qui appartiennent 
à des temps différents. Au commencement on trouve des proses 
non notées qui paraissent avoir été écrites dans le xiv* siècle; 
puis, au feuillet 19% commencent les pièces notées, qui sont 
d*une écriture beaucoup plus ancienne, et dont la date remonte 
vers le milieu du xiii' siècle. Les premières pièces notées sont 
des Gloria Patrie suivis de Kyrie farcis, de proses pour toules les 
fêles de Tannée, puis des chants de Gloria in excelsis^AeSanctuSy 
et d'^^nf«^Z)et farcis. Dans le même volume on trouve des proses 
pour les matines et les autres heures, puis des épitres farcies , 
entre autres celles de Noël, de Sainl-Élienne, de Saint-Jean, etc., 
suivies du Pater noster et du Credo farcis ; enfin le manuscrit 
est terminé par les hymnes de toute l'année et par l'office des 
morts. 

Je dois appeler ici l'attention des lecteurs sur les chants du 
moyen-âge qu'on appelle farcis; ils étaient de deux espèces, à 
savoir : ceux dans lesquels on introduisait des paroles latines 

(1) La Bibliothèque royale contient plusieurs tropaires et prosalres manu- 
scrits , presque tous provenant de Saint-Martial de Limoges. Le nombre des 
recueils de ce genre déposés dans cette célèbre abbaye paraît avoir été fort 
considérable. Nous en possédons un qui semble provenir de la même source* 
G*est un petit in-& de ISO pages, dont l'écriture peut remonter au xii* siècle ; 
il renferme un grand nombre de tropes ou paraphrases pour les difiérefetes 
fêtes de Tannée, ainsi que pour les Kyrie, Gloria ^ etc., et un ample réper- 
toire de séqnenoes ; le um noté assez Hsiblenent ea nouUon lombarde k 
points Mpeiposés. iNoUê^44re€i$ur*) 



— 9-2 — 
étrangères au texte; tels étaient certains Kyrie de fêtes solen- 
nelles, et ceux qui se composaient de paroles alternativement 
latines et de langue vulgaire ou populaire. On ne peut douter 
que Tusage du Kyrie eleison uni à d*autres paroles ne remonte 
aux premiers temps de la chrétienté, et qu*il soit passé de TÉglise 
grecque dans la latine. Il serait à peu près impossible aujour- 
d'hui de déterminer l'époque où les exclamations Kyrie eleison 
et Christe eleison^ répétées trois fois» ont été séparées des pa- 
roles qui y étaient jointes précédemment pour les messes ; mais 
ou peut affirmer que non seulement lusage du mélange de ces 
paroles s'est conservé dans les litanies, mais qu'il existait encore 
au XII' siècle pour certaines messes solennelles, dans l'Église ro- 
maine; car dans un office de la Trinilé qui appartenait à la cha- 
pelle pontificale, et dont le manuscrit, daté de 11&7, est à la 
bibliothèque du Vatican, pi. XIX, ccc, lxi, ff. 5, j'ai trouvé le 
Kyrie suivant noté en plain-chant : 

Kyrie oranipotens Paier ingeniie nobîs mîseris eleyson; 
Kyrie qui proprlo plasma tuum Fiiio redemisti eleyson ; 
Kyrie Adonay nostra dele crimina piebiqae tuae eleyson. 

Ce serait donc une erreur de se persuader que les Kyrie cfc 
ce genre, qu'on trouve dans le manuscrit dont je donne ici la 
notice et dans plusieurs autres de la Bibliothèque royale de Paris, 
n'ont pas été admis dans le chant romain des anciens temps. Ce 
n'est qu'au xiv* siècle que l'usage des Kyrie simples paraît s'éta- 
blir généralement pour toutes les fêtes solennelles comme pour 
les fériés simples. 

A l'égard des pièces de chant farcies de paroles en langue 
vulgaire, il paraît hors de doute que l'usage en a été introduit 
d'abord dans les épîlres et évangiles pour la partie du peuple 
qui n'entendait pas le latin, et que cet usage s'est répandu en 
France, en Angleterre (I) et en Allemagne (2) ; mais je n'ai trouvé 

(1) Dans le mss. 5218. 107, m-k, de la Bibliothèque bodléenne, à Oxford, 
on trouve des hymnes et des proses mêlées de latin et d'anglo-saxon. 

(3) Les exclamaUons Kyrie eleison, Christe eleison , îartni d'abord les 
seules prières qu'on put apprendre aux peuples ceUiques, germains et slaves. 
On voit dans les Gapitulaires de Gharlemagne et de Louls-ie-Débonnaire re- 
cueUlis par Ansegise et Benoît-le-Lévite , et publiés par Baluze (lib. VI, 
c £97), qu'il est ordonné de cesser les usages du paganisme aux funérailles; 
quechacan doit invoquer la miséricorde divine pour l'àmcdes défunts avec 



— 93 — 
aucune indicatiod de son existence en Italie. Des épitres et évan- 
giles, les textes farcis ont passé dans les pièces de chant. 
Tout le monde connaît celles que Tabbé Lebeuf a publiées dans 
&on Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique (1). 
Ce n'est que vers le commencement du xv« siècle que Tnsage des 
Gloria in excelsisy Credo ^ Sanctus et Agnus Dei farcis a dis- 
paru complètement du service divin , en France, et que Ton en 
est revenu au cbant purement latin, qui n'avait jamais été aban- 
' donné dans la chapelle pontiGcale, même pendant les soixante* 
dix années que dura la translation du Saint*Siége à Avignon , 
quoique Temploi des chants farcis fût plus répandu dans le midi 
de la France que dans les aulres provinces. 

Je reviens au manuscrit de Laon pour les proses. Elles sont 
nolées en caractères lombards dégénérés, sur une porlée de 
quatre lignes rouges. La plupart de ces proses sont les mêmes 
qu'on trouve dans les anciens recueils notés et non notés 
du XI* siècle; mais on en remarque quelques ijnes qui n*ont ja- 
mais été admises dans le chant romain. Dans Tofflce de la Pen^ 
tecôte^ on trouve une ancienne prose dont les premières paroles 
%oni: Sancti Spiritus adsit nobis gratia^ et qui est mise à la 
place du Veni Sancte Spiritus; celle-ci s'y trouve aussi à la fin, 
mais d'une mainpIus.moderne. 

on cœor coDtrii et un sentiment religieux ; enfin, que ceux qui ne savent point 
de psaumes ou de prières laiines, doivept entonner à liante YOix Kyrie eleison^ 
Christe eleison, en commençant par les hommes et répondant par les femmes. 
Plusieurs anciens cantiques en langue romane ont pour refrain ces mêmes 
exclamations Kyrie eleison ^ Christe eleison ; on les chantait dans IVglise. 

Dans le ix' siècle, Tusage s'établit aussi en Allemagne de chanter dans Tof- 
fice des sortes d'hymnes ou de proses en langue teutonique ou ancien allemand 
avec le Kyrie eleison pour refrain. Nous en voyons la preuve dans l'hymne 
de cette espèce qui se chantait à la fête de Saint-Pierre. Cet hymne, découvert 
par Docen, à Frisingen, dans un manuscrit du ix* siècle, a été publié par lui 
dans ses Mélanges pour Vhisloire de la littérature allemande {Uiscellancen 
zur Gesehichle der deutschen Littérature t. i, p. /i), et reproduit par Hof« 
mann, dans ses Fundgruben, 1. 1, p. 1. En voici la première strophe : 

Unsar trohtin hat farfaU 
Sancte Petre giwalt, 
Daz er mac ginerian 
Ze irao dingenten man. 
Kyrie eleison, Christe eleison. 

(l) Pag. 122 138. 



— 94 — 
Dans ce manascrit» Toffice de rÉpiphanie eat trèt remar- 
quable par la quantité de proses » d*épltres farcies et de répons. 
Une de ces proses a pour titre : Conducttu ante epistolam; les 
premiers mots sont : Die hodiernvB; le chant est presque entière- 
ment syilabique. Une autre singularité de ce curieux manuscrit 
est que dans Toffice de Saint-Jean, le Gloria in excelsis Deo est 
en grec farci de vieux français. Les épitres de cette fêle sont 
aussi farcies dans la même langue. 

31. Prosœ eum Hymnis, beau manuscrit du xni* siècle, noté en carac- 
tères saxons sur deux lignes rouge et rerte, in-&, dans le Mmœum 
britanmcum^ n* G , g., 91. 

Les proses de ce manuscrit ne sont ni mesurées ni rimées, 
et le chant en est syilabique. 

Pins père. 
(La suite au numéro prochain.) 



REVUE CRITIQUE. 



DU PLAIN-CHANT PARISIEN. 

Examen critiqae des moyens les plus propres d'améliorer et de populariser ce 
chant, adressé à Mgr, TarcheYéque de Paris, par M. Tnéoi). Nisard, 
organiste-accompagnateur à Saint-Gervais. 

L*œavre de restauration du chant ecclésiastique que nous ap« 
pelons de tous nos vœux, à laquelle nous désirons contribuer 
suivant nos faibles moyens, ne s'accomplira pas sans qu*aupara- 
Tant il se soit élevé beaucoup de controverses sur les questions 
qu'elle embrasse. Dès que Tindifférence sera vaincue et qu'on com- 
mencera àréfléchir sur Futilité, la nature, le caractère, Thistoire, la 
théorie du chant religieux, on verra apparaître autant d'opinions 
que de personnes. Les uns repousseront le plain-*chant comme 
suranné et gothique, les autres appelleront, au contraire, le re- 
tour au chant romain dans sa pureté primitive ; ceux-là voudront 
qu'à l'exemple de l'Allemagne, on compose un recueil àe chorals 
à l'usage des divins offices , ceux-ci demanderont que la musique 
moderne avec ses orchestres bruyants soit conservée dans nos 
églises; tous du moins reconnaîtront qu'il y a quelque chose à 
faire et qu'on ne peut , sans danger pour la religion , laisser sub- 
sister la grossièreté, la barbarie actuelle du chant employé dans 
le culte. Jusqu'à présent nous n'avons eu à nous occuper que 
d'une seule chose, à combattre qu'un seul ennemi, savoir: l'apa- 
thie incroyable du clergé pour ces questions. Mais déjà les signes 
précurseurs du réveil s'annoncent, quelques mouvements indi- 
quent que le corps tout entier va bientôt s'animer ; plusieurs 
évéques se préparent à suivre l'exemple de Monseigneur de Lan- 
grès, des prêtres étudient les questions que nous agitons, et voici 
un laïque, M. Th. Nisard, qui descend dans l'arène, armé de 
toutes pièces, et qui dirige tout desuite ses coups contre le chant 
parisien» retouché, à la fin du xvii* siècle, par Châtelain, puis 
entièrement refait, il y a une centaine d'années, par Lebeuf , 
pour être adapté au nouveau bréviaire de M. de Vinliroille. 



— 96 — 

Dans une brochure 1res succincte, trop succincte même, 
M. Th. Nisard prouve cependant qu*il a acquis sur ces matières une 
érudition étendue, et qu*il possède, malgré quelques erreurs que 
nous relèverons, un jugement solide, une expérience consom- 
mée. Nous parlerons donc avec détail de cet opuscule. Les consi- 
dérations qui y sont présentées nous fourniront Toccasion de 
traiter quelques points spéciaux relatifs à la pratique du chant 
ecclésiastique. 

M. Nisard apprécie d'abord les causes de la décadence du 
plain- chant et indique tout naturellement Tabsence d'un ensei- 
gnement quelconque de cette science dans les séminaires, dans 
les maîtrises , et même au Conservatoire de musique établi et 
soutenu par TÉtat, dans lequel on s*étonne justement de ne pas 
trouver un seul conrs relatif à la musique religieuse. 

Malgré la prescription formelle du concile de Trente, Tétude 
du chant ecclésiastique est abandonnée dans les séminaires , on 
plutôt elle n*y est conservée que pour la forme. Quelques élèves, 
sous la direction d'un autre élève, se livrent à des exercices de 
chant; mais la théorie, Thistoire de la musique ecclésiastique 
sont complètement laissées de côté, et M. Nisard conclut avec 
raison a que, l'enseignement véritable du chant ecclésiastique 
y> n'existant nulle part , il est impossible que le goât de ce chant 
» se propage. Les artistes, en effet, le regardent comme une vieil- 
le lerie ridicule qu'on devraitenfin bannir du sanctuaire; les orga- 
r> nistes le traitent avec le plus souverain mépris, et le clergé 
D lui-même, n'y comprenant rien, lui préfère la musique mo- 
» derne. » 

Ce reproche que M. Nisard adresse au clergé est, en effet, la 
première cause de la dégradation du chant et la source de toutes 
les autres. Sait-on comment on doit exécuter le chant, par quel 
genre de voix, dans quel mouvement, et sur quel ton ? Distingue- 
t*on les altérations qui y ont été introduites par les auteurs mo- 
dernes? Recounait-on le mode dans lequel est écrite la pièce qu'on 
exécute? Si on ignore tout cela, on ne sait pas le plain-cfaant, on 
peut tout au plus faire entendre avec la voix les intervalles mé- 
lodiques dont il se compose ; mais alors on exécute une musique 
dont le sens est inconnu, on parle une langue qu'on ne comprend 
pas, et on ne tarde pas à éprouver de l'ennui et du dégoût dans 
la pratique d'un art dont on ne sent pas les beautés. 



— 97 - 

Ainsi donc le premier soin à prendre , la première mesure à 
adopter pour la restauration du chanl ecclésiastique, c*est de 
l'éludier dans les séminaires et écoles épiscopales. M. Nisard 
redit à ce sujet tout ce que nous avons souvent exprimé nous* 
même, et il y ajoute quelques citations bien choisies de dom 
Jurailhac, Rémi Carré et autres écrivains sur le chanl de TÉ- 
glise. Il faut non seulement étudier le plain-chant, mais il faut 
l*étndier d'une manière uniforme ; cette seconde remarque de 
M. Nisard est parfaitement juste , mais elle présente de grandes 
difficultés dans Tapplication. Les principes du chant ecclésias- 
tique ont été viciés par Fintroduclion des nouveaux chants; les 
anciennes méthodes et les meilleurs traités , tels que ceux de 
Léonard Poisson , Jumilhac , etc. , sont devenus rares, et les mé- 
thodes modernes composées pour chaque diocèse ne sont pour la 
plupart qu*un tissu d'ignorance et de contradictions. La psalmodie 
en particulier est soumise à une routine détestable. M. Nisard 
fait remarquer avec beaucoup de sens que le chanl des psaumes, 
étant surtout destiné aux masses, exige des règles d'exécution 
très simples et faciles au lieu de cette multitude de réflexions » 
d'exceptions, de préceptes divers, dont celte partie du cliant re- 
ligieux est l'objet dans la plupart des méthodes. Quoi qu'il eu 
soit, une méthode uniforme de plain-chanl est un ouvrage né- 
cessaire à la réforme désirée ; mais pour que celle méthode fût 
écrite , il faudrait que les divers diocèses de France eussent la 
même liturgie et le même chant. Autrement la méthode suivie 
à Paris serait inutile à Amiens , la méthode de Beauvais ne pour- 
rait servir à Rouen , et ainsi des autres diocèses. 

M. Nisard propose de faire imprimer à l'usage du peuple un 
psautier, dont tous les versets seraient notés d'après les for- 
mules diverses des huit modes. Celte idée ne serait encore exé- 
cutable qu'autant qu'il y aurait uniformité dans le chanl: c'est 
cette uniformité à laquelle il faudra bien venir si on veut sauver 
le chant ecclésiastique, et avec lui le culte extérieur tout entier. 

On a beau faire des livres savants ou des manifestes éloquents 
pour défendre les liturgies modernes, il faudra toujours convenir 
que le chant de ces liturgies est barbare , que jamais il ne sera 
populaire , et tel bréviaire pourra rester un chef-d'œuvre de goût 
el de science ecclésiastique , sans.que pour cela le chant qui est 
adapté à ce bréviaire en soit moins lourd, bizarre, dénué de 

II. MARS. 2. 8 



- 98 — 
ohariiiest étranger aux lois du goût ainsi qu'aux règlea de Van- 
tique tonalité. Chaque année le nombre des personnes qui savent 
exécuter le plain-chant diminue, les honoraires des chantres 
s!élèvent rapidement. En 1U30, un chantre de la paroisse Saint* 
Roch avait 600 fr. de traitement; aujourd'hui, il y en a qui ont 
2,000 fr. et plus. Quand on sera arrivé à leur donner un trai- 
tement égal à celui d'un évéque^ il faudra bien s'arrêter, et 
comme la rareté des chantres augmente toujours , on arrivera 
à supprimer la messe chantée et plus tard les vêpres. On en est 
déjà venu là dans plusieurs diocèses du Midi. Attendra- 1 -on par- 
tout qu'on soit descendu à ces extrémités? et ne voit-on pas le 
dommage qu'un tel état do choses porterait à la religion elle- 
même? M. Nisard fait encore sur la nécessité d'une liturgie uni* 
forme des réflexions importantes. Nous citons textuellement : 

Le grand nombre des liturgies musicales, adoptées en France depuis le 
milieu du xviir siècle environ jusqu'à nos jours, n'a pas peu contribué à 
dépopulariser le plain-chant. Cela était inévitable. Nous appartenons à 
une époque de mouvement et de circulation que les voies publiques , la 
Célérité des moyens de transport et la modicité des frais de voyage rendent 
de plus en plus sensibles. On n'est plus le citoyen d'une bourgade , d'une 
ville : on est devenu, pour ainsi dire, Thabitant de toute la France. Au- 
jourd'hui je me trouve dans un diocèse qui suit le rit parisien ; demain 
je serai dans un département qui ne connaît d'autre liturgie que celle de 
Rome; après-demain mes affaires m'appelleront dans une cité où il n'est 
question ni du chant romain ni du chant parisien. Évidemment , Monsei- 
gneur, dans le tourbillon d'affaires qui agite notre époque, et nous force , 
malgré nous, à la locomotion , on ne peut pas exiger de chaque catholique 
qu'il connaisse toutes les liturgies musicales de la France. Un Pic de La 
Mirandole n'y parviendrait point. Et si cette connaissance est impossible , 
comment voudrait-on que le plain-chant fût populaire? 

Un chant ne peut être populaire. Monseigneur, que lorsqu'il est le 
même partout. Modifiez une mélodie , ajoutez-y des notes à Paris, retran- 
chez-en quelques unes à Lyon , modiGezla de quelque autre manière à 
Cambrai , — elle pourra bien être locale, nuis populaire, jamais. Pour- 
quoi î Parce que, je le répète, la société française n'est plus sédentaire, 
immobile, inféodée à une ville ou à un village comme autrefois. Mainte^ 
nant l'idée de popularité implique celle de généralité, en vertu même de 
cette locomotion sociale dont je parlais tout-à-rhenre. 

Sous ce rapport donc. Monseigneur, la popularisation du plain-chant 
parisien est impossible. Paris est le point central oô viennent aboutir 



~ 99 - 

toàtei lesintelligeiicef, toutes leg activités ; c*dst k rendex-fooSt bob d'un 
peuple , mais de tous les peuples. Toujours donc cette ville renfermera 
dans son sein des catholiques de toutes ks provinces de France et de tous 
les pays du monde. Or, ces myriades de fidèles, y apportant sans cesse 
leurs diverses habitudes liturgiques, ne se ploieront jamais à un chant 
religieux qui n*est pas celui de leur diocèse primitif. 

Mais, au lieu des plains-chants de Paris, de Vienne, de Meaux, de Ver- 
sailles, de Moulins, de Noyon , etc., supposez un instant. Monseigneur, 
uo plain-chant universel, catholique , et vous concevrez aussitôt la possi*- 
hUité du résultat que vous voulez si noblement atteindre. 

C'est prodamer assez haut la nécessité artistique d'une seule et unique 
litnrgie musicale; c'est assez dire que je vois avec bonheur toutes les pré- 
leodius refermes opérées au xyiu® siècle, dans le plain-chant, tomber 
chaque jour les unes après les autres , pour faire place à la liturgie ro- 
maine qui est, comme l'a si bien dit le savant évêque de Langres (1), « la 
» plus ancienne, la plus universelle, la plus immuable, la plus complète 
» et la plus sûre. » 

On ne peut nier la justesse de ces considérations ; nous dési- 
rons qu'elles soient lues et jugées par ceux à qui appartient le 
droit de régler les formes du culte. Mais nous ne dissimulons pas 
qu'il sera difficile de changer complètement Tédifice liturgique 
élevé aux xvii* et xviii' siècles. Pour notre compte, nous nous 
bornerions , si cela nous était permis , à former un seul vœu , 
celui de voir Nosseigneurs les évoques revenir à la liturgie ro- 
mano-gallicaiie telle qu'elle existait avant les réformes du xvii* et 
du xviii* siècle. Les dirférenccs qui se remarquaient entre le 
chant de celte liturgie et le chant romain étaient bien moins 
considérables qu'elles ne le sont aujourd'hui; les proses ou sé- 
quences qui y claienl multipliées avaient été composées aux âges 
de foi; elles étaient et deviendraient encore facilement popu- 
laires. Dans les autres parties de l'office, la similitude avec le 
chant romain élaîl presque parfaite. C'était la liturgie imposée 
par Charlemagne, qui avait subsisté pendant près de dix siècles, 
elle rit lyonnais lui-même, Tune de ses variantes les plus re- 
marquables, ne présentait que peu ie différences avec l'antique 
et universelle liturgie qui était la règle commune de l'Occident, 

La sagesse des évoques appréciera avec le temps ropporluniti 
eU'uliliié de cette grande mesure; mais ce qui est certain et ce 

(1) Qu€ition lihtrgique , p. 20 et soiv. 



— 400 — 
que nous ne saurions trop répéter, c^est qu*avec les mélodies 
fabriquées au xtih* siècle pour les diocèses de Vienne , Poitiers, 
Clermont, Amiens, Beauvais, Rouen, Bayeux, Paris, Nancy, 
Melz, etc., la restauration du chant ecclésiastique, le rétablisse- 
ment de sa popularité est une œuvre impossible. 

Après avoir analysé les excellentes réflexions de M. Nisard , il 
nous reste à relever quelques erreurs dans lesquelles nous 
croyons qu*il est tombé. 

D*abord M. Nisard éinel Topinion que le plain-chanl doit être 
exécuté lentement. Nous pensons le contraire. Sans doute il Tant 
éviter une précipitation qui lui ôterait son caractère grave et ma- 
jestueux ; mais cependant nous pensons que généralement ea 
France on prend un mouvement beaucoup trop lent. Les ueumes 
ou vocalises sur une syllabe , qui se rencontrent fréquem- 
ment dans le chant, ont besoin d*étre coulées rapidement pour 
î éviter la monotonie qui résulterait d*un excès de gravité. Il y a 
i lieu de croire , malgré Topinion contraire adoptée par quelques 
érudits, que le chant ne s^exécutait pas absolument par notes 
d*égale valeur, mais que les notes en forme de losanges , dont 
on trouve des groupes entiers dans les anciens livres et manus- 
crits, étaient considérées comme brèves, et contribuaient à 
* donner au chant une grâce et une variété dont il est dépourvu 
aujourd'hui. J'ai souvent cherché, dans les contrées où le chaut 
ecclésiastique est encore populaire, à Tentandre exécuter dans les 
vHlages les plus reculés, là où le goût des maîtres de chapelle 
du xvin* siècle n^avait pu pénétrer. J'ai toujours remarqué que, 
dans ces églises où toute la population prenait part au chant, on 
l'exécutait rapidement et en lui donnant généralement le carac- 
tère qui résulte de Tobservalion des brèves par groupes ; et 
j'ajoute que j'ai été partout frappé de la beauté et de l'effet du 
chant ainsi entendu , et conservé sans doute d'après des tradi- 
tions fort anciennes. 

Une autre erreur de M. Nisard est relative au genre de voix 
auquel on doit confier Texéeulion du plaiu-chant. Après avoir 
condamné l'usage du faux-bourdon , qu'il n'admet que pour les 
hymnesetles psaumes, M. Nisard veut bien cependant en autoriser 
l'emploi à condition qu'on placera la mélodie à la partie supé- 
rieure, et non à la partie intermédiaire; de telle sorte que ce 
seraient les enfants et les femmes qui devraient faire entendre 



— 101 — 
le plain-chaiit lorsqu'on rexéciile à plusieurs voix. Ce gérait ôter 
aux mélodies grégoriennes toule leur maje64é et leur noblesse. Ce 
chant est fait pour des voix viriles et non pour des voix blanches; 
ces dernières peuvent toujours chanter Foctave au-dessus des 
hommes si Ton prend un ton convenable , et c'est tout ce qu'il 
faut leur demandîer. 

Il est bien vrai que lorsqu'on chante actuellement en faux- 
bourdon, la mélodie plaeée dans la partie intermédiaire se troure 
cachée et enveloppée par les dessus et la basse ; mais c'est là un 
inconvénient qui résulte du silence actuel des fidèles. Si ceux-ci 
savaient le plain-chant et en exécutaient tous la mélodie, l'har- 
monie du faux-bourdon n'étoufferait pas le chant, mais le rehaus- 
serait seulement. C'est ainsi assurément que l'on comprenait au 
XIII* siècle l'effet du chant ecclésiastique. Tout le peuple faisait 
entendre la mélodie, et les déchanteurs seuls, en petit nombre, 
exécutaient l'accompagnement. La voix du peuple, c'est la voix 
de ténor renfermée dans retendue à'ut à fa; les voix de basse 
Ht de dessus, dans toute leur étendue'naKirelle , sont des instro» 
menls exceptionnels, et le chant ecclésiastique est fait pour tous 
les fidèles. 

A part ces quelques points, sur lesquels nous différons 
d'opinion avec M. Nisard, ses idées., ses vœux, sont conformes 
aux nôtres. Nous espérons que d'autres écrits sur le chant ecclé- 
siastique adièveront de placer M. Nisard au nombre des plus 
miles défenseurs de la causé que nous servons (!}. 

F. Danjou. 

(1) Nous apprenons que M. Nisard prépare une série de publications sur 
ceue matière. Nous ne pouvons que l'engager à poursuivre la tache qu*li a si 
bien commencée. 



RESTAURATION DU CHANT ROMAIN. 



Noos Aons emprêMODS de porter à la eonnusatace de nos lecteurs les 
pièces suiTantes qae nous Tenons de recevoir. Ce sont les premiers actes 
du procès dont Mgr. Tarcbevéque de Cambrai a commencé l'instruction* 
et dont l'issue doit avoir une influence décisive sur l'avenir du chant ecclé- 
siastique en France. 

ARCHEVÊCHÉ DE CAMBRAI. 
Première ordonnance, 

Pierre Giraud, par la miséricorde divine , etc., 

Considérant les nombreuses variantes et les altérations ma- 
nifestes qui se rencontrent dans les diverses éditions des livres 
de plain-chant romain en usage dans noire diocèse; 

Considérant l'importance d'établir à cet égard Tuniformité, 
et de rappeler, autant que possible, le plain-clianl à sa pureté 
primitive dans toutes les paroisses; 

Vu Fessai tenté dans ce but par M. Fétis, de Bruxelles ; 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

1*11 est formé, sous notre autorité, une commission char- 
gée d'examiner les corrections que M. Fétis a fait subir aux édi- 
tions modernes du chant romain ; 

S*" Cette commission , au jour qui sera fixé par son prési- 
dent, s'assemblera à Cambrai pour délibérer sur quelques prin« 
cipes ou points fondamentaux relatifs à ses opérations, se rendra, 
au moins par quelques délégués, à Bruxelles, auprès de M. Fétis, 
pour prendre connaissance de son travail, puis nous fera son 
rapport sur ledit travail, pour élre par nous statué ce qu'il ap- 
partiendra. 

Donné à Cambrai , le 2/i novembre 18/i5. 

Signé : f Pierre, archevêque de Cambrai. 
Par mandement : Duprez, ch., secret, gén. 



— 105 — 
Seconde ordonnance. 

PlERBB,etC., 

Vu notre ordonnance , en date de ce jour, portant formation 
d^une commission chargée d*examiner les corrections que M. Fé- 
tis a fait subir aux éditions modernes du chant romain , dans le 
but de rappeler le plain-chant à sa pureté primitive ; 

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

1® M. Bernard, Tun de nos vicaires généraux, est nommé 
président de la commission instituée par notre ordonnance ci* 
dessus rappelée; 

2<' Sont nommés membres de ladite commission : MM. Da- 
lennes, grand-chantre de notre église métropolitaine; Delefor* 
trie, chanoine honoraire, secrétaire de notre archevêché ; Simon, 
doyen, curé de Saint- Jacques à Turcoing, qui en sera vice- prési- 
dent; Taffin, doyen, curé de Quesnoy-sur-Deule-Crombé , mis- 
sionnaire apostolique; Locquet , curé d^Erre; Dupont, vicaire de 
Saint-Maurice à Lille ; et Mazingue, maître de chapelle de Féglise 
deSaint-Étienne à Lille. M. Danjou, organiste de Saint-Eustache 
à Paris, sera averti du jour où la commission se rendra à Bruxelles, 
et invité à s'y trouver. 

Donné à Cambrai , le 2/k novembre 18/(5. 

Signé: f Pierre , archevêque de Cambrai. 
Par maniemmt : Duprbz, ch., secret, gén. 



Rapport de la commission. 

L*an 1845, le 11 da mois de décembre, la commission for- 
mée sous l'autorité de Mgr. Tarchevéque de Cambrai pour exa- 
miner les correotions que M. Fétis, de Bruxelles, a fait subir 
aux éditions modernes du chant romain , dans le but de rappe- 
ler autant que possible le pUin«-ehant à sa pureté primitive t 
s'est assemblée chez M.. Fétis , représentée par sept de ses 
membres. 

Après avoir montré, dans une longue et intéressante disserta- 
tion , que le chant de fÉgUse doit retrouver sa simplicité et sa 
pureté prifUilifes à mesure que, remontant le torrent des âges» 



— 104 — 
et fouillant dans les siècles passés, on se rapproche davantage de 
saint Grégoire , il fut facile à M. Félis de conclure que le cbanl 
des livres quM allait nous mellre sous les yeux remporterait 
d'autant plus sur les éditions modernes du chant romain, qu'il 
aurait puisé à des sources plus pures et compulsé des manuscrits 
plus anciens. Or, ce savant, qui s'occupe depuis quarante ans de 
ce travail, nous a dit avoir consulté 256 manuscrits trouvés tant 
dans des bibliothèques particulières que dans les bibliothèques 
publiques de Lille, Cambrai, Paris, Rome, etc., etc. Assez grand 
nombre de ces manuscrits remontent jusqu'au x*, et même jus- 
qu'au IX* siècle. 

Il fit ensuite connaître à la commission qu*il était parvenu à 
lire ces manuscrits, dont personne avant lui n'avait eu Tintelli* 
gence, en remontant de siècle en siècle jusqu'aux plus anciens, 
et en faisant la part des variantes que chaque manuscrit ren- 
fermait. 

Il parcourut ensuite Toffice entier de Noël , mettant en pré- 
sence les notations anciennes et la notation moderne, et préfé- 
rant, parmi les anciennes, celle qui lui paraissait plus convenable 
au sens des paroles, et se rapprocher davantage du chant en 
usage à Rome, afin de tendre, autant que possible, à l'unité. 

Il faut l'avouer, ces chants anciens diffèrent considérable- 
ment de nos chants modernes, mais il n'est aucun membre de la 
commission qui ne donnât de grand cœur la préférence aux 
premiers sur les seconds, notamment pour le chant de l'hymne 
des laudes de Noël et celui du Te Deum. A peine osons-nous le 
dire, et cependant nous le devons à la vérité, le 7e Z)eum copié par 
M. Félis dans les manuscrits de Rome l'emporte incomparable- 
ment sur le chant de nos éditions modernes. Que de simplicité! 
que d'onction, que de foi dans ce magniGque chant d'Ambroise et 
d'Augustin ! Il parait être comme l'écho du chant des cieux ! 

Si toutes les pièces de chant recueillies par M. Fétis répon- 
dent à ce que nous avons vu , ce savant passera certainement à 
l'immortalité, et toutes les générations béniront la mémoire de 
Tillustre prélat qui aura relevé le culte du Très-Haut en rendant 
au chant de l'Église une partie de son ancienne splendeur. > 

En conférant avec M. Fétis, la commission eut la preuve la 
plus convaincante que la modestie est toujours sœur du savoir. 
Elle trouva dans ce savant écrivain un homme sans prétention 



w- 103 — 
auciiuc, écuulaut volontiers toutes les observations qui lui éiarient 
présculées, accueillant avec bonheur celles qui lui paraissaient 
foudées, demandant méine de grand cœur des conseils, afin de 
donner plus de pérfeQlion à sou travail. 

Il fut convenu entre M. Fétis et la comniission : 

1° Que chaque mode conserverait sa tonalité , et que le bémol 
ne serait employé que pour éviter le triton. La commission pense 
ayoir sur ce point servi la cause du plain-chant en fournissant 
le moyen de rapprocher les savants divisés sur remploi du bémol 
et du dièse. Voici comment : elle a montré, et M. Félis en est 
convenu, que le bémol et le dièse continus ne se trouvent placés 
dans nos huit modes que dans les pièces de chant qui apparte- 
naient autrefois aux six modes réformés des quatorze modes des 
anciens, et qu'ainsi il devient impossible de leur enlever ces ac- 
cidents sans leur enlever en même temps leur caractère primitif. 
VAve Maria appartient au neuvième mode, qui a la pour finale 
et mi pour dominante. Le Veni Creator appartient au treizième 
mode et commence par ut. De cette sorte, les accidents du bémol 
et du dièse disparaissent entièrement. 

2"* Que les barres | ne sépareraient plus chaque mot , mais 
qu'elles indiqueraient seulement les repos, afin de faciliter Texé- 
cution du chant à ceux qui n'auraient pas une connaissance suf- 
fisante du latin; 

3** Que Ton éviterait un chant trop lent, pour ne pas couper 
trop souvent le sens des paroles; 

4» Que la clef de /a sur la deuxième ligne offrant les mêmes 
résultais que la clef d'ut sur la quatrième, on n emploierait, afin 
de faciliter le système des clefs, que deux clefs dut et deux clefs 
de /a, que Ton placerait toujours sur les deuxième et troisième 
lignes; 

5'' Que Ton éviterait, même aux jours de fête, de beaucoup 
clianter en faux-bourdon , bien que le faux-bourdon rende géné- 
ralement l'office plus solennel, parce que le faux-bourdon trop 
multiplié fatigue ; 

6"* Que Ton placerait toujours la note carrée sur les syllabes 
longues pour éviter de confondre les syllabes , longues et les 
brèves ; 

7** Que l'harmonie n*étant point incompatible avec Yut natu- 
rel dans les deuxième et septième tons, on éviterait avec soin de 



1 



— 106 — 
le diéser. M. Fétis a reconnu que Pharmonie de ces deux tons 
faite par M. Mazingue avec Yut naturel offrait un chant plus large, 
et produisait le plus excellent effet. 

La commission croit qu'il est d*une indispensable nécessité 
que le travail de M. Fétis soit visité jusqu'à la dernière note par 
quelques uns de ses membres, tant pour le placement des notes 
que pour la quantité des syllabes. 

Dupont t rapporteur. 
LUie» 17 décembre iU5. 



NOUVELLES DIVERSES. 



V De nombrenscB réclamaiion» nous sont parvenues au sujet de l'inler- 
rupiion qu'ont dû éprouver dans l'envoi du journal les personnes qui ne nous 
avaient pas exprimé le désir de continuer leur abonnement. Nous leur réité- 
rons l'avis placé en lêtc des nouvelles du mois de décembre, priant ceux de 
nos lecteurs de l'année dernière qui continuent leur abonnement de vouloir 
bien nous faire connaître sans retard leurs inlentions. 

%* On vient de mettre en vente le mandement de Mgr l'évêque de Langres» 
dont noas avons rendu compte dans le dernier numéro de la Reime» C'est un 
devoir de conscience pour tous les amis de la musique religieuse de propager 
cet admirable manifeste, dans lequel l'illustre prélat n'a pas montré moins 
de courage et d'habileté que dans les luttes qu'il a soutenues sur un autre 
terrain. Il faut, en effet , beaucoup de courage pour faire, du haut d'une 
chaire épiscopale, l'apologie du chant ecclésiastique, qu'une opinion très ré- 
pandue même dans le clergé range au nombre des vieilleries inutiles et des 
choses barbares. Il faut beaucoup de courage pour proscrire solennellement 
la musique dramatique , qui règne sans rivales dans les églises où l'on se pique 
de donner au culte de l'éclat et de la dignité. Il faut un grand courage pour 
parler de ces choses à une époque oà il semble que, dans l'esprit de beaucoup 
de gens, la scleace et la vertu sacerdotales soient en raison inverse du goût pour 
la musique et du désir de s'y appliquer. Déjà ♦ l'année dernière , Mgr l'évêque 
d'Auiun avait fait & son clergé , sur cette matière, des représentations dont 
nous avons donné connaissance à nos lecteurs. Quelques évêques sont entrés 
dans cette voie ou se disposent & y entrer ; le mouvement qui a commencé 
doit s'étendre partout, et nul exemple ne peut , mieux que celui de Mgr de 
Langres, amener ce résultat. La lecture de 5on instruction pastorale dissipera 
beaucoup de doutes , et donnera beaucoup à penser à ceux qui n'ont pas jus- 
qu'à présent cru devoir accepter les idées qu'elle énonce. 

%* Mgr. l'archevêque d'Auch,dont nous avons déjà signalé dans la Retue 
l'extrême bienveillance à notre égard et le zèle déclaré pour la resUuration 
du chant religieux , a éubli auprès de lui un usage qu'il serait bien à désirer 
de voir adopter ailleurs. Le vénérable prélat réunit pendant certains mois de 
Tannée, à des jours fixés, les curés de la ville et des cantons voisins, qui re- 
çoivent à l'archevêché une hospitalité parfaite. L'objet de cette réunion est 
une conférence présidée par Sa Grandeur elle-même, et dans . laquelle on 
s'occupe de imis les sujets qui Intéressent la liturgie , rhistoîre ecclésiastique , 
rarchéologic. Nous savons que divers articles de la Redite de la muiique réU- 
gieuêé 6nt été lus dans ces séances, et que Mgr. rarchetêque a daigné y re- 
commander tout èpéciMement notre recueil. 



— 108 - 

%* Les archéologues continuent à se préoccaper de plus en plas des ques- 
tions relatives à la musique religieuse. Leurs habitudes d'investigation dans 
les choses du passé les amènent forcément et logiquement aux mêmes con- 
clusions que les personnes qui envisagent ces questions seulement au point 
de vue du sentiment chrétien et des convenances de la prière pablique. Tel 
est le sens d*une lettre publiée dans les Annales archéologiques, et dont 
Fauteur, M. ie comte de Mellet, correspondant des comités historiques et 
membre de TAcadémie de Reims, invite cette compagnie à instituer dans soo 
sein une commission permanente chargée d'étudier la question de la réforme 
de la musique sacrée, et de faire, aux offices de la cathédrale, avec Tagré- 
ment de Mgr Tarchevéque, les essais nécessaires pour en amener la solution. 
Nous faisons des vœux pour que TAcadémie de Reims, qui a Thonneur d'a- 
voir pour fondateur et pour président un illustre et savant prélat, qui ren- 
ferme dans son sein plusieurs ecclésiastiques, qui compte parmi ses membn^ 
un homme émincnt et spécialement versé dans ces matières, M. L. Fanart, 
réalise avec succès le plan proposé par M. de Mellct 

D'un autre côté , le congrès archéologique qui va s'ouvrir à Meiz le 1" joio 
prochain n'a point omis dans son programme la question de la musique re- 
ligieuse. L'histoire de Torguc en France, le rétablissement des maîtrises, 
les origines et ies caractères de la liturgie messine : tels sont les points pro* 
posés aux recherches des membres du congrès. Tous sont importants, 
même le dernier, qui semble ne renfermer qu'une pure question locale. On 
doit se rappeler, en effet, que Metz fut une des villes dans lesquelles Char- 
lemagne établit des écoles de chant, dirigées par les chantres qu'il avait fait 
venir de Rome, et que l'Antiphonaire de Metz, rédigé au ix* siècle parle 
diacre Amalaire, est le type primordial des rils diocésains de France , c'est- 
à-dire de la liturgie romaine imposée par les premiers Garlovingiens , mais 
modifiée dans son adoption par les résistances de l'esprit national. Mous espé- 
rons être en mesure de constater les heureux résultats du congrès de Metz 
pour l'avancement des esprits dans la voie où nous marchons, 

\* L'Ami de la religion^ qui s'était renfermé jusqu'à présent dans la plus 
stricte réserve à l'égard de la musique religieuse, se décide enfin à rompre 
le silence. Pour son début, il a la main malheureuse. 11 ne trouve rien de 
.mieux à vanter el à recommander qu'un Slabat de fraîche date (ce n'est point 
celui de Rossini) , dont il déclare le si)\e éminemment dramatique!!! Pour 
que de pareils jugements puissent trouver place dans un journal qui a la pré- 
teniion de faire autorité aux yeux du clergé de France , il faut qu'il ait préala- 
blement habitué ses lecteurs, et qu'il se soit habitué lui-même, à accepter en 
matière d'art chrétien toutes les conséquences de cette ignorance impénétrable 
«t systématique qui oppose un obstacle invincible aux plus pressantes et aux 
plus légitimes réclamations. 

V L'excellent journal de Nancy, VEspérance^ fait exception à la règle du 
silence que semblent s'être imposé les journaux religieusL au sujet des matières 
que nous traitons. VEspérance est le seul journal qui ait senti et apprécié 
.l'importance du mandement de Mgr l'évêque de Langres , et des autres tenu- 
ti vés de l'épiscopat faites dans le même ordre d'idées : aussi cette feuille a-t-elle 



-- 109 — 
reproduit, dans un de ses derniers niunéros , notre article sur les conférences 
du diocèse de Paris. Nous remercions tous ceux qui combattent avec nous , et 
nous sommes heureux de pouvoir leur fournir des armes. 

%* SI nous nous plaignons aussi souvent de Tindifférence du clergé pour 
les matières que nous traitons, ce n'est pas parce que Ton peut trouver là un 
texte commode d'amplifications et de doléances , mais bien parce que chaque 
jour de nouveaux faits viennent s'ajouter à ceux dont l'expérience nous a 
instruits. Ainsi nous savons que noire Revue est à l'Index dans plusieurs sémi- 
naires , et nous ne Tavons pas caché à nos lecteurs. Le grand séminaire de 
Luçon est, à ce qu'il paraît, de ce nombre ; on y défend aux élèves la leclure 
de notre recueil. Nous nous hâtons d'ajouter que cetle censure (dont le suf- 
frage de plusieurs évoques nous console d'ailleurs amplemeni) n'est point à 
notre égard relTei d'une préférence motivée par quelque mauvaise noie par- 
ticulière ; c'est tout simplement le résultat du système suivi dans ces établis- 
semenls, où toute étude de chant et de musique est sévèrement interdite aux 
élèves , tant on craint, à ce qu'il p:iraît , de voir renaître dans l'Église quelque 
Intérêt pour cet art cultivé autrefois par les plus grands pontifes, et dont la 
mine imminente est considérée avec le calme le plus stoîque par le clergé de 
notre temps. 

%* M. Martin , maître de chapelle de Saint-Germain-rAuxerrois , fait en 
ce moment grand bruit d'un nouveau système d'harmonisation du plain-* 
chant qu'il a soumis à la commission chargée par Mgr l'archevêque d'étudier 
la question de la réforme du chant eccléhiastique. Ce système a obtenu peu 
de succès auprès des personnes qui en ont entendu l'essai. Nous nous réser- 
vons d'en dire notre avis , après que l'auteur l'aura produit devant le public , 
ainsi qu'il l'annonce , à la messe du jour de Pâques. 

À ce sujet» nous ne saurions trop nous élever contre ces réclames incon- 
venantes, contre ces convocations officieuses par lesquelles on invite le public 
à venir entendre à l'église, dans un jour de fêle, une musique à grand or- 
chestre, exécutée avec le concours des chanteurs des théâtres. Le clergé de- 
vrait avoir les yeux sur cet abus qui est formellement réprouvé par les ca- 
nons (voir Rituel de Paris, p. 753, édlt. de 1839), et que les plus simples 
convenances suffiraient pour faire sévèrement proscrire. 

%* Le nouvel œuvre de Félicien David, Moïse au Sinaï\ attendu avec im- 
patience par le public et par les amis de l'auteur, a trouvé auprès du premier 
nn accueil que les indiscrètes apothéoses des seconds ont sans nul doute con- 
tribué à rendre plus sévère. L'ingénieux auteur du Désert n'a point retrouvé 
ses inspirations en présence du sujet formidable devant lequel eût tremblé le 
génie même de Handel ; ou plutôt ces inspirations, sans rien perdre peut-être 
de leurs qualités réelles , mais secondaires , se sont trouvées en complète dis- 
proportion avec le sujet. Quoi qu'il en soit , c'est là un échec dont Félicien 
David prendra sans doute sa revanche , mais qui devra le faire réfléchir sur 
les dangers d'une réputation faite trop à la hâte et par des amis trop peu 
désintéressés. 

%* Une réunion d'amateurs a exécuté , le 4 avril , au profit de l'œuvre de 
la Miséricorde , l'oratorio de Judas Machabée^ de Handel. Bien que cechof- 



— 4*0 ~ 
d'cMivrc daie mainieDaDl d*oiialècle, il esi Mb d*«v«lr ipotfé^radmtraUoo 
qae de pareilles beaolés feront toujours naître. C'est une des crandes misères 
artistiques de notre leinps que Texcessive rareté des occasions où l'on peut 
entendre cette musique : aussi nous ne saurions trop louer M. Edouard Ro- 
drigues de son zèle bien connu pour la propagation des grands chefs-d'œufre 
de Fart musical et de rbablieié qu'il montre en en dirigeant TexécutioD. Les 
solistes , parmi lesquels nous citerons madame Pernety , MM. le baron de 
Binder el liaiaillCt se sont élevés à la hauteur de ces accents sublimes, et les 
nombreux choristes ont triomphé avec bonheur des difficultés considérables 
que piésente cette musique. Une seconde exécution de cet oratorio doit avoir 
lieu le 16 avril. 

\* On lit dans le Journal général de Vinêiruelion publique : « Le délai 
fixé pour la remise des composiiions musicales mises au concours pour former 
le recueil des chants usuels, moraux « religieux el historiques, est expiré. 
L*appel fait par M. le mtnisire de rinstruction publique à tous les hommes 
de talent a été entendu. Pins de six cents compositions faites sur les sujets 
cboisis par la commission ont été déposées au secrétariat du ministère. L'Alle- 
magne , la Belgique , tous les départements de la France ont envoyé des par- 
titions pour le recueil destiné à renseignement musical de nos écoles. » 

%* Le conseil supérieur de Tordre des frères de la doctrine chrétienne 
Tient de décider que la musique ferait désormais partie intégrante de Ten^ 
seignement des diverses écoles dirigées par les membres de cet inslitnt. il y 
a déjà longtemps que la musique est enseignée dans pftisieurs de ces écoles. 

Nous applaudissons à cette mesure , que nous avons depuis longtemps aiH 
pelée de tous nos vœux, et qui est une conséquence naturelle de nos doc« 
trines. Mais nous pensons que si, comme on en a sans nul doute l'intention, 
cet enseignement doit être principalement appliqué au culte religieux, il doit 
renfermer avant toute antre chose le chant ecclésiastique, qu*il importe tant 
de rendre de nouveau populaire; autrement, cette mesure si intelligente 
n^anra pour résultat que de mettre dans la bouche du peuple les insipides et 
Inconvenantes compositions que la médiocrité fait éclore chaque jour et que 
le clergé accueille trop souvent avec une si aveugle complaisance. 

%♦ Langres. — M. Fellz vient de faire paraître, avec Tapprobation de 
Mgr révêque, un court manuel intitulé Pratique du plain-chaut , et renfer- 
mant, avec les principes élémentaires de cette science, le recueil des chants 
usuels de l'office romain auxquels le peuple prend plus habituellement part. 
C'est une application naturelle des principes posés pnr Mgr l'évéquede Langres 
dans son Instruction pastorale, et un moyen de faciliter la pratique du diant 
en commun, si instamment recommandée par le zélé prélat. Cette petite mé^ 
thode est rédigée avec une exactitude et une précision qui la rendent digne de 
la haute approbation dont elle est revêtue. Dans la reproduction des pièces de 
chant qui forment la plus grande partie de l'ouvrage , M. Feltz a suivi les prin- 
cipes de M. Fétis au sujet de l'emploi du dièse et du bémol. On doit se rap" 
peler que tout ce qui se fait en matière de liturgie dans le diocèse de Langres 
reçoit une importance particulière de l'intérêt personnel et vigilant qu'y 
daigne apporter Mgr l'évêqne. 



— m — 

\* M< F«I(B vie»l de f»ire paraître cbes madame Canaux un ll?re de vingt 
norceau» d'orgue pour rélévatioo. Nous eutrctleodrona noa leclears de cet 

ouvrage. 

\* OrUwkê. ^>M. G. Manttn , professeur à Técole gratuite de plain-cbanr, 
Tient de publier un Traité de psalmodie qui est Tonvrage le plus comj)let et 
le plos exiM^t qui ait eocore paru sur cet objet. Nous regrettons seulement que 
Tsuleur de ce travail ne lui ait pas donné une base logique par rexposiiion 
des principes de l'accentuation qui donnent seuls la raison des préceptes re« 
^en cette matière , ainsi que les moyens de poser des règles exemptes d*ar« 
bitraire et rigoureusement exactes. La Revue publiera prochainement quel* 
qocs nouveaux éclalrrlsaementa à ce sujet* 

*/ Bloiê. — Quelques symptômes de régénération commencent à se faire 
sentir dans cette yille, jusqn^à présent bien arriérée. II y a un an, un de nos 
collaborateurs put s'assurer de cette triste réalité en entendant exécuter à la- 
cathédrale des motets du P. Lambilioie , et il est peu probable que le goût 
de cette musique y soit déji passé. Nous comptons beaucoup, pour ramener 
la nouvelle génération cléricale du diocèse de Blois à de pins pures traditions, 
m le zèle et la science de M. Tabbé Ghouanet , directeur des études au petit 
séminaire, et qui fait dans cet établissement un cours de musique d*après les 
principes que nous cberçhons à propager. 

\* Boulogne'$uf''Mer. — L*École de musique fondée par la ville est ea 
pleine activité. La classe de solfège , dirigée par M. Vervoitte , a compté de» 
son ouverture deux cent soixante élèves, dont quatre-vingts adultes. L'habile 
professeur enseigne d'après la méthode Wilhem, complétée dans sa partie 
pratique par les exercices renfermés dans la méthode concertante de Choron. 

V Pa«.— -On a établi dans cette ville aux frais des fabriques des deux pa- 
roisses un cours de chant qui est dirigé par Torganiste de Téglise Saint-Martin. 
On a adopté et mis en pratique avec intelligence la méthode Wilhem , et déjà 
on peut apprécier d'excellents résultats. Par malheur, ce cours reste sans ap- 
plication; on ne conduit pas les élèves aux offices pour chanter, on n'exécute 
avec leur concours aucune des parties du plain-chant : dans l'église Saint- 
Martin, la place manque; dans Tautre paroisse , on se cont(*nle d'un chœur 
déjeunes filles qui exécutent des cantiques. De sorte que Tutile institution 
d'un cours de chant ne peut pas produire les effets qu'on doit en attendre, il 
suffira, nous le pensons, de signaler cette inconséquence, pour que les soins 
des administrateurs de ces deux paroisses la fasse disparaître. Il y a dans ie 
Béarn un grand nombre de belles voix , et c'est une des contrées où le chant 
ecclésiasllqne pourrait refleurir plus promptement. 

V Si, comme nous l'avons dit souvent, les organistes espagnols pullulent 
dans ie Midi et y corrompent le goût de la musique religieuse , il y a en re-« 
vanche quelques exceptions que nous devons signaler. M, Andersch, orga-* 
niste à Mont-de-Marsan , est de ce nombre : c'est un artiste consciencieux et 
habile qui pourrait occuper avec distinction un poste bien plus important. 
M. Andersch est né en Allemagne, et c'est là qu'il a reçu les principes qui le 
dirigent. 



— 142 — 

%* M. d^Argens, organiste de la métropole d'Auch , est mort le mois der- 
nier dans nn dge pea avancé. Cet artiste ayait beaucoup de réputation dans le 
pays qu'il habiuit. Son frère » qui a été appelé à lui succéder, est un artiste 
instruit et qui étudie avec soin » pour les imiter , les meilleurs auteurs alle- 
mands, et en particulier Texcellent Rinlu 

\* Parmi les choses déplorables dont notre siècle a gardé Thabitude , il 
faut compter ces tristes exploitations de Tenfance au moyen desquelles on 
transforme en virtuoses des éires à peine sortis du berceau , ce qui , outre 
des inconvénients plus gpves, a d'ordinaire celui d'arrêter dans son germe 
le développement de facultés réelles. Tel n*est point l'enfant que nous avons 
entendu il y a quelques jours exécuter avec tant de goût et d'expression , avec 
un sentiment si pur et un accent si vrai , tout un répertoire de grande mu- 
sique classique de piano. Le jeune Camille Saint-Saens atteint à peine sa 
dixième année, et déjà tous les secrets du grand style semblent s'être révélés à 
son intelligence, non par des procédés d'imitation et des recettes d'exécution 
avec lesquels certains maîtres enseignent à produire de l'effet , mais par un 
instinct inné du beau qui peut seul en faire naître l'impression dans l'âme de 
l'auditeur. Aussi est-ce bien plutôt ce précieux instinct, et non seulement 
l'habileté mécanique des doigts, que le maître de cet enfant, M. Camille 
Stamaly, s'est attaché à développer, et ce but il Ta atteint en nourrissant 
exclusivement son élève des compositions qui , depuis Haudel et Bach jusqu'à 
Mozart et Beethoven, ont formé à l'art musical une couronne si éclutanie et 
si variée. M. Stamaly, professeur éminent, non moins que pianiste de Tordre 
le pins élevé, est du nombre des artistes qui , luttant avec courage contre les 
entratnemeuts de la mode, continuent à propager les traditions du grand style 
instrumental : aussi les talents qu'il forme ne sauraient rien avoir de com- 
mun avec les petits prodiges qu'une coupable industrie offre à l'étonnement 
du public. Ceux ci se jouent péuiblcmeut des difficultés stériles et des mo- 
notones complications de ce qu'on appelle exclusivement aujourd'hui la mu- 
sique moderne; celui-là, au contraire, n'a de goût que pour les beautés saines 
et vigoureuses des grands maîtres, quelle que soit d'ailleurs la différence de 
style qui les sépare. Ainsi l'avonsnous vu passer sans affectation comme sans 
embarras des «m^e« de llandel au clavecin tempéré de Bach, et de celui-ci à 
un admirable concerto de Beethoven. Des épreuves aussi périlleuses, et néan- 
moins si complètement et si facilement surmontées, sont à nos yeux le signe 
d'une grande vocation et le présage d'une belle carrière. Mais ne soulevons 
point les voiles impénétrables de l'avenir; ne hâtons point par des vœux in- 
tempestifs le moment redoutable où l'enfant , se transformant en artiste, verra 
s'agiter devant lui les fantômes souvent trompeurs des succès et de la gloire. 
Puissiez-vous, eufant, vivre de longues années encore sous l'aile de votre mère 
à l'abri de ces dangereuses illusions ; et lorsque le temps sera venu de les af- 
fronter, puisse le souvenir de ces années heureuses vous préserver de ces 
vertiges qui sont d'autant plus i craindre qu'on s'élève davantage au dessus 
du niveau commun des facultés humaines l 



Paris. — Impiimerie de Bourgogne et Martinet, 3o, rue Jacob. 



DES ORIGINES 

DU PLAINGHANT 

ou CHANT ECCLÉSIASTIQUE, 

DE SES PHASES , 

DE SA CONSTITUTION DÉFINITIVE DANS l'ÉGLISE CATHOLIQUE ET ROMAINE , 

DE SES ALTÉRATIONS , DES ENTREPRISES FORMÉES POUR SA RESTAURATION , 

ET DES SOURCES OU IL FAUT PUISER POUR l'OPÉRER. 

(Quatrième article.) 



SOURCES POUR LES MATINES, HEURES CANONIQUES ET VEPRVS (1). 

Bréviaires notés. 

31. Bnviarium romanum cum notis gothicis, superbe manuscrit sur 
vélin , du x' siècle , noté en notation lombarde, in-fol. ; dans la Biblio- 
thèque ambroisienne de Milan , £ , 53. 

32. Bréviaire romain noté, très grand et très gros manuscrit in-folio sur 

(1) J*ai oublié de mentionner dans la liste des Graduels qui ont de rintérêt, 
et dont le chant est gdnëralement bon , deux manuscrits qui se trouvent dans 
la Bibliothèque Ângelica à Rome , quoiqu'ils aient été écrits en Allemagne. 
Le premier, coté T, 7, 11, est noté en notation allemande ou gothique sur une 
portée de cinq lignes rouges ; il est en partie de la fin du xiii* siècle, et en 
partie delà fiii du xiv*. L'autre, coté S, 1, 2, a été écrit en Bohême, et ter- 
miné dans Tannée 1385 ; il est noté également en notation allemande sur 
qnaire lignes, dont deux sont rouges pour les clefs de G et de F, et les autres 
noires. 

Un autre manuscrit, très intéressant pour les messes, se trouve dans la mètat 
Bibliothèque sous le n* D, 5, 17 ; il est du xu* siècle» et contient beauoHip de 
/iTyrtf, de Gloria et de Tropes, proses, etc, comme le manuscrit de Laon 
lu AVRIL, i. 9 



- 444 — 

Télin, da x* siècle, dans la Bibliothèque royale de Bruxelles, sous le 
n* 355, mal indiqué dans le catalogue imprimé des manuscrits de cette 
Bibliothèque comme un antîphonaire du xii* siècle. 

Le rédacteur du catalogue a été trempé par la première page, 
qui n'appartient pas au manuscrit, et qui est d*une époque posté- 
rieure. Celte page commence par ces mots : In nomine Domini 
incipit liber matutitialis. La première page Térilable du manu- 
scrit a été déchirée ; la deuxième commence par la première le- 
çon des matines du premier dimanche de TA vent, dont les pre- 
miers mots sont : Visio Isaiœ filii Amos, La notation du manu- 
scrit est en caractères saxons fort bien formés et placés avec 
exactitude. 

33. Breviarium romanum cum cantu , beau manuscrit du xi* siècle , 
noté en notation lombarde avec une ligne ronge, gr. in-folio, dans la 
Bibliothèque du Vatican , pi. xxxix , G. 19. 

3&. Bréviaire noté du xi* siècle, fonds Mazarin , à la Bibliothèque royale 
de Paris, n" 742, in-/i. 

La notation est lombarde, à points superposés, très facile à 
lire. A la page 465 (verso), il y a un passage en harmonie à deux 
parties. 

35. Breviarium romanum cum notis musicis sœc. XI ^ in-fol., à la Bi- 
bliothèque bodléenned*Oxford, sons le n"* &il2. 

La notation est saxonne avec une multitude de neumes com- 
pliqués et d'une lecture difficile. 

36. Bréviaire noté du xiip siècle , très gros in-4 sur vélin, dans ma bi- 
bliothèque ; notation saxonne remplie de neumes d'une lecture difficile. 

Le manuscrit commence par le premier répons du premier 
nocturne des matines au premier dimanche de TA vent, Àspiciens 
à longe, etc. 

Tous ces bréviaires sont complets, à l'exception des hymnes , 
qui ne se trouvent ni dans les très anciens bréviaires, ni dans les 
anliphonaires d une époque reculée; mais Tordre des répons, des 
antiennes et des psaumes est très différent dans les anciens ma- 

(Voy. le n* 30 dans le troisième anicle), La notation est lombarde, très bien 
rangée sur quatre lignes , dont deux sont tracées dans TépaiMeur du vélin ; la 
troisième, janoe, est destinée à la clef de C, et la quatrième, verte, <st ponr 
laclefdeP ' ^ r 



— 415 — 
niiscftts de ce qii*il est mijourdliui ; oar le bréviaire dont ofisuîi 
nrainlenant tes rubriques n^a éié fixé lél quMI est que dans un 
temps fort rapproché de nous. Les fautes de quantité qu'on re- 
marque dans les hyrnnes de toutes les éditions du bréviaire pu- 
bliées dans le XVIII* siècle n'ont même été corrigées que récenir 
ment. Dans tous les anciens bréviaires notés qui sont ici indiqués, 
au lieu du répons Obsecro, Domine, qui est dans nos bréviaires, 
on trouve celui qui commence par ces mots : Audite verbum Do- 
wtm, que nous n'avons qu'après la huitième leçon, au troisièiiiê 
nocturne; les différences. de ce genre sont multipliées. D'autres 
répons ou ântienaes, qui sa trouvent dans les anciens bréviaires, 
ont disparu de ceux qui sont maintenant en usage, tandis qu'i} 
s'en est introduit, dans les éditions du bréviaire publiées depifis 
le concile de Trente, qui n'existaient pas auparavant. Par exe^iir 
pie, au lieu des trois aptiennes et des trois psaumes de chaque 
nocturne, dans les matines, qui sont dans la lilurgie act^uelle, ofi 
ne trouve qu'une antienne et un psaume dans les très ancien^ 
bréviaires notés. 

J'ai vu dans les grandes bibliothèques plusieurs autres bré- 
viaires notés; mais iU apparliennent aux xiv* et xv' siècles, spnt 
notés en plain-chant ordinaire et offrent peu d'intérêt. 

Antiphonaires, 

37. Ahtipkonale vetutiêê, cum siglis mmici^ , niss. daté du 17. novem- 
bre 886 f sur vélin , petit in-folio dont la notation saxonne e^ très fine , 
très serrée et surchargée de neumes compliqués. 

Le mauvais ordre de celte notation m'avait fait craindre de ne 
pouvoir en tirer aucunes lumières pour l'objet de' mes recher- 
ches, quoique le manuscrit fût d'un haut intérêt par sa date an-r 
cienne; mais un examen très minutiçux du manuscrit ^le fil re- 
connaître que sa notation est composée de signes d'intonations 
déterminées, dont les monuments sont rares et n'appartiennent 
qu'anx époques les plus reculées. Dès lors il ne me fut pas dif- 
ficile de traduire en notation moderne les signes de cet antipho- 
naire doiH j'ai tiré quelques bonnes leçons très curieuses. Cet 
antipbonaire est conservé comme une reliquedans une armoire 
au Muséun» britaaaique. J'en doisia communication à l'obligeance 
de M. le ConservaAeiNr de cette Jielle Uhliaihàque. 



— lie - 

M. Antiphonarium vêtus alhiense, mss. da xii* siècle qui contint aossi 
les chants du Graduel , à la Bibliothèque royale de Paris , dans l'an- 
cien fonds I sous le n» 776, in-fol. 

Cet nnliphonaire est très curieux par la notation saxonne an* 
tique avec des signes accessoires qui déterminent la valeur des 
intonations ; mais il ne faut le consulter qu*avec prudence, car 
il contient des chants gallicans mêlés au chant romain. 

39. Antiphonarium cum notis musicis , mss. du xui* siècle, à la Biblio- 
thèque royale de Paris, n* 778, in-folio. 

Ce manuscrit contient aussi des Kyrie farcis en latin. La nota- 
tion est lombarde à points superposés, avec trois lignes tracées 
dans Tépaisseur du vélin , et une quatrième rouge pour la clef a; 
Ces quatre lignes ont chacune une clef, dans cet ordre : d, f, a, c, 
c'est-à-dire ré, fa, la, ut ; et par ce secours, la notation est d'une 
lecture très facile. 

40. Antipkonale vêtus duplex, cum hymnis sacris ac notis musicis, mss. 
du xm* siècle , à la Bibliothèque bodléenne d'Oxford, sous le n^ 752 , 
110, in folio m. Antiphonaire très complet, noté en notation saxonne 
des premiers siècles, avec beaucoup de neumes. 

&1. Vêtus Antipkonale {et Graduale) arelatense cum notis, mss. in-fol., 
à la Bibliothèque royale de Paris, n* 760, in-folio, du xm* siècle. Nota- 
tion lombarde de transition. 

Ce manuscrit contient des chants particuliers du diocèse 
d'Arles mêlés parmi les chants de l'antiphonaire et du graduel 
romains. Il n'est intéressant que par^a notation, qui marque clai- 
rement le passage de la notation lombarde à la notation du plain - 
chant. 

42. Antiphonœ et Versus sibylla, mss. du xili« siècle , à la Bibliothèque 
royale de Paris sous le n" 781, et qui provient de l'église Saint-Martial 
de Limoges. La notation est lombarde et assez curieuse par sa forme. 

43. Antiprlionaire noté en plain-chant, du xiu* siècle, in-4 sur vélin, 
dans ma bibliothèque. 

Cet antiphonaire commence à l'invilaloire des matines de 
Noèl ; il est, du reste, complet pour toute l'année, et l'on trouve 
à la fin les vêpres des morts , le chant du psaume Veniie exulte- 
mus dans les huit tons, in eistenso, et les hymnes. La notation du 



I 



— 117 ^ 
ciiant, très meaue sur une portée rouge de quatre ligues» est 
(rime grande correclion ; elle appartient au commeucenient du 
XIII" siècle. Je considère le manuscrit de cet anliphonaire comme 
lin des meilleurs, dans la notation usuelle du plain-chant, parmi 
ceux dont je me suis servi. 

/i'i. Atitiphonale romanum ^ mss. de la fin du xm* siècle, in-folio sur 
vélin, à la Bibliothèque royale de Bruxelles, sous le n*" 155. 

C'est un bon manuscrit, en général ; mais il doit être consulté 
tivec prudence, parce qu'en plusieurs endroits on y voit des traces 
de grattage et de remaniement du chant, comme en plusieurs 
autres manuscrits qui ont passé sous mes yeux, et qui semblent 
avoir été faits après le concile de Trente. 

La Bibliothèque royale de Bruxelles possède un assez grand 
nombre d'antiphonaires des xiii'', xiv* et xv" siècles; mais la plu- 
part renferment un mélange de chant monastique et romain; 
j'ai dû les écarter de mon travail. Celui que je viens d'indiquer 
rst le seul dont j'aie pu tirer quelque utilité. J'y ai trouvé de 
bonnes leçons des grands répons ^ auxquelles le caractère primitif 
oriental de cette espèce de chants a été bien conserva. 

45. Collectœ Antiphonœ cum notis musicis , rass. du xir siècle , in-folio 
sur vélin , à la Bibliothèque de la ville de Cambrai sous le n*' 30. 

La notation de ce manuscrit, en neumes placés sur une portée 
de cinq lignes rouges, est semblable à celle du graduel de lleims 
(Voyez le n^ 24 au troisième article). Il y a dans ce manuscrit 
(le bonnes leçons pour les antiennes. 

Ii6, Antiphonœ et Hymni cum notis musicis , mss. du xv* siècle, in-folio 
sur vélin , à la Bibliothèque royale de Paris sous le n"* 787, ancien fonds. 

Quoique ce manuscrit ne remonte qu'au xv« siècle, il mérita 
quelque attention , car il parait avoir été exécuté en Italie , et 
vraisemblablement à Rome. Les leçons en sont bonnes. 

hl. Antiphonarium cum notis musicis , mss. du xv* siècle, à la Biblio- 
thèque royale de Paris, n"* 1327, in-8. Bon manuscrit noté en plain- 
cbant ordinaire, sur une portée de quatre lignes. 

Responsaires. 
Les livres qui contiennent seulement les répons longs et brefi^ 



— 148 - 

ant été extraits des anciens bréviaires notés, dont le volume 
était trop considérable pour la commodité des chantres. Je ne 
connais pas de responsaire d'une époque plus ancienne que le 
xn* siècle. Ces livres sont assez rares; mais ils sont très utiles à 
consulter, parce que leur notation, presque toujours lombarde 
sur une portée de deux ou quatre lignes, éclaircit les incertitudes 
des très anciens manuscrits du bréviaire. 

&S. Besponsale vêtus, beau mas. du xir siècle, sur deux lignes , verte et 
, rouge, avec deux autres lignes tracées dans l'épaisseur du vélin, en 

notation lombarde à neumes multipliés, dans la Bibliothèque ambroi- 

sienne de Milan, in-folio D. 27, 3. 

Les leçons de ce responsaire sont excellentes ; on y voit dans 
de nombreux passages en notes brèves les ornements en usage 
dès rintroduction de ces chants orientaux dans le chant romain. 

Ii9. Besponsale romanum, mss. du xifi* siècle, en notation lombarde à 
neumes sur une portée de quatre lignes rouges, daas la Bibliothèque de 
Saint-Marc à Yenise, in-fol. ISS, F. 

50. Responsale vêtus cum notis, mss. du xiu* siècle , dans la Bibliothèque 
de la ville de Yalenciennes, in-folio, coté À, 5, 2. 

La notation de ce manuscrit est semblable à celle du graduel 
de Reims (Voyez n'24, 3* article ). 

51. Besponsoriumromanum , mss. du xiv* siècle in-8 carré, qui se trouve 
dans ma bibliothèque. 

La notation de ce manuscrit est eu lombarde dégénérée ou go- 
thique, sur une portée de quatre lignes, dont une rouge pour la 
clef de fa. 

Hymnaires. 

Ainsi que je Tai dit, les hymnes ne se trouvent dans aucun 
bréviaire noté : or, ce genre de livres de chant est, pour les matines, 
heures canoniques et vêpres, ce que le missel antique est pour 
les messes; c'est-à-dire le recueil le plus ancien et le plus com- 
plet des chants de ces offices. L'absence des hymnes y est aussi 
générale que l'absence des Kyrie, Gloria et Credo des missels; et 
de même qu'on ne trouve ces Kyrie, Gloria el Credo que dans un 
1res petit nombre de graduels, de même on ne voit aussi que 
.bien rarement les hymnes dans les autiphonaircp. Il y a ^our 



- 4l9- 

celles-ci des recueils particuliers que j'appelle hymnaires, iC'est 
ce qui m'a fait penser qu'il en doit exister aussi du même genre 
pour les JTym, Gloria et Credo des messes. Je ne cite ici que les 
recueils d'hymnes que J'ai vus et dont j'ai fait usage. '' 

52. Hymni veteris ecclesiœ cum noti$ et interlineari translatione anglo- 
sQxonica, mss. du xr siècle, dans la Bibliothèque bodléenneà Oxford, 
n«5218,107, in-4. - 

La notation de ce précieux manuscrit est saxonne à signés d*in- 
lonalion déterminée. 

53. Liber Hymnorum cum notis mnsicalibus , mss. du xiiv siècle , à la 
même Bibliothèque, n» 1626, 25, in-folio. 

Nolalion saxonne mal rangée et d*une lecture difficile. 

5i ffymni et ProsWt vm. du xm' siècle, dans la Bibliotbèque deLaon, 

in-folio, n° ^3. 

55. Hymni totius anni , mss. du xui* siècle , à la Bibliothèque Saint- 
Marc de Venise, in-folio, n' 189, F. 

La liofatton de ce manuscrit est en neumes lombardes placées 
sur une portée de quatre lignes dont deux noires, une verte pour 
le /a et une rouge pour Vut. C'est un très précieux recueil, à 
cause de la bonlé des leçons. 

56. Liber Hymnorum romamrum^ mss. du XIV siècle, in-/i sur vélin , 
eu notation de plain-cbant sur une portée de quatre lignes rougf s , dans 
uia bibliothèque. 

Il faut voir aussi pour les hymnes les numéros 30, 31 , 40, 
"io et 46 indiqués précédemment. Je me suis servi de tous ces re- 
cueils dans mon travail pour la restauration du chant romain. 

Psautiers notés. 

Les livres anciens ou Ton peut trouver le chant des psaumes 
coi/jplet sont fort rares. Ces livres sont particulièrement utiles 
pour les finales qui ont souvent des difl'érences considérables, et 
qui ne sont pas uniformes dans toutes les églises. Les variations 
qu'on trouve dans ces finales remontent déjà à une époque recu- 
Jôe. De là vient qUe le Directorium chori de Guidetli même pré- 
seule pour les chants du luéme ton des finales ^lifférentes. Lès 
psautiers dont l'indication suit sont ceux dont je me suis servi. 



— 120 — 
56 bis. Psautier saxon et latiu , eu notation saxonne à signes d*intonaliou4 
déterminées, au Musée britannique de Londres; précieux manuscrit 
du ix"" siècle. 

57. Psalmi et Hymnicum notis, mss. de la Bibliothèque royale de Paris, 
n"" 1327, in-8, noté en caractères de convention semblables aux notes 
de Tiron; ce précieux manuscrit est du x* siècle. 

58. Psalterium cum hymnis et aniiphmis sœculi Xtll^ dans la Biblio- 
thèque de la ville de Cambrai, n° 31, petit in-folio. 

La notation de ce manuscrit est en neumes lombards sur une 
portée de quatre lignes rouges. 

59. Psalterium romanum , ms& du xui* siècle , à la Bibliothèque royale 
de Bruxelles, n« 5074, in-ii. 

60. Pscdterium lirinensis monasterii j mss. de la Bibliothèque royale de 
Paris, n* 767, in-folio, qui paraît être du XIY' siècle. 

On trouve aussi des antiennes et des hymnes dans ce recueil , 
dont la notaliou est à peu près celle du plain-clianl moderne. 

Offices particuliers des files solennelles et des saints. 

On trouve dans les grandes bibliothèques une multitude de 
livres de chant pour des fêtes solennelles ou pour des jours de 
saints ; beaucoup ne sont que des extraits de bréviaires notés ou 
d*antipbonaires ; mais quelques uns sont précieux par les an- 
ciennes leçons qu'ils contiennent : tels sont les deux manuscrits 
de Florence où Ton trouve les fêtes de la Pentecôte et de TAssonip- 
tion ; tel est celui qui renferme Toffice du Saint-Sacremenl, et qui 
est en ma possession'; celui-là appartient certainement au temps 
même où cet office a été composé par saint Thomas d*Âquin. 

A regard des livres de chant pour les fêles de saints « il faut 
les comparer avec de bons graduels et de bons anliphonaires; 
car souvent ils contiennent des chants particuliers pour des lo- 
calités qui se sont placées sous le patronage de l'un ou dt^ 
Fautre de ces saints. Il a été imprimé en France une immense 
quantité de livres de ce genre; il serait bon de les revoir et de 
les corriger avec goût , car on ne trouverait pas dans les livres 
romains de chants assez solennels pour les fêtes patronales des 
villes on des; églises. 



— 121 

Rituels, 

On peut affirmer que chaque diocèse a des usages lilurgiqnos 
qui lui sont parlicuiiers; de là la diversité des rituels; diversilù 
qui ne se fait pas seulement remarquer par les différences des 
textes, mais par celles du chant des prières communes. Par 
exemple , j*ai comparé dans quarante-sept rituels des églises de 
France, de Belgique et de rÂUemagne, le répons qui se chante 
dans les funérailles, lorsque le corps entre dans Téglise : Subve- 
niie sancti I>ei,etc. , et jai trouvé dans tous des différences si 
considérables , que j^avais peine à me persuader que tous ces 
chants eussent la même origine. La nécessité de Tunité liturgi- 
que dans les églises catholiques a été démontrée en ces derniers 
temps par de savants hommes qui, par leur mérite et par leur 
position, ont une grande autorité, particulièrement par l'illustre 
abbé de Soksme, Dom Guéranger. Il ne m'appartient pas de trai- 
ter de semblables questions ; mais, en ce qui concerne le chanl, 
je dirai qu'il en est du rituel comme du graduel et de Fantipho- 
naire> il faut oourir aux anciennes sources romaines pour le ré- 
former. La plupart des grandes bibliothèques sent riches en ma- 
nuscrits de ce genre; je citerai, par exemple, les manuscrits 937 
et 938, in-folio, de la Bibliothèque royale de Paris, 1210, in-4', 
et 1432, in-8« de la même bibliothèque, 1304 et 1506 de la Bi- 
bliotlièque royale de Bruxelles. Ce dernier, qui est du commen- 
cement du xii^ siècle, et le rituel du xni« que je possède, sont 
les meilleurs que je connaisse; ils m'ont été d'une grande utilih'^ 
pour la restauration des chants qui ne sont contenus ni dans le 
graduel ni dans Tantiphonaire. 

Je n'ai pas prétendu citer tous les manuscrits anciens des ]i> 
vres de chant romain qu'on peut trouver dans les bibliothèques 
publiques et particulières ; car il en est un très grand nombre 
que j'ai vus et que j'ai passés sous silence. Pour ne parler que 
des seuls antiphonaires, la Bibliothèque royale de Bruxelles en 
contient vingt-sept romains que je n'ai pas cités, quoique je les 
aie tous compulsés (n°* 140, 210, 223, 268, 2052, 5638, 5640 à 
5648, et 6424 à 6456). Je me suis attaché principalement à ce 
qui m'a donné de bonnes leçons authentiques ou m'a fourni 
quelque éclaircissement utile sur des cas particuliers. » 



— «M — 

En résamant tout ce qui précède concernant les sources les 
plus aulhenliques des plus anciennes tradilions du plain-chant 
romain, et conséqueniment des plus pures , on remarqué : 

1^ Que les manuscrits des tiu* , ix* et x* siècles, impropre- ' 
ment appelés antiphonaires, et les missels notés en notation lom- 
barde ou saxonne dont Tépoque n*est pas antérieure à la fin du 
XII' siècle, fournissent les leçons les meilleures et les plus uni* 
formes pour les introïU, graduels , offertoires et communions des 
dimanches et Têtes principales de Tannée, à l'exceplion de celles 
de la Trinité et du Saint-Sacrement; mais qu*on y chercherait eu 
vain les JTyrie, Gloria in excelsis. Credo, Agnus Dei, et que ces 
chants ne se trouvent que dans des graduels de temps postérieurs 
au XII* siècle, ou dans des recueils particuliers , avec les tropes j 
ou antiennes des messes, dont la plupart ont été supprimés par 
le concile de Trente, et avec les séqnences ou proses; j 

3'' Que les bréviaires notés en notation lombarde ou saxonne I 
sont pour le chant des matines, heures canoniques et vêpres, ce 
que les missels des premiers temps sont pour les messes, et que j 
c*est dans ces anciens bréviaires qu*il faut chercher les traditions | 
les plus pures pour les antiennes, grands répons, versets et in- | 
lonalions des psaumes ; mais que les hymnes et les répons brefs 
lie se trouvent que dans les livres particuliers que j*ai appelés 
hymnairesj dans les recueils mixtes intitulés Prosœ et Hymni, cl 
dans les antiphonaires notés en plain-chant depuis la fin du xu' | 
siècle; 

5"* Que les rituels les plus anciens et d*origine romaine sont le 
complément nécessaire des missels et bréviaires notés pour le 
cliaul des funérailles , de TofGce des morts , des processions , et 
de certaines cérémonies spéciales de Téglise. 

Telles sont les sources pures du chant de toutes les parties de 
l'office divin. En elles seulement existent les moyens salutaires 
pour rappeler le chant ecclésiastique à sa belle simplicité pri- 
mitive, simplicité qui n*excluait pas la variété, ou plutôt qui en 
était inséparable ; car qui connaît bien le chaut ancien , sait que 
ce n'est qu'en lui qu'on trouve la diversité des styles , en raison 
de rekri^ine orientale ou occidentale de ses diverses parties; 
ttiiitlisque le chant dégénéré des temps modernes est empreint 
d'un carajctère de monotonie insupportable. Ce n'est, dis-jé, que 
dans les sources pures des plus anciens missels, bréviaires notés 



— «5 - 
et rituels, qu*od peut trouver des moyens efficaces peur rappe* 
1er le chant de FËglise à sa riche simplicité et à son unité, pour 
faire cesser enfin la monstrueuse anarchie qui , par des ctrcon^ 
stances diverses, s*cst introduite dans ce chant et répugne au- 
tant au goût, au bon sens, qu*à l*esprit de TEglise. 

Que si Ton veut connaître jusqu'où va cette anarchie, il suffira 
de rassembler, je ne dis pas toutes les éditions de missels, gra- 
duels, antiphonaires, vespéraux, rituels, processionnaux, qui 
ont été publiés dans les pays catholiques depuis la fin du xV 
siècle; car Tentreprise serait impossible pour un particulier ; un 
gouvernement même ne la réaliserait qu*avec beaucoup de peine, 
quelles que fussent les ressources dont il peut disposer; mais 
seulement quelques unes des éditions les plus importantes, en- 
commençant par les plus anciennes, et descendant jusqu'à celles 
de notre temps, publiées en Italie, dans les divers États catholi- 
ques de TAllemagne, en Espagne, en Portugal, dans les grandes 
villes de France, et dans celles de la Belgique. Le savant abbé 
Baini, dont l'autorité est importante en celle matière et par sa 
position de directeur de la chapelle pontificale de Rome, et par 
sa longue expérience du chant ecclésiastique, et par ses recher- 
ches érudiles , dit (1) que toutes les éditions de livres de chant 
imprimées en France , en Allemagne , en Espagne et dans les 
Pays-Bas, qu'il a vues et comparées, sont remplies de variétés et 
d'altérations capricituèes ; cependant ce qu'il en connaissait n'é- 
tait rien en comparaison de ce que je lui fis voir, pendant mon 
séjour à Rome, en 1841, dans certains chants de répons et d'an- 
tiennes, extraits d'un très grand nombre de graduels, d'aulipbo- 
naires, de vespéraux, etc. , et dont les variétés se présentaient 
^ous sùixante^douze formes plus Ou moins différentes 1 Plusieurs 
fois il s'écria en parcourant ces variétés: Non népiù canto gre- 
yortono/ Telle était l'opinion de celui à qui S. S. N. S. P. le pape 
qui gouverite en ce moment l'Église, daigna me renvoyer, lors- 
que je lui rendis compte de mon travail pour la restauration du 
chant romain à l'usage dès églises dé France et de Belgique, en 
me disant : Voyez Vabbé Baini ^ et causez avee lui de votre entre- 
prise; c'eH un savant homme qui mérite toute votre confiance, 

(1) Memorie storico-eriticke délia tita e délie opère di GlovamiPietluigi 
*iP«i#«lfêii«,part^3S«lp. III. , 



— 1-24 - 

Qaant à moi , je ue crains pas de dire, et chacun peut vérifier 
l'exactitude de l'assertion , que la dégénéralion du chant grégo- 
rien ne saurait être plus complète qu'elle Test parmi nous; que 
non seuleraenl chaque diocèse, mais chaque ville , je dirai pres- 
que chaque église a ses traditions reproduites dans des nuiUi- 
ludes d'éditions qui propagent et augmenteut la confusion de 
siècle en siècle , et presque d'année en année; et remarquez que 
je ne parle ici que du chant qui porte encore le nom de romain, 
malgré les incroyables altérations qui s'y sont introduites; car 
si je voulais entrer dans l'examen des chants auxquels on a 
donné des noms particuliers, comme le parisien^ le troyen^ le 
lyonnais^ ïorléanais , le chant de Rouen, celui de Sens, celui de 
Noyon^ etc., ce serait bien autre chose! Bien que le point de 
départ de tous ces chants soit le grégorien mêlé d'ancien galli- 
can^ le schisme liturgique auquel ils sont intimement liés e.*^t du 
moins avoué par les noms qu'on leur a donnés. Il n*y a point 
d'erreur de la part des ecclésiastiques et des chantres qui sui- 
veut l'usage de ces chants : ils savent que ce n'est pas le romain, 
que ces chants ont été composés dans les temps modernes, et 
quelques uns d'entre eux en composent qui sont adoptés ensuite 
pour l'usage de leurs églises. Qu'on ouvre la plupart des traités 
de plain-chant, même des meilleurs, tels que ceux de Juinilhac 
et de Léonard Poisson , on y verra des règles pour composer des 
chants de ce genre : on y parle à chaque instant de la composi- 
tion du plain-chant; et dans beaucoup de diocèses français, 
l'opintou généralement répandue est que les chants modernes 
sont supérieurs au chant romain , considéré comme monotone et 
traité de gothique. Les chantres, chez qui cette opinion est 
enracinée, seraient fort étonnés d'entendre l'abbé Baini leur 
tenir ce langage : 

« Les anciennes mélodies du chant grégorien sont absolument 
x> inimilables. On peut les copier, les adapter, Dieu sait com- 
" ment, à d'autres paroles ; mais en composer de nouveaux com- 
)' parables aux anciens, on ne saurait le faire, et personne ne 
» l'a fait. Je ne dirai pas que la plus grande partie de ces chants 
» fut l'ouvrage des premiers chrétiens; que quelques uns ap- 
)) partiennent à l'antique syuagogue, et qu'ils sont nés, s'il 
» m'est permis de me servir de cette expression,. quand Tari 
» était vivant; je ne dirai pas que beaucoup sont les œuvres de 



-- 125 — 

)) sailli Damase, de saint Gélase, et principalement de saint 

«Grégoire -le -Grand, pontifes illumines de l'esprit de Dieu 

n pour celle mission ; je ne dirai pas que quelques uns de cc^ 

jt chants ont pour auleurs les moines les plus saints et les pins 

)) doctes qui fleurirent sous les vin*, ix', x*, xi* el xii* siècles, 

)) el qui , avant de les écrire , s'inspiraient par le jetlne et par la 

» prière; je ne dirai pas, bien que cela soit évident par une 

wmullitude de monuments encore existants, qu'avant de coni- 

)) poser un chant ecclésiastique, les auleurs considéraient la 

» nature , la forme el le sens des paroles , les circonstances dans 

» lesquelles il devait être exéculé, et qu'en prévoyant le résultai, 

))ilsse plaçaient dans le mode ou ton dont Télévation ou la 

«gravité, le mouvement ou manière de procéder, soit par le 

» placement des demi-Ions, soit par les formes particulières de 

» modulations, soit enfin par le mouvement propre de la mélo- 

)>die, y correspondaient le mieux; établissant des difi'érences 

» entre le chant de la messe et celui de l'onice; qu'ils avaient 

«soin de faire qu'autre fût le caractère du chant pour l'introïl , 

» autre pour le graduel, autre pour le trait, autre pour Tofl'er- 

»loire, autre pour la communion, autre pour les antiennes, 

» aulre pour les répons , autre pour la psalmodie après l'antienne 

» de l'introït, aulre pour la psalmodie dans les heures canoni- 

» ques, autre pour le chant qui devait être exécuté à voix seule, 

» aulre pour le chant du chœur : et tout cela dans l'extension 

«limitée de quatre, cinq ou six intervalles, et'quelquefois, mais 

«rarement, de sept ou huit. Je ne dirai, je le répète, rien en 

» particulier de ces choses; mais je dis que de tous ces mérites 

» réunis résulte, dans l'ancien chant grégorien, un je ne sais 

» quoi d'admirable el d'inimitable, une finesse d'expression in- 

wdicible, un pathétique qui louche, un naturel élégant et facile, 

«toujours frais, toujours nouveau, toujours fleuri, toujours 

«beau, qui ne se fane pas, qui ne vieillit point; tandis qu'on 

» reconnaît immédiatement que les mélodies des chants changés 

«ou ajoutés, depuis le milieu du xiii* siècle jusqu'à l'époque 

«actuelle, sont slupides , insignifiants, fastidieux el gros- 

«siers (i). » 

Telle est l'opinion d'un des meilleurs juges du véritable chanl 

f (1) Uemorie Uorico-eritiche , etc., t. lî, p« SI. 



- m — 

romain et du chant nioderue, opinion qui, bien que présentée 
dune manière rude et Irancliaute, n*en est pas moins dune 
justesse inattaquable. Mais, il ne faut pas l'oublier, c'est du 
chant romain pur et des premiers temps que parle Tabbé Baini 
dans ce passage remarquable, c'est-à-dire de celui qu'on re< 
trouve dans les sources les plus anciennes, et non de ce chant 
capricieux dont la plupart des éditeurs nous offrent les leçons 
corrompues I Dans un prochain article, je ferai voir quelles sont 
les différences de style et de mérite des chants qui appartiennent 
à Tune ou l'autre de ces sources, et je ferai connaître quelles 
ont été les causes de corruption , et les eirconstances dans les- 
quelles celles-ci se sont développées. 

Fins père. 



LE MOIS DE MARIE. 



On connaît notre opinion sur la musique .religieuse moderne 
en général, et sur les cantiques en parliculier. Nous croyons que 
depuis trois siècles Fart est sorti de ses voies, et que les maîtres 
les plus illustres) aussi bien que les auleurs^des romances vul- 
gaires, n*ont pas écrit une œuvre musicale dans laquelle les 
vraies conditions du style religieux fussent rigoureusement ob- 
servées. Mais cet abandon des lois essentielles du goût et de la 
convenance dans Fart religieux est surtout manifeste dans les 
compositions en langue vulgaire, et ce genre de musique est le 
plus funeste de tous. 

Les messes de Mozart, de Cberubini, de Beethoven, sont, 
comme nous l'avons déjà fait remarquer, des productions qui 
n'étaient destinées qu'à des chapelles royales, et qui n'intéres- - 
seront jamais que des personnes initiées aux secrets de la science 
musicale ; mais les cantiques, les petits motets pour le salut, ce 
que les Allemands appellent musica ruralis, cela est fait pour le 
peuple, on lui apprend cette musique, et bien qu'elle ne soit ni 
assez simple ni assez facile , il vient à bout cependant de la gra- 
ver dans sa mémoire et dans son esprit, et tant bien que mal 
ji l'exécute. Voyez ce qui se passe pendant le mois consacré spé- 
cialement à honorer la Sainte- Vierge. Les dames et demoiselles 
chrétiennes s'exercent avec une louable assiduité au chant des 
cantiques, les ecclésiastiques s'entourent de recueils en vogue, 
chaque soir nos églises retentissent de brillants concerts; des 
mélodies tour à tour langoureuses ou animées, des rfaythmes 
sautillants qui semblent provoquer le corps à des mouvements 
de danse ou de marche, des airs qui rappellent la musette des 
montagnes , des cantatrices qui imitent les virtuoses de i Opéra : 
voilà ce qu'on entend en ce moment dans les principales pa- 
roisses. C'est un spectacle touchant, enivrant, plein de charme 
ei d'attrait; mais que ce soit là de l'art religieux et catholique, 
c'est ce que je nie complètement. 

Sans doute , il faut se réjouir à U vue de l'empressefliept des 



- 128 - 
fidèles pour ces pieuses réunions, mais il nous esl permis en 
tnême temps de déplorer el de combatlre le goût (pii y règne. 

II y a dans le langage simple el sublime de TÉglise deux mots 
qui doivent être la règle de Tinspiration dans Tart religieux: 
Sursum corda ^ élevons nos cœurs. Plaçons -les au-dessus des ré- 
gions où les passions humaines s'agitent et frémissent. Ces pas- 
sions ont leur langage propre, leur tenue, leur extérieur, leur 
forme particulière. Il est impossible que Tbomme en présence 
de Dieu s'exprime, agisse, gesticule, pleure, rie, chante , comme 
le ferait un acteur sur les planches du théâtre. Si Fart religieux 
n'avait pas existé, il faudrait linventer aujourd'hui; mais il n'en 
est pas ainsi : lËglise a eu une musique comme une architecture, 
comme une peinture, conforme à la gravité de ses mystères, à 
la grandeur de ses enseignements, à la majesté de ses cérémo* 
nies. Cette musique , c'est le plain-chant, et puisqu'il se pré- 
sente dans l'année trente et un jours pendant lesquels tous, ecclé- 
siastiques et fidèles, cessent d'être indifférents pour le chant 
religieux, puisqu'à ce moment les familles chrétiennes se ras- 
semblent pour étudier de la musique religieuse, nous ne com- 
prenons pas pourquoi on négligerait de profiter de ce zèle, de 
cette bonne volonté, pour rapprendre les chants vraiment suaves 
avec lesquels nos pères célébraient les louanges de la Mère de 
Dieu. Est-ce que les mélodies du Salve regina, de VAve^ du Re- 
yinay de Y Aima ne valent pas les cantiques nouveaux? Est-ce que 
les hymnes Ave maris Stella^ Virgo Deigenitrix, ne seraient pas, 
par hasard, aussi belles que les motets de MM. Labat de Serène 
ou Lambillolte? Est-ce qu'il n'existe pas des proses pour les prin- 
cipales fêtes de la Sainte-Vierge, dont léchant est aussi gracieux 
que les paroles en sont pieuses? 

On répondra qu'il faut des chants en langue vulgaire; que le 
peuple ne comprenant pas le latin , il faut lui donner des textes 
intelligibles pour lui. Je ne sais, en vérilé, si ce motif esl bien sé- 
rieux, et j'avoue qu'il me paraîtrait bien facile d'expliquer et de 
traduire souvent pour les fidèles les saintes prières que l'Église 
a adoptées; je ne crois pas non plus que la poésie des cantiques 
modernes soit en général bien claire, bien catholique dans l'ex- 
pression et dans la pensée. J'y vois souvent un langage trivial ou 
niais, et j'y cherche en vain cette sublime simplicité des proses 
du moyen-âge. L'Église avait sa langue à elle , qu'elle avait créée 



-- 1^29 — 

el accommodée aux besoins du peuple. Celait, pour le fond, celle 
belle el magnifique langue latine qui avait été parlée dans tout 
Tunivers; mais ce n*était point la langue recherchée et savante de 
Virgile, d'Horace ou de Cicéron. On n'aurait pas dit dans le lan- 
gage ecclésiastique : vos œtherei plaudite cives: on n'aurait pas 
parlé de TOlynipe ni rappelé aucun souvenir du paganisme; mais 
on disait avec plus de simplicité et de piété : Salve, reginà^ ma- 
ter misericordiœ^ vita, dulcedo et spes nostra, salve. Le peuple 
comprenait ces paroles ; il les comprendrait encore si, comme 
pour rOraison dominicale, la Salutation angélique, le Credo 
ouïe Confiteor^ on les lui faisail apprendre à la fois en français 
etenhtin. 

J'ai connu un bon curé de campagne qui faisait réciter aux 
cnfanls de son catéchisme une traduction littérale des antiennes 
Je la Sainte- Vierge et des principales prières de TEglise; à Taide 
(lu chant, on en retenait ensuite le texte latin, et ce curé était 
convaincu que cela était aussi utUe aux enfants que le chant des 
cantiques modernes. 

Cependant , s*il faut absolument des cantiques pour ces réu- 
nions, qu'on ne choisisse du moins dans les recueils qu'on pos- 
sède que ceux dont la mélodie est grave et populaire tout à la 
fois. Il faut s'entendre sur la signification de ces deux mots, 
ijrave et populaire y et ]e dirai ma pensée à ce sujet. 

Pour qu'une mélodie soit grave, il faut d'abord que le rhythme 
en soit très simple. Les mesures à six-liuit , par exemple, man- 
(l«ient presque toujours de gravité, à moins que le mouvement 
uc soit très lent. Le cantique : Bravons les enfers ^ qui se chante 
î^nr un air devenu populaire, est une marche à deux temps 
l)onne pour être exécutée sur un champ de bataille, et loul-à-fait 
'léplacée à Téglise. Ces mots, Bravons les enfers, brisons tous nos 
ffrs, ont causé Terreur du compositeur; il aura cru qu'il s'agis- 
sait, comme dans la Marseillaise , d'exciter des sentiments bel- 
liqueux et de provoquer au carnage, tandis que les paroles qui 
suivent les deux premiers vers : 

Unissons nos voix , 
Rendons à la croix 
Un sincère et publie hommage, 

expliquent le vrai sens de ce cantique, qui est une préparation à 
l'adoration de la croix et nnllemenl un appel de combat. 

f IT. AVRIL. 2. 10 



— 130 — 

Ainsi, isi simplicité du rhylhme est la première condition de la 
gravité et la convenance d'une mélodie religieuse; il est en outre 
nécessaire que les modulations soient peu fréquentes, et les 
accidents qui les déterminent peu mi^llipliés. Pour parler d'un 
exemple connu de tout le monde, nous citerons la Prière de 
Moïse de Rossini. L'ensemble de ce morceau est grave et reli- 
gieux, l'harmonie en est très simple , et comme il convient au 
sujet; les voix marchent souvent à l'unisson, le rhythme n'est pas 
sautillant; et cependant, à notre £\vis, la gravité est détruite 
dès la cinquième note par l'emploi de Yut dièse : ré^ sol, la , si b, 
ut, ut u, ré. Cette note appartient au g^nre chromatique : c'est 
une indication au moins transitoire de modulation ; l'oreille est 
affectée d'une manière sensible, et appelle la résolution sur le 
ré.Le sentiment de celte attraction A'ut # vers r^ dérive des pro- 
p^'iétés delà tonalité moderne; cet effet musicalefface le calme 
de la mélodie, y jette un reflet de passion et d'expression que la 
majesté du sentiment religieux repousse; c'est, en un mot, du 
sensualisme, ce n'est pas de l'art catholique. J*ai dit que la 
seconde condition nécessaire à une mélodie religieuse, c'était 
d'être populaire. Or, comme on vient de le voir, le chant peut 
être populaire et ne pas être convenable. On chante partout un 
cantique : Esprit sainte descendez en nous, sur un ancien air de 
marche qui est, au point de vue religieux, une véritable mon- 
struosité; et cependant cet air est populaire. Reste à savoir 
si, en le chantant de cette façon, personne songe réellement à 
se pénétrer des sentiments qu'expriment les paroles. Pour moi, 
je vois dans une chaire un prêtre agenouillé qui invoque les 
lumières de l'Esprit saint; je vols, au même moment, l'audi- 
toire qui se récrée un instant par un chant guerrier; mais assu- 
rément le but qu'on se propose n'est pas atteint; et, l'adoption 
si générale de cet air trivial et inconvenant suffirait seule pour 
h^ontrer à quel degré de corruption et d'égarement est parvenu 
le goût en musique religieuse. Pour qu'un chant soit ou devienne 
populaire, il faut que la mélodie soit facile , diatonique , agréa- 
ble; mais il n'est pas nécessaire qu'elle soit commune, tri- 
viale, et d'un rhythme très marqué. 

Je résume ces courtes réflexiops en exprimant le vœu de voir 
remettre en usage dans les confréries, catéchismes, comme aux 
réunions du mois de Marie, les antiques chants de l'Églisiç, q[ui 



~ 151 — 
serviraient ainsi à un double emploi, et pour ces réunions parti- 
culières, et pour Toflce paroissial. Je prie, en outre, tous les ec- 
clésiastiques qui adoptent nos idées de bannir impitoyablement 
tous les airs de cantiques qui ne sont ni graves ni populaires 
dans le sens que je viens d'expliquer. Les recueils de Foulon , 
Choron, celui du général Clouel, offriront quelques modèles ; 
j'en ai même trouvé deux ou trois dans les volumineuses publi- 
cations du père Lambillolte. 

Je voudrais encore qu'on chantât , tous les soirs , aux exer- 
cices du mois de Marie, le Magnificat en feux-bourdon. L'Église a 
placé ce cantique dans l'office de chaque jour, le peuple assuré** 
ment en comprend le sens, et, d'ailleurs^ la plupart des prédica-* 
tions qui ont lieu à cette occasion commentent ce chant d'actions 
de grâces. Pour les lilanies, il en existe de fort belles en plain- 
chant; celles que nous avons publiées dans le premier numéro de 
la Revue^ et qui s'exécutaient autrefois à Notre-Dame de Lorelte, 
sont d'^un très bel effet. Si les idées que nous exprimons étaient 
adoptées par le clergé et imposées par les évéques ; si le goût de 
la musique religieuse s'épurait , on verrait en peu de temps 
éclore une foule de compositions musicales, cantiques ou motets 
d'un meilleur style. Ce qui encourage les auteurs actuels à iuet'- 
tre au jour des productions si peu convenables, c'est la faveur 
dont elles jouissent et le succès qu'elles obtiennent. Il se vend, 
chaque année , une quanti lé prodigieuse d'exemplaires des re- 
cueils de MM. Lambillotte, Lefébure, Le6uillou,et on a vu dans 
une lettre du père Larabillotle que ce succès et cette faveur lui 
servaient d'excuse. 11 est temps cependant d'ouvrir les yeux et 
d'apercevoir l'erreur dans laquelle on est tombé. Dans beau-^ 
coup d'églises en France, le chant paroissial a disparu, et les 
curés s'efforcent de suppléer à cette perte en formant avec le con- 
cours de femmes et filles chrétiennes des chœurs de cantiques.. 
Sans ces chœurs, le chaut aurait presque entièrement cessé 
dans les diocèses de Bordeaux, Grenoble, Agen, Périgueux, etc. 
Mais si Ton ouvre par là la porte de nos église» à la musique mon- 
daine et profane, si l'on habitue le peuple à un genre de chant 
tout-à-fait sensuel, nous en viendrons plus tard, comme l'Italie, 
à emprunter à l'opéra des lambeaux de musique pour notre culte. 
Dieu fasse cfu'uQ l^l désastlre n arrive jamais I 

F. Danjou. 



REVUE CRITIQUE. 



SIX SONATES POUR L'0IIGUE> 

PAR MENDELSSOHN-BARTHOLDT (1). 

En i829, le professeur Zelter, directeur du couservaloire do 
Berlin, amenait près de son illustre ami Gœlbe un jeune enfaol 
de onze ans qui avait déjà la mémoire meublée des plus belles 
œuvres de Fart musical. Le grand poète , ému en voyant et en 
écoutant ce jeune musicien , lui dit en beaux vers : « Si ta pas- 
)) sion le fait aimer les sévères partitions, suis ta carrière avec 
» courage, parcours sur ton dada le vaste champ de Tbarmonie, 
D et lu nous procureras le plaisir et le bonheur que nous te sou- 
» hai(ons tous. » 

A peu près vers la même époque, des amateurs distingués exé- 
culaient de la musique de Beethoven. Tristement préoccupés «le 
la perte immense que Part avait faile depuis la mort assez ré- 
cente de ce grand maître» et avec la pensée que rien ne pourrait 
pUis fes intéresser après les chefs-d'œuvre de ce dernier, ils se 
mirent à essayer le troisième quatuor de Mendelssohn; on savait 
seulement que c'était Tœuvre d'un enfant déjà célèbre en Alle- 
magne. Arrivés à la fin du premier morceau, les quatre exécu- 
tauts se levèrent et s'embrassèrent spontanément en s^écriant : 
Beethoven n est pas mort! 

Aujourd'hui Thomme adulte réalise les espérances que donna 
son enfance. Que pour la verve de ses compositions instrumen- 
tales on le considère comme un digne successeur de Beethoven, 
qu'on le nomme le Mozart de notre époque pour la grande va- 
riété de genres dans lesquels il s'est distingué, ou qu'on le re- 
garde comme un nouveau Bach à cause de ses prédilections pour 
le style d'oratorio et de la science profonde qu'il possède, qu'on 
l'estime un peu plus ou un peu moins que ce qu'il vaut, il reste 
toujours certain que Mendelssohn est un artiste d'une immense 
valeur, et que tout ce qui sort de sa plume mérite de fixer vive- 
ment l'attention du monde musical. 

Chaque fois qu'il s'agit d'orgue, le nom de J. S. Bach se pré- 
Ci) Paris, Maurice Scblesinger, 97, rue Richelieu. 



— 153 - 
seule à la pensée. Il est admis qu*il a été le maître des uiailres; 
innis c*est sur parole qu'on admet sa réputation, car aucun édi- 
teur n'a jamais publié en France une seule ligne de sa véritable 
musique d'orgue, et il n*y a peut-être pas dix amateurs qui en 
possèdent les éditions allemandes. 

Ces œuvres, qui consistent en préludes, grandes fugues, so- 
nates, chorals, passacaglia, toccates, le tout avec pédale obligée, 
sont restées inimitables depuis un siècle. Krebs, Kiltel, Fischer, 
Uiuck, Hesse, etc., sont tous de grands organistes compositeurs 
:>orlis de Técole de Bach , et qui n*ont jamais abandonné ses doc- 
trines; mais ils sont restés petits à côté du maître. Leurs com- 
positions semblent, du reste, n^avoir eu pour but que Fusage du 
culte luthérien, oùTorgue n'a pour rôle que l'accompagnement 
du choral et quelques préludes. Mais aujourd'hui Mendelssohn 
ho présente dans l'arène pour lutter de science, de fantaisie et de 
grandeur, de variété, avec le grand Bach lui-même. 

II serait très curieux de peser la dose de mélodie que Bach a 
noyée dans ses torrents d'harmonie et de faire une analyse sem- 
blrible des sonates de Mendelssohn, pour voir la quantité de con- 
tre-point dont se trouve encore accompagnée la mélodie moderne 
si libre, si dramatique dans ses habitudes. 11 faudrait savoir 
également si cette grande et savante musique est convenable au 
culte divin, ou bien si tant de combinaisons harmoniques créées 
par la science, ne sont produites que pour tirer parti des res- 
sources d'un instrument formé de tant de voix diverses et muni 
(le trois, quatre, cinq ou six claviers , soit pour les mains, soit 
pour les pieds. 

Certainement la musique de Bach n'est pas populaire; mais 
j'avoue que rien ne me paraît porter un caractère religieux plus 
élevé que ses chorals non gravés, sa célèbre Passacaglia en ut 
mineur et la plupart de ses grandes fugues. 

Voyons maintenant les sonates de Mendelssohn : la première 
en fa naturel mineur commence par des accords plaqués d'un 
clfet plein de grandeur. Après quelques mesures, un motif de 
fugue slntroduit dans l'harmonie , et s'y développe avec art pen- 
dant deux pages qui servent de prélude à des phrases d'un 
choral dites par des voix disposées sur un clavier séparé. Le 
grand orgue et les pédales répondent à plusieurs reprises à ce 
chant religieux par le motif de fugue déjà entendu , et ce choral 



— 154 — 
a pour postlude un morceau dans lequel le même mo tir est traité 
en renversement. 

L'andaule à trois-huit en la mineur rappelle par son caractère 
de suavité les beaux adagio de Beethoven. C'est un morceau à la 
portée de toutes intelligences et de tous les exécutants. 

Une introduction dans le genre du récitatif et traitée en imita- 
tion nous conduit au finale de la sonate, qui consiste en ar- 
pèges rapides sur une belle marche de basse faite par les pédales. 
Ce morceau , d'un genre peu usité sur l'orgue, et malheureuse- 
ment d'une grande difficulté d'exécution, doit produire un grand 
effet. 

La seconde sonate, très différente de la première, dans la 
coupe et la disposition des morceaux qui la composent, contient 
un adagio ravissant précédé d'un prélude grave. 

Voici le thème de l'adagio : 

2« Clavier, 




Cette belle phrase, qui a son repos à la septième mesure, est 
répétée à la douzième inférieure (en sol mineur] par un instru- 
ment grave comme le cor anglais de seize pieds; il s'établit alors 
un dialogue touchant qui rappelle le Duo du troisième recueil 
des romances sans paroles, morceau ravissant, chéri de tous les 
pianistes qui le connaissent Un Allegro maestoêo vivace , en 
mouvement de minuetto de symphonie, suit cet adagio, et la 
sonate se termine par une fiigue dont le sujet reparait accom- 
pagné d'un contre-point en notes rapides, qui est à peu près 
une imitation par augmentation , et dont l'effet est cette aaima* 
tion produite par les streltes en général. 



— 155 — 

Aa débat de ta troisième sonate, qui est en la majeur, on croit 
entendre un de ces chœurs dh Haendel, si grands, si solennels 
dans leur caractère: mais bientôt arrivent des recherclies d'har- 
monie et des difficultés inextricables. Heureusement qu'avaiit dé 
quitter Cette sonate , on peut se délasser par tin Ândante tran- 
quillô piano ètdolce qui laisse une impression profonde dé quié* 
tude. 

tJh long prélude, le plus souvent en arpèges, ouvre la qua- 
trième sonate. Puis vient cet andàrite religioso vraiment divin et 
dont voici au moins lé thème. 

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- 136 — 

Pour le bonheur des pianistes, cet andante a un très digue 
frère dans le trio de piano; op. 49. 

Dans la suite de la sonate d*orgue, arrive un allegretto à 6/8 
ravissant de grâce et d*esprit. Je suis vraiment fâché de faire 
une telle comparaison; mais cet allegretto m*impressioune 
comme la sérénade de don Juan Deh vient alla finestra. Seule- 
ment certaines formes de contre-point et l'emploi des divers cla- 
viers de l'orgue changent convenablement le caractère du mor- 
ceau deMendelssohn. Cette quatrième sonate se termine par un 
allegro maestoso vivace mêlé de passages fugues d'une grande 
vigueur et d'une difficulté d'exécution plus grande encore; car la 
pédale y remplit un rôle très important. La marche de basse par 
laquelle débute ce morceau est des plus heureuses. 



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Cette courte citation pourra le faire apprécier. La première 
page de la cinquième sonate est un pur choral traité en contre- 
point de première espèce à cinq parties. On s'attead naturelle- 
ment, en retournant le feuillet, avoir revenir la grave mélodie 
entourée et brodée de toutes les recherches scientifiques de contre- 
point; mais nullement : c'est un andante pastoral en si minenr 
dans lequel la pédale fait une espèce de pizzicato charmant; et 
le morceau allegro final a tout le caractère dramatique um- 
derne d'une sonate de Beethoven , et en rappelle ménie un peu 
la forme. 

Dans la sixième sonate en rrf mineur, c'est encore un choral 
qui remplit la première page ; je crois que c'est un des plus vieux 
du répertoire : DurchÀdam's Fall; mais cette fois le thème repa- 
raît traité à la manière suivie d'après S. Bach. Les dix pages sui- 
vantes de cette dernière sonate semblent tout-à-fait arrachôes 
au ChoraUFreund de Rinck ou aux ChoraUVerànderungen de 
S. Bach, sauf un peu plus d'audace et de liberté chez le mailre 
moderne. 



- 157 — 

Un andante d'un caractère doux et tendre et d'une facture ad- 
mirable forme le finale de cetle sixième et dernière sonate. 

Peu de compositions pour l'orgue ont porté ce litre de Sonate, 
Sébastien Bach en composa six pour Téducation de son (ils aîné, 
Friedmann^ et on les a imprimées avec le litre général d'École 
praa'jMed'or^we, qui convient bien à cet œuvre. Ces sonates ne sont, 
en effet, ni des pièces adaptables au culte divin, ni des morceaux 
d'apparat par lesquels un véritable organiste puisse exhiber la 
grandeur de son art, de son instrument, et de sou talent, comme 
dans les grandes fugues ou toccates. Ce sont des trios pour deux 
claviers qui parlent presque toujours en canon, et pour la pédale 
qui fait une basse libre sous les parties confiées aux mains. Il est 
inutile de dire que ces sonates de Sébastien Bach sont des chefs- 
d'œuvre, comme tout ce qu'il a fait pour Torgue. Son fils, Phi- 
lippe-Emmanuel, a composé aussi une assez belle sonate, qu'on 
trouve dans la curieuse collection publiée à Londres par Clémenti, 
et qui a été réimprimée dans le Journal d'orgue deKnecht. Dans 
cette composition, le style libre, dont son auteur a été un des 
plus grands propagateurs, a tout-à-faiC remplacé le style fugué. 
Cette invasion du style libre est encore plus complète dans douze 
sonates d'orgue composées par Mozart, mais qui n'ont jamais 
été publiées. Elles ont toutes deux violons d'accompagnement ; 
quelques unes ont de plus un violoncelle et des trompettes. J'ai 
vu ces sonates dans la collection d'André à Offenbach , en ma- 
nuscrit autographe. 

De même que dans les sonates de ces anciens maîtres , nous 
trouvons le cachet du style dominant à leur époque, la science 
abstraite ou l'expression dramatique; nous remarquerons dans 
les sonates de Mendelssohn le cachet de la fantaisie libre et de 
l'éclectisme historique qui dominent à notre époque, et dont ce 
jeune maître est le plus digne représentant. 

Dans tous les cas, la publication de ses sonates en France esl 
une apparition et un fait des plus intéressants pour tous les musi- 
ciens qui aiment les travaux sérieux. Lorsque tant d'artistes 
sacrifient aux goûts futiles de la multitude pour avoir le succès, 
il est consolant d'en avoir un qui présente son œuvre en disant 
avec Horace : 

Odi profanaoi vulgus. 



NOUVELLES DIVERSES. 



%* Nous publierons , avec nn des prochains numéros de la Retue, di- 
vers morceaux de musique religieuse, entre autres le Kyrie de la messe de 
Beala Virgine, eXVUl queant Iaxis en fa ux- bourdon , pfarGlaréan, au- 
teur du XVI* siècle; un Kyrie pour l'orgue , par Couperin ; divers chaiits po- 
pulaires du Midi de la France , et les LamerUalions , mises en musique par 
Carpe ntr.isso. Nous donnerons aussi quelques curieuses pièces de plain- 
chant de Pancienne liturgie gallicane. 

%* Une personne bien digne de nos respects et de notre entière déférence 
nous écrivait que les défections dont nous nous plaignons pouvaient être attri- 
bn('*es 5 Yextrême franchiêede nos réprimandes. Un de tto& meilleurs amisnons 
dit aussi que les deratères pages de la Revue ne sont pas des nouvelles , mais 
des massacres. Il n'ajouie pas à la vérité que c'est le massacre des Innocents; 
mais il résulte de ces remarques, et d'autres encore, qu'on s'accorde à de- 
mander plus d(» modération dans notre langage, plus de douceur dans nos 
irrifîqnes. On couvrent que nous avons raison . niaîs on désire pltis de cour- 
toisie dans rK)9 formes; en un mot, on nous vofidraft moins guerroyants et 
plus diplomates ; ob nous abandonnerait sans regret les v Iciimes que nous fai- 
sons, pourvu qu'avant d'être immolées elles fussent ornées de fleurs, ci 
qu'elles pus*^ent mourir bien agréablement et sans angoisses. 

Nous ne saurions repousser abso)u;)icnt les conseils qu'on veut bien rtous 
donner, et nous essaierons à l'avenir d'en tenir compte. Nous emmiellerons nos 
pai^Uîs pour en rendre le goût moins amer; mais il faudra bien toujours , de 
quelque façon qu'on les prenne , quelques recherches de langage qu'on em- 
ploie, appeler un chat un chat, ei désigner clairement les choses que nous trou- 
vons mauvaises et que nous repoussons. Il faudra toujours arriver à dire que les 
cantiques et la musique 'l'éj;lise en vogue sont, en générât, détestables; que 
les plus riches paroisses, telles que Saint-Sulpice , Saint-Uoch, Notre-Dame 
de Lorette, emploient leurs ressqurces ^consommer la ruine du chont fcclé- 
siastique; que la congrégation de Saint-Sulpice s'obstine à conserver, en fait 
d'art, les docirines et les traditions du xviii* siècle ; que M. Martin , de Sainl- 
(icnnain-l'Anxerrois, fait beaucoup de hruil pour rien; que le père Kambil- 
lotte ne donne jusqu'à présent aucun signe d'amendement ; qu'ort ne chante 
nulle paft en Europe, voire même en Australie, d'une façon plus horrible 
qn'^ Téglise Saint^Niiier, de Lyon. Si l'on ne veut pas que nous disions tontes 
ces choses et mille aulrcs encore . il ne nous reste plus qu'à exécutera la lelire 
le conseil que donne VlmUation : Geme, tace , ora. (îémir et prier, à la 
bonne houre ; mais nous t-aire, ee n^e ftera pas de sitôt, s'il plaît à Dieu. Nous 
concevrions la réserve qu'on nous demande, si, de touscdlés, nous pouvions 



— 159 — 

recueillir des témoignages certains de Tintérèt da clergé pour les questions 
que nous traitons. Mais en présence d*une dépravation générale du goût, alors 
quejtoufes les notions du beau sont ignorées, que tous les principes sont mé- 
connus, se taire est impossible , et conserver une modération parfaite est fort 
difficile* Nous désirons qu'au moins on apprécie cette difficulté. 

V On a exécuté à Notre-Dame et dans plusieurs paroisses de la capitale, 
aux offices du dimanche des Rameaux et du Vendredi-Saint , les chœurs in- 
tercalés par Vittoria dans le chant de la Passion, et qui sont en usage dans la 
chapelle du Souverain-Pontife. Ces courtes phrases, d'une harmonie pleine et 
sonore, d'un accent vif et pénétrant, par lesquelles le grand compositeur 
espagnol a exprimé les cris du peuple juif, ajoutent beaucoup à l'effet du ma- 
gnifique récitatif au milieu duquel elles se font entendre. Cette composition , 
connue sous le nom de turhe di Villoria , se trouvent dans le recueil des 
chants de la semaine sainte, publié à Rome par M. Tabbé Alfieri. 

%* Nous voulions entretenir nos lecteurs de la messe à grand orchestre de 
M. Martin , exécutée le jour de Pâques à Saint-Germaîn-l'Auxerrois, et que 
l'auteur a fait si bruyamment annoncer à l'avance. Mais les journaux ont 
mis tant d'empressement à rendre compte de celle solennité musicale (c'est 
le terme obligé), que nos lecteurs nous dispenseront volontiers de ce soin. 
Nous avions éprouvé quelque étonneiiient en lisant 5 ce sujet , dans la Quo- 
tidienne, un article qui sortait des habitudes de modération de ce journal, 
et qui s'accordait peu avec le goût éclairé dont 11 fait preuve en toute cir- 
constance au sujet de îa musique religieuse. Un second article, publié Quel- 
ques jours après, nous a donné le mot de l'énigme. Nous reproduisons cet 
erratum, qui apprendra à ceux qui pourraient encore Pfgnorer comment se 
font certains succès : « C'est par suite d'une transposition typographîqne que 
'» quelques lignes sur la musique exécutée à Saint-Oermain-l'Auxerrois se 
» sont trouvées en dehors des réclames de la Quotidienne. Nous ne contes- 
' tons aucun des mérites de M. Martin (d'Angets); maïs, si nous avions à le 
" jf'ger, nous emploierfons des termes plus circonspects. Bt, â ce sujet, nous 
» croyons devoir avertir les artistes qu'ils suivent une inspiration mauvaise 
» en «'accoutumant à prendre au sérieux les admirations einphaiiqws dépo- 
» sées dans les journaux par eux-mêmes et par leurs amis. C'est par ces 
» expédients de renommée qu'on finit par révolter le public et par produire 
» les alternatives d'engouement et de dénii^rement dont nous avons vu cette 
' année de si pitoyables exemples. C'est dans rintérêtde M. Martin que nous 
» déclinons la responsabilité de ce prétendu succès d'enthousiasme obtenu à 
» l'église de Saint-Germain l'Auxerroîs. A l'église, il n'y a de succès que par 
» fa convenance; et le plaln-chant ne serait pas la musique sainte, si, pour 
« le rendre populaire, il fallait qu'il fût divinement rmdu par M. Ponchard.» 

V Encore M. Martin. Il n'est bruit en ce moment que d'un nouveau 
fnode de plain-chanl inventé par l'infatigable maître de chapelle de Saint- 
Gerwain-rAuxerrois. Depuis l'Univers jusqu'au Constitutionnel, ions les 
journaux ont reproduit l'hivitalion adressée aux amateurs de mélodies gré- 
goriennes de venir apprécier la nouvelle invention. On se demande si 
M. Mâriihi , m hisam Ib Plvat de saint Grégoire , Bafiire à dot«it l!figlt$e ca- 



— 140 — 
iholjque d'une nouvelle constitution cantorale, Tandenne paraissant depuis 
long-temps barbare à beaucoup de gens. Qu^on se rassure, M. Martin n'a rien 
invenlé, sinon des faux-bourdons assez peu corrects, dans lesquels le chant 
fait par les ténors et doublé par les soprani , daus un diapason sur-aigu , 
laisse à peine entendre une double partie de basse qui se dérobe dans les pro- 
fondeurs de rharmonie; en sorte que celle-ci , privée d'intermédiaire, ne 
présente qu'un ensemble incohérent de sons hauts et bas. Il n'y a pas là, 
comme on voit, un grand effort d'imagination. Mais, ce qu'il importe de re- 
marquer, c'est Tespèce d'habileté avec laquelle cela a été annoncé. Parler d'un 
nouveau système de fanx-bourdon , ce ne serait point assez pour piquer la 
curiosité publique. Mais un nouveau mode de plain-chant ! il y a là de quoi 
mettre en déroute toutes les conjectures de ceux qui s'attachent à la valeur 
ordinaire des termes. Si c'est là le succès auquel prétendait M. Martin , nous 
croyons qu'il l'a obtenu. 

%* Empêchés, à notre grand regret, d'assister à la messe que M. Beaulieu 
a fait exécuter à Saint-Eustache , nous croyons ne pouvoir mieux faire qae 
de reproduire le jugement qui a été porté sur elle par M. Blanchard, rédac- 
teur de la Gazelle musicale^ dans le n" du 10 mai : 

« M. Beaulieu, élève de Méhul et ancien prix de Rome, a fait aussi une es- 
timable manifestation de musique sacrée en l'église de Saint-Eustache. La 
messe à trois voix, avec chœur et orchestre, qu'il a fait exécuter le Ix de ce 
mois, témoigne de la ferveur de son culte pour l'art musical dans ce qu'il a 
de plus sérieux et de plus élevé. M. Beaulieu fait partie de cette pléiade d'ama- 
teurs consciencieux qui conservent le feu sacré de la bonne musique soit par 
lexécution, soit par la composition. Dans celte messe, il a mis à contribution 
le plain-chant pur et celui de Dumont, la fugue à plusieurs sujets, les idées et 
tout le luxe de l'instrumentation moderne. Son Kyrie^ plus touchant que pom- 
peux, est accompagné d'un joli dessin de violons. Le Gralias^ trio en ut ma- 
jeur pour soprano, ténor et basse» est d'une harmonie très distinguée que les 
interprètes n'ont pas phrasée assez franchement pour en bien faire sentir les 
pittoresques et heureuses dissonances. Le solo de ténor. Domine fili, etc., 
avec chœur, est un morceau ravissant de suavité , et qui a été délicieusement 
dit par Alexis Dupond. Le Credo en ré mineur est d'une largeur et d'une cou- 
leur dramatiques , qui prouvent tout le parti qu'on peut tirer du plain chant 
dos fêtes solennelles auquel cette partie de l'œuvre de M. Beaulieu est emprun- 
tée. Le Qui propter^ trio en fa majeur, le Crucifixus^ le ResurrexU, chœur 
et trio, le Sanctus et VAgnus Dei se distinguent par diverses qualités qu'il ne 
nous est pas donné d'analyser plus longuement , faute de place , mais qui en 
assignent une fort honorable à M. Beaulieu parmi les régénérateurs de Tart 
religieux et sacré. Il faut un grand dévouement pour cet art, car les composi- 
teurs qui se consacrent à ce genre de musique doivent se borner, après mille 
démarches, et bien des dépenses, à une ou deux représentations de leur 
œuvre, qui n'obtient, pour tous applaudissements, que le suffrage du petit 
nombre des hommes de goût et des connaisseurs. M. Beaulieu a satisfait les 
uns et les autres. » 

%* M. Jouve, chanoine de Valence, vient de commencer dans les AnnaUi 



- lAi — 
archéologiques de M. Dlclron une série d^articles sar le chanl ccclésiastiquf>. 
Celte première partie da travail de M. Jouve révèle un écrivain distingué , et 
paraît être conçue dans un ordre d'idées absolument nouveau. M, Jouve an- 
nonce qu'il considérera les lois de Texpression dans la musique religieuse , 
(ibstraction faite de tout système de tonalité ; ce qui conduirait tu dire qu'on 
peut également, avec la modulation moderne comme avec la tonalité ancienne, j 

produire des chefs-d^œuTre de musique sacrée. C'est là une opinion sem- 
blable à celle des personnes qui ne reconnaissent pas la supériorité du style 
ogival sur toutes les autres formes de l'art architectural pour les édifices reli- 
gieux. Nous suivrons avec attention le développement des idées de M. Jouve, 
et, si nous sommes obligés de les combattre, nous le ferons avec le respect et 
l'estime que nous inspirent ce digne ecclésiastique. 

\* La fête de PAques a été célébrée cette année à l'église primatiale de 
Lyon avec la magnificence accoutumée. Nous avons remarqué avec plaisir les 
progrès constants que font les élèves de la manécanterie de Saint-Jean dans l'é- 
tude et la pratique du chant enchœar, et la messe de Rink, qu'ils ont exécu- 
tée, a été rendue avec un ensemble très satisfaisant; le soir, les faux bour- 
dons des psaumes ont produit un grand effet. Ainsi l'œuvre commencée par 
Mgr. de Bonald, en 1839, pour le rétablissement du chant ecclésiastique 
dans sa métropole, se soutient et s'améliore de jour en jour. Peu à peu on 
perfectionnera l'exécution du plain-chant, et on arrivera à lui donner 
la préférence sur la musique , si grave et si convenable qu'elle soit. Nous 
sommes convaincus que le chant d'église et le faux-bourdon suffiraient parfai- 
lement, s'ils étaient bien exécutés, pour donner aux offices la majesté et la 
splendeur nécessaires dans une aussi illustre métropole : cependant il faut 
convenir que, dans l'état actuel des choses , avec les difficultés qui naissent de 
la nature même du citant parisien , qui , depuis Mgr. de Montazet , est 
adopté à Lyon , on ne peut pas aisément exécuter d'une miinière parfaite 
toutes les parties de l'office. VHœc dies , par exemple , cette belle anticnue 
qui se chante si souvent dans l'office de Pâques, est horriblement mutilée dans 
le chant lyonnais, et c*est sans doute pour remédier à la lourde monotonie de 
ces chants qu'on admet quelques morceaux de musique. Mais, si on veut 
sauver le chant ecclésiastique, il n'y a pas deux partis à prendre, mais seule- 
ment celui que Mgr Tévêque de Langres a courageusement adopté : 
rétablir la liturgie romaine et interdire la musique. Quand des études pro- 
fondes, des sentiments chrétiens, une méditation soutenue, produiront quel- 
que artiste de génie , quelque Palestrina nouveau , les évêques pourront tou- 
jours, comme les pères du concile de Trente, tolérer cet hommage individuel, 
particulier, que la musique viendra rendre à Dieu sous une forme nouvelle. 
Jusque là, pour détruire le mauvais goût , il faut eu couper la racine , et in- 
terdire absolument et partout l'emploi de la musique composée depuis trois 
siècles pour l'église. 

Ces réflexions nous sont suggérées par le succès même des mesures adop- 
tées par Mgr de Bonald à Lyon. Le chapitre , le clergé ont d'abord 
repoussé toutes les améliorations qui se sont réalisées ; aujourd'hui on com- 
mence à en reconnaître l'utilité. Le saint évêque qui siège sur le trône épisco- 
pal de Tami de Gharlemagne » de l'évêque Leydrade , voudra , comme celui-ci. 



— 442 — 

compléter so(i çenvre , revenir à ce chant el è cette liturgie roma|ne, de la- 
quelle , aprèa tout , l'ancien rit lyonnais était sorti ; car Gliarlemague n'avait 
fait aucune exception , et ce grand défenseur de Timité catholique , ce grand 
conquérant , qui ne rougissait pas de chanter au lutrin , avait imposé à Lyon , 
comme ailleurs, le rit romain, qu'il appelait déjà la source authentique et 
pure de la prière catholique. 

\* Encore un mot de Lyon. La station dn carême a été précbée dans la ca- 
thédrale par M. Gombalot. Qu'il nous soit permis de dire ici que cet éloquent 
missionnaire , cet apAtre infatigable, partage toutes nos vaes sur les arts reli- 
gieux , sur rinfluence funeste que Tamour du paganisme a exercée sur Télé- 
ment catholique, dans la musique comme dans rarchiiecture. Dans les retraites 
ecclésiastiques , M. Gombalot a déjà plus d'une fois exprimé des idées con- 
formes aux nôtres. Voilà un prêtre qui comprend que pour sauver l'huipanité 
il faut la replacer dans la route qu'elle suivait avant la [Renaissance. Ce sont 
non seulement les arts qu'il faut soustraire, comme on le sait, à l'influence 
païenne, mais encore les études el l'éducation tout entière, ^iqii» emveyons 
nos enfants, vivre pendant dix ans avec Horace, Virgile, Gicérouk» Q vide, et 
nous voulons que dans cette société d'idolâtres ou de déistes il conservent leur 
foi : c'est une erreur inconcevable. Heureusement que la société moderne 
commence à se dégoûter des études diti^s classiques ; elle prend en haine le 
grec et le latin. Quand le clergé sera de ia méinte manière rempli de mépris 
pour la musique moderne, le cliant religieux sera sauvé. Dieu lasse q^e cela 
ne tarde pa$ l 

♦#* LangreB. — Le clergé du diocèse vient d*étre réuni solennellement 
en synode, suivant l'ancien rit de rÉgiîse. Dans «me allocution spéciale, 
Mgr l'évéque a fait ressortir Timportance du chant ecclésiasllqne et la néces- 
sité pour le clergé de Tétuéier et d'en procurer la bonne exécution. A ce 
sujet , Monseigneur a daigné recommander notre Rewie, dans des termes qoi 
nous rendraient trop fiers, si nons ne devions y voir avant tout une preuve 
de l'intérêt que porte l'illitstre prélat aux questions que nous traitons, intérêt 
dont il a donné dos marques si éclatantes. 

Dans celte réunion , on a distribué le programoM des questiOBs qiÈ^ ont 
été choisies pour faire le sujet des conférences ecclésiastiques de cette année. 
Ges questions renferment une synthèse liturgique large et complète, dans 
laquelle le chant occupe une place importante. Nous les ferons con»atire 
dans notre prochain numéro. 

~ L'office de Pâques a été chanté à la cathédrale de la manière la plus 
satisfaisante par les élèves du grand-séminaire, auxquels étaient joints une 
cinquantaine d'enfants des écoles primaires, qui reçoivent des leçons de l'ha- 
bile organiste M. Feliz. Le ch.iut de l'Église, presque toujours à l'unisson, 
a fait tous les frais de celte exécution, qui a obtenu un succès tout populaire. 
Aussi les élèves de M. Fellz, qui n'étaient d'abord qu'au nombre de cin- 
quante, se sont élevés à une centaine. Nous savons que Mgr Parisis a écrit à 
M. le ministre de l'instruction publique pour lui faire connaître les heureux 
résultats de cet cnseîgnemenf. 

%* Angers. — Le ministre de l'intérieur vient de prescrire i'établiaaement 



i 



- 145 ~ 

d'an co^rs d^ cl^Bt Af^ns V^cole des arts el métiers qui existe à Angers. Ce 
cours reçQvra une application immédiate aux offic^^s de la cathédrak, où se- 
ront conduits les élève» pour unir leurs voix à celles des enfants de la maî- 
trise et des nombreux amateurs qi^i se réunissent déjà dans le chœur de cette 
église. Voilà une mesure qui fait hopneur à M. DucUâlel, et qui ne peut man- 
quer (|*avoir de bons résultats. G'e^i surtout parmi les ouvriers qu'il faut s'ef- 
forcer de faifç renaître le goût du chant religieux, qui peut contribuer à les 
ramener souvent au pied des autels. Tous ces jeunes gens qui se perfection^ 
Dent dans les sciences mécaniques à Técole d'Angers sont destinés à devenir 
chefs d'ateliers dans tous les grands établissements industriels, el leur exemple 
y exercera une grande influence. M. Mougeon, maître de chapelle de la ca- 
thédrale , a été chargé de la direction de cet enseignement, et il recevra un 
traitement de 800 fr. ^ous serons heureux d'apprendre que cette excellente 
mesure est appliquée aux écoles d'arts et métiers établies à Ghâlons-sur- 
Marnc et à Aix. 

%* On ne saurait s'imaginer jusqu'à quel point les serpents, ophicléides, 
sont redoutés on respectés par ceux qui sont chargés de faire régner la d«*- 
cence et la gravité dans le culte. Dans une ville importante de Bretagne, dans 
une paroisse dirigée par un curé vénérable, zélé et instruit, il existe un oplii- 
cléide qui se permet toutes les extravagances, toutes les gambades mosicales 
que nous avons signalées. Ghante-t-on la majestueuse mélodie du Pange 
Hngua, aussMt l'ophîclélde prend sa course, monte ou descend des gammes 
à tort et à travers sur son instrument, défigure le chant, offense les lois de 
l'harmonie, ou bien pousse des sons qu'on doit entendre à Paris. J'ai eu la 
pensée que c'était une sorte de téléphonie musicale qu'avalent inventée 
MM. les serpents, de Saint-Étienne de Caen, Sainte-Gudule de Bruxelles, Saint- 
Louis deBrçs^, Saint-Nijâer de Lyon, pour correspomlre entre ^w^ au^ quatre 
coins de la France. Ëb bien l tout cç vacarme est toléré , et , pour parler fran- 
chement, je crow q^'on en sotiffre , mais qu'on n'ose pas l'empêcher. Noiîs 
avons des lecteurs dans la ville dont il s'agit ; nous les prions 4e transmettre à 
M. l'ophicléide de la paroisse notre instante prière à défaut des ordres de 
M. le curé. 

%* Nous avons entendu, le dimanche de Quasimodo, dans la cathédrale de 
Bourges, le chant le plus maussade, l'orgue le plus discord, l'organiste le plus 
médiocre, le serpent le plus extravagant qui se puissent trouver. Le soir, à 
vêpres, on a exécaté des fauxbourâans qu'on aurait pu croire disposés 
exprès pour produire une cacophonie insupportable. Cependant, il y a de 
bcllifs voix de chantres au chœur, et nous avons remarqué des éléments suffi- 
sants pour exécuter le chant d'une manière convenable si l'on y apportait 
quelque soin. Nous espérons que Mgr l'archevêque, qui a donpé à Avignon 
(les preuves certaines de son goût pour les arts, voudra aussi porter ^a solli- 
citude éclairée sur le chaut ecclésiastique, qui est dans son diocèse eq pleine 
décadence. 

%* G'esl surtout des habitants de Souvigny qu'on peut écrire farlunati 
nimmm. Une magnifique église, un orgue excellent, et, ce qui vaut mieux, un 
curé qui ea^ la glqi.re du clergé bourbonnais, tels sont les bienfait^ que la 



— U4 — 
Providence a accordés à celle petite ville. Par les soins du digne et respectable 
cnré, l'église qn! tombait en raines a été restaurée; l'orgue, qui est un chef- 
d'^œuvre de Cliquot , a été réparé ; une école pour les filles, dirigée par des 
sœurs, aélé instituée; et aujourd'hui une dame pleine de zèle et de talent, 
nâadame Mallet , forme des chœurs de chant religieux. Dieu bénira cette pa- 
roisse et son cnré ; et le bien qui se fait là servira d'exemple pour tout le dio- 
cèse de Moulins , et pour celte partie de la France qui est plongée dans la lé- 
thargie. Qui dormiunt! 

%* L'Espérance de Nancy continue à entretenir ses lecteurs de la ques- 
tion de la musique religieuse. Nous regrettons que le défaut d'espace nous 
empêche de reproduire un des articles signés Un ancien habitué des théâtres, 
titre sous lequel se cache, dit-on, un des liuéraleurs les plus distingués de 
la Lorraine, dans lesquels la cause du plain-chaut est plaidée avec autant 
d'éclat que de bon sens. L'Espérance donne un utile exemple à la presse ca- 
tholique en ouvrant ses colonnes à une discussion que Ton a laissée sommeiller 
trop long-temps, et dont Topportunilé frappe aujourd'hui tous les esprits 
élevés. 

*^* On commence à se préoccuper en Italie du dévergondage de la mu- 
sique qu'on admet à l'église. On sait que le chant eccléfilastique a presque 
complètement disparu de l'office divin dans ce pays, dévasté par l'invasion des 
idées païennes à J'époque de la Ucnaissance. C'est de lltalle qu'est venu tout 
le mal, c'est elle qui a la première abandonné la vraie musique catholique, le 
chant de saint Gr(^goire et de saint Ambroise; puisse-t-elle aussi donner 
l'exemple du retour aux saintes traditions! 

\* On a exécuté dernièrement à Udîne ( Frioul) les Litanies de Notre- 
Dame de Lorelte, publiées à Paris en 1578, et remises au jour dans le pre- 
mier numéro de noire Aecue, année 18â5. Cette musique simple et m ajes- 
lueuse, cette tonalité antique et austère, ont produit beaucoup d'effet sur le 
clergé de cette ville. 

\* On publie à Padoue depuis quelques mois un recueil hebdomadaire in- 
titulé : Giornale deiparrochi ed allri sacerdoti. Plusieurs articles de la Revue 
de la musique religieuse paraîtront dans ce journal, traduits en italien par un 
(le nos plus dévoués correspondants, M. l'abbé Candottl. 

%* M. Boilve de Toulmon , membre du comité historique des arts et mo- 
numents, a été chargé par M. le ministre de l'instruction publique de pré- 
S4>nter un recueil de documents inédits relatifs à l'histoire de l'art musical en 
France, du xm' au xvii* siècle. 

%* 11 vient d'être décidé par M. le ministre de la guerre que l'étude du 
cliant, d'après la mélliode Williem, sera rendue obligatoire dans tous les corps 
d'infanterie et du génie, et que, pour faciliter cet enseignement dans les dé- 
pôts, un musicien y sera laissé avec mission de diriger l'école. 



Paris. — Imprimerie de Bourgoghr et MAUrmiPr, 3o, rue Jacob 



CONrERENCeS BG€LfiSU8TI(|lËS 

DU 

DIOCÈSE DE PARIS. 



QUESTIONS RELATIVES AU €HANT ECCLÉSIASTIQUE. 

PREMIÈRE QUESTION. 

Quelles sont les causes de la décadence du chant ecclésiastique 
et de son abandon par les fidèles? 

Voici déjà quelques mois que les questions posées par 
Mgr< rarchevéque de Paris au sujet du ciiant ecclésiastique sont 
livrées à la niédilalion du clergé ; il faudra plusieurs années de 
réflexions et d'études pour qu'elles soient résolues par tout 
le monde avec justesse et exactitude. Le goût est tellement per- 
verti , les idées sont tellement égarées, surtout à Paris, que 
nous ne pouvons espérer que la pensée de Monseigneur soit 
bien comprise et ses intentions scrupuleusement remplies. Mais, 
en appelant Tattention de tous les prêtres de son diocèse 
sur ce sujet important, Mgr. Affre a donné le signal d'une ré- 
forme qui pourra s'accomplir lentement, mais qui sera infailli- 
hlement effectuée tôt ou tard. Nous avons promis d'examiner 
successivement les questions proposées*, et nous allons aujour- 
crhui nous occuper de la première. 

Personne ne nie que si tous les fidèles prenaient part au chaut 
lies offices , il en résulterait un grand bien pour la piété ; mais 
on se demande d'abord si jamais le chant a été réellement po- 
pulaire , et, en second lieu, s'il est possible de lui rendre cette 
popularité. 

Il n'est pas douteux que le chant ait été populaire, au moins 
dans les parties qui reparaissent souvent dans l'office, telles que 
les psaumes, le commun de la messe, et aussi les hymnes et 

II. MAI. 1. 11 



— 446 — 
proses, dont la mélodie est plus facile à retenir. Dès le iv* si^: cle, 
saint Hilaire déclare que la musique est nécessaire à un chré- 
tien, nece^aria esthomini christiano musica. Ce sentiment eit ce- 
lui de tous les sainls, de tous les docteurs, qui ont conlribuc à 
rétablissement ou à l'organisation de la religion dans les diverses 
contrées du monde au fur et à mesure que le christianisme y 
pénétrait. Régiaon de Prum, auteur du ix" siècle , qui a écrit 
un livre. De ecclesiasticis discipltnis, met au nombre des obliga- 
tions de Tévéque celle d'interroger les prêtres sur le chant, cl 
non seulement dans les villes, mais dans les bourgs et villages , 
per meos, pagos atque parochiat. Rabanus Maurus , auteur, du 
ivdiiié De institutione clericorum, dit qu'un prêtre qui ne sait pas 
le chant ne peut s'acquitter convenablement de ses fonctions : 
Hœc ergo disciplina tam nobilis est , tamque utilis , ut qui ea ca- 
rueret, ecclesiasticum officium congrue implere nonposset. Charle- 
magne prescrit aux inspecteurs, missi dominici, qu'il envoyait 
parcourir son empire, de s'informer partout de l'état du chant, 
per singulas eivitates inquirant de eantu. Dans le code de Jusli- 
nien (1), il est recommandé à tous les clercs de chanter à Téglise; 
omnes clerici per singulas ecclesias tonstituti per seipsos psallant. 
Les écoles d^enfants de chœur, pueri symphoniaci, existaient dans 
toutes les cathédrales dès le xu* siècle ; et , malgré ce goût gé- 
néral, cette étude universelle du chant» le concile de Lyon, 
en 1274, insiste encore pour que le chant soit mieux enseigné et 
mieux appris dans toutes les églises, quodin omnibus ecdesiis ars 
cantus melius doceretur et addiseeretur (2). 

Nous avons cité ailleurs des vers de Fortunat qui prouvent 
que du temps de saint Germain tout le peuple chantait à Toi- 
^ce ^ plebs psallit et infans. Pour attacher les fidèles et les yrè- 
très à l'étude du chant, saint Thomas leur rappelle que ce sera 
Toccupalion des saints après la résurrection des morts, eantus 
et laus vocalis erit in beatis post resurrectionem. Non seulement le 
chaut était pratiqué par les clercs et les prêtres, mais aussi par 
les voyageurs, les étrangers (3). L'hymne de saint Jean Ui queanl 

(1) Lib. 1 , Ul. 3. 

(2) Mariène, Collect. max., 1 1, p. 196. 

(3) Saint Grégoire, De Transitu servuli paralUycù Cum se morlî proxi- 
mum agnovisset, peregrînos viros, atque in hospltalitatem susceptos, admonuU 
at surçerent et cum eo psalmos decantarent. 



taxis était leilement populaire au nif siècle, que Gui d*Arez|Q 
put se servir de ce chant coiume d*uD pioyen muémoDique pour 
faire comprendre et retenir à ses élèves Tordre de successioa 
des sons de l*échelie diatonique. Ainsi chaque vers c()^^)^Dçait 
par une noie élevée d'un degré au-dessus de la première note dv 
vers précédent, et dans Tordre suivant : 

UTqueantlaxiSy 
REsoDare iSbris, 
Mira gestorum 
FAmaU tuorum » 
SoLvepoljuti, 
LAbii reatum , 
Saûcte Joannes. 

Les syllabes mI, ré^ mi^ fa, sol^ la^ correspondaient au)ç 
lettres C, D, Ë, F, 6, a, qu'on employait dan^ la notation romain^ 
de saint Grégoire pour désigner les notes que depuis Gui d'Ai? 
rezzo nous appelons ui^ ré, mi, fa^ $ol, Iq. Compte ce chaQ| 
était su par tout le peuple, Gui d'Arezzo, eoiployanl un procédé 
tout-à<^fait analogue à la méthode Jacotot , se bornait à recooir 
mander aux élèves de se souvenir de Tintonalion de la première 
note de chaque vers pour > à Taide de ce souvienir, recompose^ 
Téchelle musicale. Il fallait assurément que ce chant fût bief 
présent à la mémoire de tous pour soager k un tiel modie d'en- 
seignement. 

Nous pourrions multiplier les citations; mais ce serait bisp 
un étalage d'érudition inutile. Il est certain que le chant ecçl^r 
siastique, depuis leiV siècle jusqu'au xvi^, a été populaire, 
c'est-à-dire su et pratiqué par tous les fidèles , prêtres ou jjaîques, 
rois ou sujets 9 seigueurs ou vassaux, riches ou pauvres , lettrés 
ou ignorants. Tous chantaient les hymnes, les psaumes, les 
proses, les Kyrie , Ghria ,<!redo , Safictus, Àgnus , les aptienneis 
à la sainte Vierge; enfin toutes les pièces qui se reproduisaiepX 
souvent dans le cours des offices. Les autres parties du chant , 
introits, graduels, répons, étaient chaulés au lutrin par les 
clercs. Aujourd'hui, on commence à recommander Tusage et Té- 
tude du chaut aux laïques. Ou voudraitbien généralement fonder 
dans chaque paroisse des cours de chant pour les enfants et les 
ouvriers : c'est à merveille; mais pour que ces enfants et ces ou- 
vriers prissent goût au chant, il faudrait que les personi^s pla- 



— ÏÀS — 
cées au-dessus d'eux par Vftge ou la position leur donnaf>sent 
Fexemple; que les séminaristes dans les cathédrales, les prêtres 
dans les paroisses, chantassent au lieu de réciter leur bréviaire; 
car, pour que le chant redevienne populaire, il ne faut pas seu- 
lement qu'il soit appris par le peuple , mais par tous ceux qui 
composent rassemblée des fidèles. 

/ Comment s*était établie cette popularité du chant? comment 
s'est-elle perdue ? - 

Ce n*était pas par la science musicale que le peuple avait 
appris le chant au xi' siècle,' car il nV avait pas alors de livres 
imprimés; un seul livre de chant manuscrit servait à tout le 
lutrin, et tous les fidèles ne pouvaient ni ne savaient en lire les 
notes. C^^tait donc par la tradition, par la mémoire que le chant 
s'était popularisé. Lesévéques, les prêtres et les ckrcs connais^ 
saient dans toute son étendue la théorie du chant; ils veillaient 
à sa bonne exécution et y prenaient part ; les fidèles, dirigés par 
le chœur, en suivaient la règle et en imitaient les accenls. 

Uès le commencement du xvi* siècle, le chant deVÉglise devint, 
comme ses monuments, Tobjet des critiques des savants et des 
beaux esprits qui prêchaient une croisade contre les œuvres de 
la foi chrétienne , et demandaient à grands cris la renaissance de 
l'art antique. Notre éducation devint toute païenne, et on apprit 
aux enfants , dès leur plus bas ftge, à admirer exclusivement les 
produits du paganisme : alors tout ce que le catholicisme avait 
inventé fut méprisé et abandonné. On essaya de substituer la 
musique au plain-chânt, et déjà, en 4564, un organiste de Metz, 
Claude Sébastiani, qui avait visité Tancien et le nouveau monde, 
racontait en style burlesque la guerre qui avait eu lieu entre 
les deux arts, et la victoire qu'avait remportée la musique ((}. 

François P'' avait une prédilection marquée pour les grosses 
voix, voces taurinœ; son goût devint celui de presque tout le 
clergé français, et on introduisit dans nos cathédrales ces 
chantres à la voix caverneuse, à Tunisson desquels les fidèles 
ne pouvaient chanter. Le clergé cessa d'étudier cette musique 
qu'on déclarait barbare et gothique, les fidèles cessèrent de 
Texécuter; et quand MM. de Hariay et de Vintimille chargèrent 

(1) Bellum musicale interplani-eanhiiet menmrahUin reges. Strasbourg 
1563,ln-/i. 



— 149 - 
Chasteiaio, et ensuite Tabbé Lebeuf, de rédiger un nouvel anti* 
phonaire et un nouveau graduel , le chant avait cessé d*étre 
populaire. 

Quand on eut décidé qu*on renoncerait à i*ancienne liturgie 
gallicane, et qu'on rédigerait un nouveau bréviaire, on était déjà 
affligé de Tabandon du chant par les fidèles; mais on espérait, 
dit Tabbé Lebeuf , qu'en répandant pour la première fois dans le 
public des livres de chant imprimés^ on rétablirait ce goût du 
cbant qu*on voyait disparaître. Ce fut là une grande et triste 
erreur. L*usage des livres imprimés supposait la connaissance 
du plain-chant; et comme le clergé n'eu apprenait plus la théo- 
rie; comme les enfants dans les collèges n'entendaient que de 
la musique suivant la mode du temps ; comme, eniin Jes simples 
fidèles ne pouvaient, dans aucune école, recevoir les premières 
notions du chant, il arriva nécessairement qu'on ne put se ser^ 
vir des livres imprimés, à Texceplion des hommes gagés qui 
étaient chargés de l'exécution et de quelques bons paroissiens, 
anciens enfants de chœur de leur église, qui avaient acquis la 
connaissance du plain-chant. Les fidèles ne purent plus, comme 
autrefois, retenir à l'aide de la mémoire les principaux chants; 
car, exécutés par les voix graves , ils devinrent inaccessibles à 
la voix commune du peuple, et en outre, dans la nouvelle litur- 
gie, on varia le chant pour chaque office, ce qui n'avait pas lieu 
dans l'office romain ou gallican, et la mémoire était insuffisante 
pour retenir tous ces chants nouveaux. 

Ces considérations si simples et si frappantes ne vinrent à l'es- 
prit de personne, et l'abbé Lebeuf, sur Tinvilalion de M. de 
Vintimille, archevêque de Paris, eut le courage de compléter 
ToBUvre île destruction commencée par l'abbé Chastelain et de re- 
composer un nouveau chant qui fut fabriqué en peu d'années. 
L'abbé Lebeuf était un homme instruit, le plus instruit peut- 
être de tous ceux qui ont ensuite imité son vandalisme; mais la 
science même qu'il possédait est une circonstance aggravante 
de plus dans le procès que la postérité lui intente, et qui se ter- 
minera, s*il plait à Dieu, par une condamnation sans appel. 

Ou retrouve dans les écrits de l'abbé Lebeuf la preuve des 
préjugés auxquels il a obéi et la source des erreurs dans les- 
quelles il est tombé. 

D*abord, il conserva toutes les parties du chant qu'il considé- 



^ 180 — 
rait comme descendant en ligne directe du paganisme. 43*^tait 
line opinion répandue alors que certains chants de TEglise avaient 
été empruntés à la musique religieuse des païens (1). Pour ces 
parties de chant ecclésiastique, on avait beaucoup de tendresse, 
et on n'eut garde de ne pas les respecter. La secondé erreur de 
Tabbé Lebeuf est d'avoir cherché , surtout dans le chant des 
hymnes et des proses, à se rapprocher du goût musical. Il s'ex- 
prime ainsi (2) : « Ce serait une injustice de ne pas reconnaître que 
le goût supérieur de la musique d'aujourd'hui fait nattre dans 
l'esprit de ceux qui enfantent du plain-chant, de certains progris 
de voix , et de certaines mélodies qui ont leur douceur particulière^ 
qu'il y a des tours gracieux qui ne peuvent être suggérés que par 
des organes qui ont été souvent rebattus de sons agréables et affec- 
tueux. n Comme on le voit, Lebeuf était vaincu par la musique et 
lui rendait les armes; il avait subi Tinfluence de la mélodie et de 
l'harmonie modernes> il porta dans certaines parties de son travail 
des marques certaines de cette influence. La mâle énergie» la 
gravité majestueuse du plain-chant, ne valaient pas pour lui les 
tours gracieux , les sons agréables et afl^ectueux de la tonalité 
nouvelle. Tout le clergé de notre temps partage cette erreur, et 
les symphoniastes qui ont composé les chants de Poitiers, Be- 
sançon , Metz , Reims , etc., ont accommodé les nouveaux chants 
à cette prétendue douceur de la musique moderne. 

Enfin un dernier préjugé de Tabbé Lebeuf, et celni qui a le 
plus contribué à dépopularîser le plain-chant, c'est la persuasion 
oji il était que les mélodies diatoniques, dans lesquelles le chanl 
procède par degrés conjoints, étaient préférables à toutes les au- 
tres. Ainsi, sous prétexte qu1l était plus facile de chanter un in- 
tervalle de seconde qu'un intervalle de quinte, Tabbé Lebeuf 
s^Hvisa de remplir les intervalles qu'il trouvait dans les anciens 
chants et de dénaturer ainsi toutes les anciennes cautilènes, en 
même temps qu'il rendait le chant plus long> plus lourd et plus 
chargé de notes. Voici en quels termes il explique lui-même les 
altérations qu'il a commises : • 

(1) Les chants du paganisme , qui étaient stir des paroles dangereuses, ont 
€té placés, H y a peut-être plus de mille ans, sur des |)arotes de nos poètes 
sacrés, surtout les trois derniers jours de la Semai nq-Sain le, afin de faire 
oublier les restes du paganisme de ce temps-là. Lebeuf , TraUé historique , 
pag. 10. 

(2) Ibid., p. 102. 



-^ 161 ^ 

c( Le groft et le fond de rAntiphoaier de Paris est dans le goût 
» de TÂntiphofiier précédent (1) dont je m*étais rempli dès les 
» années 1703» 1704 et suivantes; mais comme Paris est habité 
» par des ecclésiastiques de tout le royaume , plusieurs s*aperce- 
» vaient qu'il y avait quelquefois trop de légèreté et de séche- 
» resse dans rAnliphonier de M. de Harlay. J'ai donc rendu plus 
» communes les mélodies de nos symphoniastes français des ix*« 
» X* et XI" siècles, surtout dans les répons... Et ceux qui vou- 
» dront dire la vérité fondée sur Texpérience , conviendront qu'il 
» est plus facile de faire rouler la voix et s'accorder à l'unisson 
)) dans des pièces un peu plus chargées de notes et de tirades à 
» degrés conjoints, que dans les pièces notées syllabiquement 
» d'un bout à l'autre (2). » 

Ainsi voilà l'origine des pièces chargées de notes et des tirades 
qu'on trouve dans le chant de Paris. Pour être juste, il faut re- 
connaître que, dans les anciens chants romains ou gallicans du 
graduel , il y a de nombreuses tirades de notes ; ce qui, suivant 
l'opinion deM. Féiis, désigne les parties du chant qui ont été 
inspirées du goût orienlal, soit à l'époque des croisades, soit 
même dans les plus anciennes parties de la liturgie qui ont été 
importées d'Orient. Mais ces pièces avaient un caractère particu- 
lier, et contribuaient à répandre sur Tensenible du chant ecclé- 
siastique une grande variété. Elles n'appartenaient, en général « 
qu aux parties de l'office que le peuple ne devait pas chanter, 
tandis que les mélodies qui pouvaient devenir populaires étaient 
au contraire syllabiques, et procédaient, suivant le génie de 
leur auteur, avec une grande indépendance dans l'emploi des in«» 
lervalles, sans cesser pour cela d'être faciles à exécuter. Le sys- 
tème de l'abbé Lebeuf, appliqué à toutes les antiennes, répons, 
et même aux hymnes, en a rendu la popularité impossible. 

Nous croyons avoir rappelé d'une manière succincte les causes 
de la décadence du chant ecclésiastique et de son abandon par les 
fidèles. Quant aux moyens de faire revivre dans le peuple le goût 
et la pratique du chant, nous sommes convaincu que toutes les 
personnes qui étudierontavec soin ces questions seront forcément 
conduites à déclarer : l^ que la popularité du chant n'est possible 
qu'avec l'unité de liturgie en France; 2** que le chant romain est 

(1) Celui de l'abbé Ghaslelain. 

(2) Traité historique ^ p. 50. 



-- 152 — 
seul susceptible de devenir populaire (I). Si cette uiitlén*est plus 
possible, si Toenvre de MM. de Harlay et de Vîntimille est in- 
destructible, si la perfection du bréviaire nouveau et le bien qu en 
retirent les ecclésiastiques doit faire renoncer à des réformes qui 
intéressent plus spécialement les fidèles, alors il faut renoncer 
à la restauration générale du chant religieux. On pourra partiel- 
lement opérer quelque amélioration , établir dans certaines pa- 
roisses un chant grave , décent ; mais rétablir la popularité du 
chant ecclésiastique , c'est impossible sans Tunité. Nous avons 
émis dans un précédent article le vœu du rétablissement pur et 
simple de Tancienne liturgie gallicane ; et nous pensons encore 
que l'adoption de cette liturgie sufflrait pour établir Tunité sous 
le rapport du chant , attendu que dans l'ancien office romane- 
gallican, tel qu'il était conservé à Paris, avant la réforme de 
M. de Vintimille, l'office des dimanches et fêtes est, sauf les 
proses, presque entièrement conforme à l'office romain. Il serait 
par cunséqueni facile d'y adapter le chant romain , et de prendre 
une édition commune pour toute la France. 

Il y a quinze ans, les idées que nous émettons sur le rétablis- 
sement de Tunité du chant n'eussent pas eu d'écho; aujourd'hui 
elles trouvent accueil et sympathie auprès de beaucoup de 
membres du clergé, et nous pouvons espérer qu'avec le temps 
elles seront adoptées par ceux qui gouvernent l'Eglise catholique. 
Ce qui est certain, et ce que nous avons seulement le droit de 
dire, c'est qu'il faut s'attendre à l'anéantissement complet, à la 
destruction totale du chant ecclésiastique, si on laisse subsister 
les chants du xviii* siècle. 

F. Danjou. 

(1) n faut bien s'entendre : le chant romain ^ dans son état actuel , a^ec 
les altérations quil a subies , avec les variantes de chaqne édition , ne pont 
donner une idée de la perfection du chant ecclésiastique, telle que nou^ U 
concevons. Il faudrait, avant tout, posséder une édition correcte, et avoir des 
notions certaines sur la bonne tradition d'exécution du chant. 



BIOGRAPHIE. 
aUI D'AREZZO '. 



Guido , en français Gui , moine de l'abbaye de Pompose , na- 
quit à Ârezzo, ville de la Toscane, vers la fin du x" siècle. 
Cet homme jouit depuis près de huit cents ans d*une des plus 
grandes céliébrilés de Thisloire de la musique , et la doit moins 
aux choses dont il est réellement auteur qu*à celles qui lui ont 
été attribuées sans fondement. Il est digne de remarque que les 
erreurs qui le concernent sont presque aussi anciennes que lui ; 
cependant , de tous les auteurs de musique du moyen-âge , il est 
celui dont les ouvrages s'étaient le plus répandus : on en trouve 
des copies manuscrites dans presque toutes les grandes bibliothè- 
ques. Les événements de sa vie, plus ignorés encore que la nature 
de ses ouvrages, ont été le sujet Je beaucoup de fausses alléga- 
tions. Il faudrait un volume pour rectifier tant de méprises ; j*es- 
saieraide rétablir la vérité des faits autant que le permettent les 
bornes d'un article de dictionnaire biographique. 

Que Guido soit né à Arezzo , cela ne parait pas pouvoir être 
mis en doute; car cinquante-trois manuscriis , qui contiennent 
une partie ou la totalité de ses ouvrages, et qui sont parvenus 
à ma connaissance ; rappellent Guido Aretinus, et plusieurs au- 
teurs des xii* , XIII* et xiv* siècles le désignent de la même ma- 
nière, ou simplement sous le nom d'Ar^rtn(Aretinus). Cependant 
il s*est trouvé des auteurs qui Font fait naître, ou du moins 
vivre en Normandie, en Allemagne et en Angleterre. Suivant 

(1) Plnsieurs personnes nous demandent de leur faire connaître et appré- 
cier roiilité de Touvrage de M. Fétis, Biographie ufdverselle des musiciens. 
Jious ne croyons pouvoir mieux faire, pour répondre à ces demandes, que de 
publier Texcellent travail sur Gui d*Arezzo, extrait de cet ouvrage. L^érudiUon 
et le jugement de M. Félis peuvent être appréciés par cette citation. 

{Note du directeur.) 



— 154 — 

Afontfaucon (1) , il y anrait dans la bibliothèque du Vatican 
quatre manuscrits qui auraient pour titre : Guidants Àugensis 
libri de musica^ ce qui a déterminé le savant bibliothécaire à 
lui donner le titre de Àugens dans Tindex de son livre. Ce nom a 
fait dire à plusieurs écrivains, qui se sont copiés mutuellement, 
que Guido a été lûotne de Tabbftye d*Atig&, située près de la 
ville d*Ëu , en Normandie. On se serait épargné cette faute si Ton 
eût consulté Mabillon (Annal, ord. Bened. , t. IV, p. 595) , qui a 
prouvé que ce monastère ne fut fondé qu*en 1059, c'est-à-dire 
environ vingt-cinq ans après que Guido eut écrit son Micrologue 
de musique. Vossius est au nombre de ceux qui en ont fait un 
moine d*un couvent de bénédiclins en Normandie; mais son 
erreur a une autre cause, car il a confondu Guido avec Gui ou 
Guitniond (2), qui, vers 107U, sous le pontificat de Grégoire VII, 
écrivit contre Thérésiarque Béranger un traité de VeritaU cor^ 
poriê et tunguinis Christi in Eucharistia^ Ce Gui fut d'abord 
moine du couvent de Saint-Leufred au diocèse d^Ëvreux » puis 
devint cardinal et évéque d*Aversa en Italie. Vossius assure que 
c'est le même qui a écrit deux traités de musique^ Tun en prose> 
l'autre en vers. Engelbert, abbé d'Âimont, qui vivait à la fin 
du xju' siècle et dans la première moitié du xiv« siècle , a fait de 
Guido un Anglais né àCantorbéry: Guido vero Cantuariensit ^ 
dit-il , addidit in suo eodem Micrologo de musica, etc. (5j. Je ne 
sais quelles fausses indications ont pu conduire Engelberl àcette 
erreur. Si Ton n'a pas voulu faire n^itre Guido en Allemagne, 
on Ta du moins fait venir dans ce pays, car Adam de Brème, 
chanoine et professeur en celte ville, vers 1067, dit positivement 
que Hermann, archevêque de Brème, y appela le musicien 
Guido, dont l'habileté corrigea la mélodie et la discipline mo- 
nastique : MusicumGuidonem Hermannus archiepiscopus Bremam 
adduœit^ cujus industria melodiam et claustralem disciplinam 
correxit (4). Celte assertion a été répétée par Helmods, dans sa 
cliroftique des Slaves insérée dans les Scriptor. rer. Brunsvic, 
(l. II, p. 743) de Leibnitz, et par d'autres; mais nonobstant 

(1) Bièiiotheea Bihlwtkecwrum ^ U I, p. 01, 

(2) De Scient. Malhem., p. 95. * 

(3) De êiu9icd tract, i. cap. XIII, apudGerberto, t. Il, p. 295. 

(U) Hisloria ecckeiarwin M^mburgensie et Drememsiê^ etc. ab ann, 788 
ad 1072, UtK U,cap. 402, p. 30. 



— 455 r- 

raulorité d'an contemporain , la réalilé de ce fait est au moins 
douteuse; car Tarcbevéque Hermann ne succéda à Libentius 
qu'en 1032, suivant les mêmes chroniques et celle d'Albert, 
abbé du cloître de Sainte-Marie à Stade (1) : or, on verra plus 
loin que Guido ne paraît pas avoir quitté Tltalie après cette 
époque. 

La date précise de la naissance de Guido n'est point connue , 
et Tou ne peut tirer qu'une indication vague des paroles du chro- 
niqueur Sigebert , qui , à l'année 1028, dit : Claruit hoc tempore 
in Italia Guido Aretinus, tnulti inter musicos nominis, etc. Mais 
si Baronius a cité avec exactitude le manuscrit d'où il a tiré les 
lettres deGuido, on peut dire avec certitude que ce moine est né 
dans les dix dernières années du x"* siècle. Ce manuscrit est ainsi 
terminé : Hxplicit micrologus Guidonis suœ œtatis anno XX/F, 
Johanne XX romanam gubernante ecclesiam (2). En faisant cette 
citation , Baronius a eu tort de placer sous la date de 1022 l'é- 
poque où Guido écrivait son Micrologue; car le pape Jean XX, 
ou plutôt XIX^ ne fut appelé à gouverner l'Église qu'au mois 
d'août 1024, ou, selon les corrections de Pagi sur Baronius, 
au mois d'avril de l'année suivante. Ce pape mourut au mois de 
mai 1055. De tout cela résulterait la preuve que Guido serait né 
dans l'intet^valle de 991 aux premiers mois de l'année 1000. 
Mazzuchelli a cité une très ancienne note manuscrite placée eu 
tète des sonnets de Fra Guilonne d'Arezzo, d'après quoi Guido 
aurait élé de la famille des DoncUi (5) ; mais ce fait peut être ré- 
voqué en doute, car les Donati étaient de Florence et non d'A- 
rezzo ; ils fàrent même presque toujours en guerre avec les 
habitants de cette dernière ville. 

Ce qu'on sait de plus certain concernant les événements de la 
vie de Guida résulte des renseignements qu'il a fournis dans 
deux lettres. Tune adressée à Théodald ou Théobald, qui fut 



(1) Bistoriographia seu Chron.^ p. 118, édUion de Wittenberg, 1668. 

(2) Baron. Annal, eccks., ann. 1022. 

(3) €he fosse délia famiglia de' Donati si afferma in un' antica nota a 
penna avanie i sonetti di Fra Guitlone d'Àrezzo^ riferita dal Signor avvo- 
cato Mario Florin gentiluomo aretino, in una sua letlera assaierudita^ 
che si trova inserita dal ohiarissimo monsignor Giovan Batlista Bottari , 
infrante aile Letlere di FraGuittone, MazzucheUi, 5cn^^ d'Italia, t. I, 
part. 2 , p. 1007, n^tt 7. 



— 156 — 
('nèque d'Âi*e2zo depuis 1023 jusquen 1036; Faulre à son ami 
Michel, moine de l'abbaye de Pompose, près de Ferrare. De ces 
<leux lettres, et parliculierenienl de la dernière, résultent les 
Faits suivants : Guido fut moine bénédictin dans la mérae abbaye 
(le Pompose; il s y distingua par ses connaissances , particuliè- 
tenient dans la musique et le chant ecclésiastique. Frappé des 
difficultés de la méthode alors en usage pour renseignement du 
chant de rÉglise, ou plutôt de Tabsence de toute méthode, qui 
rendait les études longues et pénibles, il avait imaginé divers 
procédés par lesquels toute incertitude était dissipée, et qui 
permettaient d'acquérir dans un mois des connaissances qui 
iiYMaient auparavant que le fruit de dix années de travaux. Une 
école, qu'il avait instituée dans son couvent pour l'a pplicatioD 
de sa méthode à l'enseignement de novices et d'enfants, avait eu 
tant de succès, que le nom de Guido était bientôt devenu célèbre 
on Italie. La jalousie des moines de Pompose, excitée par la 
renommée de leur confrère, suscita des tracasseries de tout 
genre à Guido, et finit par lui nuire dans l'esprit de son abbé, 
nommé Cruido comme lui. Incessamment troublé dans son repos, 
if finit par s'éloigner de son monastère , et, pendant son exil, fut 
contraint à faire de longs voyages [indè est quod me vides pro- 
Hxis finibus exulalum). Ces mots ont paru à Tabbé Gerbert 
confirmer le fait avancé par Adam de Brème, Albert de Stade et 
«nutres, du séjour de Guido à Brème, sur Tinvitation d'Hermann, 
archevêque de cette ville (1) ; mais, ainsi qu'on l'a vu, Hermann 
ne devint archevêque de Brème qu'au mois d'août 1032, et nou 
m 1025, comme dit l'abbé Gerbert. L'exil dans les contrées 
éloignées dont parle Guido dans sa lettre a précédé son voyage 
à Rome ; car il se réconcilia dans cette ville avex son ancien 
abbé, et ce voyage eut lieu au plus tard dans Tété de 1032, puis- 
que le pape Jean XIX, qui Tavait appelé à Home, mourut au 
mois de mai 1033; les mots prolixis finibus exulatum n'ont donc 
point de rapport avec le voyage que Guido aurait fait à Brème. 
Il y a aussi peu d apparence qu'il ait été plus tard dans cette 
ville, car il avait alors plus de quarante ans; il devait désirer le 
repos dont il se plaint d'avoir été si longtemps privé, et les 
causes de son exil avaient cessé. Quoi qu'il eu soit, ce fut à 

(1) Seriptor, ecclestasU de Musica ^ X. II, m prœfatione. 



— 157 — 

Arezzo, où il s*élait retiré dans un monasière de béuédicliiis, 
qu il reçut un message du pape, qui , sur le bruil des merveilles 
opérées par Guido dans renseignement de la musique , l'enga- 
geait à se rendre à Rome. Ce ne fut qu*après trois invitaliom^ 
semblables qu'il se décida à faire ce voyage. Il partit accompagné 
de Grimoald ou Grimaldi , son abbé , et de Pierre, doyen du 
chapitre d'Ârezzo. Bayle , trompé par la date 1022 fixée par Ba- 
ronius pour le temps où Guido écrivit sa lettre à Michel , dit que 
ce fut Benoit VIII qui appela Guido à Rome (1). Si ce savant cri < 
tique avait lu la lettre même, telle qu'elle existe dans les bons 
manuscrits > il aurait vu que ce ne fut point ce pontife, mais 
Jean XIX, qui voulut connaître la méthode du moine d'Arezzo : 
Summœ sedù apostolicœ Johannes , dit Guido, qui modo romanam 
gubernat ecclesium, audiens famam nostrœ scholœ, et quomodo 
per noatra antiphonaria inauditos pueri cognoscerent cantus, 
valdè mirattis^ tribus me ad se nuntiis invitavit, Guido expli- 
qua sa méthode au saint père, et lui fit voir son anliphonaire 
dans la même séance. Après quelques minutes d'instruction , le 
pape entassez bien compris le but et Tutilité de celle méthode 
pour être en état de trouver le ton d'une antienne et de la chan- 
ter. Saisi d'admiralion , il voulut déterminer Guido à se fixer à 
Rome ; mais la santé de celui-ci , dérangée par le3 chaleurs de 
l'été et par la fièvre qui règne en certains temps dans celte ville, ne 
lui permit pas d'y rester. Il avait retrouvé à Rome son ancien abbé 
du monastère de Pompose , qui se réconcilia avec lui , approuva 
ses travaux, et lui témoigna le regret d'avoir autrefois écouté ses 
détracteurs. Il l'invita à retourner à son ancien monastère, lui 
représentant que la vie paisible d'un simple moine valait mieux 
pour lui que les honneurs de l'évéché auxquels il pouvait pré- 
tendre. Touché de ces paroles bienveillantes, Guido promit de 
retournera Pompose: cependant, par des motifs qu'il n'explique 
pas, il n'exécuta pas immédiatement ce dessein, et l'on peut 
croire que lorsqu'il écrivit sa lettre à Michel il avait changé de 
résolulion, quoiqu'il dise le contraire; car tout le reste de cette 
longue lettre est rempli par l'exposé de sa doctrine et de sa mé- 
thode de solmisation , pour l'instruction de son ami Michel : or, 
ce soin aurait été superflu s'il eût dû retourner près de celui-ci. 

(1) Dirtionnaire historique et critique 9 article Ahéti» {Gui). 



— 458 — 

Ici finissent les renseignements authentiques sur la personne de 
Guido : le reste n'a d'autre valeur que celle des conjectures. 

Des opinions contradictoires ont été soutenues par divers 
écrivains concernant la fin de cet homme célèbre. Suivant les 
annalistes de Tordre des Camaldules,Razzi (1), Guido Grandi (2), 
Ziegelbauer (5) , et en dernier lieu Mittarelli et Costadoni (4) , 
*Guido aurait été s'enfermer au monastère de Sainte-Croix d'Avel- 
lano, où Ludolf , fondateur de cette maison , l'aurait pris pour 
coadjuteur en 1030 ; puis il aurait succédé à ce même Ludolf, 
en 1047, comme prieur du couvent, et enfin il serait mort 
le 17 mai 1050 (5). Cette opinion, copiée de quelques annalistes 
plus anciens de Tordre des Camaldules, paraît avoir pour hase 
les faits suivants : 1® Deux catalogues des prieurs d'Avellaiio 
existent en manuscrit ; le premier, à la suite d'une vie de Ludolf, 
anonyme, est au Musée britannique, n^llSdu catalogue supplé- 
mentaire. Ce manuscrit est du xii* siècle. On y voit que ùuido 
Aretinus succéda, non en 1030 , mais en 1029, à Jean , succes- 
seur de Ludolf. D'après le second manuscrit, du xiv« siècle, elle 
par les annalistes des Camaldules, Mittarelli et Costadoni , Guido 
succéda en 1025 à Jean, successeur de Julien, qui Tétait de 
Ludolf (6). On voit qu'il y a contradiction dans les dates; mais 
les renseignements s'accordent pour démontrer que Guido, nô 
à Arezzo , a été prieur du monastère d'Avellano.2* Dans le réfec- 
toire de ce monastère il y avait autrefois un portrait avec celle 
inscription : Beatus Guido Aretinus, inventor musicœ. C'est, je 
pense , la seule fois qu'on a rangé Guido dans la classe des saints 
et des bienheureux , et Vinventor musicœ est fort ridicule ; mais 
Texislence de ce portrait dans le réfectoire d'un couvent de Ca- 
maldules semble confirmer Topinion que Guido a appartenu à 

(i) Vita de' Santi e Beati delV ordine Camaldolese , in Boe. 

(2) Dissert. Camald. 1, c. A, n» 8, p. 70 ; IV, c. S, n* û, p. 14, et €• 6, 
n" i, p. 69. 

(3) Centifolium Camalduleme, num. XXXVirr. 
{(i) Annal, Camald,, ann. 103/i, t. II, p. /i2. 

(5) Anno 1030, Guido Aretinus a B. Ludulfo, sacrée domus Âvellanœ ad 
normam institua Camaldulensis fundatore , in coadjutorem seu vicariuiu 
suum est eoapiatus, cui eliam, amw 1047, m prioratu succ^sU « usquedam 
anno 1050, dis 17 maU Deum adiit. V. Ziegdb., Centif. Camald., num. 
XXXVUL 

(6) MittareUiet Costadoni, Annal Camald., t. II, p. 44. 



— 159 - 
eet ordre. Les adversaires de Razzi , dç Grandi , de Ziegelbauer 
et des autres annalistes , opposent à leurs assertions les termes 
mêmes de la lettre de Guido, où l'on voit clairement qu'il fut 
moine de Pompose. Mais cet argument n'est pas sans réplique; 
car, parmi les événements de la vie du moine arétin, postérieurs 
à la lettre qu'il écrivit à Michel , il se peut qu'on doive placer 
son entrée dans l'ordre des Camaldules. C'est un fait bien singu- 
lier que l'ignorance des historiens de l'ordre de Saint-Benoft sur 
les dernières années d'un homme si célèbre , tandis que les Ca 
maldules fournissent des renseignements si précis. 

Les inventions attribuées à Gnido ne sont pas de peu d'impor- 
tance; car, suivant certains écrivains, on ne lui devrait pas moins 
que la gaoïme et son nofn , les noms des notes , le système de 
solmisalion par les trois hexacordes de bémol, bécarrç einalttre 
et par les muances , la méthode de la Main musicale , la notation 
avec le portée du plain-chant, le contre-point, le monocorde, le 
clavecin, le clavicorde et d'autres instruments. Ferkel a prouvé, 
dans une longue ei SQvante discussion (I) , que la plupart de ces 
choses étaient connues avant lui , ou n'ont pris naissance qu'a- 
près sa mort: cependant il a négligé ou ignoré quelques unes des 
preuves les plus évidentes de ces vérités ; en résumant ici ce qu'il 
en dit, j'ajouterai ce qu'il a oublié. 

Jean-Jacques Rousseau, qui, dans son Dictionnaire de musique, 
a accumulé les erreurs à l'article Gamme , dit , d'après Brossard , 
que Gui d'Arezzo a inventé la gamme , et lui a donné son nom à 
cause du r grec qu'il avait placé comme signe de la note la pins 
grave dans l'échelle générale des sons. Les continuateurs de 
Jean-Jacques Rousseau, dans l'Encyclopédie méthodique, sont 
restés dans les mêmes idées. Il est singulier que Rousseau , qui 
dit avoir lu à la bibliothèque du Roi, à Paris, les ouvrages de 
Guido, n*y ail pas vu, au deuxième chapitre du Micrologue, que 
le gamma a été placé par les modernes à la première note du 
syslàme : In frimis ponaiur r grœeum a moderm$ adjuncium , 
et que, dans ses règles rhylhmiques, il dit encore: Gamma 
grœeum quidam ponuni ante prim^m litteram. Ainsi cette adjonc- 
tion du r n'appartient pas à Guido. J'ajouterai qu'en aucun eu- 
droit de ses écrits il ne donne le nom de gamme à l'échelle des 

^ (1) Àllgem. Ge$ch. der Muiik , t. Il , p. 239 à 288. 



— IttO — 
soas , el qu'en général il désigne celle échelle par ie nom de 
monocorde, sur quoi ses degrés sonl marqués ; en sorte qu*au lieu 
de dire qu'il y a sept noies dans la gamme , il dil : Septem sunt 
litterœ monocordi sicut pleniug postea demonstrabo (Prologue en 
prose de lanliplionaire , ch. 5). Voilà donc deux iuvenlions de 
Guido anéanlies à la fois. Venons aux noms des noies. 

Suivant Topinion commune, Guido les anrail lirées de Thymne 
de sainl Jean-Baplisle , dont les trois pcemiers vers de la pre- 
mière strophe sont : 

Ut queant Iaxis itesonare fibris 
Jft'ra gestorum Fomuli tuorum, 
Solse poUuti Labii reatum , 
Sancte Joannes. 

De là les noms ut^ré, mi, fa , sol , la , que Guido aurait voulu 
donner aux noies de la gamme, réduites par cela au nombre de 
six; mais il suffît de lire avec quelque attenlion le passage de in 
lellre du moine de Pompose à Michel où se trouve la citation de 
cet hymne , pour acquérir la conviction qu il n a point prétendu 
y attacher le sens qu'on lui donne, m Si vous voulez , dit-il , im- 
» primer dans votre mémoire un son ou neume(l] pour pouvoir 
» le retrouver partout et dans quelque chant que ce soit (connu 
» de vous ou ignoré), de manière à Tentonner sans hésitation, 
» il faut mettre dans votre tête la teneur d'une mélodie très 
)) connue, et, pour chaque chant que vous voulez apprendre, 
» avoir présent à Tesprit un chaut du même genre qui commence 
» par la même note, comme, par exemple , cette mélodie dont 
» je me sers pour enseigner aux enfants qui commencent et 
» même aux plus avancés : 

Ut queant Iaxis, etc. (2). » 

Ainsi ce n'est qu'un exemple que Guido veut donner à Michel , 

(i) Récapitulation du ton d'une antienne. 

(2) Si quam ergo vocem vel neumam vis ita memoriœ cominenéhre , «/ 
ubicumque velis, in quocumque cantu, quem scias vd neseiaSf ftW nwx 
possit occurrere, quatenus illum indubitanter possis enuntiare, debes 
ipsam vocem vel neumam in capile alicujus notissimœ symphoniœnotare, 
el pro unaquaque voce memoriœ retinendâ hujus modi symphofiiam in 
promptu habere, quœ abeâdemvoce incipicU : utpole sit hœc symphonia, 
qud ego docendis pueris inprimi» atque etiam in ultimis ulor : C/r queant 
Iaxis, etc. 



— 161 — 
lui laissant d*ailleurâ le soin de clioisir qaelqae autre mélodie 
bien connue [alicujus notissimœ symphoniœ) , s*il en est qui lui 
soit plus Tamilière. Il y a sans doute une preuve de perspicacité 
dans le choix de T hymne de saint Jean-Bap liste fuit par Guido 
pour l'objet qu*il se proposait , parce que le son monte d'un degré 
à chaque syllabe ut y re, m{, etc. ; cette cantilène offre , à cause 
décela, plus de facilité qu'aucune autre pour imprimer chaque 
son dans la mémoire : mais ce n'est pas à dire qu un autre chant 
ne puisse conduire au même but. Au surplus, il demeure dé- 
montré par le passage de la lettre de Guido qu*il n'a point songé 
à donner aux notes de la gamme les noms d'u^, ré, mi, etc.; 
car il ne faut pas prendre à la lettre ces noms ut, ré, mi, fa , 
sol, la, donnés par l'abbé Gerbert dans le Prologue rhythmique 
de Tantiphonaire , avec les lettres grégoriennes ; quelque copiste 
ignorant aura ajouté ces noms qui ne se trouvent ni dans le ma- 
nnscrit de saint Ëvroult , ni dans les autres bons manuscrits que 
jai vus, et qui , d'ailleurs , sont en opposition manifeste avec le 
vers qui précède l'exemple. 

Quoi qu'il en soit , ces noms furent bientôt en usage pour dé- 
signer les six notes delà gamme du plain-chant; car Jean CoUon, 
qui paraît avoir écrit dans la seconde moitié du xi* siècle, dit que 
les Français, les Allemands et les Anglais s'en servaient générale- 
ment , et il rapporte leur origine à l'hymne de saint Jean , mais 
il ne cite point Guido comme auteur de cette invention (1). 

Si Guido n'a pas voulu donner des noms aux notes de lagamme^ 
il n'a donc pas borné ces noms à six , et conséquemment il n'a 
pas imaginé le système de solmisation par les hexacordes et les 
iuuances (2) ; mais en cela , comme en d'autres choses impor- 
tantes, les erreurs qui le concernent sont, ainsi que je l'ai dit 
an commencement de cet article, presque aussi anciennes que 
lui. Bien qu'Ëngelbert d'Aimont, écrivain du xiii* siècle, soit le 
plus ancien connu qui nous ait transmis la théorie de la solmi- 
sation par riiexacorde et parles nuances, comme une invention 
de Guido» néanmoins on a, dans la chronique de Sigébert de 
Gemblours , terminée en 1112, la preuve que, longtemps au- 

(1) Voyez le Résamé philosophique de Tiitstoire de la musique, au premier 
volume , p. CLXx. 

(2) Voyez rcxposéda système de solmisaUon par les hexacordes, au Rénfimé 
philoêophiqtie , t. F, p. clxx et siiiv. 

II. MAI. 2. 12 



- 162 - 
paravant, cette théorie , ainsi que celle de la main musicale qui 
en est en quelque sorle inséparable, était considérée comme une 
invention du moine arétin. Sous la date de 1028, ce chroni- 
queur s'exprime ainsi : Ctaruit hoc (empare initalia Guido are- 
tinus multi inler musicos nominis. In hoc enîm prioribus prœfe- 
rendus y quod ignotos cantus eUarn pueri facilius discant per ejus 
regulam, tjuamper vocem magistri^aut pcr usum alicujus inslrU" 
rnenti; dum sex lilleris vel sy (labié modulatim apposilis ad sex 
voces, quos regulariler musicarecipit , hisque vocibus per flexuras 
digitorum lœvte manus distinetis per inlegrum diapason se oculis 
et auribus ingerunt intentée et remisses elevationes vel dispositiones 
earumdem sex vocum. C'est encore avec les paroles de feuido 
même que se réfute celle prélemlue iuvenlion qui lui est allri- 
buée. En plusieurs endroils de ses ouvrages, il déclare qu'il y a 
sept sons dans Téchelle musicale , et qu'il faut sept lettres on 
caraclères pour les représenter. Il y a uécessairemeul sept noies 
ou sept sons dans loule espèce de chant, dit-il, comme il y a vingt- 
quatre lellres dans l'alphabet, comme il y a sept jours dans la se- 
maine , etc. (1). La manière dont il a établi d'ailleurs l'ordre des 
tous et des demi-tons, dans la gamme du premier ton du plain- 

(i) Diapason esteamdem lUteram habere in ntrnqae latere, ut à B in 6, à 
G in c, à D in d, et reliqna. Stcat o.nim uirnqne vox eadem liitera notaUir, ila 
per oninia ejnsdom qualiiatis perfcciissiniaeqiie siniitIludioiH uU'aqiie liabeior 
et creditur. Nam sicut finilis septcm dicbns, eosdem repelimus, ut seinper 
primum et octavum diem eumdem dicamns ; ita ocfavas semper voces esse 
easdem figuramns et dicimiis, qnia nainrall cas concorda consotiare senti- 
mus. Unde verissime poêla dixit esse scpt«*m discrtmin:i vociirn, qfiia elsi 
plures Qant« non esi adjecUo* sed eariimdi'in ren»vatio et rcpeiUio. Miero- 
logua, c. 5 (ce cbapUre a p^ur Uire : de Diapason et cur septcm tantum sini 
notœ). 

Siciit în omnî scriplnra XX cl ÎÏIf lltteras, ira fn omnicanlii seplem lantnm 
babeiniis voc«»s; n.nn seplem siint riies in hebdomada, ira septeiii sani voccs 
iu miisica. Aiiae vero, qiiae super VII adjuirçiinriir eaedein snnt, et pvr oinnia 
canins similitor in nui!o dissiiniles, nisi quo;l aitiusduplicitcr sonaiit : ideoque 
septcm dicimns graves, seplem vero vucamiis acuia$;scpletn autetn liUeris 
dupUCiter sed disbiniilUcr designanlur hoc mudo : 



A. 


B. 


C. 


D. 


E. 


F. 


G. 


I. 


ir.. 


IIU 


IV. 


V. 


VL 


VII. 


a. 


b. 


c. 


d. 


e. 


f. 


K- 


X. 


U. 


III. 


iV. 


V. 


VI. 


VU. 



Prologue en prose de PAntiphonaire , c &• 



~ 165 - 
chant, offre la preuve qn*il concevait la constitution de cette 
ganirae mineure exactement conforme à celle de la musique 
moderne, et détruit toute supposition d'Iiexacorde dans son 
esprit. Voici cette gamme, telle qu*on la trouve dans sa lettre à 
Michel : 



ion 


demi-ton 


ton 


ton 


demi-ten 


ton 


tonî 


A 


B 


C 


D 


E 


F 


G. 



II serait inutile, d*après ce qui précède, de chercher à dé- 
montrer que Tinvention de la Main musicale n*appartient pas à 
Guido, puisque cette méthode est intimement liée au système 
de riiexacor Je , qui est étranger à ce moine, comme on vient dé 
le voir, s'il n'existait des manuscrits des ouvrages de Guido où 
la Main se trouve : tels sont ceux duMicrologue à Oxford > dan^ 
la bibliothèque du collège du Christ, n^SO, in-4®, et à Florence, 
dans la bibliothèque des MéJicis, case 29; mais cette figure y 
esl isolée et sans explication. Nul doute que le copiste n*ait mis 
la Main à la suite de Touvrage de Guido , pour son usage parti- 
culier, et sans avoir remarqué qu il n'est aucun passage dans le 
Micrologue à quoi cette figure ait du rapport. On peut en dire 
autant d'un manuscrit du xii* siècle dont le savant De Murr a 
donné la descrîplion (1) , et dans lequel , au milieu de plusieurs 
fragmenls, on trouve Manus GuUonis, qui ne tielit à aucun ou- 
vrage du moine de Pompose. 

Fétis père. 
[La fin au numéro prochain.) 

(i) Notifia duorum codîcum musicorum Guidonis Àretini scBèuli XI et 
8. Wilkelmi Hirsaugiensii sœc XII in ntembranis eœarat. eum II lab. 
cmeis. Norimber§m, 1801, 4. 



REVUE CRITIQUE. 



Répertoire de masiqoe d^ëglise pour plusieurs TOix et orgue , publié avec Tap- 
probation et sous les auspices de S. E. Mgr le cardinal-archevêque de Ma- 
lines, par N.-A. Janssen , prêtre , P. -F. de Voght , prêtre, et E. Dotal. — 
Bruxelles, Schott frères (i). 

Si la nécessité d'une réforme dans le régime musical des 
églises esl universellement proclamée et reconnue par tous les 
hommes que Findifférence générale n*a point rendus complète- 
ment insensibles aux intérêts de cette partie du culte public, il 
s*en faut bien que la même unanimité se manifeste au sujet de 
Textension que doit recevoir ce principe, et du mode d'applica* 
tion par lequel il convient de le réaliser. Il y a d*un côté les par- 
tisans absolus du plain -chant qui voudraient mettre une barrière 
insurmontable entre TofGce divin et les productions de Tart au- 
quel les habitudes peu logiques du langage vulgaire donnent 
exclusivement le nom de musique. D'autres, au contraire, sans 
nier Timportance du chant grégorien , paraissent ne lui accorder 
qu'une valeur purement historique, et préparent une plus large 
intervention de Tart moderne dans les futurs développements de 
la musique religieuse. Entre ces deux opinions, chacun peut 
choisir une position intermédiaire plus ou moins rapprochée de 
Tun ou de l'autre des termes extrêmes ; et , comme tous les deux 
s'appuient sur des raisonnements plausibles, la véritable solu- 
tion sera celle qui, tenant compte à la fois des traditions du 
passé et des droits de l'avenir, saura faire une part équitable à 
la musique moderne tout en opposant une digue à ses envahis- 
sements. 

Si l'on a quelque peine à s'accorder quant à l'étendue de celle 
concession , on n'en a aucune à en exclure la plupart des mor- 
ceaux de musique qui se font entendre dans nos églises. Ce n'est 
pas que Ton manqué de recueils de ce genre; la librairie s'en- 
combre tous les jours de productions médiocres, dans lesquelles 
ne se manifeste aucune pensée de rénovation des formes niusi- 

(1) 120 pag. gr. in-fol. par an, en 12 livraisons. Prix : 10 fr. 



— 165 — 
calés appliquées à Texpression des textes sacrés. Aussi une ten- 
lalivede ce genre, entreprise avec conscience et bonne foi, est- 
elle à nos yeux au nombre des plus uliles efforts que Ton puisse 
faire pour hâter la solution des difficultés auxquelles donne 
lieu l'emploi de la musique dans le service de TEgiise. 

La publication que nous annonçons a été déterminée par une 
pensée de ce genre. C'est pour bannir de nos temples les habi- 
ludes musicales empruntées au théâtre , c*est pour^ doter les 
églises d'un répertoire dont le style soit toujours en harmonie 
avec lesprit de la prière chrétienne, que des hommes intelligents 
cl zélés ont entrepris de former, avec des œuvres empruntées 
aux anciennes écoles et d'autres compositions modernes et con* 
temporaines , un recueil où les défauts ordinaires de la musique 
dile religieuse fussent soigneusement évités, ils ont judicieuse- 
inent observé que, pour remplir ces conditions, il ne suffisait 
pas d'interdire remploi des instruments d'orchestre , en conKaut 
à l'orgue l'accompagnement qui devait être exécuté par ceux-ci. 
Kn opérant de celte manière (et ces sortes de réductions sont 
1res communes), on arrive à dépouiller la compo>itiou d'une 
partie considérable ^de ses effets, mais non à lui donner un ca- 
ractère plus religieux. Aussi les éditeurs nous paraissent-ils 
poser un principe très juste, lorsqu'ils déclarent que l'accom- 
pagnement d'orgue doit être spécialement écrit en vue de cet 
instrument. Mais cet accompagnement doit-il n'être qu'un ré- 
sumé de l'harmonie exécutée par les voix? doit-il ne consister 
({n'en un pur remplissage, ou au contraire avoir une physiono- 
mie distincte et une marche indépendante? Ceux qui penseraient 
que la musique d*église doit se renfermer dans les bornes du 
îilyle alla Palestrina n'accepteront l'orgue que comme soutien 
des voix, les compositions de ce style étant écrites uniquement 
en vue de celles-ci. Mais si Ton pense au contraire que l'exclu- 
sion de rorchestre doit avoir pour résultat de rendre à l'orgue 
'importance que l'introduction du style dramatique lui a fait 
perdre , et que semblent d'ailleurs lui assigner les développe- 
inenls toujours croissants qu'il reçoit, on sera conduit à cher- 
cher dans remploi obligé de cet instrument, non plus réduit à 
copier platement les formes de l'orchestre , mais traité suivant 
son génie particulier et avec le genre d'intérêt qu'il comporte, 
rfes ressources nouvelles et abondantes pour un genre de mu- 



— 466 - 
fique qui ne repousse pas la Tariété , bien que la gravilé sait la 
première condilion qu'il exige. 

A ce point de vue, nous pourrions critiquer le Siabat de 
M. Duval, renfermé dans la 5' livraison du Répertoire. Une com- 
position de celte étendue, conslamuient accompagnée en accords 
plaqués dans la partie grave du clavier, ne saurait échapper au 
reproche de monotonie; et un accompagnement plus varié ne 
détruirait point le caractère de gravité que Tauteur a voulu im- 
primer à son œuvre. 

Malgré cette critique et quelques autres du même genre, aux- 
quelles ce recueil peut donner lieu, nous croyons que c*esl une 
entreprise sérieuse et digne de tous encouragements, parce 
qu'elle nous parait dirigée par une pensée réelle de progrès. 
Elle a déjà livré au puhlic un certain nombre de compositions 
recommandables, entre autres le Miserere de Baini, qui n'est 
guère connu parmi nous que de nom , et qui , sans élrc à la hau< 
leur des grandes œuvres de Técole romaine, mérite par sa par- 
faite convenance de style, ainsi que par sa facilité d'exécution, 
de prendre place dans le répertoire de nos églises. 

Nous voudrions pouvoir garder le silence sur les conipositions 
de M. Tabbé Janssen, lequel a inséré divers morceaux dans cette 
collection; mais les productions de cet ecclésiastique sont d*une 
telle faiblesse sous le rapport de l'invention et de la facture, 
qu'elles ne supportent même pas la critique , et qu'elles déparent 
celte publication.' 

Nous ne voulons pas terminer ce compte-rendu sans remer- 
cier les éditeurs de la mention flatteuse qu'ils ont bien voulu 
faire de notre Revue dans leur 1" livraison. Les œuvres entre- 
prises dans Tintérêt de l'art religieux se doivent un mutuel ap- 
pui, et, à ce litre, l'intéressante publication dont nous venons 
d'entretenir nos lecteurs rentre trop complètement dans nos 
vues pour que nous ne soyons pas empressés de constater ses 
succès. Ceux qu'elle a obtenus en Belgique dès son apparition 
sont un heureux augure pour la restauration de la musique 
d'église dans ce pays. En dotant ses chapelles d'un bon réper- 
toire de musique, les éditeurs travailleront plus efficacement à 
la rénovation de l'art religieux qu'on ne peut le faire en discu- 
tant à priori les bases de cette réforme. 



- 167 — 

Vingt morceaux d'orgue pour rélévation, par Louis Feltj^ 
Paris, V* Canaux. 

M. Fcltz est un artiste laborieux et dévoué aux vt^.rilaLles inté- 
rêts de la musique religieuse. Plus heureux que la plupart de 
ses confrères, dont les leuclances sérieuses, ropoussées parle 
goût du public, ne trouvent aucun appui dans le clergé, lorga- 
flisle de la cathédrale de Langres a rencontré dans son pieux et 
savant évèque une protection puissante à Tonibre de laquelle il 
lui est permis de remplir, suivant sa conscience d'artiste chré- 
tien, les fonctions qui lui sont confiées. Dans les pièces d'orgue 
qu'il vient de publier, Tauleur donne la preuve de sou applica- 
tion constante à maintenir sou style dans celte gravité qui est la 
prenjière condition de la musique religieuse, surtout lorsqu'elle 
se produit au milieu des plus saintes actions de la liturgie. 

Nous ne pouvons qu'engager M. Fellz à persévérer dans la voie 
où il est entré. L'élude des grands modèles de l'art d'écrire achè- 
vera en lui ce que d'heureuses dispositions naturelles el une 
excellente éducation musicale y ont commencé. Nous lui conseil- 
lerons seulement d*user plus sobrement des changements de 
tons, en s'altachant de préférence aux modulations principales, 
flonl on ne doit sortir que rarement et pour produire un effet bien 
marqué; au contraire, la multiplicité des Iransilions, surlout 
dans des pièces de peu d'éleu4lue„ détruit l'unité d'impression, 
el expose le compositeur à employer, pour revenir à son point 
de départ, des modulations dures et parasites. Le goût des 
transitions aventureuses est un des caractères dominants de la 
musique moderne. Mais le vague et rincohérence qu'il tend à 
produire conviennent peu à l'expression calme et précise des 
sentiments chrétiens. 

S. M. 



MELANGES. 



DIOCÈSE DE LANGRES. 

PROGRAMME DES CONFÉRENCES ECCLÉSIASTIQUES 

POUR i8/i6. 

Dn Cnlte publie. 

i" Exposer et prouver brièvement sa nécessité. 

Le enlte publie considéré dans Vhùmme (1) comprend les paroles et les mouve* 
menls : les paroles sont ou simplement articulées ou chantées. 

SI. 

PAROLES ARTICULÉES. 

T Quelles sont les paroles appliquées au culte catholique par institution 
immédiatement divine? — apostolique? — purement ecclésiastique? ~ Qu; 
conclure en faveur de la tradition ? 

3<> Quelles sont dans le culte les paroles my arlMts ahsolutè ? — secundam 
gutd? — Quelle proportion doit avoir Tautoiité qui les change avec celle qui 
les a déterminées et réglées? — Que conclure pour chacun de nous dans la 
pratique ? ( Divers degrés de fautes pour diiïércnis cas.) — Quel usage faire de 
ces principes pour l'appréciation de ce qu'on appelle les liturgies nouvelles? 

à'' Questions historiques. Jusqu'où remontent toutes les anciennes litur- 
gies?— Connaît- on des conciles ou des papes qui aient tenté d'en faire de 
nouvelles?— Les changements qui ont été faits en France au rit romain, 
dans certains diocèses, depuis deux cents ans , ont-ils vraiment constitaé d«-s 
liturgies particulières, ou seulement des altérations et contrefaçons de la litur- 
gie romaine ? 

§11. 

PAROLES CHANTÉES. 

5« Pourquoi le chant est-il ajouté à la simple articulation des parole:» ? 
( Réponse générale.) — En quel cas le chant est-il plus utile que la simple 
lecture ou que la prière à voix basse? —A part les usages locaux, que penser, 
sur ce point, des messes de paroisse? — de première communion, etc.? 

6"* Le peuple ne prend presque plus part au chant de rËglisc. — Diverses 

( 1 ) On peut le considérer encore dans les objets matériels que l'homme (kit ser- 
vir à cette fin , comme la matière des sacrements, les ornements sacerdotaux , les 
églises, etc. Nous avons l'intention de faire de cela Tobjet d'une autre conférence 
Nous aurons alors à nous occuper delà musique au point de vue de Tart. 



— 169 — 
causes et diverses conséquences de ce chaogemeur. — Quels moyens divers 
prendre pour faire chanter le peuple ? 

7" Quels sont les devoirs du clergé paroissial en fait de chant? (Détailler 
ces devoirs, et dire quels en sont les degrés.) 

8** En dehors de la question d'art, quels doivent être les caractères du 
clian(, — en lui-même,— dans son exécution?— Que penser des chants en 
langue vulgaire , — considérés en eux-mêmes et à part leurs défauts acciden- 
tels? (Les examiner en regard de l'esprit de l'Église.) — L*usage en est-il 
ancien 7 — Quels ont été les divers effets de cet usage depuis quarante ans? 
— Dans quelles limites faudrait-il le renfermer? — Que penser de certains 
recueils? — Pourrait-on' obtenir sur cela une certaine unité diocésaine? — 
Gomment? 

9*" Questions historiques. Quelle est Thymne que chanta N. S. dans l'ins- 
titution de la très sainte Eucharistie? — Quel fut le caractère et quelles furent 
les sources des premiers chants liturgiques dans TËglise ? — Quelles sont les 
différences d'origine et de caractère général entre le chant ambrosien et le 
chant grégorien ? — Quelle est Torigine de la musique moderne? 

§111. 

MOUVEMENTS. 

10** Pourquoi des mouvements de mains, de tête , de corps dans le culte 
public? — Divers motifs (Réponse générale, exemples tirés de quelques sa- 
crements, etc.) — Pourquoi, en particulier, les mouvements qui se trouvent 
dans les cérémonies delà sainte messe ?-— Pourquoi le prêtre change-t-il de 
place, etc.? — (Quelques autres détails principaux.) — Quel est le but de ces 
cérémonies? — Pourquoi les fidèles ne les comprennent- ils plus? — Que fau- 
drait-il penser des mouvements dans le culte public s'ils n'avaient pas un sens 
utile et précis? 

il® Quels sont en cela les devoirs des prêtres, — pour eux-mêmes, — pour 
les autres? — Jusqu'à quel point obligent les rubriques spécialement sur ce 
point? (Encensements, signes de croix, etc.) 

12*" Questions historiques. Quelle fut Torigine de l'ancienne liturgie galli- 
cane ? — Quels furent les résultats de son abolition en France ? — Pourquoi la 
liturgie mozarabe a-t-elle été supprimée en Espagne?—- Que penser de la 
mission donnée à saint Augustin de Gantorbéry par le pape saint Grégoire 
touchant l'établissement de la liturgie dans la Grande-Bretagne? — Quelle 
est la doctrine exacte de l'Église touchant l'unité liturgique ?( Respect du 
Saint-Siège pour le rit grec, etc.) 



UN NOUVEAU MODE DE PLAIN-CHANT. 

On nous demande d'expliquer en quoi consiste précisément le 
nouvetm mode de plain-chant découvert par M. Martin , et en 
faveur duquel les journaux Tonl tant de réclames et annonces 
depuis six semaines. Voici notre réponse. Ce nouveau mode de 



— 17ft — 

plain-chant est nn nouveau mode de faux^hmtrd^n ou d*har* 

monie noie contre note. Il consiste à Taire exécaler le chant par 
les dessus et ténors^ et à placer au-dessous de ce chant deux par- 
ties d'accompagnement pour basse et baryton. 

Toute simple que soit cette innovation, si elle avait pour ré- 
sultat d'apporter la ])lus légère amélioration à Texécution du 
chant de TEglise, nous la louerions de toutes nos forces, et, bien 
qu'au point de vue de Tart cet arrangement des voix soit fort 
mauvais, nous Tadopterions cependant s'il devait contribuer à la 
popularité du cliant; mais c'est, au contraire, une innovation 
condamnable, d'un mauvais eiïet, et dont l'usage serait on ne 
peut plus funeste au chant ecclésiastique. 

En effet, pour faire chanter les ténors à l'unisson des dessus, 
et placer encore au-dessous deux parties d'accompagnement, 
M. Martin est obligé de prendre une dominante très élevée, par 
exemple ré dans le cinquième mode. Cette élévation exagérée du 
ton serait aussi fatale au plain-chant que l'emploi des voix de 
basse , et aurait pour résultat de fausser toutes les voix ou de 
faire entendre dans nos églises des cris affreux au lieu de chants 
graves et doux. En second lieu, il arrive qu'en faisant chanter 
les enfants à l'unisson des ténors, le timbre perçant des dessus 
absorbe et couvre la voix des ténors, et alors le chant prend un 
caractère efféminé qui le dénature et perd la majesté, la gravité 
qu'il doit toujours conserver. En outre, l'intervalle d'une octave 
qui existe entre le ténor et le soprano ne se trouvant pas rem- 
pli , il en résulte un vide, une lacune dans l'harmonie, contraire 
à toutes les règles du goût et à toutes les lois de la composition 
musicale. 

Depuis qu'on exécute cette e$:pèce de faux-hourdon à Saint- 
Germain-rAuxerrois, il en résulte chaque dimanche une in- 
croyable cacophonie. Les fldèles, déroutés, cherchent une domi- 
nante, et, ne la trouvant pas à leur portée, ils prennent au ha- 
sard une des notes de l'accord. Ainsi le dimanche 24 mai, nous 
assistions aux vêpres de cette église, et nous avons entendu les 
ecclésiastiques qui chantaient au chœur, et les fidèles et les en- 
fants des écoles prendre tour à tour diverses domiaftnle« sans 
atteindre le ré ou mi que l'en devait adopler d'après l'ftmBge- 
ment de M. Martin. 

Malgré l^bruil dês jevroaux , malgré ks ré^Miee <|u'ibi oiuregi;»- 



- 171 — 

treront encore, il faut tenir pour certain que celte innovation est 
sans objet, sans valeur; an point de vue Je Fart, c'est une pau- 
vreté; au point <Ie vue du cliaiit religieux, c^esl un vandalisme 
de plus. Pour être jusie, je dois dire que je suis persuadé que 
M. Martin a obéi à des intentions 1res pures et à un désir sincère 
d'amélioration ; je crois niême avoir deviné pourquoi M. Martin 
avait imaginé ce système : c'était pour répondre à un reproche 
qui est adressé aux faux-bourdons qui se cbanlenl ordinaire- 
ment dans nos églises. Comme le chant y est placé à la partie 
intermédiaire ou taille, comme les^ autres voix sont égales 
en nombre et en force à celles qui font entendre le chant, il en 
résulte que la mélodie est étouffée el voilée par Tharmonie , et 
qu'on entend un ensemble d'accords agréables, mais sans bien 
distinguer le chant. Ce défaut existe, mais il n'y a qu'un moyen 
d'y remédier: c'est de faire exécuter la partie du chant, ou teneur, 
par un bien plu» grand nombre de voix , ce qui aurait lieu natu- 
rellement si le peuple chantait habituellement dans nos églises. 
Mais, pour faire mieux entendre le chant, le porter dans un dia* 
pason plus élevé, lui ôter son caractère en le confiant aux voix 
féminines, l'entourer d'une harmonie incorrecte ou commune, 
c'est le détruire «lu lieu de Taméliorer, el c'est malheureusement 
cequ*a fait M. Mariin. 

Assurément , je crois exprimer à Végard de M. Martin une 
opinion réfléchie, un jugenienl impartial, conformes aux vrais 
principes du goût. Cependant des amis moins sincères, des ec- 
clésiastiques peu éclairés, des amateurs indifférents, accordent 
et accorderont encore leur suffrage à ces essais de M. Martin ; il 
en conclura que je suis injuste et partial. Le temps, ee maître 
inflexible, apprendra à M. Martin ce que nous ne saurions lui 
persuader aujourd'hui (I). 

F. Dakjou. 



(1) Au moment de mettre sous presse les Ugnes qui précèdent , nous appre- 
nons que, depuis trois ans, M. Fanart fait exécuter à Reims le plain-ctiant 
d'après un principe analogue à celai dont M. Mariin se dit l'inventear, toute- 
fois avec cette immense différence que le chant est placé sur la dominante si, 
et que par conséquent il est dans un ton convenable i la voix conunune. En 
outre, rharmonie à quatre parties réelles dont M. Fanart accompagne le 
plain-ctaant est correcte et distinguée, qualités qu'on ne peut remarquer dans 
les arrangements de M. Martin. 



~ 172 — 



CONCOURS POUR LA COMPOSITION MUSICALE 

BES CHANTS POPULAIRES, RELIGIEUX ET HISTORIQUES. 

Ce concours, ouvert le 3 décembre 1845 par M. le ministre de 
rinslruclion publique, a été fermé le 1*' avril de celte année. 
Les partitions envoyées ont été très nombreuses; Tiuventaire qui 
vient d*étre terminé constate que 370 auteurs ont adressé au 
ministère 1731 compositions musicales. L.e Journal général de 
Vinstruciion publique donne le relevé suivant , qui fait connaître 
dans quelles proportions ont été traités les différents morceaux 
mis au concours. Aucun des textes choisis par la commission ne 

manque à Tappel. 

Nombre 
N«» Ngids. SoJeU. de 

partiUont. 

1 Racine. L'Éternel est son nom, le monde 

est son ouvrage. 129 

Qn*il va lentement le navire. 100 

Père, qu*adore mon père! 85 

Qui donc m*a donné la naissance? 78 

Combien j'ai douce souvenance. 75 

Chantons Fauteur de la lumière. 68 

Un ange au radieux visage. 61 
J'ai révélé mon cœur au Dieu de 

l'innocence. 58 

2 Racine. Tout l'univers est plein de sa ma- 

gnificence. 53 

Ah ! des flots fût-on la victime. 51 

Les cieux instruisent la terre. 49 

Un plein repos favorise vos vœux. 49 
Grand Dieu , qui fais briller sur 

la voûte étoilée. ' 



33 


BÉRANGER. 


9 


Lamartine. 


28 


M- J. Mallet, 


56 


Chateaubriand. 


4 


Racine. 


34 


Rbboul. 


43 


Gilbert. 



34 


Lebrun. 


5 


J.-B. Rousseau. 


45 


Racine. 


5 


Racine. 


6 


Lefrang de Pom- 




PI6NAN. 


10 


Racine. 


18 


J.-B. Rousseau. 


12 


Racine. 


25 


J.-B. Rousseau. 



Inspire-moi de saints cantiques. 
Verbe égal au Très-Haut, noire 

unique espérance. 
Seigneur, dans ta gloire adorable. 
L'oiseau vigilant nous éveille. 
J'ai vu mes tristes journées. 



44 

44 

44 
44 

42 
41 



173 — 



N«« 


Noms. 


Sujets. 


Nombre 
de 






partitions. 


41 


Thomas. 


Si je devais un jour, pour de viles 








largesses. 


41 


7 


Racine. 


Grand Dieu, qui vis les cieux se 








former en matière. 


59 


H 


Racine. 


Mon Dieu , quelle guerre cruelle ! 


57 


44 


FONTANES. 


Heureux qui de ses mains rusti- 








ques. 


35 


40 


Thomas. 


Regarde autour de loi, contemple 








tout l'espace. 


35 


16 


GUIRAUD. 


Venez , enfans de la Grâce. 


29 


27 


De Florian. 


Le plus saint des devoirs , celui 








qu'en traits de flamme. 


27 


32 


Gilbert. 


Quel bruit s'est élevé? la trom- 








pette sonnante. 


27 


,22 


Corneille. 


mon Dieu, si ton bon plaisir. 


26 


11 


Racine. 


Aslre que l'Olympe révère. 


24 


20 


Corneille. 


Droite et sincère conscience. 


23 


30 


Dblillb. 


Dans sa demeure inébranlable. 


23 


37 


GUIRAUD. 


Pauvre petit, pars pour la France. 


23 


.29 


Racine. 


bienheureux mille fois. 


21 


15 


Racine. 


Source ineffable de lumière. 


20 


15 


Racine. 


Quel charme vainqueurdu monde. 


20 


21 


Corneille. 


Souffre sans murmurer tous les 








défauts des autres. 


20 


17 


FONTANHS. 


moment solennel! Ce peuple 








prosterné. 


19 


24 


Racine. 


Les méchants m'ont vanté leurs 








mensonges frivoles. 


19 


26 


De Jussieu. 


Heureux celui qui sait prier. 


16 


46 


Lefrang de Pom- 


Qu'il est beau de régner sur des 






PIGNAN. 


peuples nombreux. 


15 


59 


Fontanbs. 


Sur la religion les cités s'établis- 








sent. 


14 


19 


Corneille. 


Pour l'élever de terre, homme, il 








te faut deux ailes. 


13 


25 


Racine. 


Heureux, dit-on, le peuple floris-^ 
sant. 


15 



- 174 - 

Nombre 
No* Noms. Sajeta. de 

parlilioos. 

42 FoNTANBS. Qui n'a relu souvent, qui n'a poiat 

admiré. 12 

55 Gastsl. Combien de momiments dont la 

grandeur étonne. , 10 

58 GuiRAOD. Avec leurs grands sommets, leurs 

glaces éternelles. 8 

8 FoNTANES. Toi qui le crois si sage, ose dans 

ta balance. 5 j 



Total des partitions envoyées au concours. 1,731 



SOCIÉTÉ DES PAYS-BAS 

POUR l'encouragement de l'art musical. 

L'année dernière (p. 58), nous avons entretenu nos leclenrs 
d'une belle publication de musique classique et nationale faite 
parcelle Société. Aujourdhui nous leur transmettons, sur l'ea- 
semble de ses travaux, quelques détails trop peu explicites qu'a 
bien voulu nous communiquer son fondaleur et secrétaire- 
général, M. A. 6. C. Vermeulen, de Rotterdam. 

La Société a élé fondée en 1850. Son but principal est d'ex- 
citer le goût de la musique au sein de la nation néerlandaise et 
de répandre de plus en plus de bonnes notions de cet art. Elle 
croit atteindre ce but : 

1<> Par l'encouragement de l'instruction musicale; 
2"" Par la protection qu'elle accorde aux travàui des compo- 
siteurs; 

S"" Par le développement du goût musical qu'elle cfaerehe à 
réaliser en faisant exécuter les compositions classiques anciennes 
et modernes. 

Pendant les seize'années qu'elle a traversées depuis sa fonda- 
tion , elle a consacré une partie de ses finances à établir ou à 
soutenir des institutions musicales dans ses divers départe- 
ments. 

Une autre part de ses fonds a servi à l'éducatioH musicale de 
quinze jeunes gens, tant dans le pays qu'à l'étranger. Plusieurs 
d'entre eux ont déjà acquis nna belle réputation; il suffit de 
nommer M. Verhulst, 



— 175 

Elle a fait juger par ses membres honoraires, tant nationaux 
qn'élrangers, plus de trois cents composilions, dont plusieurs 
ont été couronnées, éditées aux frais de Tassocialion , et répan- 
dues en dehors du pays. 

Elle s*est formé une riche bibliolhëque, en partie par les en- 
vois gracieux des principaux composileurs de l'Europe, en partie 
par l'achat des œuvres classiques, anciennes et modernes, 
qui sont mises à la disposition des membres dans les divers dé- 
partements. 

Elle a célébré jusqu'à ce jour quatre grandes fêtes musicales, 
où les composilions les plus célèbres de Handel, Haydn, Mozart, 
Beethoven, Spohr, Mendeissohn et autres auteurs classiques, ont 
été exécutées sur une grande et pompeuse échelle. Les divers 
départements ont suivi ce brillant exemple dans des proportions 
moins vastes, et ont beaucoup contribué par là aux progrès du 
goût musical. 

Depuis un an, elle publie de temps en temps un album conte- 
nant des compositions de ses membres honoraires, dont la liste, 
décorée de noms illustres, n'est pas un des moindres ornements 
de la Société. Cette publication, exclusivement destinée aux 
mennbres ordinaires, renferme en outre des notices historiques 
et critiques. 

La Stïciété se compose d'environ seize cents membres, répartis 
dans treize départements ou villes, et payant annuellement 
5 florins. Nous osons dire que ses résultats ont été considérables 
en comparaison de ses moyens pécuniaires. La nation des Pays- 
Bas est assez mal disposée à Tégard de la musique, soit à cause 
(les circonstances spéciales, soit à cause du caractère des habi- 
tants. La plupart d'entre eux ne comprennent pas que la musique 
puisse être un art comme les- autres ; ils n'y voient qu'une satis- 
faction sensuelle et un plaisir passager. Aussi, envisagée à un 
pareil point de vue, la musique a beaucoup d'ennemis acharnés 
dans ce pays parmi les puritains qui y abondent. Tels sont les 
motifs auxquels on doit attribuer le peu de faveur que la Société 
a rencontré dans le pays qui proGte spécialement de ses travaux. 

Faisons des vœux pour que la pensée qui a produit cette mile 
institution rencontre à l'avenir toutes les sympathies auxquelles 
elle a droit, et excite, dans d'autres contrées, la rivalité du bon 
exemple. 



CANTIQUES LANGUEDOCIENS. 



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A-dou-ra-blo Ma -jes-tat , A^ paisats liostro cou * le - ro , ' 

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Que fa - ra dan» un eg-clai-re De laterro uq fau-gairou. 





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^^^^ 



Ces cantiques sout extraits d*un de ces livres de dévotion po- 
pulaire que Tusage des missions a si Tort multipliés dan« certaines 
provinces. Il est intitulé : ht tahleu de la hido del parfet crêstia^ 
en hersses 9 que représenta Vexer cici de la fe. A Touhuzo, 170S. 
Cet ouvrage a pour auteur le R. P. Amilha , chanoine régulier de 
Saint-ÂugusHin , dans Féglise cathédrale de Pamiers. Écrit en en- 
tier dans cette langue d'oc , qui fut le premier idiome littéraire 
de TEurope moderne, oe recueil nous a paru très remarquable 
sons le rapport poétique. Au milieu de formes naïves qui sont 
ir« MAI. 3. i3 



— 178 — 
le résullal naturel de remploi d*uti dialecte populaire,. on y 
trouve souvent une très ^nde élévation d*idées , un pathétique 
touchant et vrai, toutes qualités qui ne nous paraissent pas 
exister au même degré dans les cantiques écrits dans la langue 
et avee les formes littéraires du tlyiîv siècle , qui sont en usage 
dans nos églises. 

Il y aurait, croyons-nous, une utilité réelle pour les poètes 
qui s'iionorcnt de faire chanter leurs strophes au pied des autels, 
à s*iiispirer de ces témoignages de la vieille foi populaire II n y 
en aurait pas moins pour les musiciens à étudier les mélodies 
sur lesquelles les populations d^autrefois chantaient leurs 
croyances. Les chants du recueil dont nous parlons sont tous 
dans la tonalité du plsiiM'-cbaBt ; on remarque^dans tous la même 
absence de rhythrae régulier qui caractérise le chant grégorien. 
Ce chant ayant réalisé aussi complètement que possible les véri- 
tables conditions de la popularité, a entraîné à sa suite toute la 
musique populaire formée à son imitation, jusqu'au jour où le 
bliton de mesure dés maîtres de chapelle vint imposer silence au 
peuple pendant les offices , pour la plus grande satisfaction des 
connaisseurs et fins appréciateurs du savoir musical. 



NOUVELLES DIVERSES. 



%* Nous sommes dans la néc«9slté de foire réimprimet la première année 
de la Revue. Noos prions les personnes qai noa^ ont demandé cette première 
aooée de ne pas s'impatienter du retard qu'elles éprouveront à la recexolr, ce 
retard ne dépassera pas deox semaines. Le nouveau tirage sera limité à cent 
exemplaires ; pl«s de cinquante nous étant déjà demandés , les personnes qui 
désirent posséder le recueil sont priées de nous (^crire sans retard. 

%* Le directeur de la Revue a reçu dans ces derniers temps mi grand 
Bombre de lettres , et II n'a pu trouver le temps de répondre à toutes ; il s'ac- 
quittera de ce devoir le plus tôt possible. 

V Le directeur de 1» Revue assistera, an jubilé qui doitav<dr Iteai Liég»^ 
pour l'anniversaire de l'institution de la Fête du Salnt'^acrement. Un grand 
Domi)re de prélats belges , allemands et français, Seront présenta à cette so- 
lednité, et Mgr l'évêquè de Langres doU en faire l'ouverture. 

\* Un fournal ecclésiastique nouvellement fondé à Paris sous le titre la 
Vmx de la vérité a commencé la publication d'une série d'articles en réponse 
aux questiana proposées par Mgb l'archevêque. Il e.nt à désirer que ee travail, 
plein de faits curieux et de réflexions solides, trouve un grand nombre de lec- 
teurs dans le dergé de la capitale et des provinces^ 

%* Malgré les savantes dissertations de M. Fétis sur le defni-lon dans le 
planHfhani^ eMte question est encore qbscure pour beaucoup de personnes. 
A $atnt-(;ernmtt^rAuxerrois, M. Martin prescrit à ses chanteurs de ne jamais 
faire Vui dttèae dans la messe en rf de Dumont. Or, la mélodie de Dumpnt 
D'appartient pas an plaio-cfaant mais à la musique ; la messe connue sous ïe 
nom de mesee royale est tou< entière écrite en ré mineur, et non pas d^ns le 
premier mode comme IHimont l^a cru ; II faut donc y laisser les accident^ que 
l^^uteMf lal-mème a eu Pintention d'y placer. Du reste , sur cette question du 
^iemiHim nous avons reçu une lettre d'un savant prêtre de Rome qui con- 
damne ei repousse avec énergie les erreurs de Tabbé Janssen. 

%* Mgr Tarchetôque d'Âuch a publié récemment, à l'occasion de l'oaver- 
tare des conférences ecclésiastiques de son diocèse, une circulaire dans la- 
quelle il exhorte vivement son clergé à s'adonner à l'étude et à la pratique du 
chant. La partie liturgique du programme des conférence^ est entièrement 
consacrée à cette question. Dans la liste des ouvrages à consulter, nous avons 
remarqué la Bêvue dfi lamuêique reUffieuee^ à laquelle un pareil honneur 
inspire , avec le sentiment de la reconnaissance , cdnl de devoirs pins sérieux. 
— Nous ferons connaître cet important docnsMut dans notre prochaine li^- 
vraison. 

\* Mgr le cardNial-arciievéqite de L>on s*occnpe en ce moment de la rédac- 
tion d'une leUre pastorale sur le chant ecclésiastique. Nous savons que S. E. s 
fêté on des premiers prélats qui aient félicité Mgr l'évêquè de Langres & l'oc- 



— 180 — 
casioD dtt mandemenl publié par celui-ci, et qui produit dans tout le clergé 
une impression profonde et salutaire. 

\* Nantes, ~ L*école cliorale, la société de Sainte-Cécile, le cours de chaDt 
à récole des frères, Toffice à la cathédrale, toutes ces œuvres sont dirigées 
avec la plus grande intellip:ence et avec un zèle infatigable par M. Simon, se- 
condé par le cler»é et par les amateurs de la ville. Mous atons assiste à une 
répétition de la Société de Sainte^Cécile , et uoiis n^avons que des éloges à 
donner pour la manière dont on exécute la musique^ religieuse moderne. Le 
Requiem de Mozart a été clianté devant nous avec beaucoup d^entrain et 
d'exactitude. U n'en est pas tout-a-fait de même d*iin fragment de Marcello, 
qu'on a déGguré par un mouvement beaucoup trop précipité. Celte musique 
demande plus de largeur et de gravité dans son allure que la n^usique mo- 
derne, et il faut en étudier patiemment le sens et le caractère pour en décoii- 
vrii les beautés. La société de Sainte-Cécile peut devenir ui^e institutiotn émi- 
nemment utile, mais il faut pour cela que les hommes distingués qui la dirigent 
abordent eourageusement lies diflleultés que présente la musique ançit^nne, 
celle dePalestrina et de ses contemporains, et celle de Marcello; là se trour 
vent seulement des inspirations élevées et conformes au style religieux. 4 
quoi bon redire sans cesse les œuvres connues, pratiquées, sues par cœur, 
comme la Prière d$ Moïse on \t Requiem de Mozart ; il ne faut pas imiter ce$ 
iMurgeois de province qui ne désirent connaître d'autre ville que celles où ils 
ont vu le jour. Il faut se mettre en route et aller à la découverte de nouvelles 
contrées. L'art iqus^cal en général ne peut se régénérer que par l^étade da 
passé et par sa comparaison avec le présent. Il appartient à «ne société qui 
réunit l'élite de la société nantisse d'aider à cette transformation de l'art en 
faisant apprécier la magnificence de l'art ancien. On sait ce que la lecture de; 
nos anciens poètes a pu avoir d'inQuence sur le g^nie de Victor Hugo par 
exemple ; n'en serait-il pas de m$me pqur U musique? U y a là une mission 
d'exploration à remplir qui nous parait conveniif à une société cooime la mh 
cîéié de Sainte-Cécile de Nantes, 

Nous ayons été émerveillés du chant des offices ^ la cathédrale ; les psaumei 
en faux-bourdon y sont exécutés avec une perfeqiioii rare. Voici maintenant 
quelques église^ en Frat^ce où l'office se célèbre diKnemeiit s^is le rapport du 
chant : ce soutins cathédrales de Lyon, Nantes^ Té^lis^ d'Alre-sur-la-Lys,U 
paroisse Saint-Étieniie de Lille, grâce au goût de M. Mazingue. Nous citerions 
aussi la cathédrale d'Angers, si l'on y exécutait au peu n^oins de musique 
moderne. 

*«* Les secU^teiu's du niéioplsiste , les disciples de Oalin redoublent , en ce 
monient^ d'elTqrts pour propager leur méthode, en démontrer la supérioriié 
sur Tenseignemeint usuel de la nausique et sur la méthode Wilhem en particu- 
lier, ^a J(2émocrati^ i^ci/^^ne est devenue à ce sujet fort belliqueuse, et a 
pris ià\i Ql ca^se pour MM. Gbevé et Aimé Paris, apôtres de ces nouveauté:» 
qu'où refuse d'introduire dans l'université. 

Nous avons assisté il y a quelques jours , à Caen , à Touverlure d'au cours 
quç M. Aimé Paris vient d'établir dans celte ville, et nous déclarons que nous 
y avons reçu de nouveaux arguments, ^e nouvelles preuves contre celte mé- 



— 181 — 

ibode qut ooas repoassoos complétempot et absolumenl de rensetgnemenl. 

Vouloir subsUluer les chiffres à la notation usuelle de )a mnsiqae , c^est re- 
commencer les rêveries de plusienrs théoriciens da siècle dernier. La notaiion 
actuelle, en faisant sentir par nne espèce d'échelle le progrès des sons ascen- 
dants ou descendants, facilite beaucoup la lecture de la musique, et surtout de 
ia musique à plusieurs parties; tout autre système ne présenterait pas cet 
avantage : etd*ailleurs il n'est au pouvoir de personne de détruire toutes les 
œuvres musicales imprimées selon Tancien système, et ii faut toujours en 
apprendre la lecture. Que si on ue considère cette lecture par chiffres que 
comme un moyen préliminaire qui doit être abandonné plus tard pour en 
venir à la notation usuelle, on perd alors un temps précieux à étudier deux 
uoiaiions différentes, sans aucun profit pour les autres parties de l'enseigne- 
menr. L'erreur fondamentale de Galin et de ses sectateurs est d'avoir voulu 
prendre la déduction mathématique pour base de l'enseignement musical, 
comme si les enCants et même les deux tiers des jeunes gens étaient aptes à 
raisonner méthodiquement ce qu'ils apprennent. Toutes les études commea- 
cent par la foi : on écoule les paroles du maître, ou les grave dans sa mé- 
moire ; on trouve dans les grammaires des principes qu'on accepte aveuglé- 
ment ; l'examen, le raisonnement, la logique ne sont le partage que de quelques 
esprits, et, en tous cas, suivent la pratique d'un art et ne la précèdent pas. 

Après avoir fait ces réflej^ions sérieuses, il faut ajouter que le cours de 
M. Aimé Paris est un spectacle très peu sérieux, et auquel les badauds du pays 
peuvent seuls trouver quelqi^e intérêt. 

V Toulouse, — Le diocèse de Toulouse est peut être la contrée de la 
l*'rance où il règne le plus de goût pour le chant parmi toutes les classes de la 
société. Des bandes joyeuses de jeunes ouvriers parcourent les rues en chan- 
tant; dans la plupart des petites villes, on organise des sociétés de chant on* 
d'harmonie. Dans ce pays privilégié. Tac tien du clergé sur ces sociétés de 
çiiai|teur8 serait facile à exercer; on pourrait plus aisément qu'ailleurs y en- 
treprendre la restauration du cliant religieux; toutes ees voix actuellement 
prostituées aux chansons frivoles, altérées par l'absence de tout enseigne- 
ment, pourraient être appelées et réunies au pied des autels pour y exécuter le 
chant ecclésiastique dans toute sa majesté. Au lieu de ce résultat si désirable, 
on ne peut constater dans le diocèse de Toulouse qu'une profonde indiffé- 
rence pour le chant religieux. 

— On vend à Toulouse . une méthode <le plain-chant , approuvée par 
Mgr l'archevêque, et rédigée par M. l'abbé Gariben. C'est uit ouvrage e^trê* 
mement faible et qui fourmille d'erreurs. Il est bien fâcheux que l'autorité 
ecclésiasiique accorde si facilement son approbation à de tels travaux, qui sent 
de nature à nuire beaucoup à toute tentative 4e restauration du chant reli- 
gieux. 

— Le conseil municipal de la même ville vient enfin de prendre un parti au 
sujet de la nomination des professeurs de chant des écoles communales. On 
avait établi un concours, et on n*a pu se décidera remire au mérite de M. Cau 
^oute la jttstlre qui lui était due ; on a partagé la place en deux , et on a 
nommé MM. Gau et Ladouce. Nous ne voulons pas dire que ce dernier ne soit 



— 182 — 

un ariiiMe eatlmab'e et «n boa nutiden ; mais p^wr organiser et fonder 6n 
enseignement général de la musique dans une ville aoasi importante, il faut 
une intelligence supérieure, une parole facile et distinguée, un {ugemetrt sain, 
une instruction variée, l'art de conduire les hommes et les enfants ; ces qua- 
lités que possède à un haut degré M. Gaii lui auraient assuréja prééminence 
ftur tous ses concurrents , si Toulouse n'était pa# une ville de coteries igno- 
rantes. 

\* La cathédrale de Poitiers vient d'acquérir un orgue d'accompagnement. 
Cet instrument , construit parla maison Daublaine-Gallinet , a été inauguré 
le }our de la Pentecôte et touché par M. d'Aubigny, organiste du grand orgue. 
Nous espérons que Tadoplion de l'accompagnement de l'orgue dans cette ca- j 
thédrale sera le signal de réformes et d*améIiorations dans l'exécution du I 
chant, et qu'on n'entendra plus de messes avec accompagnement de clari- I 
nettes, cornets à piston, etc. Malheureusement la fabrique de la cathédrale | 
de Poitiers a très peu de ressources, si peu même que l'organiste, qui est un | 
artiste du plus grand mérite , a un traitement inférieur à celui de tous ses | 
confrères, organistes de cathédrales, il serait facile, à Poitiers comme , 
ailleurs, d'avoir des ressources eitraordinalres pour le chant religleui;il 
«iflirait d'y intéresser les fidèles , de les entretenir de Timportance do chaat 
ecclésiasiique . de l'imminence de sa ruine , de la nécessité de fonder des 
cours et (les écoles de musique religieuse; de redire enfin dans le diocèse de j 
saint Hilaire ce qu'il disait aux fidèles de son temps : Necessaria est hotnini \ 
chriêtiano musica. Ah I si l'on tenait quelquefois ce langage, si do haut de 
la chaire il tombait quelques paroles sur un tel sujet , on peut être assuré que 
les secours ne manqueraient pas pour la restauration de cet art. Il est vrai ' 
qu'il faudrait en même temps convenir que le chant poitevin est quelqiie chose 
de monstrueux et d*horrible. Horr€«co r0/i^en«/ < 

%* M. John Abbey, facteur d'orgues, répare en ce moment l'orgue de la ca- 
thédrale de Nevers; et y exécute undevis qui s'élève à U,000 francs. Déjà, il y a 
k pnine quatre ans, cet orgue avait été réparé par MM. Claude frères , pour 
une somme de 17,000 francs. C'est le budget du ministère des cultes qui sup- 
porte cette double dépense. 

%* /{etm«. — L'illustre métropole de Saini-Ileray, la merveille de l'art go- 
thique, est livrée au vandalisme. Sans parier de ce bahutqu'on appelle un orgue 
d'accompagnement, et dans lequel on n'a même pas pu placer les jeux indis- 
pensables; sans parler du chant et de la musique, pour lesquels on persiste à 
conserver les traditions du xvm* siècle; sans parler des chantres qui aboient 
les psaumes, du grand orgue qu'on reconstruit avec les erreurs, les défauts, 
la Riauvaise composition des orgues du siècle dernier; sans parler enfin du 
plain-cliani diocésain, dans lequel la tonalité ecclésiastique a été foulée aux 
pieds, nous ne citerons pour aujourd'hui qu'un fait tout récent et qui donne 
la mesure du goût et de l'intelligence avec lesquels on dépense les revenus de 
celte riche église. 

On vient d'étibiir sur l'orgue d'accompagnement le mécaniême tranêpo- 
titeur. M. Fanart , organiste , homme d'un talent éminent , d'une instruciioii 
étendue et solide, a eu beau déclarer qu'il n'avait nul besoin de ce mécantsme^ 



— 185 — 
que V^hns qu^oli en iwUvait faire éuit ime cause de plus de ruine pour le 
chani ecclésiastiqae et la musique sacrée ; que c'était favoriser la paresse et 
l'igDorance; que pour son compte tl ne s'en servirait pas ; on n'a pas écorné 
M. Fanait; et quand , abreuvé de dc'goilts et de mépris , il a donné sa démis- 
sion, on Ta laissé faire* et on a installé à l'orgue un enfant qui en est à l'A, B, 
G de la sdenee musicale. .11 nous paraît imposable que Mgr TarchevAque de 
Reims tolère plus longtemps Je règne du mauvais goût dans sa métropole. 
Ce serait pour bous le plus cruel des désappointements , si ce vénérable prélat, 
qui nous a autrefois honoré de sa bienveillance et de ses hauts encourage- 
ments , abandonnait aujourd'hui la cause pour laquelle nous combattons et 
nous souffrons, et pour laquelle M. Fanart combat et souffre comme nous de- 
puis si longtemps. 

%* Troyes. — La restauration de Tart chrétien fait de rapides progrès dans 
cette ville , grâce à la salutaire initiative de Mgr Tévéque. Les Annales ar- 
chéologiques ont publié une circulaire émanée de ce prélat, portant fondation 
d'un comité permanent d'archéologie dont S. G. se réserve la présidence. A 
côté de cette mesure , qui témoigne d'un sèle éclairé pour la conservation des 
monuments religieux dont le diocèse de Troyes est si richement doté , nous 
sommes heureux d'en signaler une autre qui n'honorera pas moins Tépisco- 
pat de Mgr Debelay. Il s'agit du projet formé par Mgr l'évéque de donner une 
nouvelle organisation et de plus grands dév;eloppemeni»^à la maîtrise de sa 
cathédrale, et d'en fortifier l'enseignement Une classe d'orgue y serait établie 
PU faveur des enfants qui montreraient le plus de dispositions pour la musique. 
En même temps l'excellent organiste de la cathédrale, M. Uiïolls, sera chargé 
d'enseigner le chant dans les deux séminaires. Nous hâtons de tous nos vœux 
la réalisation de ces utiles projets, et nous désirons être en mesure d*en entre- 
tenir bientôt nos lecteurs. 

En attendant, ta Société de Sainte-Gé<:ile poursuit le cours de ses travaux, 
lia classe de chant faite par M. Uffoltz, attire t(»ujours de nombreux élèves. Les 
membres de la Société , réunis aux élèves de leur école , ont exécuté déjà avec 
succès plusieurs offices en faux-bourdon. Dans diverses circonstances, ils se 
sont procuré le concours des élèves du grand séminaire ou de ceux de l'école 
normale. La Société de Sainte-Cécile nous paraît destinée à rendre de grands 
services, en reliant ensemble les diverses institutions de la ville, dans lesquelles 
la musique religieuse est cultivée. 

%* Nous vivons dans un temps d'étranges contradictions : voici que par 
ordre du ministre de la guerre les soldats vont apprendre la musique vocale. 
Cette mesure ite peut avoir évidemment qu'un seul résultat, celui de former 
des chantres pour nos églises, attendu que tous les soldats, en retournant dans 
leurs foyers, ne pourront faire usage qu'à Tégllse des études de chant qu'ite 
auront faites. Ou dirait qu'une telle décisloj) a été pri.se à la demande de tous 
les amis de l'art religieux. Pendant que le ministre de la guerre s'occupe avec 
Untde sollicitude de raméHoralion du chant d'église , les supérieurs de petit» 
séminaires s'efforcent de déve4opper dans le cœur de leurs élèves des senti- 
inents belliqueux et le go6t des combats, à l'aide de la musique militaire qu'on 
cultive avec un attrait tout partieuiier dans ces établissements. Ce sont surtout 
les séminaires uormufids , à l'exception de celui de Vire, qui témoignent le 



— 184 — 
libis de i^\e poar les fanfares, les irompettes , les cornets à plitons, bngles, 
fifres» caisse roulante, etc. 

Qu'on s'étonne après cela de voir tant de vocations manquéesl tant4'espé< 
rances déçues! tant de soutanes déchirées et Mises en pièces après avoir déjà 
franchi le seuil du sanctuaire I il faudrait nier rinfloenoe de la musique, in- 
fluence reconnue par tous les sages qui ont le mieux observé le cœur hamain, 
pour croire de bonne foi que ce genre de musique est sans action sur le carac- 
tère, les mœurs, les sentiments. La musique militaire ou sensuelle excite les 
passions, aussi bien que la musique religieuse les calme ; et 1 usage des mu- 
siques d'harmonie dans les séminaires enlève plus de sujets à Tétat «cclésias- 
tique que les effoi-ts, le zèle, la piété des supérieurs ne peuvent en conserver. 

\* L'une des plus grandes difficultés que rencontre la restauration des 
études du plain-chant , c'est Texcesslve rareté des bons ouvrages écrits sur 
cette matière dans le cours d^s trois derniers siècles. L'un des plus estimés, 
celui qui pourrait tenir an besoin la place de tous les autres, à raison de 
l'aboodance des documents qu'il renferme, le Traité de Dom Jumilhac inti- 
tulé ; La science et la pratique du plain-chant {1 vol. in-4*), est devenu 
presque introuvable, au point qn'on Ta vu pousser dans les ventes jusqu'à 
80 fr. Nous apprenons avec joie que M. Th. Nisard, dont les travaux sont déjà 
connus de nos lecteurs, et qui possède une rare érudition en cette matière, se 
propose de réimprimer cet important ouvrage avec des notes et des disserta- 
tions qui lui donneront un nouvel intérêt ; on annonce en particulier un cata- 
logue raisonné des ouvrages cités par Jiimilhac. Cette publication , que recom- 
mande snifisamment son objet , trouve encore une nouvelle garantie dans le 
jugement solide et l'expérience consommée de M. Leclercq, qui a bien voulu 
donner son concours à l'entreprise de son collègue au chœur de Saint-Gervais. 
Elle sera , nous n'en doutons pas , accueillie avec empressement par tous ceux 
qui désirent faire une étude sérieuse et approfondie du chant grégorien , i^^ 
surtout par les ecclésiastiques chargés de raviver dans le clergé cette science 
qui n'a plus nulle part d'interprètes, {Voir aux annonces,) 

\* M. Joseph Régnier, dont nous avons déjà signalé les travaux, va faire 
paraître incessamment le livre auquel il travaille depuis plusieurs années, eL 
qui ne saurait manquer d'intéresser les amis de l'art religieux. L'orgue^ Ui- 
toire , expertise et pratique de l'instrument sacré , tel est le titre de cet 
ouvrage ; et ce titre en indique clairement le but et les principales divisions. 
S'adressant à la fois aux ecclésiastiques , aux administrateurs , aux fadeurs et 
aux organistes, le livre de M. Régnier sera un utile manuel pour tous ceax 
qui s'intéressent aux progrès de la musique sacrée. 

M. Régnier vient de faire paraftre, à la librairie de Wagner, de Nancy, an 
nouveau Voyage à Trèces , dans lequel nous avons remarqué d'intéressaoLs 
détails sur le chant choral des églises catholiques des bords du Rhin. 

%• Rome. — M. l'abbé P. Alfieri, compositeur, auteur d'un grand nombre 
de publications importantes sur la musique religieuse, vient de recevoir de 
N. S. P. le Pape le titre de camérier d'honneur de S. S^ 

Paris. — imprimerie de BornooGRE et Mautimet, 3o, rue Jacob. 



DU JUBILÉ DE LIÈGE, 

ET DB 

imT DE LÀ lU W RELIGIEUSE EN BEL610UE. 



A M. STEPHEN MORELOT. 

Mon cher ami, 

Vous attendez de moi le récit des saintes solennités auxquelles 

je viens d^assister. Un jubilé séculaire établi en mémoire de Tin- 

stiUUion de la fête du Saint-Sacrement est un de ces faits qui 

réveillent de pieux souvenirs, raniment la foi, excitent Tenlhou- 

siasme, et nous reportent lout nalurellement vers ces grandes 

époques où la religion florissante inspirait au génie des artistes 

les innombrables merveilles que nous admirons. C'est en 1246 

que fut célébrée pour la première fois à Liège la fêle par exceU 

lence que le peuple , dans son langage si expressif et si vrai , a 

nommée la Fête-Dieu. Il appartenait au xui* siècle, qui nous a 

légué tant de monuments magnifiques, tant de chefs-d'œuvre de 

Yavl religieux, de nous léguer aussi ces pompes sublimes, ces 

cérémonies majestueuses, ce cortège brillant, ces processions 

solennelles. J'espérais donc voir à Liège, non seulement un 

grand concours de fidèles, une assemblée de chrétiens recueillis, 

mais aussi y trouver ces précieux souvenirs des temps où la foi 

était si vive et si ardente. C'était le cas ou jamais d'abandonner 

les usages mondains du xvui» siècle, pour faire revivre les antl- 

ques iradilions. En un mot, pour me servir de l'heureuse 

expression de M. de Monlalembert, j'aurais voulu y rencontrer 

les fils des croisés et non pas les contemporains de Voltaire. 

Je me suis tout d'abord , dès mon arrivée à Liège , dirigé vers 

Téglise Saint-Martin, celle-là môme où l'office du Saint-Sa- 

creraenî a été célébré pour la première fois. Cette église, placée 

sur une hauteup» domine la ville; ses murs noircis par le temps, 

ir, JUIN, i, *^ 



- 186 — 
ees ogives élancées, témoignent à Vexlérieur de son ancienneté. 
C'est bien là, sur ce parvis, que se sont agenouillés nos pères; 
c*est bien là qu'ils ont rendu cet hommage public et touchant de 
leur foi sincère. En entrant dans l'église, toute idée du passé 
s'efface, le curé ayant pris soin tout récemment de faire badi- 
geonner l'intérieur de cet antique édiûce. .Aucune considération 
ne l'a arrêté : ni la beauté du monument; dont il allait faire em- 
pâter toutes les sculptures , ni Tutllité qu'il y avait à présenter 
cette église dans son état de vétusté si vénérable , ni les ana- 
thèmes qui ont été prononcés contre ce genre de vandalisme. 
Rien n'y a fait, et maintenant les murailles de Saint-Martin de 
Liège sont couvertes d'une épaisse couche de badigeon, d'un (on 
jaune-blanc horrible à voir ; l'autel el le tabernacle, sur lesquels 
le Saint-Sacrement devait être exposé à l'adoration des fidèles, 
sont dorés à neuf, et leur forme peut bien rappeler celle des 
meubles du salon de Louis XV ou du boudoir de madame de 
Pompadour^ mais non un produit de l'art chrétien, une image du 
tombeau des martyrs , un symbole religieux. L'ostensoir est 
placé dans une espèce de machine qui tourne sur elle-même, 
ce qui nous a paru de la dernière inconvenance, et totalement 
privé de gravité. Dans les autres églises de la ville, on re- 
marque la même absence de goût. A la cathédrale, une très belle 
chaire gothique est défigurée par de grandes statues blanches 
qui l'entourent; dans la chapelle du Saint-Sépulcre, il y a, au 
lieu de vitrail, un store qu'on ne placerait pas dans le dernier 
café de la ville; partout enfin , excepté dans la belle église de 
Saint- Jacques, règne un goût exécrable. Voilà pour la décoration 
des temples catholiques; je ne vous en parle que pour vous pré- 
parer à ce qui me reste à vous dire. 

Vous croyez peut-être qu'il n'y a dans le chant ecclésiastique 
rien de plus beau au point de Vue de l'art, rien de plus respec- 
table et de plus convenable sous le rapport religieux que la belle 
prose de saint Thomas d'Aquin : Lauda, Sion, Salvatorem. Vous 
croyez qu'il est impossible qu'on ait songé à supprimer en celle 
circonstance cette magnifique mélodie dont le clergé catholique 
devrait être fier comme il est fier des cathédrales de Reims el 
de Cologne? Détrompez-vons : c'est là un produit barbare de ce 
moyen -âge t]u on m éprise. C'est M. Mendeissohn-Bartholdy, grand 
musicien d« l'Allemaf ne , étranger à notre foi y ignorant notre 



-^ 487 — 

eoltè, qm a été chargé de reraire la musique du lauda Sion. 
M. Hendelasohn est un arlisle d-un mérile immense , j*en con^ 
viens; sll veut rendre hommage à la religion catholique par la 
composition de quelque pièce musicale, qu'on raccueille et 
qu'on admire son talent, à la bonne heure; mais pour cette fêle, 
pour cet aiiniversaire , qu'on sacrifie et qu'on jette au rebut un 
des chefs-d'œuvre d^ Fart religieux, une mélodie qui se rattache 
comme nécessairement à tous les souvenirs de la fête dont on 
solenniserinstitution, c'est ce qui ne se peut expliquer que par 
une aberration d'esprit vraiment condamnable. 

Il y avait là douze évéques et un clergé nombreux agenouillés 
tu pied de l'aulel , il y avait des flots de fidèles dans l'église; rien 
n'eÂt produit plus d'impreseioa que ce magnifique chant du 
Itaudn 5toii entonné par deux ou trois cents voix. Au lieu de cela, 
on a eu des violons, des basses, des clarinettes, des voix 
fausses, des cris inhumains, dès tymbales, et, au milieu de tout 
ce bruit, une jeune dame chantant des roulades surlea paroles 
saintes : Se€i panis angilorumllf..... Je renonce à earaetériser 
un fait pussi arfli géant. "T 

Je ne tous dirai rien de la composition en elle-même de cette . xL 
musique ; ) s t^'at f iftn nnt«ndu. J'ai songé pendant tout le tempar; f ^ ,^^ ^^£ , 
de l'exéeulîon, qui a duré pne heure, à la perte et à la ruine de '^ ^ '^' ' ' 
Tart religieux ; j'ai songé à l'inutilité de nos travaux et de nos 'L^ U^ 
efforls pour la restauration du chant eceiésiastique ; j^ai songé /> v 
surtont à pette grande et triste erreur du elergé français, qui \aM^* 
croit qu'il faut aller chercher en Belgique des exemples, des 
lois, des mœurs, des coutumes, pour améliorer en France la 
situation du catholicisme. 

La procfission du Saint-Sacrement dans la plus petite ville de 
France est plus majestueuse, plus décente, que n'a été la pro-* 
cession de Liège; le peuple est chez nous plus recueilli, plus 
respectueux, et le sentiment des convenances n'y serait nulle 
part froissé par des actes pareils à ceux dont j'ai été témoin. 

Quelques personnes qui avaient vu, il y a deux ans, l'aflfluence 
extraordinaire des fidèles qui se rendaient à Trêves pour l'expo- 
sition de la sainte Robe, s'étonnaient que le jubilé de Liëge n'eût 
pas exiîité le même intérêt. Il y a de ce fait une explication fort 
simple : l'Allemagne retourne par les arts à raJmiration du 
moyeo^âge, et tout ce qui peut rappeler cette époque et ses v. 



^WttJ^i 



— 188 — 
pieuses coutumes excite dans tous les cœurs le plus grand en- 
thousiasme; la Belgique , au contraire , n'a pas fait un pas ponr 
sortir du xviu* siècle , dont elle est, pour ainsi dire , Texpression 
vivante. La religion est florissante, dit-on, en Belgique ; dans les 
campagnes, le peuple est fidèle. Il en était de même chez nous au 
xviii' siècle: il y avait aussi en France, à cette époque, des 
habitudes religieuses. Mais, dans les villes principales, le calho- 
licisme perd chaque jour du lorrain , et le moment approche où» 
malgré les erforts du clergé , la religion passera en Belgique par 
de rudes épreuves. 

Existait-il un moyen de conjurer cet orage? Nous le croyons. 
Il fallait énergiquement briser les traditions du siècle dernier 
dans Téducalion, dans Tart, dans renseignement; il fallait chas- 
ser des temples ces musiques sensuelles et profanes pour rap- 
prendre au peuple les chants de TÉglise, et ces chants auraient 
été des liens qui Tauraient attaché fortement au sauctuaire ca- 
tholique. 

Les progrès des sciences, le mouvement des arts, n*ontpas 
changé le cœur de Thomme ; il est encore, il sera toujours ce 
qu'il était dans les siècles passés, et puisquMI y a eu un moment 
dans rhistoire du monde où le clergé catholique a trouvé le secret 
de s'attacher tous les hommes, pourquoi ne pas imiter en toutes 
choses cette époque de splendeur pour la religion? D'ailleurs, la 
Providence nous conduit dans cette voie depuis le commence* 
ment de ce siècle. Est-ce que ce mystérieux instinct qui conduit 
de vaillantes cohortes sur le rivage d* Afrique, qui envoie nos 
armées rétablir le siège de saint Augustin, n'est pas quelque 
chose de semblable aux croisades saintes? Est-ce que celte ar- 
deur universelle pour la restauration des anciens monuments 
religieux qui s'est manifestée en France depuis quinze ans n'est 
pas aussi un signe certain de retour à l'admiration des œuvres 
de la foi? Pourquoi le clergé belge reste-t-il en dehors de ce 
mouvement et de ce progrès? Pourquoi surtout, dans une cir- 
constance aussi solennelle que celle du jubilé de Liège, ne pas 
nous rendre ces magnifiques chants inspirés par la foi, et que les 
hommes de goût de tous les temps ont trouvés sublimes? La pa- 
role grave et éloquente de Mgr l'évéque de Langres est seule 
venue faire diversion à ce charivari musical, et réparer autant 
qu'il était possible cet affreux désordre. II y avait à Liège très 



~ 189 — 
peu de Français; ceux qui y étaient ont gémi comme moi de cet 
oubli de toute convenance. 

J'ai eu Thonneur de voir à Liège un ecclésiastique très instruit, 
M. Devroid, chanoine, grand-chantre delà cathédrale^ et qui pré- 
pare sur le chant ecclésiastique des travaux d*une haute impor* 
lance. J'ai aussi rencontré dans celte ville M. Tabbé Jans8en,dont 
les^ccrits sur le plain-chant nous ont souvent occupé. M. Janssen 
persiste dans son erreur relativement au demi-ton accidentel, et 
celle obstination fâcheuse lui ôte pour ravenirTautorité que 
SCS éludes constantes et son zèle incontestal)le auraient pu lui 
donner. 

En quittant Liège, je suis venu à Bruxelles, où j'ai entendu 
clianler la prose LaudaSion, mutilée horriblement par M. Henri, 
niaiire de chapelle, sectateur des idées de M. Janssen. Pour éviter 
lii relation de triton qui se rencontre souvent dans cette prose, 
MM. Henri et Janssen se sont avisés d'en changer la mélodie. On so 
ileinaude de quel droit ces messieurs se permettent de modifier 
nu chant qui existe dans plus de trois cenls manuscrils des 
xni« et XIV* siècles, et que la tradilion a fidèlement conservé. 

Le système de M. Janssen est une sorte de lit de Procuste sur 
lequel il place les mélodies ecclésiastiques pour les tailler, cou- 
per et façonner suivant ses principes. On ne peut comprendre 
pourquoi S. E. le cardinal-archevêque de Malines tolère ce van- 
dalisme; c'est vouloir consommer la ruine du plain-chant. 

A Anvers, où j'ai entendu un salut solennel, il, y a un 
iiiailre de chapelle très distingué, M. Bessems, frère d'un com- 
posiieur estimé. M. Bessems fait exécuter à grand orchestre les 
œuvres de musique religieuse de Mozart, Cherubini, Paer, etc. 
L'exécution est assez bonne, parce que les ressources de celle 
nVlic église permettent d'entretenir un orchestre nombreux ; 
innis les trente mille francs qu'on dépense chaque année pour 
coUc musique seraient bien mieux employés à fonder des cours 
<lc cl|ant, à développer dans le peuple le goût du chant ecclésias- 
tique, pour Texéculer ensuite avec de grandes masses vocales. 
Ce serait un homme de mérite comme M. Bessems qui pourrait 
commencer en Belgique avec autorité une telle réforme , et le 
succès ne tarderait pas à couronner son zèle. On pourrait d'ail- 
leurs procéder avec mesure et amener graduellement les esprits 
à comprendre le vrai caractère de la musique sacrée. Si on veut 



— 190 -- 
de la musique, on peut du moins exécuter eeile des grands mai* 
très de l*école italienne et de Vancienne école belge, Paiestrina, 
Marcello, Roland de Lassus, Vtttoria, Festa, Nanini, et cent au- 
tres. Il y a dans ces compositions une gravité, une majesté, une 
convenance, un sentiment exquis, qui ne se trouvent daâs presque 
aucune composition moderne. Quand on goûtera les beautés 
de ces auteurs^ on aura déjà parcouru la moitié du chemin qu'il 
faut Taire pour revenir à rinteiligence et à Tadmiratioa du chanl 
ecclésiastique. 

F. Darjou. 
Bruxelles , iS juin 1846. 



CIRCULAIRE 

DE 

lU^' L'ARCHËTÉQIIE D'AVdH, 

AU SUJET 

BES mHUKU ECCIÉSIASTIQDES DE SON DIOCESE. 



Nous avons toujours considéré comme un devoir de faire con* 
nailre à noslecleurs, à mesure qu'ils se produisent, les actes de 
répiscopat concernant la restauration du cbant eccléMastique. 
On a déjà pu remarquer que depuis le commencement de cette 
année ces manifeslations sont devenues nombreuses et signifi- 
catives. C'est principalement et avant tout sur Fopinion du 
clergé, que NN. SS. les évéques se proposent d*agir; c'est pour- 
quoi leurs actes en cette matière se produisent sous la forme 
(h questions destinées à servir de base à des discussions appro- 
fondies entre les ecclésiastiques d'un même diocèse. Nous pen- 
:^ons aussi que rien ne saurait être plus utile à la cause du cbant 
religieux que de provoquer à son sujet l'attention des bommes 
qui, par la nature même de leurs fonctions, doivent s'intéresser 
davantage à la conservation de cet art. Des préjugés funestes, 
Irop facilement accueillis parle clergé, l'ont rendu infidèle à celte 
partie de sa mission; une indifférence invincible paraîl^'opposer 
cbez lui aux vœux que forment à cet égard beaucoup de gens 
du monde* Mais la discussion triomphera de cette indifférence, 
et la lumière qui ne saurait manquer d'en jaillir fera évanouir 
les préjugés. La vérité, une fois connue, sera acciieillie avec em<*> 
pressementpardes esprits toujours disposés à la reconnaître et 
à la proclamer. Mais les efforts ne doivent point s'arrêter à cet 
endroit; les traditions actuellement en vigueur dans la plupart 
des diocèses, sous le rapport du cbant et de la liturgie, rendent 
impossible toute amélioration wsérieuse dans celte partie des 
études ecclésiastiques. Il faudra bien en venir à constater ce fait. 



— 1112 — ' 
q'U'iiii exameu alleuiif ne saurait manquer de révéler à tous les 
yeux. C'est précisément parce que les changements de celte na- 
ture sont difficiles et compromettants, à raison des habitudes 
(iu*ils contrarient, des préjugés, respectables à certains égards, 
qu'ils ont pour effet de combatre, c'est pour cela, disons-nous, 
que l'examen préalable de ces questions par tous les membres 
du clergé nous parait un préliminaire indispensable à toutes les 
mesures que pourrait prendre l'autorité agissant dans toute la 
plénitude de ses droits. 

Voici les paroles par lesquelles Mgr l'archevêque d'Âuch ter- 
mine sa circulaire du mois de mars dernier; c'est un nouveau el 
bien précieux témoignage à ajouter à ceux des vénérables pré- 
lats qui ont déclaré leurs sympathies pour la cause du chant 
ecclésiastique. 

• 

Cette année nous vous proposerons quelques questions sur une autre 
partie non moins importante de la liturgie catholique ; nous voulons parler 
du chant ecclésiastique. C'est un fait avéré, le chant d'église tombe de 
plus en plus : il arrivera bientôt à un état complet de décadence. Cela est 
triste à dire; cependant rien de plus vrai. N'importe-t-il pas, messieurs, 
de prévenir un pareil oubli? Les chants religieux furent toujours en hon- 
neur dans l'Église catholique, ils furent employés à toutes les époques. Dès 
Ici premiers siècles même, il n'était pas d*église, je ne parle pas des cathé- 
drales et des monastères, mais je dis de simple église, qui n'eût une école 
de chant, soit dans les villes, soit dans les paroisses de campagne. Plusieurs 
fois déjà nous vous avons manifesté nos peines à ce sujet ; nous a\ons 
exprimé les vœux que nous faisions pour le rétablissement du chant. Quel- 
ques ecclésiastiques ont fait déjà quelques essais, et des succès enconra- 
ycants ont couronné leur travail. Il y a peu de temps que j'en ai obtenu la 
certitude. Un curé respectable du diocèse m'écrivait en effet, il y a quel- 
ques mois : « J'ai essayé de former des chantres; j'ai donné assidâment, 
» pendant les soirées d'hiver, des leçons de plain-chant à quelques jeunes 
ê gens de ma paroisse, ils se sont rendus volontiers à mon invitation. J'ai 
»^ssez bien réussi; à présent je ne suis p!us en peine de faire chanter 
» notre grand'messe et nos vêpres. Je ne m'attendais pas à réussir si vile 
»> (!l si bien. » Ce n'est pas là le seul exemple; on pourrait peut-être ob- 
tcuir ailleurs le même résultat. Il nous semble que le chant pourrait ê\re 
remis en honneur. 

Mais quelles causes donc'ont pu amener cet oubli presque complet de 
la science du plain-chant, ainsi que de plusieurs autres parties de la 
science ecclésiastique? Nous pensons qu'il faut remonter à plusieurs siè- 



— 195 — 
dest kienx ou trois cents ans. En effet, à cette époque î l'invaston dés 
hérésies, et aussi une espèce de dédain qui se glissa dans quelques églises 
de France pour le chant que Ton se plaisait à nommer un chant vieux et 
suranné » contribuèrent puissamment à jeter du discrédit sur Tétude du 
plain-chant. On voulut y faire des réforme^ , et on introduisit malheurcu-* 
sèment des chants séculiers , souvent passionnés , qui pouvaient flatter Jcs 
oreilles exercées à toutes les recherches de la musique, mais qui étaient 
absolument incompatibles avec la gravité du chant d*église. C'est de cette 
époque que datent les premières altérations que subit le plain-chant. Les 
choses en étaient là lorsque vint la grande révolution de 1789. Douze ou 
quinze ans se passèrent sans aucune célébration d'oflSce public : les prê- 
tres proscrits, les églises fermées, les écoles supprimées, il n*en fallait pas 
tant pour faire oublier entièrement au clergé tous ses souvenirs. Le rota- 
biissement du culte vint ensuite; mais cette époque ne fut pas encore celle 
de la restauration du chant: et comment aurait- elle pu l'être? Un assez 
[^rand nombre d'églises de France furent encore longtemps veuves de leurs 
pasteurs. La plupart de ceux-ci étaient morts sur la terre d'exil ou sous la 
liache du bourreau. Ceux qui avaient échappé à la persécution étaient en 
très petit nombre. Le travail excessif qui leur fut imposé leur permettait 
difficilement de célébrer les saints offices avec toute la splendeur qu'y ap- 
I ortaient autrefois le chant et les cérémonies. Le jeune clergé lui-même 
était trop peu nombreux ; son éducation était faite à la hâte, et la science 
de la litui^ie ne trouvait presque pas de place dans les études qui se fai- 
saient avec beaucoup de rapidité. Il est facile de comprendre qu'il a dû se 
passer beaucoup d'années depuis le rétablissement du culte en France pen- 
dant lesquelles le plain-chant a été presque entièrement délaissé. 

A mesure que le clergé verra combler les lacunes qui se trouvent dans 
SCS rangs, à mesure que ses études deviendront plus fortes, plus complètes, 
on réparera sans doute et peu à peu toutes ces brèches; mais il nous faudra 
encore bien des années, et de longtemps nous n'aurons sous les yeux le 
spectacle si intéressant de ces belles solennités qui ravissaient le cœur et 
qui faisaient sur les fidèles des impressions si favorables à la religion. Ne 
nous désespérons pas cependant; nous pouvons abréger ce temps, ou du 
moins préparer celui où toutes ces choses anciennes seront entièrement 
rétablies. Est-ce que vous ne vous sentiriez pas assez le courage de seconder 
nos efforts? Est-ce que vous ne seriez pas, comme nous, souvent attristés,* 
en voyant vos églises silencieuses pendant les saints jours de fêtes et de di- 
manches, vos plus grandes solennités célébrées à voix basse, sans aucune 
de ces manifestations de joie qu'inspirent les chants religieux? Est-ce que 
l'on pourrait trouver quelque excuse à la suppression d'une grand'messe 
dans une paroisse où il y a au moins deux prêtres? En aurait-on aussi 
pour justifier l'omission de la grand'messe dans une paroisse où le prêtre 
ne célèbre qa*une fois? 



— 194 — 

Essayes donc, messieurs, d'établir quelques écoles de chant dans tos 
paroisses. Quel est celai d'entre tous qui n'ait pas là-dessus assez de con- 
naissances pour donner à des enfants quelques principes de plain-chant? 
Ne serait-ce même pas pour vous un moyen que vous pourriez employer 
avec beaucoup d'utilité pour appeler auprès de vous quelques jeunes gens 
de la paroisse, et les détourner des mauvaises compagrfies ou de la fréquen- 
tation de certaines réunions toujours si dangereuses pour les bonnes 
mœurs? G'esl aui soins du clergé queTÉglise a été redevable de la connais- 
sance du plain-chant parmi les fidèles : c*est le clergé qui l'a rendu popu- 
laire ; il est tout naturel que ce soit le clergé qui le rétablisse, et il le fera 
par son zèle et son application. C'est une tâche beaucoup plus facile à rem- 
plir qu'on ne le croit. 

Les questions que nous vous proposons, cette année, vous mettront peut- 
être à même d'apprécier tout Tintérêt que l'Église attache à cette partie de 
la liturgie , et l'étude que vous voudrez bien en faire vons meura dans le 
cas, nous n'en doutons pas, de partager nos convictions. 

La circulaire est suivie du programme des questions qui doi- 
vent faire Tobjel des conférences. Il se divise en trois parties 
égales : Écriture sainte, théologie morale, et liturgie. Cette der- 
nière division du programme est exclusivement consacrée au 
chant ecclésiastique. Nous croyons devoir la reproduire en 
entier : 

LiTUlUîiE. -r- Étude du ckani ecclégiastiquê. 

La psalmodie et le chant pendant les offices ont -ils été en usage dès les 
premiers siècles de l'Église? Ont-ils pris un plus grand développement 
au m' siècle après la paix rendue à l'Église? — Ce qui se passa à ce sujet 
en Orient et dans TÉglise latine. — Y eut-il alors quelques écoles régu- 
lières de chant? — Quel essor prit l'étude de la psalmodie et du chant 
ecclésiastique au vr siècle , sous le pape saint Grégoire ? — Les travaux 
de ce grand pape sur la liturgie en général, les cérémonies et particulière- 
ment sur le chant. 

Au temps de saint Grégoire, vr siècle, existait-il en France quelques 
règles au sujet de la psalmodie? Célébrait-on des offices chantés? — Sous 
le roi Pépin et ensuite le roi Charlemague et ses successeurs, que se passa- 
t-il au sujet du chant ecclésiastique ? — ^N'est-ce pas de cette époque que 
date, en France, l'introduction du chant romain sous le nom de chant gré- 
gorien ? — Avant cette époque, TÉglise de France n'avait-elle pas l'usage 
du chant ecclésiastique? — Ne s'est-il pas confondu avec le chant grégo- 
rien, en telle sorte que notre chant, tel qu'il existe généralement eu France, 



— 195 — 
ne présente pas de très grande différence avec ce dernier? — Quelles 
furent, au Tiu* siècle et suivants, les plus célèbres écoles de chant dans 
l'Église de France, soit dans les diocèses, soit dans les inonaslères? — 
Quelques ordres religieux ne conservèrent-ils pas en partie les anciennes 
coutumes du chant ? 

Dès le xiu* siècle , où les représentations scéniques commencèrent à 
prendre une grande faveur, le chant religieux ne subit-il pas quelque 
altération 7 ne fut-il pas aussi moins cultivé ? — Ces altérations , faibles 
d'abord à raison de la foi des fidèles et aussi du grand nombre des ecclé- 
siastiques qui chantaient ou faisaient les offices, ne se sont- elles pas accrues 
d'une manière progressive à mesure que le goût des théâtres se répandait 
et que Tart musical se perfectionnait dans un sens tout profane? — La Re- 
naissance, XVI* siècle, qui fut si fatale k Fart chrétien par le goût prononcé 
que Ton reprit en France pour Fart pafen , et qui changea toutes les idées 
sous le rapport de la sculpture, de la peinture, de l'architecture et de la 
poésie, n'a^^lle pis contribué k déprécier encore le chant ecclésiastique^ 
soit en eii dédaignant la gra?ité et la simplicité, soit en y introduisant des 
modiûcations fâcheuses? 

Dans Tespritde l'Église, le plain-cbant étant composé pour être mis à la 
portée de tout le mondet pour être chanté par les masses, enfin pour de- 
venir un enseignement populaire, n'est-ce pas s'éloigner de son institution 
que d'en négliger l'étude et la pratique, ou, ce qui est la même chose, de 
lui préférer le chant musical, qui ne peut être appris et exécuté que par le 
petit nombre ? Sans renoncer absolument à Tusage du chant figuré et de la 
musique pour la célébration des offices divins, ne serait-ce pas mieux en- 
trer dans les vues de TÉglise de commencer tout d'abord par bien établir 
dans le diocèse, et par suite dans chaque paroisse, la connaissance et la pra- 
tique du plâinHchant ordinaire ? 

Détermhser les bonnes règles de l'exécution du piaia-chani» le genre et 
le nombre de voit auxquelles elle doit être confiée. — Savoir si l'on peut 
employer des instruments pour acccompaguer le plain-chaut. — Quelle est 
la nature de ces instruments , et quels sont ceux qui ne doivent pas être 
admis? 

Indiquer les moyens qui paraîtraient le plus efficaces pour remettre en 
faveur l'étude du plain-chant parmi les fidèles. Outre les écoles de chant 
r^ulièrement établies dans les maisons ecclésiastiques, ne pourrait-on 
pas, dans les paroisses, former comme une espèce d'école de chant avec 
quelques enfants ou quelques Jeunes gens? Quel serait le temps de rannéé 
le pins favorable pour <[ue le prêtre pAt donner ses leçons? 



BIOGRAPHIE, 
OUI D'AREZZO. 

(Suite et fin.) 



A regard de la notation du plain-chant, dont Finvenlion a élé 
allribuée à Guide, il est nécessaire de faire ici quelques obser- 
vations importantes; et d'abord je ferai remarquer que les 
exiMiiples de musique qu*on trouve dans le Micrologue et dans la 
lollre à Michel sont nolés de plusieurs manières différentes dans 
Ic;^ divers manuscrits, et qu'on trouve même plusieurs systèmes 
de notation dans un seul manuscrit. Celui de labbayede Sainl- 
Evroult (aujourd'hui dans la bibliothèque d'Alençon) offre des 
exemples de trois systèmes, car le Micrologue est noté avec les 
Irllres du pape Grégoire; dans le Prologue rhythmique del'An- 
tiphoiiaire, il y a des passages notés en signes lombards tron- 
qués et placés sur une seule ligne; enfin rAntiphonaire esljiolc 
avec quatre ligues, dont une (pour /a) est rouge, Tautre (pour 
ui] est verte, et les deux autres, placées dans rintervalle et au- 
dessus, sont tracées simplement dans l'épaisseur du vélin et sans 
couleur. Les signes de notation placés sur ces lignes ne sonl 
autre chose que des modifications de la notation lombarde qui 
ont donné naissance à la notation régulière du plain-chaut (1). 
Il ne faut pas oublier que ce manuscrit est du xn* siècle , el que 
c'est le plus complet el le plus correct qu'on connaisse. 

Suivant l'âge des manuscrits et les divers pays où ils ont élc 
confectionnés, on trouve en eux tant de différences dans Ic"^ 
systèmes de notation, qu'il n'est pas permis de douter que chaque 
époque, chaque contrée, et presque chaque école, en ont eu ou 
de complétenient dissemblables, ou du moins de très diverse- 
ment modifiés. De là vient que les copistes qui ont transcrit les 
ouvrages de Guido en ont noté les passages de chant avec les 

(!) Voy. IcUésiimé plillos., I. ï, p. cxii et suiv. 



- 197 — 
caractères' usités dans leur école ou leur église, et quelquerois 
ont employé plusieurs systèmes dans le même manuscrit , soit 
pour faire étalage de savoir, soit pour certaines convenances rc- 
lalives aux exemples quMl fallait noter. G*est ainsi que ^ans un 
manuscrit du Micrologue , de la bibliothèque Laurentienne de 
Florence, cité par le P. Martini (1), les exemples de chant sont 
notés en lettres grégoriennes rangées sur une seule ligne ; c'est 
ainsi que dans un autre manuscrit du xvi* siècle, appartenant au 
même P. Martini , les mêmes lettres sont placées à des hauteurs 
respectives; surabondance de distinction entre les notes qui ne 
pouvait étred*aucune utilité, car les lettres étaient suffisantes 
pour marquer la différence des sons. On peut en dire autant de 
la notation d*un autre manuscrit cité par le P. Gostadoni, où les 
lettres, placées à divers degrés d'élévation , sont liées entre elles 
par des traits qui se prolongent en différentes directions, et sur- 
toutde deux manuscrits dont Cerone (2) et Gafori ont tiré Thyrané 
Ulqueant Iaxis, etc.; dans le premier, les lettres qui désignent 
les notes sont placées sur les lignes ou dans les espaces d'une 
grande portée de quatre lignes; dans l'autre, ce sont les noms 
mêmes des notes qui remplissent la portée. Deux manuscrits du 
XV* siècle qui renferment quelques écrits de Guido, et qui sont 
dans la bibliothèque Aml^roisienne de Milan, ont les exemples 
de la lettre à Michel notés en notes de plain-chant sur une portée 
de quatre lignes ; les quatre manuscrits de la Bibliothèque du roi 
cotés 3713, 7211, 7369 et 7461 (ancien fonds) renferment aussi 
divers systèmes. de notation ; celui qui était autrefois dans la bi- 
bliothèque de l'abbé de Tersan avait des exemples notés sur deux 
ligues, et d'autres sur quatre. Les bornes d'un article de diction*^ 
naire ne permettent pas de pousser plus loin cette énumération, 
mais ce que j'ai rapporté démontre qu'aucune notation n'a été 
considérée spécialement jusqu'au xvi* siècle comme une inven« 
lion de Guido, et que, pour l'enseignement du plain-chant, 
Tusage des anciennes lettres grégoriennes s'était conservé mémo 
jusqu'à celte époque. Il me serait facile de démontrer que des 
livres de chant ecclésiastique d'une date antérieure à Guido ont 
d^jà les modifications de la notation lombarde semblables aux 

(1) Staria deUa mus.^ 1. 1 , p. 177. 

(2) El melopeo, Tract, de Mus, theor. et prat., lib. I, cap. A4, p. 271. 



^ 198 ^ 
noloH dn plain-chant; je pourrais aussi faire voir que les lignes 
coloriées ont été appliquées aux notalions purement saxonne et 
lombarde ; mais celte discussion me mènerait Irop loin » et je dois 
me borner à renvoyer le lecteur k Texlrait d*un manuscrit de 
Tabbaye de Jumièges, dalé de 842 , et publié par Tautetir du livre 
intilulé : La sMnce et la praliqw du plam-cAatif , et k des frag- 
ments d'anciens missels de la fin du iv et du commeneement du 
X* siècle, insérés par le P. Martini dans son Histoire de la mu- 
sique (t. I, p. 184). Ainsi , lorsque Guido a écrit : 

Ut proprietas sononiip discernatur clarius, 
Qaasdam lineas signamus variis coloribus: 
Ut que loco quis sit sonus mox: discernât ociilas. 
Ordine terti» vocis spleDdeus crocus radtet • 
Sexta cjus, sedaffinis fliivo rubet mimo : 
£st affiaitas coloruin reliquis iodicio. 

il a parlé d*une chose qui se faisait avant Ini ; car les lignes jaunes 
et rouges sont précisément employées dans les fragments publiés 
par le P. Martini , et dans d^autres plus anciens encore que je 
possède (I). Remarquez an surplus que les copistes de ses ou- 
vrages n*ont pas eu toujours égard à ses instructions ; car au lieu 
du jaune [croeu$)^ qu'il indique pour la ligne de C, on a employé 
le vert dans rAntiphonaire du manuscrit de Saint-Évronlt, et dans 
celui de Saint*Enieran , de Ralisbonne. 

On ne doit point passer iei^ous silence une invention en quel» 
que sorte double attribuée à Guido , et qui n*est pas étrangère à 
la notation ; il s*agit des neumes ou récapitulations du ton des 
antiennes considérées par Zarl{no,le P. Martirri, M. Baini et 
plusieurs autres écrivains comme c^yant pris naissance au xi*siè* 
cle, et dont les fonnes comme les signes auraient été fixées par 
Guido, qui en parle en effet en plusieurs endroits de ses ou- 
vrages. Le vingt et unième chapitre du Traité de musique de 
Jean Gotton a pour titre : Quid uUlitatii afferani nenmœ a Gui* 
dont intfeniœ. li y fait pourtant connaître un système de cette 

(1) Le savant M. Bajuj^ qui n'a point éié porté pi^r ses 4lQdes k vérilîer U 

fait de celte prétendue jn^nUon des li|j;ne> mirûmét â Quido* ne la oii^ point 
en doute, et dil, dans ses Mémoires sur Pierluigi de Pulestrinn (n** 528, t. H, 
p. 9Zi), qu'elle se rép»ndit en Europe dans l'espace de moins de trente ans. 
S'il eût examiné beaucoup de manuscrits et VomvxBgt de Guido . \i aoraU ea 
la preuve du cpalrsine. . . 



~ 499 - 

récapitulation dès cordes stables et principales du loîi du chant 
qui a précédé l'inveiUion de Guido ; ce qui fait voir que la nenmo 
en elle-même était connue avant lui. En effet, Reginon, abbé de 
Prum , a donné à la suite de son exposition des buit ions du 
chant grégorien , les formules des neumes de deux cent qua« 
rante-trois antiennes et de cinquante-deux répons notés en no- 
tation saxonne, et tirés en partie du chant de TÉglise grecque. 
Le manuscrit de Reginon , qu'on croit autographe, est daté de 
885; il se trouve dans. la bibliothèque des ducs de Bourgogne, à 
Bruxelles. Jean Gotlou avoue qu'il existait avant Guido une ma- 
nière de noter les neumes par des signes de convention dont on 
trouve Texplicalion dans le Traité de musique d'Hermann, sur^ 
nommé Contract (1). Ces signes étaient au nombre de dix : l^" Ë , 
signifiait unisson ; 2^ S , seconde mineure ou demi-Ion ; S"" T, se«- 
conde majeure ou ion; 4'' TS, tierce mineure ou ton et demi; 
5^ TT, tierce majeure ou deux tons ; 6^ D, quarte (diaiesiaron) ; 
7' A, quinte [diapente]; S** AS, sixte mineure; 9'' AT, sixte ma* 
jeure; 40"* AI), octave. Hucbald ou Hucbaud, de Saint-Amand, 
fait connaître un autre système de neumes et des signes particu- 
liers de leur notation, dans son livre de Tlnstitution harmonique* 
A ces signes , Guido , selon Jean Coiton , en a substitué cinq ap- 
pelés t;tr^a«, clines, qualismata^ punctael podatos.iem Cotlon 
adonné les figures de ces signes dans le vingt et unième chapitre 
de son Traité de musique ; Tabbë Gerbert ne les a point publiées 
avec le texte , mais le P. Martini les a insérées dans son Histoire 
de la musique (lom. I, p. 183, n"" 62), et elles ont été repro- 
duites par Burney, Hawkinset Forkeh Aucune tracé de ces signes 
ne se trouve dans les ouvrages que nous possédons de Guido. 
Mais ce qui parait lui appartenir incontestablement, c*est la re- 
présentation de réchelle générale des sons de son temps par les 
cinq voyelles ae i o u, appliquées aux syllabes des deux chanls 
de TËglise : Sancte Joannes meritorum iuorum , etc., et Linguam 
refrénons temperet , etc. Il dit positivement au commencement 
du dix-septième chapitre du Micrologue que cela était inconnu 
avant lui : His breviter intimatis aliud tibi planissimum dabimus 
hic argumentum ^ utilissimum usui^ licet hactenùs inuuditum. Il 
conseille dans ce chapitre d'écrire ces cinq voyelles sur le mono- 

(1) Voy. Gerberti seriptares eccles. ée Musica^ tom, U, pag. U)^« 



— 200 — 
cortle, au-dessous des lettres représentalives des sons, en rc- 
comniençanl la série des cinq voyelles autant de fois qu*il est 
nécessaire jusqu'au son le plus aigu. L'usage auquel il destine 
ces voyelles semble être une sorte de récapitulation des sons , et 
c*est aussi une espèce de neume dont l'utilité n'est pas aussi évi- 
dente que Guido semble le croire. Il ne serait pas impossible que 
la triple série de voyelles , dont chacune représente des notes dir- 
férentes, eût donné l'idée du système des muances qui s'établit 
ensuite dans toutes les écoles de musique. 

Guido a traité, dans le dix-huitième chapitre de son Micrologue, 
de la diaphonie, sorte d'harmonie grossière en usage dans l'Église 
pendant le moyen-âge, et qui n'était composée que de succes- 
sions de quartes ou de quintes : de là Tinvention de l'harmonie 
et du contre-point qui lui a été attribuée. Quant à Tharmonie pro- 
prement dite , on peut voir dans le Résumé philosophique de l'his^ 
toire de la musique, qui précède ce dictionnaire (p. cxxviii et 
suiv.), que son origine se trouve dans le nord de l'Europe aux 
temps les plus reculés; il n'est donc question que de son appli- 
cation dans la diaphonie, qui est bien plus ancienne que Guido; 
car S. Isidore de Séville, qui vivait dans le vu* siècle, en parle 
dans le sixième chapitre de ses sentences sur la musique (î), et 
Hucbald, mort de 20 juin 952, en donne les règles dans les cha- 
pitres 11-15 de son livre intitulé Musica enchiriadis. A l'égard de 
1 harmonisation régulière, désignée communément sous le nom 
de contre-point, Guido n'en dit pas un mot, bien qu'elle fût 
connue à deux parties antérieurement à lui (2). 

Il ne parait pas nécessaire de réfuter sérieusement ceux qui 
ont présenté Guido comme l'inventeur du monocorde , du clave- 
cin, du clavicorde et de plusieurs autres instruments de mu- 
sique. Le monocorde est clairement expliqué et figuré dans le 
huitième chapitre du premier livre des Harmoniques de Ptoléméo, 
dans le traité de musique de Boèce, et dans beaucoup d'autres 
écrits antérieurs à Guido : il ne Ta donc pas inventé; mais il est 
le premier qui enseigna à en faire usage pour apprendre la mu- 
sique pratique. 11 ne dit pas un mot des autres instruments dont 
on lui fait honneur. Il est vrai qu'il existe à la bibliothèque de 

(1) Voy. Script, ecclesiast. de Musicâ, t. I, p. 21. 

(2) Voy. Réstmé philosophiqitf de l'histoire âf In mitsiqve, p. clxxxii. 



— 201 — 
TuDiversité de Gand un précieux maouscril des premières ao&éeb 
du xvj' siècle , qui renferme plusieurs Irailés de musique parmi 
lesquels on en remarque un qui a pour litre : De dwersù mono^ 
chordU, tetrachordis, pentachordiSf exachordis, eptachordis^ OClOr 
chordisj etç.^ ex quibtis diversa formantur instrumenta musicm t 
cum figuris instrumentorum. Ce Irailé est placé à la suite dju dia* 
logue de l'abbé Odon de Cluny sur la musique, attribué à Guide 
dans le manuscrit; de là vraisemblablement Terreur de M. Joseph 
ÂDt. Walvein de Tervliel , ancien bibliothécaire de l'université 
de Gand, qui, dans son catalogue des manuscrits de celte biblio- 
thèque, a porté ce curieux Irai té des instruments à cordes sous 
le nom du moine d*Arezzo, quoique la composition de l'ouvrage 
ne soit pas évidemment antérieure au xiv* siècle (1). ^ 

Après celle longue discussion , qui était nécessaire à cause de 
la célébrité du musicien dont il est question, on sera sans doute 
conduit à dire : Si Guido n'est l'auteur d'aucune des innovations 
qui lui ont été attribuées, et que vous lui refusez, que lui reste^t-il 
donc , et sur quelles bases s'est établie sa renommée depuis plus de 
huit cents ans? Je répondrai qu'il a eu des titres incontestables à 
Tadmiratioa de ses contemporains; mais que, dans les temps 
postérieui^s, personne n'a songé à ceux-là, et que, séduit par 
l'éclat de son nom, on a voulu le j.usliGer par des inventions 
supposées, n'ayant pas compris ce qu'il avait fait en réalité. 

Si Ion examine les traités de musique de Rémi d'Auxerre, de 
Reginon de Prum, de Hucbald, d'Odon, abbé de Cluny, et des 
autres prédécesseurs de Guido , on y trouvera plus ou moins de 
savoir, des idées plus ou moins heureuses , mais non des mé- 
thodes d'enseignement basées sur des principes féconds en ré- 
sultats ; aucun moyen de direction dans l'élude de l'art n'existait 
avant lui. Les instruments des Grecs et des Romains étaient 
lombes dans l'oubli, parce que les chrétiens n'avaient pas cru 
devoir se servir de choses dont on avait fait usage dans les cé- 
rémonies religieuses du paganisme. L'orgue ne se trouvait que 
dans un petit nombre d'églises, et peu de musiciens étaient ca- 
pables d'en jouer. Plus rares encore étaient les autres instru- 
ments danS; les ix* et x* siècles, en sorte qu'il n'existait aucun 
autre moyen de diriger la voix et de former l'oreille des élèves 



\i} Voy. la Ret^9ê mvftieale , tome XIV (janvier IS36>. 

II. JUIN. 2. I") 



de ehant que les leçons du maître, et qa*aueune étude indiyi* 
daallt n'était possible. De là venait que la plupart des chantres 
étaient inhabiles, et d'une ignorance à peu près complète concer* 
nant les principes de l'art , quoiqu'ils eussent employé beaucoup 
d'années à apprendre le peu qu'ils savaient. Guido , par l'inven- 
tion d'une méthode d*enseignement, la première qui edt été 
ima^née, fit cesser cet état de choses, et rendit si facile Tin- 
struction musicale , que peu de jours suffisaient pour mettre un | 
enfant en état d'apprendre seul le chant d'une antienne ou d'nn j 
répons. Cette méthode consistait à trouver les intonations an \ 
moyen du monocorde, instrument de facile construction, et sur 
lequel les lettres représentatives des notes étaient marquées. Un 
chevalet mobile se plaçait sur la lettre de la note qu'on cherchait, 
et la corde pincée donnait l'intonation. A ce moyen, Guido avait 
joint l'usage d'une certaine mnémonique des sons , qui consistait 
à bien apprendre une mélodie connue pour s'en servir comme 
d'un point de comparaison , en donnant pour nom aux notes de j 
cette mélodie les syllabes placées sous chacune d'elles, afin de j 
conserver ces mêmes noms à toutes les notes semblables. Enfin , ! 
il recommanda Tusage des neumes , comme le meilleur moyen | 
de distinguer les notes principales de toute mélodie, et d*en re- j 
connaître le ton. U paraîtra peut-être singulier qu'une grande 
renommée ait été le prix de choses si simples; mais à Tépoque 
où Guido vivait, trouver ces choses, maintenant vulgaires , était 
un effort de génie. Le service qu'il rendit fut immense; car dès 
qu'il eut fourni Tinstrunicnt de l'enseignement , des écoles régu- 
lières de chant ecclésiastique furent instituées partout, et Hn- 
struetion se répandit. H est vrai que quelques unes de ses paroles 
mal interprétées donnèrent bientôt naissance à un système de 
solmisation essentiellement faux et hérissé de difficultés, qui 
détruisît le bien qu'il avait fait ; et ce qui est remarquable , c*est 
qu'on oublia le bien pour lui faire honneur de ce monstrueux 
système, comme d'une invention merveilleuse, et que pendant 
plus de six cents ans l'autorité de son nom fut un obstacle au 
rétdur du système naturel. 

Ato mérite de Finvention de sa méthode, Guido a joint celui 
d'exposer avec Incldité ses principes dans son Micrologue, dans 
sa lettre à Michel, et dans le prologue de son Anliphonaire. Si 
sa latinité ne briJUe pas par l'élég anoe , il ne faut pas oublier que 



— 20S - 
répoque où n vécitt fut celle des ténèbres pour les bonnes études * 
B ne Taut pas orotre touterois qu6 son style sôit aussi mauvais 
dans les bons manuscrits que dons le texte publié par Tabbé 
Gerbert. On est choqué dans celui-ci par une multitude de non- 
sens et de barbarismes qui n'existent pas dans le manuscrit de la 
Bibliothèque du roi (n» 724 (, in-fol), et surtout dans le ma- 
nuscrit d^Alen^on (autrefois de Tabbaye de Saint-Évroull). J'ai 
conféré ces manuscrits avec les trois autres de la Bibliothèque 
du roi, et celui de Tabbé de Tersan avec celui de la bibliothèque 
des ducs de Bourgogne, enfin avec les variantes des manuscrits 
d'Oxford , pour corriger le texte , afin de préparer une bonne 
édition des œuvres de Guido , et j*ai signalé prc s de huit cents 
fautes dans Fédition de Gerbert. 

Les ouvrages qui appartiennent incontestablement à Guido 
sont : ^• Le Micrologue , précédé d'une lettre à Tliéodald , évêque 
d'Arezîo; 2* rAnliphonairc avec deux prologues ou préfaces, 
Tune envers et l'autre en prose, contenant des règles de mu- 
sique et de chant; 5^ la lettre an moine Michel, qui renferme 
des conseils sur la manière de diriger des études de chant 
et de musique; 4° un petit Traité intitulé De sex motibus t?o- 
cuma ëBinvicem^ eu quarante-trois vers hexamètres, fort al- 
térés et en désordre dans plusieurs manuscrits. Le Micrologue 
estTouvrage le plus considérable de Guido, quant à l'étendue, 
mais non celui qui peut donner des notions exactes de sa mé- 
thode. L'épitre dédicaioire qui le précède a été publiée séparé- 
ment par Baronius dans ses Annales ecclésiastiques (1), par le 
P. Pez (2), par l'auteur de la Science et la Pratique du plain- 
chant (3), et par Angeloni (4). Guido y fait connaître que Théo- 
dald lui a ordonné d'écrire son Traité de musique pour l'ensei- 
gnement des enfants de son église. Dans beaucoup de manuscrits, 
particulièrement dans celui de la Bibliothèque du roi (n' 72H ), 
le Micrologue est divisé en vingt chapitres : ce nombre estaug- 
Tiienié on diminué dans d'autres manuscrits, mais le contenu y 
est semblable , et la différence n'est qu'apparente, parce qu'on y 
a réuni deux chapitres en un seul, ou bien divisé un seul en 

(1) Ann. 1023. 

(2) Theêaur. qntcéL^ u 111 , part. 5. 
(3; P. 206 et suiv. 

ik] Sopru la tUa , 1$ opêrê , êd il $apêrê di Guida d'Arêzzh , p. Siô. 



li 



— 204 ~. 
deux. Le conlenu de ces chapitres est celui-ci : 1* Ce que doic 
faire celui qui désire apprendre les règles de la musique; 
2"* Quelles sont les noies, et combien il y en a; 3* Comment on 
les dispose sur le monocorde; 4'' Quelles sont les six manières 
dont les notes se lient entre elles ; S"" De Toctave , et pourqqoi elle 
ne renferme que sept noies; 6* Des intervalles de sons, explica- 
tion de leurs noms; 7'' Des quatre modes d*afGnités des sons; 
S"" Des autres affinités des sons, particulièrement du bémol et du 
bécarre ; 9* De la simililude des sons dans le chant, qui n'est '' 
parfaite que dans Toctave; 10* De la manière de distinguer les ' 
mélodies altérées et de les corriger; 11<» Quelles notes tiennent '^ 
le premier rang dans le chant; 12"* De la division des quatre ^ 
modes en huit ; IZ*" De la connaissance des huit modes, de leur r 
acuité et gravité ; 14'' Des tropes et de la puissance de la musique ; ^ 
15^ De la composition du chant; lO"" De la variété multipliée des ^ 
sons et des neumes; l?"" Gomment peut être écrit tout ce qui ^^ 
appartient au chant; 18* De la diaphonie, c'est-à-dire des règles '^ 
de Vorganum; 19* La diaphonie démontrée par des exemples; ^ 
20* Comment la musique a été inventée (calculée) d'après le son ^ 
des marteaux. 'f 

Le petit Traité deSeo? moiihus vocwn commence par ces deux 
vers : û 

Omnibus ecce modis scripta relaUo vocis ; 

Est tonus in Dumeris , superantur ut oclo novenis. :; 

11 est terminé par cet acrostiche sur le nom de Guido : i 

Gliscuni corda mets hominum mollita camœnis : ^ 

Uua mihi virtus numeratos contulit ictus. 1 

In cœli summo gratissima carmina fundo, ;i 

Dans aulœ ChrisU muous cuni voce ministri. ^ 

Ôrdine me scripsi primo qui carmina finxf. ^ 

Dans l'édition que Tabbé Gerbert a donnée des écrits de 
Guido (1), il a supprimé Tintitulé de ce petit Traité , ainsi que sa j 
division en qualre chapitres, en a mis ticnte-huit vers à la suite 
du prologue rhythmique de TAntiphonaire, quoiqu'il ne dût rien 
y avoir après le mot amen qui termine celui-ci , et a placé Tacros- 
liche au commencement de ce même prologue. 

Guido aimait à faire des acrostiches sur son nom, car il s'en 
trouve un autre au commencement du Micrologue, ainsi conçu : 

(1) ScHptor. eccUHmu de Mu$ica$acra potii»,, tom. H, p. 33. 



- 205 ~ 

Gymoasiouiosas placult revocarc solutas; 
Ut pateaot parvis, habitae Tix hacteaus altis« 
Invidiœ telum périmât dilectio cœcum. 
Dira quidem pestis lulit omnia commoda terris. 
Ordine me scripsi primo qui carmina finxi. 

Le Prologue rhylhmique de FAnliphonaire contient les règles 
du chant exprimées avec assez de clarté dans des vers didacliques 
en iaiin monacal. Le manuscrit d où Tabbé Gerbert a tiré ce mor- 
ceau ne contient pas vingt vers qui sont dans les nianuscrils 
7211 de la Bibliothèque royale de Paris, d*Alençon et d'Oxford. 
Gel abbé a aussi supprimé le chant de quelques antiennes qui 
servent d'exemples aux règles de ce Traité du chant. 

Le prologue en prose du même Ânliphonaire, publié par Tabbé 
Gerbert sous le titre de Regulœ de ignoio cantu , est de peu d*é- 
leodue, et en apparence de peu d'importance. Cependant quelques 
paragraphes de ce morceau renferment de précieux éclaircisse- 
ments sur la nature des travaux et de la doctrine de Guido. 
Quant à TAntiphonaire lui-même, il ne faut pas croire que ce 
soit un recueil noté de toutes les antiennes en usage dans TEglise 
au Godsmexicenient du xi' siècle; car dans les manuscrits de 
Saint-Évroiilt, de Ratisbonne et de Nuremberg , où il se trouve, 
Gel Anliphonaire est renfermé dans huit ou dix feuillets. Guido 
D y a fait entrer qu'un choix des antiennes les plus utiles pour 
lapplication de sa méthode. 

Le commencement de la lettre à Michel a été publié par Ba* 
ronius , Pez » Angeloni et d'autres; Tabbé Gerbert seul Ta donnée 
en entier. Ce morceau est un document important, car Guido y 
a exposé son système, ou plutôt sa méthode, avec beaucoup plus 
de clarté qu'en aucun autre de ses écrits. 

Dans les catalogues de plusieurs grandes bibliothèques , on 
Voit des ouvrages relatifs à la musique , indiqués sous le nom de 
fiuido ou de fVido^ et sous d'autres litiges que ceux qui viennent 
d'être analysés ; mais ces ouvrages sont ou des extraits de ceux- 
ci, avec des titres choisis par la fantaisie des copistes, ainsi que 
j'ai eu occasion de le vérifier plusieurs fois , ou des ouvrages qui 
ont été faussement attribués au moine d'Ârezzo ; dans cette der- 
nière classe on doit ranger un dialogue sur la musique , dont 
Odon , abbé de Gluny au x' siècle , est auteur ; le Traité des 
insirunients du manuscrit de Gand, qui est du xiv* siècle, 



- Î06 - 
car le Traité de muûque de Jérôme de Moravie y est cité ; le 
Correctoire des erreurs qui se font dans le chant grégorien en 
beaucoup de lieux, publié par Tabbé Gerbert , puisque le graduel 
Ostende nobis, composé par Ingobrand» abbé de Lobbes au 
XII' siècle , y est cilé; et enfin l'opuscule : Quomodd de ariihme- 
iiea procedit muêica , que Gerbert D*a placé parmi les écrila de 
Oaido que parce qu*il Ta trouvé à la suite du Micrologue dans le 
manuscrit de Saint-Émeran de Ratisbonne. Les recherches spé- 
culatives de ce petit Traité n*ont aucun rapport avec les autres 
travaux de Guido. D'ailleurs Tanoienne division de Téchelle par 
tétracordes y est fréquemment employée, tandis que Guido con- 
cevait la division par octaves comme la seule naturelle, ainsi que 
cela se voit dans tout ce qui est incontestablement de lui. 

Il est bon de répondre ici à des critiques qui , pour conserver 
à Guido Tinvenlion de la solmisalion par hexaeordes, du nom des 
notes de la gamme, et de tout ce qu'on lui a attribué, supposent 
que nous ne connaissons pas tous les ouvrages de ce moine. Il se 
pourrait en effet qu*il s*en Tût égaré quelqu'un; mais il ne serait 
pas possible que la doctrine de celui-là fût opposée à cdie que 
nous trouvons clairement exprimée dans le Micrologue , dans les 
prologuea de TAntiphonaire , et dans la lettre à MiebeL 

Parmi les ouvrages supposés de Guido, il faut aussi compter 
celui qui est cité par Orlandi (1) sous ce titre : Guid^mis deAreliê 
repertorium, 1494, in-fol.; édition apocryphe, comme Ta fort 
bien remarqué De Murr (3), et celui qu'André Reinhard, orga- 
niste à Schneeberg, a publié sous ce titre : Mmsica, 9iviGuidcnit 
Arûiini de usu et constttutione monochordi , Dimlogus, jam imuo 
reeoffwituêj Lipsi», 1604, in*12. La première publication àe^ 
écrits qui sont incontestablement de Guido a été fait« par Tabbi^ 
Gerbert, dans la collection des écrivains ecclésiastiques sur la 
musique. 

Il existe une monographie de Guido par Augeloni, intitulée : 
Soffm la vita , le opère , $d il eapere di Ouidû i'ÂreMM» , reHora- 
iûre Mla foienza e delV arie musica. Parigi, Ittll, I vol. in^S''. 

Firn père» 

(1) Origine e progressi délia Stampa ( Bologna, 1770, in-/i'), p. 280. 

(2) NoHHa duorum codicum musicorum , eic, p. 4. 



LE CHARLATANISME ARTISTE. 



C*esl à présent un métier bien agréable que celui de charlatan. 
Il fallait autrefois endosser un babil rouge , monter sur des tré-? 
teaux » rassembler au son des fanfares des citadins désœuvrés , 
débiter d'une voix éclatante un discours emphatique , corroborer 
son éloquence par rexbibitiqn de toutes les béquilles qu*oii avait 
supprimées ; il fallait enOn endurer beaucoup de fatigues , es- 
suyer beaucoup de dégoûts. Le charlatan ne se consacrait guère 
alors qu'au soulagement de Thumanité souffrante; un peu d*eau 
claire de la fontaine voisine , quelques pots de graisse formaient 
toute sa pharmacie. C'était moins cher que la médecine actuelle; 
et on ne dll pas que cela fit plus do mal. Aujourd'hui , c'est bien 
différent » le charlatanisme ne porte aucun signe qui le fasse re- 
connaître ; il a pris le costume de tout le monde , il s'est adomié 
à tous les genres d'état, il adopte toutes les opinions , il cultive 
lous les arts; il est impie ou dévot suivant les circonstances; il 
nesl plus seulement médecin, mais négociant, journaliste, 
homme politique , professeur et surtout artiste , et, qui pis est, 
artiste religieux. Il exploite spécialement les sacristies et les 
presbytères; il bâtit des églises, fournit des tableaux, df9vi- 
Irnux^ construit des orgues et des machines pour les jouer» de 
peur que les artistes n'y touchent ; il a inventé le carton-pierre et 
Taecordéon , la terre cuite et l'orgue Cabias , la lithochromie et 
la voix humaine^ un nouveau mode de plain-chant^ et l'ensei- 
gnement de la musique par chiffres ; il inventera bien autre chQse 
tant qu'il trouvera dans le clergé la crédulité qû l'accueille, 
le goût du médiocre qui l'enhardit, la faiblesse ei l'indifférence 
qui le laissent pénétrer partout. 

Ce charlatanisme ronge 1^ arts religieux, et il les détruira s'il 
ne s'élève quelques voix pour le dénoncer et le flétrir, C'est un 
ennemi d*attlaat plus dangereux qu'il est hypocrite et prepd tous 
les déguisements nécessaires à la réussite de ses vues. D'ailteuni» 



— 208 - 
il est cliaudemenl servi el soutenu par ses amis les journalistes, t 
qui ont pour lui des tendresses infinies , lui font place chaque 
jouraitcbinde leurfeu,àcondilionqu*ii fasse bouillir la ni^rmite ; j 
ils le prennent bras dessus bras dessous, le présentent au clergé 
et le recomniandent exclusivement. Ces bons journaux ecclésias- i 
tiques ont épuisé toutes les formules d*éloges sur les harmonium, i 
melodium, orchestrion, orgues à fiston, orgues milacors^ orgues i 
à tampon, orgues Cabiasy etc.; ils ont célébré les chanteurs mon- t 
tBgnards , les canliques à la mode, les messes de M. Martin, la * 
musique mondaine; voyez un peu s*ils ont jamais parlé des j 
œuvres utiles , des hommes de talent , des ouvriers modestes et -t 
habiles; cherchez dans l'Univers le nom de M. Boëly, organiste de ? 
Saînt-Germain-rAuxerroîs, et l'un des plus grands artistes de ce y_ 
temps ; cherchez-y la mention d'un artiste vraiment remarquable v 
et modeste , vous ne Ty trouverez pas. C'est que l'homme de ^ 
génie ou de talent n'a pas le sou , ne peut payer les réclames, ^( 
annonces, articles, et se trouve ainsi condamné à vivre dans ;, 
l'obscurité. On n'a pas assez flétri le vil commerce que fait de -, 
nos jours la presse. Prôner, exalter la médiocrité moyennant im 
salaire, vanler à tant la ligne le mérite d'un homme qu'on mé- 
prise, annoncer des découvertes Imaginaires, enregistrer des 
succès qui n'ont jamais eu lieu , se taire sur ce qui est beau et 
utile, laisser l'homme de mérite dans l'obscurité, et élever l'in- 
triguant sur un piédestal , voilà , on ne peut le nier, l'œuvre quo- 
tidienne du journalisme , et , ce qui est affreux à penser, du 
journalisme religieux. On a pour excuse la distinction qu'on a 
établie entre les réclames et annonces , et la rédaction propre du 
journal ; mais les honnêtes gens qui lisent au fond d'une pro- 
vince un journal ne peuvent comprendre celte distinction sub- 
tile, et ont peine à croire qtie des hommes de talent, et qui se 
posent comme les défenseurs de la vérité, spéculent sur le men- 
songe, et lui cèdent chaque jour, à prix débattu, une place dans 
la feuille qu'ils dirigent. 

A l'aide de la presse , le charlatanisme s'est créé mille bouches 
et mille fanfares qui annoncent chaque jour sa venue, et comme 
ce charlatanisme n'est jamais que le manteau de la médiocrité , 
celle-ci se place , se case , se disperse dans la société ; on s'ha- 
bitue à sa vue, on oublie sa petitesse » on vit avec elle sans trop 
•de dégoût, et bientôt nous serons tous formés à aimer la lai- 



- im — 

(leur et la tuesquiuerie,* nous ne verronis plus les arts qu'à Ira- 
vers des verres qui en rapetisseront les formes; et à la place des 
grandes idées, des grandes œuvres, des magnifiques créations 
(le lart chrétien , on mettra je ne sais quoi de frivole , de guindé, 
rie faux , d'étroit , qui n^aura ni dorée ni valeur , et qui ne fixera 
jamais l'attention des esprits éminents. 

Le clergé est environné d'écneils , et ceux dont Tenloure le 
charlatanisme ne sont pas les moins dangereux. Cette ardeur 
avec laquelle on provoque les ecclésiastiques à encourager la 
médiocrité, àsimpKfier les arts, à adopter les procédés mt^ca* 
niques qui les remplacent; celte exagération avec laquelle on 
vante par exemple les effets de Torgue expressif ou des méca- 
nismes qu'on y adapte , tous ces efforts que Ton fait pour en- 
traîner le clergé vers ce goût des choses mesquines et petites , 
ce sont là autant de pièges qu'on lui tend. Qu*il y tombe I et 
aussitôt on annoncera sa chute à son de trompe, on lui mon-» 
Irera les merveilles élevées en d'autres temps par la foi catho* 
liquct on lui demandera ironiquement pourquoi il a cette d*ett 
produire de semblables. Il est inutile de faire remarquer la con- 
clusion qu'on tirera de cette décadence des arts religieux , elle 
a déjà été expridoiée ; c'est le cri des sophistes: le catholicisme se 
meurt , il n'excite plus l'enthousiasme des peuples , il n'a plus le 
génie des arts, il ne porte plus le sceptre de l'intelligence. 

Je sais tout ce qu'il y a de faux et d'injuste dans ces reproches,* 
je sais que la chaire chrétienne offre encore les plus grands 
orateurs , que le clergé compte dans son sein des savants illus- 
tres, et Je sais surtout que si ce sceptre des arts qui a été porté 
par l'Église catholique pendant tant de siècles devait s'échapper de 
ses mains, il ne serait pas pour cela ramassé par l'irréligion qui 
ne produit que le néai)t et les ruines, et de laquelle il ne sortira 
jamais aucun art ni aucune idée sublime. Mais enfin, il est vrai 
(le dire également que la médiocrité , parée du charlatanisme , 
obtient plus de faveur, reçoit un meilleur accueil de la part du 
clergé que le talent réel , le mérite élevé quand ils se présentent, 
lly a en France cinquante facteurs d'orgues; je n'en connais 
que trois ou quatre qui aient un réel talent, qui présentent des 
garanties certaines. Cependant vous voyez la plupart des fabri- 
ques se jeter à la télé du premier venu , lui confier des travaux 
iujperlanIS) et, ce qui est bien plus grave, accepter avec salisfac-* 



— 340 — 
tiott «es orgiied criardes i ces sous bruyanUj oes iiistrmi]«Dtf 
sans valeur dont 9n eDcombre nos églises, 

On a débité dans les journaux toutes les billevesées^ imagina- i 
blés au sujet des orgues expressifs , et aussitôt le clergé s'en est i 
coirfé; ou en a empli les églises» les chœurs, sans savoir si cet i 
instrument aux sons maigres, stridents et monotones, était cou- i 
venable ailleurs que dans un salon ou dans une très petite cba- t 
pelle. Un effronté annoncerait demain qu*on peut remplacer les i 
cloches majestueuses par des crécelles ou des guimbardes, il se < 
trouverait des gens qui achèteraient la nouvelle invention. Ou i 
veut un orgue dans une église, les fidèles ont donné généreuse-* n 
ment les subsides nécessaires ; vous croyez que ce qu'on désire , ^ 
c*esl un instrument majestueux, sonore, grave ; détrompez-vous, ^ 
on n*y songe pas. Ce qu'on veut, c'est la voix humaine^ c'est^à* :i 
dire ce jeu grotesque qui ressemble aux bêlements d'un troupeau ;; 
de moutons. C'est là ce qu'on demande et ce qu'on admirera ; ^r 
aussi , Touvrier qui cultivera le mieux ce genre de charlatanisme .,. 
sera sûr d'avoir une clientèle nombreuse. On n'examinera pas si ^^ 
le mécanisme de ses orgues est savamment distribué, si les ma- .., 
tériaux sont solides, si les jeux sont purs et d'un beau timbre ; on -^ 
ne songe qu'à la voix humaine^ c'est là le triomphe de l'art ! I ! 

C'est parce que je constate à chaque instant de telles erreurs 
dans le clergé; c'est parce que je le vois choyer et oaresser la mé- ^ 
diocrité en tout genre; c*est parce que mes oreilles spnt fatiguées 
de mauvaises orgues, mes yeux offusqués par le carton-pierre et ^j 
la (erre cuite , que je viens le conjurer de repousser tout ce 
charlatanisme qui cliercfae à l'éblouir, et de chercher avant tout ^ 
il entourer les saints autels des arts les plus parfaits, des objets !^ 
les plus précieux, de la musique la plus sublime, des instru- ^ 
raents les plus majestueux, des voix les plus pures; de n'aimer, ^' 
de ne cultiver enfin que le beau et le vrai dans les arts. Maig, 
répondra-t-on, nous n'avons pas de ressources, nous sommes 
obligés de préférer les objets dont le prix e»t le moins élevé» parce 
que la pauvreté de nos églises ne nous permet pas de penser aux 
orgues, tableaux, autels, etc., d'un grand prix. Ëh bien! si vous 
n'avez pas de ressources, n'ayez pas d'orgues, conserves votre 
ïnodeste autel; mieux vaut la nudité des églises et la sinipUçité 
du chant que le clinquant dont m les cwvre, ou l^s orgues 
criardes qu'ony pkoe. D'ailleurs, estrtl bî^ vrai que v^us uaycz 



— Ml — 
pas d« raMources? avez*vou8 cherché à nminaer rinlérél des 
fidèles pour les arts religieux? avez-vous éclairé, dirigé votre 
fabrique au lieu de laisser les banuètes oégociaots qui la çom«- 
posent se préoccuper uniquement d'une économie mal placée? 
vous éle^^vous défendu vous-même de la séduction de ces an* 
nonces,, réclames et articles complaisants des journaux» de ces 
paroles dorées du. charlatanisme? avez-vons consulté les artistes 
expérimentés, les homm^ de mérite» avant de jeter votre argent 
à la tète du premier venu qui vous a promis des merveilles? Si 
vous avez fait tout cela » et si i malgré vos efforts , votre goût , 
votre zèle, vous êtes obligé d^aller au-devant du charlatanisme 
et de la médiocrité, et de les introduire dans votre église, alors 
il faut désespérer de la civilisation moderne, il faut s'attendre à 
la dissolution, à la décadence complète de la société. Quand le 
sentiment du beau n'existe plus, quand Fenthousiasme est com- 
plètement éteint, quand les œuvres grandes et saintes ne sont 
plus possibles, Tagonie commence et la mort est prochaine. Dieu 
merci ^ il n*en est pas ainsi; il y a dans le clergé une grande in« 
différence pour les arts, un goût malheureux pour la médiocrité; 
mais c*est le résultat de Téducation, c'est la faute de renseigne- 
ment des séminaires ; mais ce n'est pas un mal radical et incu- 
rable, c'est une épidémje passagère; elle désole et dévaste le 
catholicisme depuis trois siècles ; mais ses ravages commencent 
à diminuer, et si tout le monde se dévoue, le fléau disparaîtra. 
Terreur se dissipera , la vue s'éclaircira , et les arts refleuriront 
comme aux belles époques de la religion. Pour hâter ce moment 
désiré, il faut fuir le charlatanisme et la médiocrité, ces deux 
pestes de notre temps; il faut chercher par tous les moyens pos- 
sibles à former le goût, à le diriger dans la voie que le christia- 
nisme lui avait ouverte et qu'il a abandonnée depuis si long- 
temps. Il faut enfin courageusement bannir de nos églises toute 
cette musique frivole, ces instruments mesquins, ces chants 
grossiers qui y retentissent. Le salut des arts religieux dépend 
aujourd'hui du goût pur, de la volonté intelligente, de l'amour 
éclairé, avec lesquels le clergé les cultivera et les encouragera. 
Pour se préserver du charlatanisme et de la médiocrité, il faut 
étudier sans cesse l'art chrétien dans son histoire et dans ses 
produits. 
Ces modestes et belles églises de villages bâties depuis quatre 



— Ï12 — 

siècies) dans lesquelles vous trouvez si souvent à admirer iin per- 
lait, un aulel , une partie eii&n de rcdifiee , et quelquefois le tno^ 
uuiueut tout entier, onl-elles été construites avec des ressources 
plus grandes que celles dont on dispose aujourd'hui? Non, assu' 
rément ; mais alors le goût du beau , le sentiment de l'art chré- 
tien étaient populaires dans le clergé, qui était i la fois prêtre el 
artiste. C'est ce que uons demandons qu*il redevienne aujour- 
d'hui, en s'inslruisant, en s'inspirant de l'art chrétien, en compre- 
nant ses beautés, en étudiant ses détails, en appréciant sa per- 
TectioD, sa solidité, sa grandeur, et apprenant ainsi à aimer rc 
nioyen^âge si fécond , si riche , et pourtant si méconnu : omniu 
reducenda ad antiquitatem. 

F. Danjou. 



REVUE RETROSPECTIVE. 



Pour que la restauration du chant eoclésiastique soit une 
(euvre sérieuse et durable, il faut qu'elle s*appule sur une élude 
profonde de cette science. Il importe non seulement de rétablir 
dans toute leur pureté primitive les anciens chants » mais encore 
de retrouver les règles qui en dirigeaient Texécution. Pour at* 
teindre ce double but» il faut rechercher les plus anciens ma- 
nuscrits et ouvrages qui traitent de cette matière. Ces livres sont 
devenus très rares; il en est dont on a complètement perdu la 
trace y et cependant il est probable que dans plusieurs biblio- 
thèques de province on pourrait découvrir quelques uns de ces 
ouvrages utiles. Nous croyons devoir en donner la nomenclature, 
et nous invitons ceux de nos lecteurs qui ont quelques loisirs 
de faire à ce sujet des recherches dans les bibliothèques pu- 
bliques des villes qu'ils habitent. Nous donnerons par courts 
fragments, danslaJRevtie, la bibliographie des livres importants, 
rares ou curieux sur le chant ecclésiastique, et nous ferons 
connaître avec soin le résultat des recherches auxquelles on vou- 
dra bien se livrer. 

KEINSPEGK (MicHAEL). lAlium mufiee plane. Basile», Michel Farter, 1496 , 
in-4'. 

Ce livre, infiniment rare, a cependant eu quatre édiUons. GelK*A 
de iili97 et 1/^98 se trouvent dans la bibliothèque impériale de 
Vienne. 

ZABEftN. Àrê bene canendi choralem cantum. Moguntiae, 1500, in-12. 

BON AVENTURA DA BRESCIA. Régula muêicœ planœ, Venise, 1500. 

Il existe un grand nombre d*éditions de cet ouvrage, qui est 
néanmoins devenu rare. 

l'IiASPERGIUS (Baltbasar). Clariêsima planœ alque choralis musicœ in-- 
^ terpretatio. Bâle ,' 1501 , in-Zi". 

CASTILLO (Alpr. DR). Arte de canto Uano. Salaroanqne, 150ili» in-4*. 



— 214 — 
PUERTO (IMdago del). Àrte de canlo llano, Salamanque, 150A, in-A«« 

MOLINA (Barth.). Arte de carUo Uano. Valladolid, 1509, in-folio. 

yiSGARGUI (GONULîB-lfAiiTiltfiB M)* MfUùMêiofiêê cotretittts segun el uto 
de los modernos. Bargos , I5li, ln-4'. 

— Arte de carUe llano , contrapurUo y de organo. Saragosa , 

1512, in-8*. 

PHILOMATHES (Wenceslads de Nota-Domo). Musicorum lihri quatuor, 
compendioso carminé descriptû 

V1li4oboM,i612,iii4*;--* I 

LeijiBick,15i8;«** 
Strasbourg « 1533; ^ 

Vitlenbcrg, 1534. " 

Cet ouvrage rare est attribué par M. Fétis à Wenceslaus ^ mu- i 
«fcien de la ville de Neutaaus , en Bohême. Le premier livre, em- 
bnsMnt hH feuillets, traite du plain^cbant. 

Martin Agricota à donné on cottmeptaire do Traité dfc plain- 
chant de Wenceslaus de Neiibans , sous \t li&re 4« Sehçlia in m^ g 
êicam planant Wmceêlai de Nova-D^mg, WiUenbcrg^ 1540. ç, 

BURGHARD. Hortului mu$ke$ prêtieœ , ^mmbm Hpino greg^timi m- $i 
centuê modulo $e obleclaturis lamjucund¥S quam-proficms. (, 
Leipsig , Michel Lother. 1518 , in-H% âj 



CORRESPONDANCE. 



M. Aimé Paris a fait ins<^rer dans le Pilote du Cahados dtt 
20 jain Irréponse suivante à une note insérée dans la livraison 
de mai dernier (p. 180). Nous insérons cette lettre, que nous 
ferons suivre de quelques réflexions. 

Monsieur , 

Votre article de la livraison de mai 18^6 contient à peu près autant 
d'erreors que de lignes. A votre affirmation dégagée de preuves , J'oppose 
la mienne appuyée de vériGcations sérieuses et concluantes. 

Je soutiens que, pour la musique vocale (nous ne provoquons aucun 
changement pour la musique instrumentale, qui indique des conditions de 
mécanisme et rien de plus aux quati*e -vingt-dix-neuf centièmes des exé- 
cutants), la notation usuelle est le véritable obstacle à Tacquisition des idées 
de rhythme et d*intonaiion ; qu'elle n'a, comme échelle, aucune précision 
et aucune de ces belles propriétés que vous lui atu*ibuez si gratuitement , 
et que, dès lors, il faut prendre un autre moyen pour remplir la condition 
préliminaire et indispensable de l'acquisition des idées. En commençant 
par votre déplorable écriture^ quatre-vingt-quinze personnes sur cent nat* 
teindront jamais le but; en débutant par notre procédé, le succèèest 
dang la proportion de quatre vingt-quinze à cent. Le fait est là des deux 
parts; nous offrons la comparaison depuis seize ans, renseignement usuel 
la refuse, la présomption d'impuissance est de son côté. 

C'est sur les signes de la notation usuelle que le parallèle a toujours été 
proposé par nous ; nos élèves lisent incomparablement mieux cette nota- 
tion que les vôtres, qui récitent lorsqu'on les a longtemps serines , mais 
qui ne savent pas lire à l'aspect de ces caractères qui vous inspirent une si 
touchante sollicitude. 

Je suis fâché d'avoir à dire que vous articulez un fait complètement 
inexact en affirmant que nous faisons des déductions mathématiques la base 
de notre cuseîgnement pour les enfants. Mieux que vous, monsieuri je sais 
que l'enfaDce demande des faits et non des raisonnements, et je ne sais où 
vous avei vo que nous ayons jamait toumienté les jeunes esprits par la 



— 216 — 
moindre abstraction. Quant aux auditeurs plus âgés , les preuves déd«r- 
lionnelles leur sont offertes comme satisfaction d^intelllgence; et, quoique 
vous doutiez de leur capacité à les comprendre, tous y réussissent à mer- 
veille ; mais la question de pratique est tellement en dehors des déduc- 
tions , qu*on ne trouverait aucune différence entre la sâreté de rhythme 
et d'intonation de deux élèves , dont l'un suivrait toutes les parties du 
cours, tandis que l'autre s'absenterait pendant tout le temps consacré aux 
démonstrations. 

Si vous ne connaissiez pas ces particularités, il fallait vous abstenir; si 
vous les connaissiez , vous avez altéré sciemment la vérité; vous êtes mis 
excuse. 

Votre épouvantail de l'auto-da-fé des œuvres anciennes est encore une 
niaiserie que vous nous prêtez complaisamment pour rendre votre position 
meilleure. A très peu d'exceptions près , un morceau de musique vocale 
est, après six mois, une vieillerie dont personne ne veut plus. Quant aux 
rares chefs-d'œuvre qui résistent à l'épreuve du temps , on peut en con- 
server les planches pour la satisfaction des entêtés, qui tiennent à cette 
forme graphique, lors même qu'elle ne leur laisse voir que du noir sur du 
blanc , comme cela arrive à dix-neuf amateurs sur vingt , et à dix profes- 
seurs sur quinze ; mais il n'y aurait pas grand mal à les réimprimer à peu 
de frais pour les rendre accessibles à des milliers de lecteurs réellement 
capables. Seriez-vous par hasard, pour reproduire votre texte à vous, mon- 
sieur, qui ne comprenez pas des choses si évidentes et si faciles li saisir, un 
de ces quelques esprits dont V examen , le raisonnement et la logique ne 
sont pas le partage? 

Vous m'avez donné le droit de me défendre contre vous, et la forme de 
votre conclusion est si injurieuse pour mes disciples et pour moi, que nous 
serions excusables d'user de représailles; mais je préfère mettre de notre 
côté le bon droit et le bon goût , en me bornant à vous proposer diverses 
expériences comparatives, non-seulement entre vous, monsieur Danjou, or- 
ganiste de la métropole de Paris, membre de l'académie de Sainte-Cécile, à 
Rome, et moi qui renonce à faire suivre mon nom d'aucun titre, mais en- 
core entre vous, monsieur Danjou, organiste, etc., et les badauds qui ont 
eu la simplicité de trouver de l'intérêt à mes leçons. 

La controverse entre vous et moi sera engagée sur les bases fixées 
pages 315 et 316 de l'ouvrage que M. Chevé vous remettra de ma part (1). 

Les épreuves entre M. Danjou, organiste, etc., et ceux qu'il appelle les 
badauds de mon cours seront faites sur les syncopes consécutives, comme 
il est dit page 317, lettre B. 

(1) Celle brochure de M. A. Paris porte le titre suivant : Avemt-goUt des 
sévérités de l'avenir^ ou Seize ans d'une lutte qui n'est pas encore terminée, 
et qifi anfènerù inf^Hlihtement h triomphe à^une grande idée.- {N. du D,] 



— 217 - 

M. Danjou, organiste, etc., prouvera la bonté de la notation usuelle en 
ré9ol?aiH avec aisance et facilité les analogues d*autres problèmes de lec- 
ture indiqués pages 717, 318 et S19. 

Acceptez ces propositions, monsieur, soit immédiatement ( ceux ^ut 
TOUS nommez si agréablement des badauds n'ont que vingt-deux leçona 
aa moment où je vous écris), soit pour le 20 août, ce qui diminuera con- 
sidérablement vos chances, et nous vous renvoyons à votre métropole com- 
plètement guéri de ces velléités d'outrecuidance qui vous font traiter un 
peu trop cavalièrement des idées de progrès et des hommes dont le 
moindre n'a rien à vous envier sous le rapport du caractère ou de la clair- 
voyance. 

N'alléguez point les frais du voyage et la perte du temps. Le jour même 
oô j'aurai reçu votre acceptation (si vous osez accepter, car le dédain ne 
vous est pas permis vis-À-vis de nous , qui valons tout autant , si ce n'est 
plus que vous, qui nous avez grossièrement insultés) , je vous ferai tenir 
la preuve du dépôt fait cliez le principal banquier de Gaen : 

1» De vos frais de voyage au taux le plus élevé, aller et retour ; 

2« De vos frais de séjour» pendant 72 heures, dans le premier hôtel de 
Caen ; 

y De cinq cents francs pour indemnité de votre temps, somme à laquelle 
vous^aurez droit, vainqueur ou vaincu. 

Si vous refusez ces propositions sérieuses, le public, dont vous avez 
voulu égarer l'appréciation, saura ce que vaut l'impartialité de M. Danjou. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 

Aimé Paris. 
Caen , 17 juin 1866. 



Une telle polémique intéresse si peu nos lecteurs, que nous 
éviterons à tout prix de la prolonger. Nous nous bornons à dé- 
clarer, peur justifier rexpression qui excite à un si haut degré 
contre nous la verve de M. Aimé Paris , que nous avons assisté 
au cours de ce professeur, et qu'avec la meilleure volonté du 
monde il nous a été impossible de prendre au sérieux un te! en- 
seignement. Ceux qui le suivent peuvent parfaitement app^écier 
notre impartialité sous ce rapport, et ceux qui ne le suiveitlpas 
n ont pas besoin de savoir qu'à propos de musique M. l^aris se 
livre aux digressions les plus plaisantes, qu'il est entouré d'un 
appareil étrange, de tableaux, de toiles peintes, qîril emprunte 
au Charivari des lazzi sur la politique, à Dezoul on à Monge des 
démonstrations de mathématique ou dalgèbra, et au menuisier 
ir. JUIN. 3. 16 



— 218 — 
lie Nevers la cliaiison célèbre : Aussiiôt que la lumière , qu*il fail 
entonner en chœur pour achever joyeusement la première 
séance. Nous avons vu tous les auditeurs de ce cours rire deboo 
cœur, et nous avons partagé leur hilarité. Cette mamère d*en- 
seigner ne suffit pas pour faire condamner la méthode, mais, 
fort de notre expérrence» appuyé sur te bon sens, nous repous- 
sons tout enseignement qui ne se base pas sur la nblatioii 
usuelle, et cela pour deux raisons que nous avons déjà données. 
L*empIoi des signes de la numération et le raisonnement qu i! 
faut faire pour comprendre Tusage et Tapplication de ces signes, 
sont moins à la portée de Tenfance que notre notation , qui in- 
dique par la position des notes la distance même qui sépare les 
sons , ce qui est beaucoup plus clair que de supputer les rapports 
qa*il y a eiitre i et 5, entre 5 et 7, etc. 

M. Paris convient que, pour la musique instrumentale, il 
n>ssaie pas d'appliquer son système. Qu*on imagine en eiïet la 
partition des Huguenots écrite en chiffres!!! Mais, s*il y a deux 
notations, il faudra donc apprendre les deux systèmes? 

Notre seconde objection est relative à la musique existante. 
M. Paris en fail bon marché; il n*y a, suivant lui, qu*un très 
petit nombre de morceaux de musique ancienne qui vaillent la 
peine d*é(re conservés. Un morceau de musique vocale tut , après 
six mois , sauf de rares exceptions , une vieillerie dont personne ne 
veut plus. Telle est la sentence que prononce M. Paris, telle p^l 
la mesure de son respect pour le passé de l'art qu'il prétend ré- 
former. Libre à lui de se diriger d'après de pareilles vues, ce ne 
seront jamais les nôtres; et s'il est reconnu qu*il n'y aurait pas 
assez d'acheteurs poyr permettre la réimpressipa de tous les 
ouvrages qi|ii mérilent d'être conservés, il faudra donc toujours 
que les aiMstes instruits apprennent l'ancienpe notation pour 
profiler de§ chefs-d'œuvre anciens, les étudier, les méditer; le 
bon sens le plus simple répond à de telles ulopjes. 

M. Paris et M. Ghevé déclarent que reaseignemeut actuel ne 
vaut rien , qu'il ne produit pas de résultats. Cependant l'Alle- 
magne» Fltalie, la Belgique, sont peuplées de musiciens amateurs 
ou artistes» et si le goût de la musique ne s*est pas propagé en 
France aussi faicilement que dansles autres contrées de l'Europe, 
cela tient aux institutions, au système d'éducation, et nullemenl 
au système d'enseignement musical. 



— 219 - 
N. Paris nous propose d'aller à Caen subir un examen et sou- 
tenir une discussion ; nous avons , Dieu merci , d'autres soins et 
dautres obligations. Nous ne sommes auteur d'aucune méthode, 
intéressé au succès d'aucun mode d'enseignement; nous avons 
dit notre pensée , émis notre jugement sur la méthode Galin , 
nous avons exprimé une opinion consciencieuse, basée sur l'ex^ 
périence, conforme à celle des plus grands théoriciens de ce 
temps, de MM. Fétis, Cherubini, Auber^ etc. C'est aux grands 
artistes que MM* Chevé et Paris doivent soumettre leurs vues. Eu 
adendanl que les maîtres de l'art aient modifié leur opinion , 
nous conservons la n&ti*e sur tous ces essais, nous les regardons 
comme inutiles et dangereux, et nous regrettons que les réclames 
des journaux les recommandent avec tant de complaisance. 

F. Dakwu. 



NOUVELLES DIVERSES. 



*^* Mgr Tarchevôque de Cambrai vient de donner, dans son diocèse, le si- 
gnal de la restauration des études du chant ecclésiastique. En choisissant dans 
son grand séminaire quatre élèves qui devront se préparer spécialement à 
renseignement de cette science , le savant prt^lat a donné un grand exemple 
en même temps qu*iine preuve de haute intelligence. 11 ne faut espérer aucun 
progrès dans l'état du chant religieux , tant que les membres du clergé u^aii- 
ront d^autres règles sur cette matière que leur goût ou leurs préjugés person- 
nels. C'est seuiernent en fondant un enseignement régulier, en créant dans 
chaque diocèse un centre d*études dans lequel tous les prêtres devront puis«r 
une instruction solide avant de se liver à la pratique du saint minisière, que 
le chant ecclésiastique pourra être sauvé parmi nous. 



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%* On noua demande de plusieurs côtés an travail étendu sur la psalmodie. ^ 
Nous nous en occupons avec soin, et bientôt nous espérons être en mesure ^ 
de publier le résultat de nos études à ce sujeL Déterminer la nature de la pro- 
nonciation delà langue latine dans le chant ecclésiastique , rechercher Tin- 
fluence que les règles de Taccent ou de la prosodie ont pu exercer sur cette ) 
prononciation , discuter ou justiGer les règles posées à ce sujet dans les traités ^ 
écrits depuis le xvi* siècle, tel sera le but de ce travail. -*Nous devons ajouter i 
que M. Fétis doit aborder une partie de ce sujet dans la suite de ses recherches 
sur le chant ecclésiastique , laquelle paraîtra avec notre prochaine livraison. i 

\* M. rabb5 Cliavée, prêtre belge, ancien professeur de Louvain, lequel se 
trouve à Paris en ce moment pour des causes à lui connues, s'est constitué le 
champion de M. Martin, de Saint Germain-PAuxerrois. Lat France musicale 
enregistre avec empressement les injures et les diatribes que M. Cliavée 
adresse au directeur de la Revtie. Nous ne répondrons pas un mot à de telles 
attaques dont nous ne nous soucions guère. Seulement, le factutn de M. Cba- 
vée contient une petite calomnie que nous devons relever : il insinue que 
M. Danjou aurait été renvoyé d'une classe d'harmonie du Conservatoire à 
cause de son inaptitude à cette science. La réponse est ûicile : le directeur de 
la Revue n'a jamais fait partie d'aucune classe d'harmonie au Conserva- 
toire, On peut juger par ce fait de la bonne foi et de la délicatesse de nos 
adversaires. Nous a\ons eu 1 honnedr de recevoir des leçons de M, Henoît, pro- 
fesseur d'orgue au Conservatoire; nous avons quitté volontairement et quand 
il nous a convenu son euseignement ; et l'amitié, l'affection vx l'estime de 
M. Benoît ne nous ont pas fait d«^faut un seul instant depuis l'époque où nous 
avons, de notre plein gré , cessé de recevoir ses premières leçons. 

Il y a en ce moment im redoublement de fureurs, d'envie , de ciis contre la 



— 221 — 

Revue de la musique religieuse; on voudrait étouffer notre voix , ébranler 
notre courage. Forts des sympathies qui nous soutiennent, des encauragemeut*» 
honorables que nous recevons , plus forts encore du témoignage de notre 
conscience, noqs considérons avec calme cette tempête qu'on soulève : Suave 
vmri magnoturhafUibus œquora vet^iStmagnum allerius speciare laborem. 

%*0n vii'nl de pi icer un orgue d'accompaRnemeni à l'église Sainle-Gudule 
de Bruxelles. C'est, à ce que nous croyons, le premier instrument de ce genre 
qu'on entend en Belgique. Malheureusement 1 inexpérit^nce la plus complote 
et le goût le plus fâcheux paraissent avoir présidé à cet essai. Au lieu des jeux 
graves, bourdon de 16 p. ^ flûte de 8, violoncelle de 8, etc., qui étaient néces- 
saires pour remplir ce vaste édifice, au lieu des sons harmonieux, à la fois 
doux et puissants, qu'exigeait l'accompagnement des voix, on ne trouve là que 
des sons stridents et criards, des tuyaux de menue taille , une composiiîon de 
registres vicieuse, un instrument enfin qui n'est nullement approprié à sa 
destination. Ajoutez à cela que le buiïct est d'une forme grotesque , et que les 
bonnes conditions d'emplacement n'ont été nullement observées. Ce qu'il y a 
de plus fâcheux dans de semblables tentatives, c'est que leur insuccès est at- 
tribué non pas aux vices d'exécution , mais à la mesure elle-même. On conclut 
da mauvais effet produit par l'orgue d'accompagnement que c'est une innova- 
lion malheureuse-, et avec ces préventions, le progrès se fait attendre , les 
améliorations les plus urgentes ne se réah'sent pas, et les serpents, contre- 
basses et opbicléides continuent à déshonorer nos églises. 

*/ Nous avons déjà cité l'église de ta Madeleine comme une de ces paroisses, 
peo nombreuses à Pu ris, ou se manifeste une véritable intelligence et un goût 
sérieux dans la direction du chœur, il semble que ce soit là une réparation due 
à l'art chrétien et aux convenances du culte , si cruellement outragées dans 
tout l'ensemble et dans tous les détails de cet inqualifiable monument. Ce n'est 
pas que nos éloges soient sans réserve; la musique moderne occupe trop de 
place dans les offices de cette paroisse, et, bien qu'elle soit généralement mieui^ 
choisie et mieux exécutée que dans la plupart des autres églises, nous croyons 
que cet envahissement d'un art dont les formes n'ont rien encore de spéciale- 
ment approprié à l'esprit du culte catholique, est un malheur pour la piété 
publique. Si nous faisons cette mention de la paroisse de la Madeleine , c'est 
que nous y avonsentendu, aux dernières solennités de la Fête-Dieu, le magni- 
fique chant du LatidaSiofif exécuté à l'unisson etàToclave par toutes les 
voixdu choeur, avec un accompagnement d'orgue parfaitement éciit.dans 
un mouvement com^enable» et avec des repos blert marqués, ainsi que l'exige 
la nature même du chant ecclésiastique , et que nous ne cesserons de le de- 
mander. La seule strophe Ecce ponts était chantée à quatre parties et à demt- 
voix. L'effet de cette exécution nous a paru de tout point excellent. Mais il ne 
sulfit pas, pour opérer la réforme du chant ecclésiastique, de préparer avec 
soin quelques pièces de circonstance ; c'est l'ordiniiire de rofiice qu'il faiU 
améliorer. Sous ce rapport malheureusement, la Madeleine n'est pas plus 
avancée que le^ autres églises de la capitale. 

%* Voici les noms des membres' dont se compose la commission d'cxamcu 



— 22-2 — 

dv toncourâ musicil oiitert par M. 1^ ministre de Pfnstruction publique: 
MM. le prince de la Modkowa , Boitée de Toulmon , Danjou (i) , Qaicherat , 
rnbbé Le Guillou, Ritt, membres de la section musicale de la commission df s 
chants religieux et historiques; MM. Aaber, Halévy , €arafa , Spontini, Ons- 
k)W, Adam, membres de Tlnstitat ; M. Batton, membre de la.commission ad- 
ministrative du Conservatoire de musique; MM. Leborne, Elwart, Golet» Le- 
couppf y, Gobliu , Benoist , Batiste , professeurs au Conservatoire royal de 
musique; MM. Pollet, maître de chapelle de la métropole; Lefébure-Wely, 
organiste de Sain t-Roch ; Martin d^Angers, mattre de chapelle à Saint-Ger- 
main TAuxerrois ; Barbereau, professeur de composition ; Gide , membre de 
la commission de POrphëon ; Hubert, délégué général pour renseignement 
du chant dans les écoles primaires ; d'Ortlgue ; Jubé de la Perrelle, sous-chef 
au ministère de Pinstruction publique, secrétaire. La commission s'est cons* 
tituëe par la nomination de son président : d'un sentiment unanime , M. Au- 
ber a été élu. M. Elwart^ qui avait envoyé quelques compositions, ayant pré- 
féré aux chances que lui offrait le concours Thonneur de faire partie de la 
commission , a retiré immédiatement son envol. Tous les autres membres ont 
affirmé, sur Thonneur, qu'ils n'avaient pas concouru. Sur la demande qui 
lui en a été faite, le ministre, par un nouvel arrêté, a nommé membres de 
la commission MM. Ambroise Thomas et Clapisson, compositeurs; MM. Zim- 
merman, Panseron et Bazin , professeurs au Conservatoire royal de musique. 

%* Une nouvelle édition, considérablement augmentée et perfeclionnée , 
du Traité du contre^point et de la fugue, de M. Fétis, vient de paraître. 
On sait que Chérubini, dans son rapport à l'Institut sur cet ouvrage, Ta pré- 
senté comme le meilleur livre qui eût été écrit sur celte matière , et comme 
le seul qui atteignit le but. Depuis plus de vingt ans, l'assentiment public a 
confirmé ce jugement du grand maître. Cependant M. Fétis ne s'en est pas 
moins préoccupe des améliorations qui pouvaient être Introduites dans son 
ouvrage : ces atiiélloratioÀs consistent , dans la nouvelle édition , en additions 
considérables pour tous les cas embarrassants que présente le mode mineur 
aux élèves eumpositeurs, et dans une partie entièrement nouvelle, qui a pour 
objet le contre-point et la fugue dans le style instrumental. La Revue rendra 
compte de cette importante publication. 

%* Rossini et Meyerbeer continuent à désoler le directeur de l'Opéra par 
l'obstination qu'ils mettent à ne lui donner aucun ouvrage. Ce directeur court 
à Bologne, où demeure Rossini; il écrit à Berlin , il fait mille supplications, 
mille démarches, sans rien obtenir. Je commence à croire ^ pour ma part, qae 
si Rossini et Meyerbeer ont disparu de la scène du monde, c'est qu'ils n'avaient 
plus rien à y montrer Le génie ne peut ainsi s'endormir pendant quinze an- 
nées, pour se réveiller ensuite avec son ancienne énergie. SI Rossini et Meyer- 
beer avaient eu des idées musicales depuis quinze ans, lis les auraient pro- 
duites de quelque façon , sons une forme quelconque. Le silence de ces maîtres 

(1) M. Danjou, directeur de la Revue ^ n'a pu accepter la mission dont M. le mi- 
nistre voulait bien le charger, et demeurera par conséquent étranger au Jugement 
qui sera prononcé. 



— 223 ^ 
prouve leur slériliié , et nous croyon» fori que 1« direcleur de l'Opéra en 8«r« 
poor ses peines et ses courses. 

\* On se rappelle que , sur la proposition d« Tillnstre maestro Spontfnf , 
S. M. le roi de Prusse avait commandé en iSUU à M. Éinlle WoliT, sculpteur 
prassien résidant à Rome, le buste en marbre de Palestrina , qui devait être 
placé avec Tantorl^ation du Pape dans la protomotlièque du Gapitole, où sont 
roaiQteaant réunis les bustes des grands poêles, artistes et savants auparavant 
dispersés dans les différents monuments de la capitale du monde chrétien. On 
mande de Rome que ce buste dii pi ince de la musique religieuse du xyi* siècle, 
qoi manquait à la collection, a été inauguré solennellement, le 7 mars dernier. 
Sur ce marbre, qui fait le plus grand honneur au ciseau déjà fameux de 
M. Emile WolO , figurent le nom de Frédéric-Guillaume IV, et celui du surin- 
lendani de sa musique, Sponiini, instigateur fêlé de celte inauguration : 

A PIERLUIGI DA PALESTRINA, 

NATO 152/1, 

MORTO 159/1, 

FEDERICO GULIELMO IV, RE DI PRUSSIA , 

PER LE CURE SOLLEClTfi DEL CAVALIERE SPOKTINL 

\* La section delà Société des Pays Bas pour Tencouragement de l'art 
musical à Amsterdam vient de célébrer une fête musicale dans laquelle ont été 
exécutés le Paradis et la Périy dç Schumann ; Meeree stille und gluckliche 
Fahrt^de Beethoven; et le li2* psaume de Mendelssohn-Bartholdy. Cette 
féie,qui a eu lieu le 5 mai 18/i6 dans Téglise des Remontrants, a été suivie 
d*ane seconde, donnée par la section de ladite Société à La Haye, au profit de 
la caisse des artistes pensionnaires. On y a exécuté Die letzten Dinge, oratorio 
de L Spobr, et le Christ aux Oliviers, oratorio de Beethoven. La direc- 
tion, les chœurs, Torchestre, n*oiit rien laissé à désirer. Ces deux fêtes peuvent 
èire dtées parmi les phis beiies qui se soient données dans ces derniers temp» 
eu Hollande. 

*/ Troyes. — A la procession solennelle de la Fête-Dieu , un chœur de 
"fixante voix a exécuté en faux-bourdon les hymnes du Saint-Sacrement. On 
avait réuni pour cette exécution des élèves de Técole normale à ceux du grand 
séminaire, opérant ainsi un heureux rapprochement eutre des liommes qui 
onl besoin d'un appui réciproque dans les fonctions qu'ils sont destinées & 
remplir un jour. On voit par là que la culture du chant religieux dans les 
écoles du clergé et dans celles qui dépendent de Tautorité universitaire peut 
servir encore d'autres intérêts que ceux de Part. Nous félicitons les directeurs 
de ces deux établissements de l'avoir compris et d'avoir donné un aussi utile 
exemple. 

*«* Langres, — Les élèves des écoles chrétiennes, auxquels M. Feltz s'est 
chargé d'enseigner le chant, continuent à prêter un concours utile aux pompes 
liturgiques de la cathédrale. Les offices de la Fête-Dieu ont été exécutés en 
fanx-l>ourdon par ces enfants réunis aux élèves du grand séminaire. 

%* Nous avons entendu tout récemment le chant des offices à Aire-sur la- 



— 224 — 
Lys, et nous avons assisté aux répétitfOHS de la société de SaSnte^Gécile. Noos 
ne saurions donner trop d^éloges à cette œnvre, dont les résidtats sontmagni- 
fiqoes et dépassent toutes no» prévisions. L'exécntion de k plapart des mor- 
ceanx est maintenant aussi parfaite qu'elie pourrait i*étre dans les principales 
églises de Paris aux jours où l*on emploie des artistes consommés. Lies enfanu 
sont formés, nou-seulement à la lecture , mais à Tintelligence de la musiqae 
et du chant, ei ils composent une pépinière pour Tavenir. La ville d'Aire ne 
tardera pas à tirer un grand lustre de cette modeste institution , de laquelle U 
sortira non-seulement une foule d'amis de la musique, mais aussi et au pre- 
mier jour quelque artiste digne de renom. 

%♦ Auprès d'Aire, dans une très petite commune nommée Mailnghem, Il y 
a un curé qui a su, sur une population de trois cents âmes dispersées dans un 
grand espace, réunir un chœur de vingt à vingt cinq voix qui exécute chaque 
dimanche des chœurs de faux-bourdon ou de musique avec beaucoup de goût, 
de soin , et sans le secours d'aucun instrument d'accompagnement. Nous y 
avons entendu des enfants de neuf ans en état de chanter correctement des 
leçons de solfège très difiîciles, de jeunes paysannes de dix à douze ans qui 
savent la musique et ses principes aussi bien que plusieurs des élèves du Con- 
servatoire de Paris. Voilà ce que peuvent le zèle, la persévérance, le bon goût 
d'un simple curé de village, qui n*a aucune espèce de ressources autres que sa 
foi, sa volonté, son désintéressement. 

*^* Le directeur de la Revue est chargé de présenter pour la place de 
maître de chapelle dans une cathédrale un ecclésiastique instruit dans la science 
du plain-chant, et capable de tenir un orgue d'accompagnement. Si parmi Ip» 
lecteurs de la Reciie il y a quelque prêtre à qui une telle fonction pourrait con- 
venir, nous le prions de nous faire connaître ses intentions. 

V Au nombre des encouragements qu'a déjà reçus M. J. Régnier pour son 
Hvre intitulé l'Orgue , nous citerons ceux du R. P. Lacordaire et de M. le 
prince de la Moscowa, qui se sont inscrits en tête de la liste des sonscrip- 
teurs. 



Paris. — Imprimmp cli» Rocnnor.XE et Mautiskt, 3o, rue Jaroli 



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p"^*" fc-» le arma m — a' ^thi 

il .r «rf ^ rf. ( fl ^ 
uttnCtttutn ne co— -çn^-ïïi!- 



DES ORIGINES 

DU PLAIN-CHANT 

OU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, 

Jm SES PHASES , 
DSSi GOKSTITUTION PiFlNlTlVS DANS L'ÉGUSE CATH(H«IQUB ET ROMAOnS, 
DISES ALTÉRATIONS, PES ENTREPRISES FORMÉES POUR SA RESTAURATION » 
VX DBS SOURCES OU IL FAUT PUISER POUR L'OPÂRRR. 

(GiiHKiième «nide») 



Après atoir fait oonnaître \t» sources où j'ai puisé pour la 
restauration du plain-ehant, et qui pourront être utiles à d'autres 
pour des travaux analogues, il estteùips que je dise quel usage 
j'en ai fait, et quelles difficultés se sont rencontrées dans Tem* 
ploi des ^natériaux. 

Le premier fait qui se manifeste dans la comparaison des an-* 
tiens manuscrits avec ceux du xv* siècle et les éditions de 
temps postérieurs > c'est qu'une multitude de formes du chant 
ont été altérées dans les manuscrits les plus modernes et dans 
toutes les éditions, pour se conformer aux règles de la prosodie. 
li'abbé Baini , homme de grand savoir, s'est certainement trompé 
lorsqu'il a dit que les chantres de la chapelle pontificale 0nt de 
tout temps conservé quelque chose de cette prosodie : cette asser- 
tion n'est exacte que pour le rhythme des hymnes, dont je par- 
jlerai ailleurs:; mais il cstcwlain que dans les introïts, graduels, 
j offertoires, répons et antiennes, les plus anciens manuscrits de 
|Rome sont comme ceux de France, de Belgique et d'Allemagne, 
sous le rapport de la prosodie , et que les syllabes qui sont brèves 

H. JDILLET. 1. 17 



— 22IÎ — 
dans les graduels el anliphonaires modernes, sont toujours lon- 
gues dans ces manuscrits, et même portent souvent de longues 
tirades de notés, particulièrement dans les répons. 

La réforme prosodique parait avoir suivi immédiatement le 
Concile de Trente, bien qu*on ne trouve rien dans les canons de 
ce Concile qui la concerne. Or, cette réforme , ayant entraîné 
de nombreux changements dans les formes du chant, ne fut pas 
faite d'une manière uniforme : de là une multitude de versions 
diiïéreates qui ont engendré les passages les plus bizarres et les 
moins conformes à Tesprit qui avait présidé à la composition pri- 
mitive des chants. Il s'agit ici d'une des difficultés les plus graves 
qui se Rencontrent dans Tentreprise de la restitution du chant 
à sa pureté primitive : je crois donc devoir en présenter un cer- 
tain nombre d'exemples, qui feront mieux comprendre à mes 
lecteurs en quoi elle consiste que je ne pourrais le faire par 
une longue dissertation. Pour faire bien saisir Tesprit du chant, 
je ne donnerai pas de simples fragments, mais des répons entiers. 
L'exemple suivant est le premier répons des matines du premier 
dimanche de Carême, traduit en notation de plain-chant, d'après 
un bréviaire noté du douzième siècle qui m'appartient, et dont 
on trouvera le fac simile n"* 2 de la planche qui accompagne cet 
article. Ce répons, coUationné sur les manuscrits n"" 355 in^-fol. 
du x* siècle , appartenant à la bibliothèque royale de Bruxelles^ 
6. 19, pi. xxxix, in-fol. de la bibliothèque du Vatican, 742, in-4*', 
776, infol. et 778 infol. de la bibliothèque royale de Paris, 
752, 110, in-fol. de la bibliothèque bodléenne d'Oxford, et avec 
Fantiphonaire du xin^ siècle qui est en ma possession , est d*une 
grande correction, et identique à la leçon de tous les anciens nin^ 
nuscrits notés en notation saxonne ou lombarde. 

; 1'"' Répons des matines du deuxième dimanche du Carême, d'après lo 
ms. du xii« siècle. 

Toi * - le ar-ma lu - - - a, pha-re - - tram 

p ■ ■■%ig*4^ ,, a nB mi—\ ^ ,■■■■■ ' « iigr^ 



et ar - - cum, fl af--ferde ve-im-ti-o- 



- 227 — 

f •'u'u^ I ^ Vm" ■■ Il 



- ne tu - a ut co - • me - - - dam : 



Etbe-ne-di-cat ti • - bi 



a- m - ma 



me • • 




ve*na-tu a-li -quidat*ta-Ie -* ris» fac 

Di-hi in-depalmentam ut oo - - me dam. *£t be-De*di-cat, 

Même chaot d'après le recueil intitulé : Besponsoria quœ anntiatim in ve- 
ieri Ecclesiade Tempore^ Festiset Sanctis canton soient (Abtoerpiaâ 
apod Tillemaaum SQftto, 15/i6, in-fol. ) , et conforme aux éditions de 
l'Aotiphooaire de chœur publié aussi à Anvers par Christophe Plantin , 
en 1559, iii*fol. max., et en 1573, in-foL, toutes deux plus correctes 
qoe la plupart des éditions de France et d'Allemagne. 



..^..Ja H a *— Jh-4_»iM=— B_j 



if. Toi - -le ar-ma-lu • - a» pha - re-tram 

gii-%1% -1,^ ,. I ■ y ■ I ■ » i) ^ 

et ar • • cum, et af-*fer de vcHM-tl-o • 



•ne 



ut 



corn 



e - dam : * 



El be-nc-di- cat ti - - - bi a-ni-ma 



me • 



•a. tCum-que ve-na-lu à-Hquid at • lu - le - ris, fac 



tti-hi In-de pul-men tum ul co - 



medam. *Elbene*di-cat. 



-228 — 
Deux sortes d'altérations très graves se font remarquer dans, 
celle version du répons, généralement adoptée dans les éditions 
publiéfis en Belgique : les unes sont indépendantes de la proso- 
die; les autres en sont évidemment le résultat. Ainsi, les chan- 
gemeaU introduits sur les mots toile arma, ewnedam^ çt henêdieai 
tihi, sont purement capricieux; mais ceux qu*on remarque sur 
pKaretram, aliquid, attuleris, etc., ont été occasionnés par le 
dessfiii de placer une semi-brève sur la seconde syllabe de pAa- 
retram, sur la seconde de aliquid^ et sur le troisième de aituleris. 
Quiconque a le goût formé par une bonne élude de Tancien chant* 
ne peut s'empêcher de remarquer la supériorité de celui-ci sur 
celui dont les formes ont été changées par les causes que je viens 
d'indiquer : par exemple , combien n'y a-t-il pas plus d'éléganee 

et de natarel dans ce commencement : \ ■• *♦ -*»^w~ l 

Toi - le. 

que dans ce progrès si plat de quatre notes qui se suivent en 
débutant, dans le saut de tieroe de la seconde semi-brève, et 
dans le mouvement de quarte descendante de la version des édi* 

tioiis : P"g*'**^ ■*■ i D'ailleurs le répons est dans le 
Tel . • - k. 

septième tea : or, le commencement du manuscrit est conforme 
à l'un des types principaux de ce ton ; type qu'on retrouve daus 
un gvand nombre de chants , notamment dans rantienne du Ma- 
gnificat des vêpres du samedi [Suscepit Dem Israël) , et dans 
celte de la cinquième Férié de la deuxième semaine du Carême 
[Dive^UhguUamaquœ peH%t).lidins aucune bonne version du 
plain-chant, au contraire, on ne trouve un commencement du 
septième ton , procédant par une suite de quatre notes, telle que 
celle de l'exemple tiré des éditions d'Anvers. 

II est également facile de voir que la forme altérée de ces édi* 
tions^, sur les mots etbenedieat iibi, est absolument contraire au^ 
sentiment du septième ton, dont elle franchit les limites par une 
tournure insolite et de mauvais goût. 

Au lieu du chant onctueux qui se trouve dans Tancien manu 



— 229 — 



scrit sur les mots pharêtram et arcum^ f V I , 

Pha - re - Iram 
quelle sécheresse dans ce passage modifié par la réforme de la 



prosodie! 



f ■■ ■: 



Quelle différence encore pins 



Pha - re - tram. 

remarquable, oecasionnée par les mêmes causes, entre ce beau 
chant ancien sur les paroles aliquid attuhrù: 



p ■ ■■ ■"■ 



A • II- quid al - tu- le - • ris 



el celui ci : ' ' ^ 



À-li quid al - tu - le -ris 



Pour bien faire comprendre quelle source d'altérations a été 
dans le chaut de S. Grégoire la réforme de la prosodie, je ne 
veux pas'iu'arréter à ce seul exemple, et j*en citerai ejioore deux, 
le premier choisi dans le cinquième répons des matines du pre- 
mier dimanche de TÂvent, d'après un superbe bréviaire manu- 
scrit n" 555 in-fol.^ du x^ siècle, qui appartient à la bibliothèque 
royale de Bruxelles, dont on trouvera le fac simile sous le n"" 1, 
à la planche qui accompagne cet article; le deuxième, pris dans le 
graduel de la messe des Rogations. 




Do- mi-num Je- sum Chris - tum/ Quire-foMoa-bit cor-pus 
hu-mi-li - ta - tis nos - lr3e,con-fi-gu-ra-tumcor-po-ri 



cla - ri - ta - tis 



sa - ». f, So - bri-è, et jus-të 



■ ■ ■■ ■ 



- et pi- è vi-va-mus inhocse-cu - - lo, ex - pectan-tesbe-a-tamspeniy 
■ ■ » ■ m m «'t ^ A^ j i 



*g— '■«'->f-»»^a 



nczM 



et adven-tum glo-ri-se 



mag- ni De 



i. *Qai(l) 



Le même chant d'après les éditions citées précédemment, et d*après 
YAntiphonaleromanum^ publiée Anvers chezJ.-B. Yerdussen, 1681 , 
in-fol. 



"■ ■ ■! 



dfcqp 



■■■i. ■■■■■■^i;;:^ 



i^. SaNva • to - rem ex - pec- ta - 



mns 



Do - mi-num Je - sum Chris - lum,' qui re- for-ma-bit cor-pus 



HM^'* * * \ l^i* M ■■■■■■■ I ■! » d/ i ^ 



hu-mi-li - ta - Us nos - trœ, con-fi - gu-ratum eor-po -ri 



cla - ri - ta - tis 



su - a. t. So- bri-è, 



et jas-lè 



■ ■ ■ 



^ / >,|.' >1 » Hi- ji ■■■ Ml» ■ j 



et pi-è vi-va-mus in hoc s» - cu-lo, ex-pcc-tantesbe-a- tamspem, 




et ad-ventumglo-ri- » 



mag • nt 



Ces deux versions offrent peu de différence jusqu'au luotno^/rcc; 
mais là les éditions d'Anvers changent sans aucune nécessite le 
sentiment de la tonalité du troisième mode, qui est celle dii ré- 

(1) La fin do répons dans k manuscrit présente d^assez grandes difficultés « 
parce que les signes de la notation ne sont pas sur les paroles qui leur appar- 
tiennent. 



— Î51 — 
pous, taudis qo^ la leço)i.4u mauuscfil la couserve bien, eta d'ail- 
leurs une forme bien plus a^ialogue àTorigine de celle espèce d^ 
chants. Un ebangemenl très remarquable se fait aussi sur le mot 
corporif non seulement dans les éditions d^Anvers, mais dans tous 
les antiplionalres imprimés en France et en Allemagne que f ai eu 
occasion de voir et de consulter: ce changement n*est pas seule- 
ment le résultai delà prosodie, mais d*une altération complète de 
la forme, par laquelle il semble que les réformateurs ont voulu 
caractériser le troisième ton d*une manière plus sensible ; car 

ou ne peut nier que ce trait : y ' * — ■^•^^p^d , déter- 

Cor-po - ri 

mine mieux les limites du ton quje celui-ci, que j'ai trouvé dan& 

loos les aneiens manuscrits : y * * *d i * k ^ pJ^^'m \ . jqu. 

Cor-po - ri 

Iffois, il est. évident que cette dernière version est bien préfé- 
rable à Vautre, sous le rapport de la forme mélodique, et que le 
grand espace franchi en quelques notes dans, la leçon desédir 
lions est d'un fort mauvais goût de chant. 

De grands changements se font également remarquer sur les 
mots claritatis suœ, tant par la prosodie qui altère la forme du 
Irait, que par Finlroduction du bémol étranger au troisième ton, 
qni pourrait être justifiée si les éditeurs avaient mis, comme dans 
les manuscrits, la note fa sur suœ; mais ils ont changé cette note 
en mt, et par là ont fait une fausse relation de quinte altérée^ 
qui n'eût pas existé s'ils avaient écarté ce bémol si malheureuse- 
ment placé à la fin du répons. 

Je pense qu*il n'est pas un chantre instruit qui ne voie au pre- 
inier coup-d'œil combien les formes du chant du verset sont plus 
belles et plus pures dans le manuscrit i^ue dans les éditions, sur 
les paroles sobrie, et juste, et pie vivamus in hoc sœculo; mais c'est 
surtout par le caractère de grandeur et de calme du passage ex-; 
fectantes beatam spem, et adventum gloriœ, que se manifestent 
la supériorité de la leçon primitive et le mauvais goût de ceux 
qni y ont substitué ce qu'on trouve dans les éditions citées pré- 
cédemment. 



— 23a — 

Atant de pMser à rexamen de noateaux chante, je erois devoir 
fftlre ici une remarque importante qui fera comprendre quel était 
originairement le mode d'exécution des ornements multipliés qui 
se rencontrent dans les répons, graduels, offertoires, etc., dont 
l'origine est, comme je Tai dit, orientale. Ces ornements sont 
presque toujours indiqués par de simples points détachés » dans 
tous les systèmes de notation saxonne ou lombarde. Dans les ma* 
nuscrits, notés en plain-ohant, des xiii* et xiy* siècles, ces mêmes 
ornements sont représentés par des semi-brèTos. La plupart des 
éditions anciennes suivent en cela les manuscrits; mais les mo- 
dernes ont remplacé les semi-brèves consécutives par des brèves 
on notes carrées, et n'ont conservé que les semi-brèves isolées 
pour la prosodie. Il en résulte que les traits des deux répons 
dont on vient de voir l'analyse, et tous ceux du même genre : ^ 



y * ^^ * I , sont notés de oett» manière dans les 

éditions du graduel et de l'antiphonaire publiées depuis le corn- 
mencement du xvin* siècle : y ■■■^j» , \ • en sorte 

que le caractère du chant est complètement changé. 

Les éditeurs qui ont fait ces changements ne savaient vraisem* 
blablement pas ce que représentent en réalité ces notes en lo- 
zange dont les noteurs de plain-chant se sont servis, à défaut 
d'autres signes, depuis la fin du xu' siècle, pour traduire les points 
détachés des notations saxonnes et lombardes : pour en décou- 
vrir la valeur, il aurait fallu qu'ils étudiassent les nombreux mor- 
ceaux de musique profane du moyen-âge où des traits analogues 
sont représentés par les mêmes signes : car, à cette époque, l'exé** 
cution du plain-chant n'était pas différente de celle des chants 
vulgaires ; c'est un point d'histoire de la musique que le savant 
abbé Baini a très bien compris. Les éditeurs dont je parle au- 
raient su que la trait que je viens de donner, et tous ceux du 
même genre devaient être rendus de celte manière : 



i 



i ''>r -71 1' n^ 



— 25S — 
On voit donc que c'est dénaturer complètement les successions 
de celte espèce que de donner à toutes les notes la même valeur; 
car dans Texemple dont il 5*agit le chant repose sur ces notes : 

t^ * f r ^ > les autres n'en sont que Fornetnent. 

Ce serait une erreur de croire que de semblables ornements 
sont une corruption du chant primitif, et qu'ils n'ont pris nais- 
sance que dans le xiii'' siècle, époque où le chant ecclésiastique 
perdit une partie de sa simplicité première : car les plus anciens 
manuscrits, le Missel de Worms, le Graduel' de Monza, celui de 
Saint-6all, le Missel de Saint-Hubert, le Bréviaire noté de la bi- 
bliothèque royale de Bruxelles, et d'autres manuscrits des ix" et 
x* siècles , ont tous les ornements des répons , introïts , gra- 
duels, etc., et même d'autres qui n'ont point été conservés plus 
tard. Les altérations du xiii* siècle furent d'une autre espèce: 
elles consistèrent à introduire dans les antiennes et dans la 
psalmodie des ornements plus multipliés que ceux des pièces 
qui viennent d'être citées; les chaqtres en avaient contracté 
l'habitude en Orient dans le temps des Croisades. Ces chantres 
n'^avaient pas remarqué la différence essentielle d'origine entre 
les antiennes et les autres pièces du chant ecclésiastique : les 
antiennes, comme je l'ai dit ailleurs, sont empreintes du earac- 
lère de simplicité occidentale ; c'est les dénaturer que d'y in- 
troduire des ornements quelconques; tandis que les répons et 
tes diverses parties de la messe ont conservé le caractère de leur 
origine orientale, qu'il ne faut pas abandonner. Cette variitéi et 
le bon effet qu'en retire le chant de l'Église, n'ont été bien com- 
pris que par les plus anciens compositeurs de plain-chanti 

Pour achever la comparaison des anciens manuscrits et des 
éditions , en ce qui concerne les répons et le chant des diverses 
parties de la messe, je vais donner l'introït de la messe des Ro- 
gations, d'après le Missel de Saint-Hubert, et d'après les éditions 
de Nivers» qui ont servi de modèle à la plupart des éditions du 
Graduel et de l'Antiphonaire publiées en France pour le chant 
romain depuis la 0n du ^vii"* siècle. 



— 234 — 

Introït de la messe des Rogations d'après le Missel de Saint-Hubert, 
du X* siècle. 



'^•-•m-m-4^m-m 



■t f ■■ I É * ^ ■ if ^ % I 



Ex-an -di- rit de tem-plo sancto sn - - o vo - cemme-am. 



Al'le - - lu • ia: et cla-niorme-us in con-spec - tu e-jus 



Ei?î^ 



«^^^g«=«»^ ^. ■■'■■■^ 



in-tro - i - - vit in au — res e - jus, Al - le 



lu - ia. 



Al- le - - lu - ia. Ps, Di -li-gam te Domi-ne. Se-cu<lo-rum^amen. 

Le même chant d'après le Graduale romanum , publié par G. Nivers , 
à Paris, chezBaliard, 1697, et d'après les éditions françaises postérieures. 

P^,^«|ai« H|.H H^ ■, I ,^ ■ ^ ib I 

Ex- au di -vit de tem-p)o sancto fu - o vo - cemme-am.' 
Al'le - - lu • ia: et cia - nior me • us in con-spcc * ta e • jus 
in-tro- 1 - - vit in au - rcs c - jus, A) -le - lu - ia. 



Al - le - lu - ia. Ps, Di - li - gam le Do-mi - ne. f: Glo-ri - a* 

La prosodie n'a point occasionné d'altération de forme dans 
.cet Introït; toutefois le plus léger examen suffit pour démontrer 
Il supériorité de la leçon du manuscrit , et pour faire voir que 
celle des éditions est devenue plus lourde et plus monotone par la 
suppression des notes d'ornement, ou plutôt parleur réalisa- 
tion en notes de longue durée. Comparez à ce sujet les passages de 
(emplo sanclo »ho, cl in conspectu cjus. La diffé.reuce est encore 



_ 255 — 
plus lemarquable dHUs le passage infroivU in aures ejus; luuis là« 
ce n'est pas seulement le niouveiueul du chanl qui eçt allourdi : 
la foriue loul entière de la mélodie est altérée, d'abord dans la 
tonalité du quatrième mode qui est mieux caractérisée par sou 



étendue dans ce 



celui-ci u 




, que dans 



, mais surtout dans celui 



. In - tro - i - - - vit 
qui vient inimédiatemenl après, et qui est bien mieux dans celte 



forme 



— ■*# ♦ ^ î ~1 que dans celle-ci 



In au - rcs c - jus 



"V - B ly I 



In au - rcs « • jiw. 

Ou a peine à comprendre aussi ce qui a pu déterminer les édi- 
teurs à substituer à cette leçon si naturelle et si tonale du dcr- 



mv alléluia: ^ 



=a^-= ^ , 



cet autre pas* 
Al - le - - - lu - - la 

sage, où la Torme est dénaturée par une note étrangère au ton : 




Al . le - 



lu » - ia. 



Je crois avoir suffisamment démontré dans ce qui précède que 
parmi les causes qui ont fait naître la multitude d'altérations 
qu'on remarque dans les livres de plaiu-cbant, imprimés ou ma- 
nuscrits, des temps les plus rapprochés de nous, il en est deux, 
en ce qui concerne les chants de la messe et les répons des ma- 
tines, qu'il est indispensable de faire disparaître , si Ton veut 
rendre au chant grégorien ses formes primitives si bien ap- 
propriées à chaque partie de Voffi^ce divin ; ces causes sont la 



— 256 — 
prosodie, qui ne peut être établie qu*en brisant les groupes 
originaux de notes pour y intercaler les syllabes brèves, et la 
réalisation en notes de longue durée des notes rapides d*orne- 
raent qui sont inhérentes à tous les chants d*origine orientale. 
Je pense qu'il n'est personne qui n'ait été frappé, à l'audition des 
introïts, graduels, offertoires et communioiis, de la monotonie et 
delà langueur de ces chants : cette monotonie, cette langueur, 
disparaîtraient à l'instant si l'on rétablissait dans leur valeur pri- 
mitive les notes d'ornement, et si elles étaient exécutées avec 
plus de légèreté par les chantres. 

Mais là peut-être serait la difOculté, si de bonnes écoles de 
plain-chant n'étaient instituées dans les séminaires; car en l'état 
actuel du chœur de la plupart des églises, une bonne exécutiou 
de ce chant y est à peu près impossible. La restauration du 
chant dans les livres serait comme non avenue s'il n*y avait une 
réforme complète dans l'éducation de ceux qui doivent l'exécu- 
ter. Depuis quelques années, l'autorité ecclésiastique se préoc- 
cupe de cette réforme : espérons que son zèle pour une partie si 
importante de la liturgie ne se laissera point arrêter par les ob- 
stacles qu'oppose la routine. 

A l'égard de la prosodie, grande et sérieuse question sur la- 
quelle les avis seront vraisemblablement divers, il faut, cerne 
semble, la considérer sous deux points de vue, à savoir, dans les 
chants non rhythmiques, et dans les hymnes et séquences. De 
quoi s'agit-il? Évidemment, c'est de rentrer dans le sentiraeat 
catholique des premiers siècles et dans l'unité liturgique; c'est 
d'éviter l'arbitraire des traditions de localité. Or, pour cela, un 
seul moyen nous est offert: nous ne le pouvons trouver que dans 
l'adoption pure et simple du chant de saint Grégoire et de ses 
successeurs jusqu'au xii* siècle : ce chant, dont les qualités sont 
exaltées avec tant d*éloquence par l'abbé Baini dans le passage 
que j'ai cité (1), est tout entier noté sans distinction de longues 
et de brèves pour la prosodie dans les antiennes, répons, gra- 
duels, offertoires, etc.: les hymnes i^eules et les séquences font 
exception à cette règle ; et tous les livres de chant jusqu'au 
XV' siècle, nous offrent la preuve de cette vérité. Que pouvons- 
nous faire qui soit plus sage que de rentrer dans les voies des 

(1) Hevue de la musique religieuse , t. II, p. 124 , 125. 



^ 257 — 
premiers chrétiens, et de marquer nettement, par le retour à 
leurs traditions, la séparation du sacré et du profane? La va« 
riété de caractère, si bien marquée dans les chants par les an- 
ciens compositeurs, en raison de la destination des pièces, re- 
vivra parmi nous si nous avons le courage de faire sans réserve 
ce retour au chant grégorien pur, avec toutes ses conditions et 
suivant son esprit. Faisons des vœux pour que Tautorité ecclé- 
siastique, après avoir pesé les raisons que nous venons d'expo- 
ser» approuve la restitution des formes mélodiques primitives, en 
faisant disparaître la prosodie introduite dans le chant à Tépoque 
connue sous le nom de renaissance, et qui a eu pour effet inévi- 
table Taltéra tien complète de plusieurs milliers de passages dans 
le Graduel et dans TAntiphonaire. 

Dans un prochain article, je continuerai la comparaison du 
chant des anciens manuscrits et de celui des éditions en usage, 
particulièrement en ce qui concerne les antiennes, les Kyrie , 
Gloria, Credo^ etc.; et je terminerai ce travail par Texamen des 
hymnes, de la variété de leurs formes, et des changements qni 
y ont été faits pour les soumettre aux règles de la quantité. 

FÉTis père. 



DE L'ENSEIGNEMENT 

DU CHANT ÉLÉMENTAIRE 

EN GÉNÉRAL, 

ET PARTIGULIÈRCHENT APPLIQUÉ AUX fiCOLRS PUBLIQUES. 
DEUXIÈME ET DERNIÈRE LETTRE*. 



Monsieur le directeur , 

Dans ma première lettre j*ai cherché à signaler : 1* le peu 
cVimportance attachée par beaucoup d'arlisles-professeurs à 
l'enseignement <le la musique élémentaire; 2* j*ai essayé de 
prouver combien cet enseignement est honorable, difBcile,el 
généralement peu compris et encore plus mal appliqué. Surtout 
j'ai voulu relever du dangercux^uépris dont l'ignorance et une 
sotte vanité le poursuivent, le rôle modeste de professeur élé- 
mentaire, rôle si influent sur les éludes ultérieures, et classé 
peut-être par beaucoup d'artistes enx-mémesau plus bas échelon 
de la hiérarchie du professorat. J'ai cru devoir appeler l'allea- 
tion des amis de la science sur cette partie de renseignement qui, 
selon qu'elle est bien ou mal entendue et mise en pratique, pro- 
duit les seuls vrais musiciens, ou ne forme que ces demi-talents, 
fléau des concerts et des orchestres. Dans ma première lettre, 
mes considérations ne se rapportaient qu'à la nature et à Tiui- 
portance mal appréciée de l'enseignement du chant élémentaire 
en général; aujourd'hui , je me propose d'examiner plus parti- 
culièrement la nature des procédés , d'établir la difl'érence qui 
doit exister entre l'enseignement individuel el l'enseignement 

(*) Descirconslances imprévues nous ont cmpéchë de publier plus tôt cette 
deuxième lettre, qui devait suivre immédiatement la première, contenue dans 
If» numéro de novembre 1845. 



— 239 — 
collectif, et, par suite, de faire ressortir les qualités essaïUieilcs 
et rares que doit posséder surtout lorganisateur du chant été-* 
uieotaire dans les écoles nombreuses, dans les écoles comnni- 
Dates, les collèges, les séminaires. 

Et d abord, renseignement individuel restreint à un seul élève 
ou appliqué à un petit nombre est trop connu , ou , pour mieux 
parler, trop usuel pour que je cherche à le caractériser d*unc 
manière didactique. Indiquer d'ailleurs une marche à suivre 
dans des leçons particulières, c'est le but des auteurs de ce 
nombre infini de méthodes que chaque jour voit éclore, el mes 
indications seraient probablement reçues par la cohorte innenn 
brable des professeurs avec plus d'indifférence encore que celles 
des nombreux auteurs de raélhodes dont je viens de parler, et 
auxquelles pourtant ils ont toujours recours. Les maîtres inca- 
pables d'imaginer un plan d'études, ou trop paresseux pour se. 
résoudre à y réfléchir dans l'intérêt des élèves , se contentent 
'l'ouvrir un solfège quelconque et de mettre l'écolier sur cette 
voie musicale plus ou moins bien tracée et plus ou moins féconde 
en progrès. Le professeur indique, commente, explique, selon le 
degré d'intelligence dont il est doué, la leçon à dire, ou se con* 
lenle de pousser la voix de l'élève de note en note sur le cahier 
noté avec son violon ou son piano, et, ainsi dispensé de toute 
sollicitude, garanti qu'il est par la responsabilité de l'auteur du 
solff^ge, oii comprend combien eslfacile à accomplir et à défendre 
sa tâchede professeur en sous-ordre. Ici, comme dans ma pre- 
mière lettre , je ne parle, qu'on me comprenne bien , que de ces 
maîtres imberbes et sans aucune expérience auxquels on confie 
si souvent les commençants, et que l'on croit presque toujours, 
non seulement assez, mais trop habiles pour donner des leçons 
préliminaires. L'enseignement individuel ne repose dona sur 
aucune condition rigoureuse, absolue, ni de marche progressive, 
ni de système arrêté, ni de savoir intrinsèque bien constaté. 
Faire chanter à l'aide d'un guide que Ton suit aveuglément de 
leçon en leçon, telle est la pratique usuelle, purement ma- 
chinale, du plus grand nombre des professeurs élémentaires, 
dont beaucoup, poussant l'abnégation et la modestie de leurs 
fonctions jusqu'à ne pas oser relever une erreur, la laissent tran« 
quillement digérer par leur élève, qui eu fait le profit que vous 
savez. 



- 240 - 

Renseignement collectif, renseignement des masses est tOQt 
autre chose; il exige des conditions indispensables de la part de 
celui qui l'entreprend. Celui-ci doit : i"" connaître tout ce qui se 
rattache à Forganisation matérielle, au maintien d'une sévère 
discipline, à la police rigoureuse de la classe ; 2"* il doit, d'avance, 
avoir un plan bien arrêté, afin de faire, une sage distribution du 
temps, et conduire rationnellement, par une graduation insen- 
sible et bien encbainée|, les études du simple au composé, de 
manière que chaque leçon nouvelle allesle un nouveau pro- 
grès; car on ne doit jamais rester stationnaire, et toujours le 
lendemain doit témoigner du progrès de la veille. 

Ici, même avec une méthode savamment déduite, logiquement 
calculée et développée, ici l'aptitude ou l'incapacité de Finler- 
prèle ne saurait se dissimuler, car tout est à découvert dans Tac- 
-complissement rude et difficile de cette tâche importante. L'intel* 
ligence ou la nullité du professeur se personnifie en quelque sorte 
dans le personnel nombreux de sa classe ; son savoir ou son igno- 
rance s'incarne j si je puis ainsi parler, dans les exercices de ses 
élèves. Ceux-ci deviennent, en effet, un mécanisme vivant, un 
clavier humain dont l'insouciance ou Timpéritie du chef laisse 
tous les ressorts se distendre et devenir muets , ou dont la pa- 
role habile et pleine de vie sait faire vibrer les touches à volonté; 
de telle sorte que si le résultat est concordant, harmonieux, c'est 
le souffle impulsif et vivificateur du maître, l'âme de l'école, qui 
doit être glorifié ; de même que si l'inertie, la mollesse des pro- 
cédés relâchent les ressorts de la classe et laissent croupir dans 
Fornière d'une routine soporifique ou fade toutes ces jeunes ima- 
ginations' vivaces , alertes, qui n'attendent que l'aiguillon pour 
partir, pour voler, c'est encore lui, l'homme destiné à pousser 
et tenir en haleine par l'attrait, la variété des exercices et l'en- 
traînement de sa parole, ces volontés que l'énergie et l'inattendu 
ont seuls, trop souvent, la faculté de captiver; oui, je ne saurais 
trop le répéter, c'est le professeur qu'il en faut accuser. 

Ainsi donc, qu'on le croie bien, la bonne organisation, l'ardeur 
entraînante des leçons, la sève vigoureuse des progrès, réveillant 
à Fenvi cette émulation, cette rivalité inquiète qui de groupe en 
groupe se manifeste dans l'œil animé et sur la joue enflammée 
des élèTes, ces semences artistiques qui fermentent sourdement, 
mais de temps en temps avec de palpitantes secousses , sous ces 



— 241 — 

poilrines de dix ans, loul cela , oui toul part de la baguette nia- 
gislrale et de la voix magnétisante (qu'on me passe le néolo- 
gisme) du professeur qui sait diriger son enseignement et volca- 
niser ks jeunes têtes confiées à ses soins. 

Ces succès, j'entends un concert de voix incrédules le déclarer 
hautement avec des hochements d'épaule et un sourire de pilié, 
ces succès sont encore à l'état de rêve, de fiction, et vos phrases, 
se hâte-t-on d'ajouter, un verbiage poétique, séduisant, mais 
impossible à réaliser. Où Irouverez-vous des enfants qui puissent 
adorer l'étude, et des professeurs qui parviennent à obtenir seu^ 
lement la docilité, l'attention de la part de bambins qui ne voient 
dans une étude, si attrayante qu*elle soit, qu'un vol Tait aux 
plaisirs de leur âge, cet unique souci de leur imagination sans 
cesse en fermentation pour en créer de nouveaux? 

Je suis tenté de ne rien répliquer à ces objections, malheureu- 
sement trop bien fondées en général. Aussi, n'oubliez point que 
fai dit, d*un ton aussi absolu que convaincu, qu'un bon profes- 
seur élémentaire, propre à organiser, à maîtriser, à enthousias- 
mer les écoles nombreuses, était chose très rare. Non pas que je 
veuille établir que la science et l'aptitude pour bien réussir 
manquent chez un grand nombre d'artistes; telle n'est point ma 
pensée, à Dieu ne plaise! Seulement, j'ai la triste conviction, et 
[ai tenu aie prouver, que peu, très peu, ont le courage de vou*- 
loir faire de cet enseignement une mission artistique, un apos- 
tolat digne, honorable, tranchons le mot, civilisateur. Je Tai dit 
dans ma première lettre, on trouve rarement des artistes appelés 
par une vocation véritable et assez dévoués pour entreprendre 
uue lâche qui, pour être dignement remplie, a besoin de braver 
des préjugés inconcevables dans un siècle de progrès, en faisant 
tont à la fois abnégation d'un amour-propre mal entendu , et en 
se contentant d'un traitement modique. 

Et cependant celte tâche, dont le niveau est si humble et 
l'exécution si pénible , cette tâche que l'égoïsme délaisse et que 
l'habileté dédaigne, a pour but de bien nobles desseins, de 
bien saintes espérances. Sachez qu'elle ne veut rien moins que 
la fraternité et la communion des âmes dans l'enseignement des 
nobles sentiments et des sublimes vérités chez ces pauvres en- 
fonts du peuple. Dans la chaumière, où la faim se mêle à toutes 
les misères de la vie, elle veut porter, avec les chants religieuîf, 
II. jrnj.ET. 2, i8 



- 242 - 
la résignation de FEvangile et faire rêver le pauvre aux béatitudes 
et aux merveilles de rélernel avenir, pensées consolalrîces 'qui 
font sa seule espérance, son unique félicité ici-bas. Dans Tatelier, 
où se réfugient et grandissent trop souvent la licence et la per- 
versité, elle veut, avec les chants de moralité et de glorification 
des actions héroïques et vertueuses , réfréner Teffervescence de 
ces jeunes imaginations et donner un pieux aliment aux ardeurs 
insatiables de leur âme si prompte à se passionner pour le bien 
comme pour le mal. Dans les champs, où ceux qui les cultivent 
plient sous les efforts du labeur, elle veut, avec les chants qui 
célèbrent la grandeur de la création et les splendides beautés de 
la nature, leur apprendre à remercier et bénir celui qui fait ver- 
doyer leurs prés, fleurir leurs vergers, mûrir leurs moissons. Et 
puis partout, dans les temples, sur les places, aux festivals pa- 
triotiques, aux solennités de la famille, partout, et à travers 
toutes les vicissitudes de la vie, depuis la joyeuse cérémonie du 
baptême jusqu'à la sombre pompe des funérailles, toujours elle 
veut fournir des refrains pour toutes les joies, des chants de ^ 
triomphe pour toutes les gloires, des plaintes mélodieuses pour 
toutes les douleurs. 

N'est-ce point là, en effet, le but moral, religieux, civilisateur 
de renseignement collectif, de cet enseignement qui ne veut po- 
pulariser la musique que pour donner plus d*attrait aux pré- 
ceptes de la vertu, plus d'autorité aux doctrines de la religion, 
plus d'enthousiasme, de dévouement au patriotisme, plus de 
délicieuses émotions aux sentiments de la fannlle? Harmonieuse- 
ment enchâssés dans des strophes bien cadencées, ces préceptes, 
ces doctrines prendront facilement place et racine dans ces âmes 
vierges, où tout ce qui est beau , aussi bien et mieux que ce qui 
est mauvais, germe avec vigueur dès le matin de la vie. 

Ici se présente naturellement sous ma plume là mesure de 
haute portée prise il y a plusieurs mois par M. le ministre de l'in- 
struction publique : je veux parler de la commission instituée par 
lui à Paris pour recueillir les chants religieux , patriotiques et 
populaires dans les diverses provinces de France. Sans aucun 
doute, ce n'est point un enseignement aride, un enseignement 
de notes seulement, celui pour lequel M. de Salvandy fait re- 
cueillir tout ce qui, je le répète-, peut réveiller et nourrir les 
sentiments religieux, entretenir l'amour de la patrie, raffermir 



- Ô45 — 
et faire aîmer les devoirs de la famille. La grande pensée que 
couve la philosophique eonctptioD de cette sage ordonnance , 
c'esl toute une éducation nationale. Ce recueil , fait avec le tact 
et la sagacité que ne peut manquer d*av«ir la commission» corn* 
posée d*hommes tous compétents, tous éclairés , tous philan- 
thropes, ce recueil peut contenir en effet toute une histoire patrio- 
tique, et devenir comme le catéchisme national des enfants du 
peuple. 

Le projet est proclanié» le but indiqué dans une intention émi- 
Demment civilisatrice. Comment peut-il se réaliser? La réponse 
est sur toutes tes lèvres; car ce nt peut être que par rintrodoctioa 
du chant élémentaire dans les écoles communales et les collèges, 
en ce qui louche à l'étude de la musique en général, et dans les 
sémiDaires, pour ce qui comprend plus spécialement Fétude du 
chant religieux. Celui-ci surtout attend le signal que ne peut 
tarder de donner le clergé, afin de commencer la réaction rigou- 
reuse et vivement désirée qui seule peut le sauver d'un naufrage 
imminent, en mettant un terme au déluge des productions pro- 
bnes dont renvafaisscoitAt menace de toutca parts nos temples 



Toulouse, 89 mdttM« 






PIECES D'ORGUE 

PAK FRAHÇIIIS COIJPERIIV (1690). 



François Couperîn , siear de Groullly, organiste de Saint-Genrais ^ de 
1679 à 1698, est un des membres les moins connus d'une illustre famille 
d'organistes, qui ne s'est éteinte que de notre temps. Nous donnerons 
quelque jour une notice étendue sur cette famille » ainsi qu'une apprécia- 
tion détaillée de l'école française , dont elle est une des principales gloires. 
En attendant, nous offrons à nos lecteurs quelques fragments extraits du 
seul recueil qui soit connu sous le nom de Torganiste de Saint-Gervais. 
fje recueil manuscrit , bien qu'il soit précédé d'un privilège du roi daté 
de 1690, est intitulé : Pièces d'orgue consistantes en deux messes^ l'une 
à l'usage ordinaire des paroisses pour les fêtes solennelles , l'autre propre 
pour les couvents de religieux et religieuses, in-/à° oblong. Il existe à la 
Bibliothèque royale sous le iv V. m. 2057. Les trois pièces que nous don- 
nons forment le commencement du Kyrie des fêtes solennelles , savoir : 
l"" L'intovwtion en plain-chant , traitée en contre-point figuré; la mélodie 
placée au ténor doit être néanmoins exécutée par la p^ale, mais avec un 
registre de clairon , ce qui remet le chant à sa véritable place ; 2" une 
fugue sur le même plain-chant ; S^" un récit de crombome. 

Nous croyons que beaucoup d'organistes de nos jours pourraient étudier 
avec fruit les œuvres du vieux Couperin , aussi bien sous le rapport de 
l'art d'écrire que sous celui des convenances qui doivent présider à ce 
genre de musique. 



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REVUE CRITIQUE. 



IIEB PBAKTIf»€HE OR«AlVIf»T 

(L*0R6ÂmSTE pratique)» 



On touche aujourd'hui Torgue d'une manière différente dans 
chaque partie de TEurope. En Allemagne , le style Hé et fugué 
est seul généralement en usage; en France, le style concerté ou 
de symphonie est admis partout; en Espagne, le genre des plus 
mauvaises pièces de clavecin du xviii* siècle est le plus goûté; en 
Italie, des fragments d'opéra, des airs de ballet sont arrangés 
pour l'orgue ; enfin, nulle part il n'existe de principes fixes et de 
doctrines arrêtées sur le genre qu'il convient d'adopter pour cet 
instrument et sur les effets qu'on en doit tirer. La musique de 
clavecin et de piano a progressivement changé de forme et de 
nature , suivant les modifications apportées dans Tinstrument lui- 
même; mais ces changements ont été adoptés partout presque en 
même temps. La musique de Thalberg , Liszt et autres virtuoses 
à la mode, est jouée et appréciée au même moment à Madrid et 
à Saint-Pétersbourg, à Rome et à Berlin; il n'en est pas de 
même de l'orgue. Les compositions d'Adolphe Hesse, célèbre or- 
ganiste de Breslau , ne pourraient être ni jouées ni comprises en 
Espagne; et la musique d'orgue de M. Lefébure, organiste de 
Sainl-Hoch, n'aurait aucun succès en Allemagne. Quelles sont 
les causes de ces goûts si divers? Y a-t-il un style spécial à 
l'orgue? et ce style est-il pratiqué quelque part? Telles sont les 
questions que nous allons traiter aujourd'hui à propos de la pu- 
blication de l'Organiste pratique par M. Herzog. 

La faculté que possède l'orgue de prolonger indéfiniment les 
sons à la volonté de l'artiste a donné lieu, depuis le xvi' siècle, 
à ce qu'on nomme le style lié^ et qui consiste dans l'emploi ha- 
bituel des prolongations, et par suite du genre fugué qui en dé* 
rive. Ce style, déjà cullivé avec talent par les maîtres duxvi* siècle» 
Gabrielli et Claude Merulo, prit de nouveaux développemeots 

<^ Bruxelles et Mayeace , chez SclwU. - « 



— 254 — 
dans les œuvres de Frescobaldi , et parvint au plus haut degré d« 
perfection dans les compositions de S. Bach ^ Handel , le père 
Martini 9 Eberlin, Albrechtberger, etc. Au commencement du 
XVII* siècle, les organistes français, belges, italiens ou allemands 
traitaient l'orgue de la même manière. Le style de Titelouse, or- 
ganiste de Rouen , et celui de Sweling , organiste d'Amsterdam , 
diffèrent fort peu de la manière de Frescobaldi , organiste de 
Saint-Pierre de Rome , et ce dernier parait même s'être inspiré 
souvent du style français. Tous ces artistes employaient le genre 
lié et fugué, appliqué à la tonalité ecclésiastique. 

Cette école, illustrée par le génie de Bach et celui de Handel, 
s'est perpétuée en Allemagne. Rink, Ad. Hesse, Mendeissohn, 
S. Sechter, Schneider, Fischer, et tous les grands organistes de 
ce pays, n*ont pas cherché à modifier le style de S. Bach, qui est 
toujours leur modèle; ils ont, à la vérité, adapté à la fugue les 
formes de l'harmonie moderne , les hardiesses de l'école alle- 
mande en particulier, mais, en définitive, leurs compositions ne 
présentent aucune différence notable avec celles de S. Bach , que 
personne n'a surpassé ni même égalé; 

Pendant que Sébastien Bach fondait en Allemagne une école 
et un style qui devaient durer jusqu'à nos jours , en France , en 
Espagne et en Italie, on abandonnait progressivement le style 
lié, pour adopter et transporter sur l'orgue le goût et les effets 
delà musique de clavecin. Marchand, célèbre organiste français, 
contemporain de S. Bach, parait avoir été le premier qui soit 
entré dans cette voie, où il a été suivi par Daquin, Balbastre, 
Miroir^ Séjan, Blin, Marrigues, Charpentier, dont les organistes 
français aeluels sont les descendants directs. 

En Espagne, le goût parait s'être corrompu à la même époque 
qu'en France ; mais avec celte différence qu'en Espagne le style 
de l'orgue est resté stationnaire depuis un siècle, et qu'en 
France il a suivi toutes les modifications qui ont été introduites 
dans la musique instrumentale. Ainsi, Miroir et Balbastre, qui 
ont joui d'une grande célébrité à la fin du siècle dernier, se bor- 
naient en quelque sorte à reproduire, en l'appliquant à Torgue, 
la musique de Hullmandel , Nicolaï et autres auteurs en vogue ; 
Séjan , organiste de Saînt-Sulpice, de 1802 à 1817, avait cherché 
à imiter sur l'orgue le genre et les effets des symphonies d'Haydn; 
et MM. Lefébure , Fessy, Simon , Séjan , organistes renommés de 



— ioâ — 
notre lelups, ont égalemeiU Irausporlé sur l^orgue les effets» les 
procédés, la manière de ia musique instrumentale à la mode. 

Dans Técolc allemande^ comme dan$ recelé française ,.on ne 
voit pas que le seuiiment religieux ail été le principe et la règle 
du goût des artistes : seulement, on peut dire que S. Bach et ses 
imitateurs ont pris pour base de leur école la science et ses in- 
nombrables formules, et que, s*adressant ainsi à la raison, à 
riulelligencc, à la médilalion , ils ont fondé une école que j'ap-- 
]^ellG spiritualiste, tandis que les organistes français, cédant à de 
pins grossiers instincts, cherchant Teffet matériel, s*efforçant 
de prgciirer à Tauditeur un plaisir purement sensuel, ont pro- 
duit une école qu'on doit appeler sensualiste. Il y a eu en France 
des artistes, comme M. Boëly ou M. Benoist, qui appartiennent à 
Técole allemande; il y a eu en Allemagne des organistes, comme 
Frédéric Schneider de Dessau , qui se rapprochent du genre fran- 
çais; mais, au fond, ces exceptions ne détruisent pas la généra- 
lité de la division que je viens d'établir. La science est le piédes- 
tal de la musique d orgue allemande; Veffet est le principe de la 
musique d'orgue française. Le sentiment religieux, l'esprit du 
catholicisme, ne résident ni dans Tune ni dans l'autre. 

Nous avons constaté avec plaisir tout récemment l'existence 
de plusieurs bonnes publications de musique pour l'orgue; nous 
recommandons aujourd'hui ÏOrganiste pratique de M. Herzog. 
Nous pourrions offrir encore à nos lecteurs une liste d'ouvrages 
très estimables dus aux travaux de l'école allemande; mais les 
productions de cette école ne réalisent pas à nos yeux un type 
du style d'orgue pour le culte catholique. Nous avons dit ailleurs 
comment le style usité en Allemagne nous paraissait convenir 
dune façon spéciale au culte protestant. Le catholique adore, 
et le protestant raisonne à l'église; le premier rend à Dieu un 
culte; le second explique, commente et discute la religion. Si le 
protestantisme pouvait être la vérité, ce ne serait, en tout cas, 
que la religion des aristocrates et des savants. Aussi la musique 
d'orgue protestante, destinée à des gens assis qui réfléchissent, 
méditent et écoutent, est-elle, en général, compliquée, savante , 
pleine de recherches et de combinaisons. J'admire les œuvres de 
b('îbastien Bach au seul point de vue de l'art, je m'intéresse vive- 
ment à l'habileté avec laquelle ce grand maître traite un sujet, , 
je m'étonne des ressources infinies qu'il trouve dans la science . 



— 255 — 
derharmonie; mais je reconnais aussi que, pour goûter cû((e 
musique , il faut avoir une instruction étendue, l'habitude de la 
méditation, un jugement exercé, qualités que ne peuvent po.*^- 
séder les deux tiers des fidèles. Tout ce que le catholicisme a 
produit possède , au contraire, le double caractère de la grandeur 
etde la simplicité. Rien n*est plus sublime que les saints évan- 
giles; rien aussi de plus clair, déplus simple, de plus accom- 
modé à touies les intelligences; rien n'est plus magnifique ni 
plus majestueux que Fart ogival; rien aussi ne produit plus 
d'impression sur tous lés esprits. La musique catholique doit 
aussi présenler ces deux caractères, Télévation des pensées, la 
simplicité des formes ; et c'est parce que le plain-chant réalise 
ces deux conditions du beau qu'il nous paraît préférable pour 
le culte à toute la musique moderne. 

Pour l'orgue, j'ai vainement cherché dans les auteurs dû passe 
et dans ceux de nos jours des modèles parfaits du style qui me 
parait devoir être adopté sur cet instrument ; je n'ai rien trouvé. 
Prescobaldi , Tilelouse , Couperin l'ancien , et MM. Boëly et Bc- 
noist, héritiers directs de leurs traditions, sont les auteurs qui 
lue paraissent avoir mieux compris la manière de traiter l'orgue, 
eu égard au temps (9ix ils vivaient et au goût de la musique de 
cette époque. Mais aujourd'hui, pour exceller sur l'orgue et 
réaliser le parfait organiste comme nous le comprenons, il faut 
sortir delà routine, et secouer des traditions qui ne remontent 
pas d'ailleurs bien haut. Le style français est condamnable à 
cause de sa légèreté, le genre allemand est inacceptable à cause 
de sa sécheresse , le style italien est une profanation, le goût 
espagnol est détestable. Il faut donc espérer un homme de génie 
qui, pénétré delà connaissance du chant ecclésiastique, initié à 
tous les secrets de la composition , plein de l'esprit du catboli* 
cisme, viendra créer la vraie musique d'orgue, qui jusqu'à ce 
jour n'existe pas. Le genre lié sera toujours la base du vrai style 
convenable à l'orgue; mais ce n'est pas à dire pour cela que des 
effets de la musique symphonique et concertée doivent être ah« 
solument proscrits. Nous croyons, par exemple, que la marché 
composée parBeethoven pour Tandante de la symphonie héroïque 
aurait pu être écrite pour l'orgue, sans que les convenances re- 
ligieuses en fussent blessées. Il y a dans le culte catholique un 
cérémonial, des processîjns, des mouvements du corps, en un 



~ 254 - 
mot, qui permettent remploi dans la musique d'un rhythme 
marqué , mais toujours conforme à la gravité de ces mouvements 
et de ce cérémonial. Les orgues modernes se sont enrichies d*UDe 
fouie de jeux et d'effets nouveaux; rien n*empèche que ces jeux 
et ces effets soient utilisés , il faut seulement que les acoenls 
qu'ils produiront aient un caractère religieux. 

On peut commencer à comprendre comment nous entendons 
définir le caractère religieux et catholique dans la musique écrite 
pour Torgue. Nous ne voulons ni de la science qui intéresse seu- 
lement l'esprit 9 ni des accents passionnés » des effets brillants 
qui séduisent seulement les sens. Les ouvertures d'opéras ou les 
valses exécutées sur l'orgue sont un scandale ; la musique pure- 
ment savante, la fugue d'école, les recherches arides du contre- 
point sont déplacées à l'office divin. Il faut cependant faire re- 
marquer qu'un organiste n'a jamais besoin d'une imagination 
légère et brillante, etqu*ila toujours besoin de la science et de 
ses ressources. 

C'est par Tétude profonde et l'emploi fréquent de la tonalité 
ecclésiastique qu'on peut déjà imprimer à la musique d'orgue un 
caractère spécial, plein de majesté, de calme, de grandeur, et en 
parfait rapport avec le chant de TÉglise. La tonalité moderne a 
été inconnue des grands maîtres du xvi* siècle; Palestrina, Ro- 
land de Lassus , et tous les auteurs de musique sacrée de cette 
époque ont écrit d'innombrables ouvrages sans faire usage ni des 
accords dissonants sans préparation , ni de la modulation mo- 
derne. Reproduire absolument aujourd'hui leur style, le faire 
goûter par la génération actuelle, ce serait une entreprise très 
difficile ; d'ailleurs, ces maîtres sont aussi tombés dans Tun des 
défauts que j'ai signalés tout-à^l'heure: ils ont souvent cultivé la 
science pour elle-même sans se préoccuper de la convenance 
religieuse. Toutefois, je le répète, ils n'ont connu que la tonalité 
ecclésiastique, ils ont cherché tous les rapports que cette tona- 
lité pouvait avoir avec l'harmonie, et ces rapports tout le monde 
les ignore aujourd'hui. Un seul artiste en Europe, Simon Sechter, 
organiste de la chapelle impériale de Vienne , paraît y avoir 
songé, et il a publié un essai de préludes dans le style allaPa^ 
lestrina. Je crois que l'étude approfondie de la tonalité ecclésias- 
tique et de ses rapports avec l'harmonie est la base de tout 
enseignement de l'orgue; et tant que les organistes n'entreront 



— 255 — 
pas dans cette voie, cet insirument demeurera Téclio des orclies- 
1res et de la musique futile, ou Tasile des pédants. Après la 
tonalité ancienne, qui, employée par un artiste de génie, produi- 
rait encore aujourd'hui de merveilleux effets, il y aurait à régler 
l'usage de la tonalité moderne, qu*on ne saurait absolument 
exclure de Torgue , mais qui doit être employée avec sobriété et 
retenue. L*abus des modulations, Fexcès des contrastes qui en 
résultent, les licences, les duretés de Tharmonie moderne, dé- 
truisent assurément le calme, la simplicité nécessaires au senti- 
ment religieux. 

Je ne parle pas de la mélodie; on ne saurait lui tracer des 
lois : c*est l'œuvre de l'inspiration et du génie. Le génie ne 
s'explique à personne; ceux à qui Dieu a accordé ce don précieux 
le sentent en eux, en comprennent la puissance, et mettent à 
son service leurs autres facultés. Mais si Ton ne sait dire com- 
ment se crée le génie, on peut indiquer le moyen de le régler et 
de le gouverner. On peut dire à Torganisle catholique que la 
mélodie religieuse doit non seulement être exempte de cette af- 
féterie, de ces agréments maniérés, de ces formules toutes faites 
qui font partie obligée de tout air moderne, mais encore qu'elle 
doit toujours procéder d'après un mouvement modéré et un 
rhylhme grave. Le plus souvent, dans les versets des hymnes, 
des Kyrie y des Gloria^ le plain-chant serait préférable à toute 
mélodie improvisée par l'organiste. Le plain-chant peut être 
présenté sur l'orgue de cent manières différentes, soit à l'aide 
des ressources de l'harmonie , soit par suite de la variété des 
jeux; et si les organistes s'identifiaient avec le genre et la nature 
du chant ecclésiastique, en s'appliquant à le reproduire souvent 
et avec différents accompagnements , ils arriveraient progressi- 
vement à en apprécier la beauté. 

La musique d'orgue composée pour l'Allemagne possède en 
partie les qualités que nous croyons indispensables dans le style 
religieux; les compositions de Rink surtout se distinguent par 
une mélodie douce, suave, une harmonie simple, un rhythme 
grave, un emploi bien entendu des formes scientifiques. On peut 
souvent donner les mêmes éloges aux morceaux insérés par 
M. Herzog dans l'Organiste pratique. Plusieurs de ces morceaux 
sont empruntés aux meilleurs maîtres allemands, tels que Ad. 
Hesse, Schneider, Fischer, Pachelbel, Stoize, Bodenschatz, 



— 25(5 — 
Becker, etc. ; les composilioiis de M. Herzog lui-même ne sont 
nullement déplacées à côté de celles des hommes de mérite que 
nous venons de citer. 

Mais ce qu*on peut reprocher à toutes ces compositions , c*est 
de manquer de mélodie et de rhythmo. 

Pour résumer ces cônsidéralions rur le style convenable pour 
la musique d orgue, nous dirons qu*un organiste parfait serait 
celui qui réunirait la (onalilé majestueuse dePalestrina à la mé- 
lodie douce et pieuse de certains adagios de Haydn; qui em- 
prunterait à Marcello ses rhytbmes puissants et graves , et à 
S. Bach ou à Handel leurs ressources inGnies , les combinai- 
sons variées de leur harmonie. C*est là de Téclectisme ; mais 
renseignement des écoles ne peut se baser raisonnablement sur 
aucun autre système, et un homme de génie, nourri des diffé- 
rents styles, saurait se les approprier, et les convertir en sa 
propre manière. 

Il faut distinguer encore dans les études pour Torgue ce qui 
concerne la composition et Texécution. Sous ce dernier rapport, 
l'Organiste pratique ipar M. Herzog est un ouvrage excellent: 
toutes les difficultés de la pratique de Torgue s'y trouvent réunies 
et graduellement présentées ; les exercices pour le jeu des pédales 
y sont nombreux , et c'est surtout à cet égard que Finfériorilé 
des organistes français est constatée. 

On ne saurait trop conseiller aux jeunes organistes de se 
borner à exécuter des morceaux écrits par les bons auteurs. 
L'improvisation est le plus haut point de la science musicale; il 
faut avoir passé par les autres degrés, être consommé dans la 
pratique de l'art, pour pouvoir improviser d'une manière conve- 
nable ; et le plus sage est de se former avec les meilleurs ou- 
vrages un répertoire varié, et de l'exécuter avec soin. 

Nous espérons que les réflexions que nous venons de présen- 
ter ne seront pas inutiles à plusieurs de nos lecteurs. Les orga- 
nistes jeunes et studieux voudront essayer de les mettre en 
pratique; les ecclésiastiques adopteront nos principes, et en 
exigeront l'application. Avec quelques efforts de la part des orga- 
nistes, des doctrines arrêtées de la part du clergé, le style de 
Torgue subira promptement la réforme réclamée depuis long- 
temps par tous les hommes de goût. 

P. Danjou. 



NOUVELLES DIVERSES. 



%^ Mgr Tarchevèque de Cambrai vient d'adresser à M. Félis une lettre con- 
tenant ^approbation définitive de Tédilion du chant ecclésiastique préparée 
par ce savant , et soumise, comme on sait, à Texamen d'une commission 
spéciale. Cette édition sera rendue obligatoire pour tout le diocèse de Cambrai 
après un délai déterminé, et toutes les feuilles seront visées par un ou plusieurs 
ecclésiastiques désignés par S. G. 
Nous n'avons aucune réflexion à ajouter à cette nouvelle si importante , 
' siaon que c'est le premier acte sérieux de l'autorité ecclésiastique pour la 
restauraiioQ du chant d'église. Nous croyons savoir que le choix d'un éditeur 
n'est pas encore fait, et que Tépoque de Timpression n'est pas fixée : nous 
tiendrons nos lecteurs au courant de ce qui se fera à cet égard. 

%* Mgr l'évéque de Strasbourg, s'unîssant aux efforts de NN. SS. de Lan- 
grès, Gap, Périgueux , etc., pour la propagation de l'unité liturgique et la ré- 
forme du culte public, vient de décider que la liturgie romaine , la seule qui , 
depnis un temps immémorial, soit reçue en droit dans son diocèse, y serait, 
^nfait, suivie désormais exclusivement à toute autre, dans les pays mêmes 
qui avaient conservé jusqu'à présent d'autres rites. En outre , le prélat s'est 
prononcé pour l'exclusion de la musique profane des offices divins , et la né- 
cessité d'y maintenir k chant grégorien. Cette mesure a reçu son exécntion le 
jour de la fête de saint Arbogaste, évêque de Strasbourg, et patron du diocèse ; 
ce jonr-là , la messe a été chantée en plain-chant, avec un ensemble imposant , 
par les élèves du grand séminaire. 

Nous accueillons avec joie cette bonne nouvelle venue d'un pays qui 
présente beaucoup d'éléments favorables pour la restauration de la musique 
religieuse, bien que jusqu'ici on ne paraisse pas s'en être préoccupé assez 
vivement. Ce n'est pas que les églises d'Alsace aient généralement à gémir 
de scandales pareils à ceux que nous avons quelquefois dénoncés; la gra- 
vité germanique s'accommoderait peu de la vulgarité inconvenante de toute 
cette musique de pacotille qui passe du magasin des éditeurs dans le réper- 
toire d'un grand nombre de nos églises. 11 n'en est pas non plus de cette 
contrée comme des autres pays de langue allemande » où l'usage du plain- 
chant et de la langue latine est à peu près disparu de l'office. Mais malheureu- 
sement l'exécution de ce chant , dans la cathédrale même , donne Heu aux 
plus graves reproches ; et , dans les paroisses , la muillalion systématique des 

II. JUILLET. 3. 19 



— 250 — 
offices esl udc preuve journalière du peu (riutërèl que Ton s*est accoutumé à 
porter aux acics liturgiques. Le seul moyen de restaurer le cuite public en 
Alsace , c'est de faire refleurir au sein du clergé la science du chant ecclésias- 
tique, et d'en répandre le goût et la pratique dans le peuple. Le développe- 
ment de Tinstruction priniiaire dans ce pays , le goût de ses habitants pour la 
musique y faciliteraient singulièrement l'accomplissement de cette tâche. 

%* L'article que M. Fétis publie aujourd'hui dans la Revue doit être Tobjct 
d'une attention toute spéciale , car il soulève une des questions les plus im- 
portantes et les plus difficiles qui puissent se présenter à propos de la restaura- 
tion du chant ecclésiastique. Cette restauration doit être envisagée au point de 
vue archéologique et au point de vue pratique, il s'agit d'abord de rétablir le 
chant dans son intégrité, de le reproduire absolument conforme aux manuscrits 
anciens et authentiques, de nous rendre le chant qui ravissait saint Augustin 
et saint Bernard, de rapprendre les mélodies composées par tant de saints per- 
sonnages : c'est là le côté archéologique de la question. Mais il faut aussi exami- , 
ner s'il est possible de rompre avec la routine . de briser les préjugés , de mo- 
difier les habitudes enrarinées. Ce sujet grave est digne de tonte la sollicitude 
de l'autorité ecclésiastique , à laquelle nous soumettons toutes nos opinions. 

Pour opérer la restauration complète du chant ecclésiastique, il faut pro- 
céder de la manière suivante : 

1** Betronver le texte primitif: c'est le travail auquel s'est livré M. Fétis; 

2* Déterminer la théorie, qui est obscure et contradictoire. 

11 y a , comme ou le voit , la question de fait et la question dedroe'f. 

Cette dernière oITre beaucoup de points à éclaircir. Les règles de la quantité 
latine doivent- elles être observées dans le chant des parties de l'office écrites 
en prose? Doit-on adopter quatorze ou douze modes dans la tonalité ecclésias- 
tique, ou doit-on défendre et soutenir la doctrine des huit tons? Doit-on tenir ; 
compte de la quantité dans la psalmodie, ou doit-on seulement obéir à la i 
règle de l'accent ? 

Toutes ces questions vont être traitées dans la Revue avec les détails qu'elles ] 
comportent. Nous supplions les membres du clergé d'attacher à ce sujet Tim- i 
portance qu'il mérite, et de nous adresser le résultat de leurs propres éludes. ; 

On peut voir maintenant quelle était l'erreur des personnes qui nous repro- i 
chaient de nous occuper de détails trop scientifiques , et nous engageaient à j 
songer seulement à la pratique de l'art. La pratique dépend de la théorie ; i 
celle-ci est inconnue, abandonnée depuis trois siècles, et c'est à peine si nous 
avons soulevé un coin du voile qui en cache les mystérieuses profondeurs. 

*^* Le concours des chants populaires paraît , si l'on en croit les indiscré- 
tions, devoir donner peu de résultats. Trente morceaux ont été entendus ^ 
dans une des dernières séances du jury, et un seul a été jugé digne d'une 
mention honorable. Nous avons lieu de croire, que cet avis du jury n'est pas 
définitif, et, que la commission instituée primitivement par M. de Salvandy , 
s'est réservé le dernier et décisif examen. 

*/ Nous avons reçu de MM. Ducom , curé de Condom, et l'abbé Barailie , 
organiste de Saint-Flour, deux lettres d'adhésion fsanche et vive à nos doc- 



— 259 — 
irines. Nous prions ces deux eccitîsiasliqnes de recevoir ici l'expression de 
loute notre gratitude. 

%* M. l^abbé Barathe, organiste de la cathédrale de Sainl-Flour, \ienl de 
publier dans le journal la Haute- Auverquie trois arlic'es dans lesquels il 
développe sur la musique religieuse des idées conformes à celles de la Revue. 

%* M. de Saint-Germain, insfiKecieur de la Sociélé française pour le dépar- 
tement de l*Eure , vient de publier, sous le titre d'' Archéologie musicale , une 
lettre adressée à M. de Gaumont. Dans cette lettre, M. de Saint-Germain at- 
taque avec beaucoup de sens et d^esprit les abus de la musique moderne à 
réglise. Nous regrettons que Tabondance des matières ne nous pormeilt* pas 
de citer quelques passages de cette excellente brochure , qu'on peut se procu- 
rer chez Hardel , imprimeur-libraire , rue Froide , à Gaen. 

%* U» recueil périodique qui parait depuis une année environ, la Revue 
nouvelle y a publié, dans ses derniers numéros, un travail Intitulé : Du goût 
musical en France , que nous croyons devoir signaler à nos lecteurs comme 
Tindice d*un progrès dans la critique musicale. En combattant les préjuges du 
^XAïïù monde au sujet de la musique, en mettant à nu les idoles auxquelles la 
mode contraint les amateurs de sacrifier chaque jour loute pensée d'art sé- 
rieux et durable , Télégant auteur de ces articles a fait preuve à la fois de bon 
goût et de couragr. Nous sommes heureux de voir que Ton commence à se 
lasser enfin de toutes ks médiocrités que nous fait subir, moyennant une sub- 
vention ruineuse, l'Italie dégénérée, avec son moule dramatique usé, ses fas- 
tidieuNes formules de mélodie , et le gosier appauvri de ses chanteurs. Aussi . 
quelque hardi que cela puisse paraître , ne ferons-nous nulle difficulté d'unir 
nos vœux à ceux de l'auteur, pour demander la suppression du Théâtre Italien. 

%* M. Tabbé Chavée a continué, pendant le mois qui vient de s'écouler, à 
nous injurier et diffamer dans la France musicale. Nous ne voudrions pas 
sal.rles pages delà Revue en y insérant les calomnies, grossiers propos , his- 
toires de portière, inventés et débités sur notre compte par ce personnage . le 
tout en langage des haîles. La réponse que nous avions cru devoir adresser au 
rédacteur de la France musicale a été Imprimée par lambeaux , et rendue 
inintelligible à force de réflexions, exclamations, interjections intercalées dans 
le texte, et avec le même caractère d'impression. Nous avons dès lors com- 
pris à qui nous avions alTaire, et nous ne commettrons plus la faute de ré- 
pondre à ce pamphlétaire. S'il recommence à nous calomnier, nous nous rap- 
pellerons qu'il y a encore des juges à Paris. M. Chavée a eu beau tourner et 
retourner ses calomnies, il a eu beau les envelopper de réticences et d'équi- 
voques, il demeure constant qu'il a calomniée et que M. Danjou n'a jamais 
été exclu du Conservatoire, comme il l'avait affirmé. Ce qui a paru tout aussi 
évident , après la dissertation de M. Chavée pour la défense du nouveau mode 
de plain-chant , c'est' que cet abbé n'a pu, lui , être exclu d'aucune classe 
d'harmonie, attendu qu'il est si parfait* ment ignorant à cet égard, que per- 
sonne ne pourra croire qu'il ait jamais étudié cette science. M. Martin fera 
bien de solliciter d'autres suffrages. 

%* La Gazette musicale et la France musicale^ ces deux journaux si long- 



— 200 - 
temps divisés , ces anlagouistes si ardents , sout inainleuant d'accord sur u» 
point : ils condamnent tons deux nos doctrines. C'est M. Martin qui a établi 
l'harmonie entre les deux feuilles ; il passe tour à tour de Tune à l'autre , et , 
comme on dit vulgairement, il mange à deux râteliers. L'unique but des écrits 
du maître de chapelle de Saint-Germain-PAuxerrois, c'est, à propos de la mu- 
sique religieuse en général , de parler de la sienne en particulier. U y a tou- 
jours dans un article de M. Martin intitulé De la musique eacrée, ou De l'or- 
chestre dans les églises ^elc, ou même à propos du violoncelle , un certain 
nombre de réclames en faveur des messes à orchestre de M. Martin, ou de son 
fameux nouveau mode de plain-chant. Ces réclames, naguère cachées sous les 
fleurs de sa rhétoriqtie comme les violettes dans un parterre, commencent 
maintenant à grandir et à être très visibles, trop visibles. A ce soin touchant 
de cultiver sa propre renommée , M. Martin ajoute celui d'attaquer énergique- 
ment nos doctrines. Dernièrement il comparait le directeur de la Revue à 
Goliath , pour se donner l'innocent plaisir d'être comparé lui-même à David. 
M. Martin prêche une croisade contre nous , il invile les musiciens à se lever 
en masse pour repousser nos prétentions et nous exterminer. Il va , il vient de 
la France à la Gazette, de la Gazette à la France: les imprimeurs s'agitent , 
les presses gémissent, nous allons être écrasés sous le poids de sa logique et de 
son érudition. Autrefois, quand nous avons tiré M. Martin du Mans pour lui 
faire donner une place de maître de chapelle à Paris, nous n'osions pas espérer 
qu'il aurait autant d'activité et de zèle, ni surtout qu'il serait assez habile pour 
réconcilier deux journaux ennemis, et leur donner un même cœur, une 
même voix , un même sentiment. 

*J^ M. Laurens, notre ami et collaborateur, a publié dans un journal de 
Montpellier un excellent article sur Varithmographie musicale, à propos des 
cours de M. Miquel , qui , comme MM. Galin , Paris , Giievé , de Rambures et 
autres, cherche à établir la notation par chiffres. 11 nous semble qu'il y a ici 
deux questions bien distinctes : la première est celle de la notation en elle- 
même. U faut d'abord prouver que la notation usuelle ne vaut rien , que la no- 
tation arithmographique est préférable ; et lorsque l'on aura prononcé sur ce 
poiut, il y aura lieu seulement de choisir la meilleure méthode parmi celles 
qui se rattachent à ce système. Mais enseigner l'usage de la notation en chiffres, 
sans avoir préalablement vidé la question au fond, c'est commettre un non- 
sens , c'est retarder les progrès de l'enseignement , c'est entrer dans une voie 
, sans issue. 

M. Laurens fait remarquer avec beaucoup de sens la tendance de notre 
époque vers l'empirisme et la prétendue simplification des sciences. L'homœo- 
pathie,la médecine Raspail , le daguerréotype, la liihochromie, les méca- 
nismes pour jouer l'orgue sans être musicien, et enfin les nouveaux procédés 
de notation music.ile, tout cela résulte des mêmes préoccupations, converge 
vers le même but; il s'agit de diminuer la course que l'intelligence humaine 
peut parcourir, de raltMilir son action et de restreindre sa portée. C'est au 
clergé à décider s'il doit encourager de semblables tentatives, et accueillir 
toutes les doctrines nouvelles qu'on présente à'son suflfrage. 

V 11 vient de paraître deux mélliodes nouvelles pour l'enseignement de la 



— 201 — 
musique, lesquelles nous paraissent destinées à éveiller Tatteoiion des ai listes. 
L'une, par M. Dessiner, de Besançon , est très ingt^nieusement basée sur i*eni- 
plol de moyens mnémoniques semblables à celui dont Gui d'Arezzo fit usage ; 
Pautre, pariM. Toury, a pour objet, en quelque sorte, l'enseignement simul- 
tané delà mélodie et de l'harmonie, et de Tune par Tautre. Nous avons tou- 
jours pensé que ce serait là le dernier mot de renseignement musical , et que 
l'harmonie et la mélodie, qui se réunissent déji spontanément dans la pensée 
du compositeur, pourraient bien au.ssi se réunir pour renseignement élémen- 
taire de Tart. Nous parlerons avec détail de ces deux ouvrages intéressants. 

V La dernière livraison du Répertoire de musique religieuse publié par 
MM. Janssen, Duval et de Voght, contient des morceaux mieux écrits et d'un 
meilleur goût. Nous serions heureux de pouvoir toujours louer sans restriction 
lestr.ivaux de ces hommes dévoués et respectables, auxquels nous n'a>ons à 
reprocher qu'un esprit de système qui nuit au succès de leurs efforts. 

%* S. S. Grégoire XVI a légué , par son testament , sa riche collection de 
musique à la Congrégation et Académie des maîtres et professeurs de musique 
de Sainte -Cécile de Rome. 

%* Les journaux d'Espagne ont annoncé dernièrement un fait qui n'est pas 
sans importance pour l'histoire du chant ecclésiastique : c'est le rétablisse- 
ment, par ordre du gouvernement , de la liturgie mozarabe dans la chapelle 
de la cathédrale de Tolède , où elle avait été instituée au xy* siècle par les 
soins du cardinal Ximenès , et où elle avait continué à être célébrée jusqu'aux 
derniers événements politiques qui ont agité la péninsule. Le chant mozarabe 
est une variété précieuse et encore peu é.udiée du chant liturgique en Occi- 
dent . et il Importait à la science que la tradition ne s'en perdît pas. 

%* Le dernier numéro de la Gazelle musicale contient la nouvelle sui- 
vante , que nous avons tout lieu de regarder comme un puff. S'il en était au- 
trement, il faudrait croire que la dégradation de la musique religieuse en Bel- 
gique est arrivée à un degré inouï de brutalité, que les scandales mômes de 
ces derniers temps ne nous avaient pas donné heu de prévoir. 

« Dans une grande ville de la Belgique , on célébrait il y a quelques jours. 
) inauguration de la statue de je ne sais plus quelle célébrité. En Belgique , en 
Allemagne, dans le programme de toutes les fêtes, brille au premier rang la 
musique. Aussi toutes les sociétés d'harmonie à vingt lieues à la ronde s'étaient 
donné rendez- vous pour celte inauguration. On exécuta à la cathédrale une 
messe à grand orchestre de ZiOO musiciens. Ce passage du Credo : « Pctssus et 
sepultus est y » fut accompagné , non plus par l'orchestre, mais par une dé^ 
charge de mousqueterie partie du chœur. On peut se figurer la vive émotion dQ 
l'auditoire à ce formidable effet d'instrumentation. Quelques personnes, incoun 
tnodées par l'odeur de la poudre, goûtèrent médiocrement l'invention, qu'elles 
iJécIarèrent d'un goût détestable. Il est de fait que si le maestro avait voulu 
produire un effet d'harmonie imilalive, il était au moins singulier à propos de 
la mort de Jésus-Christ. » 

V Nous avons assisté aux concours de piano ci d'orgue du Conservatoire 



- 262 — 
(l<* Bruxelles. Le prix de piano a été remporté par un très jeune liomme nommé 
Ferdinand, que nous croyons appelé à de hautes destinées musicales. Le con- 
cours d'orgue a donné des résultats moins remarquables ; cependant il est bon 
de noter que les concurrents ont exécuté correctement une grande toccate 
avec pédale obligée, de Sébastien Bach, que nos plus habiles organistes 
français ne sauraient aborder, à cause de notre infériorité bien marquée pour 
Texéoution sur le clavier de pédales. On ne saurait trop recommander aux 
jeunes gens qui se destinent à Torgue de ne plus négliger cette pariie impor- 
tante de leur talent. A la mattrise de la cathédrale de Paris, cette étude spé- 
ciale est suivie avec beaucoup de soin par les élèves , et nous espérons que cet 
établissement va devenir la source d'une véritable école d'orgue française. 
Déjà les jeunes élèves Sergent et de Saint-Paul sont plus habiles sous ce rap- 
port que nos meilleurs organistes , M. Boély toujours excepté. 

*,^* Boulogne-sur-Mer, — Voilà une ville privilégiée où la réforme de Part 
religieux et uiêmede Part profane va s'accomplir avec gloire et succès. 11 u 
suffi de la présence d'un homme de cœur décidé à tout soulîrir, prêt à sacri- 
fier sa santé , ses intérêts , pour faire triompher les saines doctrines. Gel artiste 
a su patiemment attendre , courageusement souffrir, énergiquement lutter, et 
déjà il peut compter sur la seule récompense qu'il ait ambitionnée . savoir, le 
su:!cès de ses efforts et l'estime des gens de bien. Nous avpns déjà nommé 
M. Ui. Vervoitie dans la Revue: c*est à ce jeune et excellent artiste, digne- 
ment secondé par son frère, qu'on doit les œuvres utiles qui sont fondées à 
Boulogne, et dont nous dirons quelques mots. 

A la Haute-Ville, et pour le service de la paroisse , secondé par le vénéiabie 
curé de cette église et par un conseil de fabrique ami du progrès, M. Vervoitie 
a établi une maîtrise qui exécute, chaque dimanche, avec une rare perfection, 
le plaiu-chant et quelques motets bien choisis. 

A la Basse-Ville , le conseil municipal a fondé un cours de chant populaire , 
suivi par un grand nombre d'enfants et d'adultes de toutes conditions. IM. Voi- 
voîlte, qui le dirige, a adopté la méthode Wilhem, et les résultats obtenus de- 
puis six mois seulement que ce cours est établi sont vraiment extraordinaires. 
Cependant il y a encore à Boulogne le parti des bornes ; il y a des personnes 
qui ne comprennent ni Pinfluence de la musique sur les mœurs, ni son utilité 
dans le culte religieux : aussi M. le curé de la Basse-Ville, malgré d'excellentes 
intentions, n'a encore pu opérer aucune amélioration dans le chant; aussi 
dans la belle institution de M. Haffringue, malgré les idées élevées de cet ec- 
clésiastique si respectable et si éclairé, malgré le talent réel du professeur, 
M. fîretton , on reste toujours dans le stalu quo , et cinq cents jeunes gens 
attendent toujours le bienfait de la musique catholique. Il est si d fficile de 
briser le cercueil dans lequel le xvni* siècle nous a couchés ; il est si difficile 
de revenir aux traditions chrétiennes dans l'art; il est si difficile et si rare 
d'adopter spontanément les bonnes idées, d'encourager les grandes choses, de 
repousser la médiocrité, qu'il faut plaindre en les aimant ceux qui ne voient 
pas la lumière, et approcher de leurs yeux avec ménagement et par degrés la 
chrté'qui h's offusque encore , et qui l}ienlôt les guidera dans la bonne voie. 

*** Saint-Omer, — Le progrès est partout dans le diocèse d'Arras, excepté 



— 265 — 
ii Arras. Nous avons parié d'Aire, de Boulogne, de Mazingliem ; nous devrions 
parler de Saint- Venant , où il y a un organiste zélé et distingué ; de Calais, qui 
possède dans la personne de M. Ncuiand un arlisie de premier ordre ; mais 
nous devons surtout citer Saint-Omer, tant pour encourager ce qui se fnit dans 
cette ville qu'à cause des espérances qu'elle peut donner. M. le curé de Notref- 
Dame à Saint-Omer s'efforce depuis plusieurs années d'améliorer le chant de 
son église : un des premiers parmi les curés de province, il a établi un orgue 
d*accompagnement. H a pour organiste un homme très distingué, M. CatoiiiU 
lard; pour maître de chapelle, un musicien consommé, virtuose de premier 
ordre sur le violon, M. Barbion; il a pour conseil un amateur très éclairé, 
M. Omer Pley. Et cependant, pour parler avec franchise, nous devons dire 
que nous désirons plus et mieux que ce qui se fait dans celte belle église pour 
le chant religieux. On y exécute souvent la musique de Buhler: c'est un de ces 
autours d'opéras sacrés sans génie , sans élévation , souvent sans convenance , 
pt que, sauf un très petit nombre de morceaux, nous voudrions voir au rebui. 
On exécute le plain-chant en faux-bourdon; mais le chant est placé'à ta voix 
de dessus ou soprano, hors de la portée des fidèles, et ces faux-bourdons où 
Ton fait emploi de l'harmonie dissonante sont un contre-sens perpétuel avec 
I l'esprit , le caractère et la tonalité du chant ecclésiastique. Enfin , ce qui est 
inconcevable, on tolère encore les roulades des ophicléides pendant l'exécu* 
1* lion même des chants accompagnés par l'orgue. L'ophicléide doit être banni 
des endroits où l'orgue accompagne , et il ne faut jainais oublier que l'accom- 
I pagnement ne doit pas couvrir les voix. 

Mal^^rt^ nos observations, il est juste de reconnaître cependant que l'olfice 

I est chanté, en général, dans cette église avec dignité et convenance; que 

I Porgue est touché avec talent ; et qu'avec quelques soins, quelques efforts, un 

j appel à un plus grand nombre de voix , des cours organisés sur une plus 

grande échelle , la paroisse Notre-Dame de Saint-Omer pourrait réaliser la per- 

ft'ction du chant religieux. 

%* M. le minisire de l'inslruction publique et M. le ministre de l'intérieur 
viennent d'accorder un secours et encouragement de 1,000 fr. à la Société de 
Sainte-Cécile à Aire-sur-la-Lys. 

%* Il règne dans le nord de la France une grande émulation parmi les 
jeunes gens pour l'étude des instruments de cuivre et de la musique d'har- 
monie. Ce gbùt général date de loin dans nos villes frontières, et se rattache 
à de glorieux souvenirs , à des sentiments patriotiques. Quand l'ennemi assié- 
geait ces premiers remparts de la France, tous les citoyens s'armaient pour 
leur défense, et des musiciens volontaires se chargeaient de soutenir leurs 
forces , d'enflammer leur courage aux accents des trompettes et clairons. Les 
corps de musique organisés à cette époque ont été maintenus , et on compte à 
U\l' deux excellentes associations de ce genre, savoir : la musique des canon- 
niers et celle des pompier*. L'émulation est entretenue entre ces diverses so- 
ciétés par des concours qui ont lieu chaque année, et dans lesquels on décerne 
un prix aux plus habiles. Par malheur, le goût de la musique guerrière a fait 
place à celui de la musique d'opéra. Au lieu d'accents belliqueux , on exécute 
des airs efféminés; et si l'ennemi se présentait demain aux portes de Lille, on 



— 264 — 
conduirait les citoyens à sa rencontre en exécutant l'air de Rossini : Ma- 
thilde , idole de mon âme, ou bien celui dUlalévy : Hélas! elle a fui comme 
une ombre. On s'étonne que des hommes d'un talent supérieur, comme 
MM. Leplus et Benard, qoi dirigent ces corps de musique , n'aient pas aperçu 
ce qu'il y a de contraire au bon goût et an bon sens dans ces arrangements 
d'opéras modernes pour la musique d'harmonie. 

Quand donc comprendra-t-on en France qu'il faut meltre chaque chose en 
son lieu 7 la musique passionnée au théAtre , la musique calme et grave à 
l'église, la musique guerrière à la tête des armées, et la musique savante sur 
les pupitres des hommes studieux. 

%* On a inauguré le 1" juillet le nouvel orgue de la paroisse Saint-Vincent 
à Ghâloiis-sur-Saône. Cet instrument, reconstruit par la maison Daublaine- 
Callinet, a été Tobjcl d'un rapport très flatteur de MM. Hess, l'habile orga- 
niste de Nancy, vi Dietsch , maître de chapelle de Saint-Eustache. Ce dernier 
à fait exécuter à celte occasion sa deuxième messe solennelle. Celte œuvre 
remarquable a été très bien rendue par les artistes de Châlons, auxquels 
s'étaient joints des amateurs de Dijon et d'Autun. 

\* L'orgue que M. Cavaillé-CoU vient de construire pour l'église de la Ma- 
deleine a été touché par M. Fessy le jour de la fête patronale de cette paroisse. 
On s'accorde à dire que cet instrument est très remarquable , et que la partie 
mécanique est d'une exécution admirable. Nous en parlerons avec détail après 
la réception solennelle. 

%♦ Il y aura Thiver prochain , à Paris, deux ventes d'anciens livres sur la 
musique. Nous savons que les traités de Glaréan, Salinas, GalTorio, Mailîart, 
Mersenne, Gerbert, etc., etc., feront partie de ces ventes. Ceux de nos abonnés 
qui désirent acquérir ces ouvrages pourront donner commission à M. Blanclicl. 

%* Nous constatons avec plaisir l'empressement .qu'ont mis la plupait de 
nos abonnés à se procurer la Biographie universelle des musiciens de M. Fé- 
tis. Cet ouvrage contient toutes les notions préliminaires qu'il est indispen- 
sable de posséder pour étudier le chant ecclésiastique dans sou histoire, ap- 
précier les différents auteurs qui ont écrit sur cette matière, conoattre les 
divers systèmes de tonalité qui se sont produits. Nos recommandations ont été 
entendues , et M. Blanchet a reçu un grand nomln^e de demandes. Nous re- 
mercions nos abonnés de la con6ance qu'ils accordent à notre témoignage : 
nous ne recommanderons jamais un ouvrage inutile ou médiocre. 



Paris. — Imprimerie de Bornr.oGNE et Mmtihet, 3o, nie Jacob 




NélelôFévrier,l'j70, 
Morl le 7 Aoùl, 18/16. 



XiauTet^aAA.. 



\:i\\\\ ^ QtvYva^\«VL , UovvV^ ç\\\^T. 



CONSEILS 



POUR 



l'OKfiinnSATION ET LA DIRECTION 

D'0NB ÉCOLE DE CHANT CHORAL. 



MusUa est vox dulciier résonant ad laudem Dei constîMa, 

S*il est important de procéder par la science et Tétude à l:i 
restauration du chant ecclésiastique pour découvrir les sources 
authentiques, en épurer les textes altérés, en connaître la na« 
ture et le caractère, en apprécier la beauté et la convenance, il 
n*est pas moins utile de descendre dans la pratique de Tart et de 
déterminer les règles de la bonne exécution du chant. Pour ob- 
tenir cette bonne exécution, la première condition est d*avoir un 
chœur de voix bien disciplinées. Aussi, pendant que nous invi* 
lon.s les ecclésiastiques à approfondir les questions que nous 
traitons; pendant que nous supplions les évéques de venir en aide 
à notre faiblesse et de rappeler au clergé qui Foublie Tintérét 
que l'Église a toujours porté à la partie de la lithurgie qui a pour 
objet le chant des divins offices, nous croyons qu'il est en même 
temps nécessaire de provoquer sur tous les points de la France 
la fondation d'écoles de chant choral avec application directe à* 
l'ofBce religieux. Déjà un certain nombre de tentatives ont été 
faites; nous avons^signalé toutes celles que nous connaissons, 
et au premier rang desquelles nous mettons les courageux et 
louables travaux de M. Bresselle, curé de Mazinghen, près d'Aire 
sur la Lys (1). Ce digne prêtre a entrepris dans un village de trois 

(1} Noos avons aussi cité dans le temps M. le curé de Revigny (Meuse) ; 
M. le cnré d'Autienas ; MM. Lamort et DalK)i8, à Aire ; M. Moulin , à Rennes ; 
Simon, à Nantes; M. le doyen de Saint-Jacques , de Tourcoing; Vervoitte, 
h Boulogne ; les fabriques des deux paroisses de Pau ; M. Kœnig , à Mantes ; 
M. de Bridieu, à Loclies; M. Boulanger, à Beauvais; M. le doyen de Notre- 
Dame , à Saint-Omer ; MM. Delatour et Monnier, à Poligny ; et quelques 
autres. Nous voudrions pouvoir en citer mille. 

11. AOUT. 1. 20 



— 266 — 
cents habitants de répandre le f^oûl du chant et de la musique, 
qu'il savait à peine hii-^méiite. Son aêll, sa persévérance, son 
tact, ont triomphé de tout obstacle. Ni Tindifférence coupable 
des personnes riches de sa paroisse, ni l'apathie et la grossièreté 
naturelles des paysans, ne Tout arrêté» et il touche mainteuant 
au kttt quSl Voulait atteindre. It n*y a pas u|i prêtre, |4a.lia curé 
de village en France qui ne puisse faire ce qu'a fait M. le curé de 
Mazingben fi son secret étaii connu. C'est et secret (|tie nous 
allons divulguer en donnant des conseils, traçant un plan pour 
la fondation et la direction d'une école chorale dans les villages. 
Il ne s*agit pas, dans le travail que nous présentons à nos lec- 
teurs, de censidéralioud d'un ordre élevé, présentées dans un 
langage recherché; nous dirons simplement ce que nous ferions 
si nous avions l'insigne honneur d'être curé d'une paroisse 
pauvre, sans ressources, sans élémenis, ou du moins jugée telle, 
car il en est des voix et des dispositions musicales comme de 
l'or et des diamants, qui ne brillent pas aux yeux avant que la 
maiu de rorfèvre ou du joaillier ne les ait nettoyés et polis. 

Nous admettons d'abord que, dans la moindre paroisse, il soit 
possible à un curé d'annoncer au prône qu'il ouvrira un cours de 
chant qui aura lieu deux ou trois fois par semaine au presbytère, 
à l'heure la plus convenable pour les enfants et les adultes. Si le 
curé est tout-à-fait étranger à la musique et au chant, il aura près 
de lui dans sa paroisse ou dans la paroisse voisine un instituteur 
ou un laïque pieux, ou un vicaire zélé, qui entreront dans ses vues 
et se chargeront de faire ce cours. Si, par impossible, cette res- 
source même manque absolument, on peut toujours trouver un 
jeune homme intelligent, disposé à commencer l'étude du chant, 
et l'envoyer pendant six mois prendre des leçons une ou deux fois 
par semaine chez l'instituteur musicien ou chez le professeur de 
musique le moins éloigné du village. Ainsi l'établissement du 
cours est facile; ce qui l'est moins, c'est l'organisation à Ini 
donner et la direction à lui imprimer. La première mesure à 
prendre, c'est le classement des voix. 

Les voix se divisent en voix d'hommes et voix de femmes. 
Dans les villages, il n'y a aucun inconvénient à enseigner le 
chant aux enfants des deux sexes, mais il faut faire deux cours 
séparés et pratiquer la même séparation dans le placement des 
chanteurs à l'église. M. le curé de Nazinghen a placé ses cban- 



— 2W -- 

leurs sur une tribune où Toii monte par deux escalier». Une 
cloison d*uQe hauteur de 1 mèlre 50 centim. divise la Iributie en 
deux parties : d*un côté sont les garçons, de Taulre les filles. 

Le cours des garçons peut avoir lieu le soir, vers huit heures, 
et seulement en hiver, parce qu'en été les travaux qu'exige Tagri*- 
culture permettent rarement ces sortes de réunions. Le (3our8 
des filles peut avoir lieu à une autre heure de la journée et presque 
en toute saison. 

Il faut être muni d'un tableau noir sur lequel sont tracées dent 
portées de quatre lignes chacun, pour écrire avec la craie le 
plain-chant, et un autre tableau avec cinq lignes pour la musique. 
Si Ton peut disposer de quelque argent ou imposer à chaque 
élève une petite dépense , on fera emplette pour chacun d'une 
méthode très élémentaire, telle que le Traité de M. Fétis ou celui 
de M. Feltz pour le plain-^chant^ la Grammaire muneaU de 
M. Quicherat, ou TA, B, C, de Panseron pour la musique. Dans 
le cas où l'on aurait plus de quarante élèves, il faudrait adopter 
la méthode d'enseignement simultané de Wilhem avec les exer- 
cices de Choron. 

Quand les élèves sont réunis, il faut classer les voix et assigner 
à chacun le rang qui lui appartient dans la division naturelle en 
premier et second dessus, ténor et basse. Il n'est pas rare de 
rencontrer des enfants ou des adultes qui^ par timidité ou par 
manqued'usage de leur organe, ne peuvent, aux premières leçons, 
émettre des sons justes ou faire connaître l'étendue de leur voix : 
aussi est-il essentiel de ne procéder d'abord à ce classement que 
d'une manière provisoire, et surtout de n'éliminer personne de la 
classe avant d'avoir, par une assez longue pratique et des expé- 
riences réitérées, acquis la certitude que l'intelligence ou Torgane 
de l'élève sont absolument rebelles à la musique. H m'est arrivé 
souvent, en organisant des cours, de découvrir après un mois 
d'étude une voix remarquable dans un enfant dont l'organe avait 
d'abord paru très faible ou même sans justesse. L'exercice répété 
d'uqe gamme sur la voyelle a et dans un diapason moyen peut 
développer peu à peu la faculté du chant chez des sujets qui, 
n'ayant jamais chanté, ne .connaissent pas l'étendue et la puis- 
sance de leur voix. C'est par tet exercice fort simple de la voca- 
lisation de la gamme qu'il faut commencer l'enseignemeht du 
chant < el à celte occasion donner tous les conseils, inculquer 



— 2W - 
dens Tespril de l'élève tons* les préceptes généraux de Tari du 
chant. 

L'étude pratique de la musique vocale se divise en trois bran- 
ches, savoir : l'éducation de Touîe, la culture de. la voix, et la 
connaissance des règles théoriques. De ces trois parties, la plus 
importante est assurément la culture de la voix, et c'est cepen- 
dant la plus négligée. Dans tous les cours et écoles institués de* 
puis quelques années, il n'est question qqe de la science musi- 
cale et du raisonnement qu'il faut faire pour la comprendre; on 
enseigne les lois du rhythme et de la mesure, on exerce les élèves 
à chanter juste ; mais les voix demeurent rauques, sourdes , voi- 
lées , inégales , sans pureté, sans grâce et sans charme. On ren* 
contre fréquemment mieux dans les villages des ecclésiastiques 
ou des chantres qui, suivant l'expression adoptée, savent tris bien 
le ckantf c'est-à-dire en exécutent les intervalles avec précision 
et justesse , mais leur voix est désagréable, leur manière de chan- 
ter fatigante pour eux et pour ceux qui les écoutent ; la beauté 
du plain-chant disparait lorsqu'il est confié à ces organes gros • 
siers; et les gens du monde, les artistes, en prennent occasion de 
condamner et de repousser le chant ecclésiastique en lui-même, 
au lieu de s'en prendre seulement à ceux qui l'exécutent. 

Le premier travail à faire pour former la voix, c*est, comme 
nous Tavons dit, de les exercer à la vocalisation; et les princi- 
pales observations auxquelles cet exercice donne lieu concernent 
Vouverture de la bouche, la respiration , le changement des re- 
gistres de la voix , la diminution ou l'augmentation de l'intensiié 
du son. Nous traiterons successivement de ces diverses parties de 
réducation vocale. 

L'émission du son est déterminée par l'articulation nette 
de la voyelle a , qui permet de donner à la bouche une forme 
gracieuse et semblable à celle qu'elle prend naturellement pour 
sourire. Cette forme doit être conservée autant que possible 
pour la prononciation des autres voyelles et des diphthongues. 
Sans celte précaution , la voix devient gutturale ou nasale ; son 
timbre est également altéré quand on serre la langue près des 
dents, qu'on la retire au fond de. la bouche, ou qu*on l'applique 
à la mâchoire inférieure. Le meilleur moyen d*acquérir ce timbre 
pur est d*aborder chaque note faiblement, et d'augmenter en- 
suite par degrés le volume de la voix, sans crier et sans en altérer 



— 269 — 
la jusiesae, puis d^aliaquer au contraire la note avec force et de 
la laisser expirer iBBensiUement , et enfin d^ réunir ce double 
procédé quand les élèves sont habitués à une longue respiration. 
Les premières leçons doivent être exclusivement employées à 
cet exercice de vocalisation sur la gamme, qu*on doit répéter pen- 
dant quelques minutes à chaque leçon, quelles que soient la durée 
du cours et Thabileté des élèves. L'étude des intonations doit être 
faite également en vocalisant aussitôt que Télève connaît bien le 
nom des noies et les rapports des intervalles entre eux. 

Là reêpiratian demande aussi des conseils spéciaux. Il faut 
dans la vocalisation de la gamme donner à chaque nqte une 
longue durée, et faire respirer entre le passage d'une note à une 
autre. L*aspiration de Tair doit être rapide et large; l'expiration, 
au contraire, lente, égale et sans secousses, comme si Tair s'écou- 
lait de lui-même. Plus tard , dans Texécution des chœurs , il 
faudra apprendre à respirer à propos , c'est-à-dire de façon à ne 
jamais interrompre le sens d'une phrase grammaticale ou musi- 
cale. Dans le plain-chant, où il se rencontre souvent de longues 
tirades de notes sur une même syllabe, c'est au sens musical 
qu'il faut avoir égard en général. Cette ignorance, ce défaut de 
tact , qui ne permettent pas de distinguer l'endroit où le repos 
doit être placé dans la phrase musicale, est une des plus graves 
et des plus fréquentes causes de la mauvaise exécution du plain- 
cbant; l'habitude de conduire et de régler sa respiration donne- 
rait le moyen d'éviter ce défaut insupportable, qui dénature trop 
souvent le caractère du chant ecclésiastique. 

Le changement des registres de la voix est encore une des par- 
ties de l'étude du chant qui doit exciter toute la sollicitude du 
mailre et l'attention de l'élève (1). 

La voix humaine émet les sons musicaux de deux manières 
diflCérentes, et le mécanisme qui produit les tons graves n'est pas 
le même que celui qui produit les tons aigus. Les premiers, dont 
Tensemble constitue la voix de poitrine ^ ont un timbre plein et 
sonore , le chanteur le sent venir pour ainsi dire du fond de la 
poitrine; les seconds, qu'on nomme sons de tête, ou fausset, ont 
un timbre doux, flûte, et semblent naître dans la gorge. Ces deux 

(1) Nous empruntons presque textuellement plusieurs explications et con- 
seils contenus dans cet article à Pexcellent ouvrage de Haeser, Chorgesangs- 
chute , Maniuz , Schott « 1831* 



— 476 — 
lamilles d'intonations sont désignées par le nom de registre, et 
elies diffèrent non seulement par le méeanisme de leur formation, 
mais encore par leur timbre , par la sensation partionlière qui 
accompagne leur émission , et enfin par la place qu'elles occu- 
pent dans Téchelie musicale. La plupart des voix d'hommes oni 
la faeuUé de produire cette double nature de sons. L'endroit où 
finit naturellement la voix de poitrine est celui où doit s'opérer 
la transition ou changement de registre» et cette transition est 
presque absolument inconnue des personnes qui n'ont pas en^ 
tendu dans les salons, dans les théâtres ou dans les grandes villes 
des chanteurs habiles et exercés. 

Aussi tous les enfants qu'on forme dans les villages ou petites 
villes à chanter à l'église ne font-ils usage que de la t>ot> de poi- 
trine; et comme lelendue de ce genre de voix est très limitée 
chez les garçons» il arrive que pour embrasser toutes les notes du 
chant, ils poussent des cris affreux, font des efforts extraordi- 
naires, et brisent ou altèrent leur organe par l'usage contre na- 
ture qu'ils en font. La rareté des voix en France n'a pas d'autre 
cause, et si les ecclésiastiques en général ont si souvent des voix 
fausses, désagréables , cassées , sans force, sans justesse et sans 
timbre, cela tient uniquement à ce que, réunis dès leur enfance 
autour du sanctuaire, ils y ont chanté d'une manière vicieuse et 
sans connaître le moyen de conduire leur voix dans toute l'éten- 
due de ses limites naturelles au moyen du changement de regis- 
tre. Nous ne croyons pas à cette prétendue disposition naturelle 
des peuples méridionaux pour le chant; il est possible que la 
douceur du climat y rende plus rares que dans le nord les affec- 
tions du larynx et y augmente par suite le nombre des belles 
voix , mais cela n'a pas lieu dans la proportion qu'on y assigne 
pr^ioairement. En Italie et dans le midi de la France, les con- 
{^ervatoires, les maîtrises, étpient autrefois très multipliés; on y 
upprenait l'art du chant sousf la direction de maîtres habiles, et 
ia pratique du changement de registres des vpix y était plus ré- 
pandue. C'est la le seul motif de la supériorité des peuples méri- 
dionaux pour le chant. Quand le clergé voudra s'occuper $érieu- 
sementde l'améliuration diichqnt dans nos églises ; qnapd il aura 
fondé dans chaque village des écoles bien dirigées, il détruira 
rapidement ce préjugé 4111 refqse à la France le don de la mu- 
sique et du chant, en même temps qu'il contribuera à la gloire 



- 274 — 

de^ti, à r^doad^semenl des luœurs, à rédiricalion des fidèles^ 
On n'a pas begoiu , pour Texérulion du plain-cbant et de la 

masique chorale» de s'occuper du changemeut de registre cbe« 
les adulte?. Chez ceux-ci, la voix de poitrine a généralement une 
étendue isuQisante; ce sont seulement les enfants qu'il faut 
dresser av^csoin à employer avec une égale facilité, et sans une 
transition brusque, la voix de poitrine et la voix de fausset. C'est 
ordinairement sur la note la^ ou si bémol, que doit s'opérer le 
changement de registre. Mais, eu tout cas, dès que la note la 
plus élevée de la voix de poitrine que peut produire un enfant 
devient criarde, perçante, et sort avec effort, on peut être cer- 
tain que c'est sur cette note que doit avoir lieu le changement de 
registre. Gomme pour la plupart des enfants le chant est le ré- 
sultat de l'imitation , on éprouve quelque peine à leur donner 
l'idée de cette voix de tête , dont ils ne soupçonnent pas toujours 
l'existence. Il faut avec patience recommencer sans se lasser 
l'exercice delà vocalisation sur la gamme, les arrêtant au point 
où la mutation de la voix doit se faire, leur en suggérant l'idée, 
leur en montrant l'effet; et aussitôt qu*un des enfants a saisi ce 
genre de voix, il sert d'exemple aux autres, qui ne lardent pas 
à comprendre et à l'imiter. Il faut éviter avec soin que ce chan- 
gement de la voix nuise à son égalité, à sa souplesse; on ob- 
tiendra cette union parfaite des deux registres en chantant 
d'abord avec lenteur, ensuite graduellement plus vite, des séries 
de tons qui exigent un passage fréquent de l'une à l'autre voix. 

On doit enfin exercer les élèves à diminuer ou augmenter Vin- 
tmité du son sans en altérer la justesse. C'est par ce moyen, 
employé à propos et suivant que le sens des paroles ou de la 
musique Tindique, qu'on donne à la voix l'expression sans la- 
quelle le chant n'a aucun caractère, ne produit aucune impres- 
sion sur l'auditeur. 

Bien que le chant ecclésiastique et la musique sacrée ne de- 
mandent pas cette expression passionnée, exagérée, de la 
musique théâtrale, il ne faut pas pour cela que la monotonie et 
l'uniformité remplacent la vie, le charme, la grâce qui doivent 
animer le chant religieux. Il y a lieu de placer, même dans le 
simple plain -chant, quelques inflexions modérécïî de la voix, de 
mettre en relief Jes bonnes notes, île clianîer avec plus ou moins 
d'énergie; le goût et le sentiment indiqueront en quoi cette 



— 27Î — 
expression consiste > et où elle doit élre placée; mais si la voix 
n*est pas exercée à diminuer ou augmenter Kinlensité du son, 
elle se refusera à exprimer ce que Tart prescrira à cet égard. 
Toutefois, on ne doit pas chercher à développer le volume de la 
voix avant d*en avoir corrigé les défauts et assuré la justesse : 
aussi, peodant longtemps, le mailre doit-il faire chanter toujours 
à demi-voix, afin d'apercevoir jusqu'aux moindres fautes. Le 
moyen le plus efficace pour corriger les défauts des voix des 
élèves , c'est de les contrefaire et d'en montrer le ridicule. Les 
anciens maîtres de chant de Rome conduisaient leurs élèves dans 
un endroit hors la porte de Saint^Paul , où se trouve un écho ; 
là, ils les faisaient chanter successivement et à pleine voix : l'écho 
répétait fidèlement, et les élèves^ s'écoutant eux-mêmes, se ju^ 
geaient impartialement. 

Jusqu'à présent, comme on le voit, nous faisons consister l'or- 
ganisation et les premiers travaux d'une classe de chant choral 
dans les soins du maître et les exercices des élèves relatifs à 
l'éducation de la voix. C'est la partie essentielle de l'enseigne- 
ment, celle qu'on ne doit jamais perdre de vue, et dont il n'est 
question dans presque aucune méthode de chant populaire. 
Choron y pensait , et c*est le seul maître qui ait su , en France , 
^apprendre à chanter k des masses vocales. Ailleurs, à l'Orphéon, 
aux cours de la méthode Wilbem , on apprend à battre la me- 
sure, à entonner juste, à compter des pauses, à analyser la 
musique, mais je nie formellement qu'on y apprenne à chanter. 

Après l'éducation de la voix, il faut s'occuper de celle de l'ouïe, 
qui a pour objet l'intonation , et il faut en outre étudier les lois 
durhythme, de la tonalité, en un mot tout ce qui forme la gram- 
maire musicale. Il serait inutile de donner aucun détail à ce 
sujet, les méthodes sont très complètes sous ce rapport, rien n'y 
est omis, et d'ailleurs la plus simple de toutes est la ineilleuro. 
C'est au professeur à expliquer progressivement les difficultés de 
la science musicale et à exciter l'intérêt de ses élèves par la mise 
en pratique des connaissances qu'on acquiert successivement. 
On ne doit pas attendre que des résultats extraordinaires aient 
été obtenus pour conduire les élèves à l'église et leur faire exé- 
cuter quelque morceau de chant : un psaume en faux-bourdon , 
une antienne à la sainte Vierge, chantés dans l'église le dimanche, 
en présence des fidèles qui sont les pères, les frères, tes parents, 



_ -275 — 
les aoris des exéculants, suffiseiil pom* déteruiiyer à jamais le 
goût da chant religieux dans le cœur déjeunes eilfants chez les* 
quels les premières impressions sont souvent profondes et du* 
râbles. 

Pour assurer la prospérité d'une école de chant choral » il faut 
y Taire régner un ordre parfait et y entretenir Témulation. Dans 
les pays religieux, on pourrait, au lieu d*un simple cours, établir, 
avec fagrément de Tévêque , une sorte de confrérie ayant pour 
objet spécial le chant d'église, et astreinte à quelques pratiques 
pieuses. On entretiendrait le zèle et Fémulation en donnant aux 
élèves une idée noble et élevée de Tart qu'on leur enseignerait 
en invitant les personnes notables, ou les autorités de la localité, 
à assister quelquefois aux leçons et à adresser quelques mots 
d'encouragement aux élèves , et surtout en ne fatigant pas trop 
l'esprit des enfants par l'exposition de la théorie toujours ardue 
pour eux, naais au contraire en donnant peu à la science et beau- 
coup à la pratique. Nous sommes d'avis que, partout où cela est 
possible, on apprenne simultanément la musique et le plain- 
chant, c'est-à-dire la lecture de la notation sur quatre ou sur 
cinq lignes , car il est inutile d'expliquer à des commençants les 
divers systèmes de tonalité , et de leur faire comprendre la dif* 
férence qui existe entre la musique et le plain-chant, si ce n'est 
pour leur faire apprécier la beauté et la majesté de celui-ci. 

La connaissance des premiers éléments du rhythme et de la' 
mesure, la pratique des intonations, c'est, avec la souplesse et la 
pureté de la voix , tout l'abrégé de la science musicale nécessaire 
pour exécuter des chœurs faciles avec goût, précision et justesse. 

Le choix des morceaux qu'on doit faire chanter exige beau** 
coup d'attention et d'expérience. Pour le plain-chant, il importe 
seulement d'adopter une dominante assez élevée pour corres- 
pondre à la voix commune du peuple et du clergé ; nous avons 
dit plusieurs fois que la dominante devait être placée sur si 
bémol ou M^ surtout dans les pièces que le peuple peut chanter, 
telles que les Psaumes, Hymnes, chants des Kyrie ^ Gloria^ 
Credo, etc. 

Mais pour la musique, il est essentiel de n'exécuter que des 
njorceaux bien écrits pour les voix, et par conséquent composés 
par des maîtres habiles. On peut différer d'opinion sur le carac- 
tère convenable à la musique d'église; on peut trouver par 



— 274 — 
exemple la inueique da père Lambillote oa de Tabbé Leguillon 
grave, décente, religieuse : c*est là une affaire de goût sur la- 
quelle nous ne voulons plus disputer; mais ce qu*on ue peul pas 
soutenir, c*est que la musique de ces auteurs soit correctement 
écrite, que les diverses voi^i y suivent aine marche régulière et 
dis^tonique, que les intonation^ en soient faciles, que Tharmonie 
en soit pure. Or, en donnant cette musique barbare à exécuter à 
des élèves peu exercés, on leur fausse le jugement et oq leur 
altère la voix, parce que le$ auteurs de ces compositions ont 
ignoré jusqu'aux premières règles de Fart d'écrire pour les voix. 
Cet art s'éteint aujourd'hui : la musique théâtrale a autorisé et 
admis toutes les licences , tout le dévergondage qu'il a plu aux 
maîtres modernes d'imaginer. Palestrina, Scarlalti, Haendel, 
Jomelli , riraient de pitié et détourneraient la tète à la vue des 
partitions modernes, même de celles qui sont écrites par les au- 
teurs les plus renommés. Si les traditions s'effacent, si le goût 
se déprave, si la paresse et l'ignorance l'emportent sur la science 
et le travail, c'est au clergé qu'il appartient d'opposer une digue 
à ce torrent qui ravage l'art et menace de le détruire. Ainsi donc 
des faux-bourdons correctement écrits, des motets des anciens 
auteurs de l'école italienne ou des plus grands maîtres de l'école 
allemande, tel est le programme de la musique que nous recom- 
mandons de faire exécuter par les élèves d'une école de chant 
choral. 

Nous désirons que ces simples; considérations , ces réflexions 
pratiques, puissent être utiles à quelques personnes et faciliter 
l'établissement ou améliorer l|à direction des cours de chant reli- 
gieux. Tous les prêtres ne sont pas appelés à approfondir la 
science du chant ecclésiastique; mais tous ont pour mission de 
faire chanter les louanges de Dieu d'une manière douce, suave, 
pleine du charme que la vraie piété répand autour d'elle ; tous 
ont pour mission de chercher à détacher les hommes des plaisirs 
mondains en les initiant par avance au bonheur des élus. La luu- 
sique religieuse, le chaul des hymnes consacrés à Dieu, sont, 
qu'on n'en doute pas, un des moyens les plus efficaces pour le 
prêtre de remplir sa mission, en même temps qu'il répand autour 
de lui la joie, le calme et la paix : Beatus populus qui scit jubila- 
tiqmml 

F. Da;(4ou. 



BIOGRAPHIE. 



JEAIV-GHRÉTIË1\-HËNR1 RINGK '\ 

Le 7 août dernier, des chœurs de trombones placés sur la 
grande loiir de Dariustadt faisaient entendre des chorals fu- 
nèbres : Torganisle de la cour, le doyen des eomposileups de 
musique sacrée, un homme célèbre dans toute l'Europe, le vé-* 
nérable docteur Rinck venait de mourir dans sa soixante-dix* 
septième année. Gomme il n'y a pas un lecteur de cette H^tnit 
qui ne connaisse la valeur de cet artiste , et qu'il y en a peu qui 
n'aient admiré ses œuvres , je pense offrir un sujet plein d'inté* 
rèt en publiant sur son compte des documents puisés dans une 
étude approfondie des œuvres de l'artiste , et dans de longues 
relations amicales avec un homme dont le caractère et les qua- 
lités du cœur égalaient le talent. 

M. Fétis , qui n'avait visité Rinck qu'une seule fois, dit que ce 
n'est pas sans émotion qu'il avait vu ce digne vieillard. Moi qui, 
des bords de la Méditerranée , suis allé trois fois à Darmstadt 
pour jouir du commerce de l'Illustre organiste; moi qui ai vécu 
auprès de lui, dans sa famille, en y étant traité comme uii fils^ 
je viens dire quel était l'artiste, et quelles étaient les vertus do- 
mestiques, la bonté, la douceur de l'homme privé dont l'existenee 
vient de finir. 

Il était aussi impossible de connaître les œuvres de Rinck sans 
les admirer, que de se trouver en sa présence sans l'aimer de 
tout son cœur: aussi était-il aimé et vénéré jusqu'à l'adoration 
par ses parents, ses élèves et ses concitoyens. A la demande de 
quelques uns, il voulut bien écrire, en 1855, une biographie de 
lui-même, document rare et précieux qui est le tableau d'une 
vie douce et laborieuse , et qui peindra son auteur mieux qu'au* 
Clin biographe ne pourrait le faire. Je vais donc donner une trar 
(luction fidèle de Técril de Rinck, me permettant d'y ajouter 
quelques notes quand elles me paraîtront nécessaires. 

Après cette traduction , je m'occuperai de Texanien critique des 
œuvres du compositeur, et j'ajouterai quelques détails biogra- 
phiques propres à terminer le portrait commencé par lui-même. 

(1) Cet article est accompagné d'un portrait dessiné et Uthographié par l'au- 
teur, M. J.-B. Laurens. {Note du directeur.) 



- 276 — 

AVANT-PROPOS. 



La vie de chaque iudividu est uo monde en pelii ; la plus 
simple, celle qui esl le moins troublée d'orages, offre des mo- 
menls partagés eulre les douces affeclions , la reconnaissance 
ou les chagrins : il esl à peine besoin de les faire remarquer. La 
simple narration que je donne ci-après du cours de ma vie , u*est 
qu*un exposé de ce que j*ai fait dans le cercle tranquille de mes 
travaux ; elle est offerte comme un petit souvenir pour mes amis 
et pour ceux qui sont près de mon cœur. 

J'aurais pu retendre extrêmement, surtout en y rendant 
compte de mes relations et de mon commerce soit épistolaire , 
soit personnel , avec des hommes tels que le biographe Gerber 
(Ern.*Louis), Zelter, Naegeli, Ghladni, Natorp et autres i si je 
voulais dire aussi le bonheur que j*ai trouvé dans ces relations : 
je ne Tai pas voulu. Leur souvenir m*est cher et sacré; et sou* 
vent lorsque je me retire dans la solitude, loin du commerce 
ordinaire des hommes, ils m'entourent en souvenir, et je me 
sens aimé et honoré par eux. 

Quelques uns sont séparés maintenant de celte vie fugitive, et 
d'autres vivent encore; mais réunis ou séparés, les souvenirs 
d*amitié n'ont pas d'entraves. Il y a des affeclions que rien ne 
détruit, une reconnaissance que rien n'éteint. L'amour et la re- 
connaissance sont ces sentiments qu'un cœur aimant sent avec 
chaleur et intimité. Recevez donc de près ou de loin , vous qui 
vivez en m'aimant, la sincère assurance d'une affection et d'une 
reconnaissance qui ne Cuiront qu'avec mon existence, et qui 
remplissent mon cœur si agréablement pendant celte vie. 

RllfCK. 
Darmstadt, mai 1833. 



^ 377 — 

Biographie 

DB 



Je suis né le 18 révrier 1770 à Elgesbourg, dans le duché de 
Golha, au pied des foréls de la Thuringe; mon père et mon grand- 
père exerçaient depuis environ cent ans les fonctions de maître 
d école dans ce pays 

Je fus instruit par mon père dans les connaissances les plus 
utiles et les plus élémentaires» et je reçus auprès de lui, à là 
vérité pendant peu de temps, des leçons de langue latine, qui me 
furent données par un candidat de théologie. 

A Texception du chant, pour lequel je recevais des leçons en 
commun avec les autres écoliers de mon père, je. ne reçus pas 
(rinstruction musicale avant ma confirmation , et je quittai, à 
rage de treize ans, l'école de mon père, sans que j'eusse rien dé- 
cidé sur la direction future de mes études. 

Cependant mon goût pour la musique, ma jolie voix, et sur- 
tout un événement dont je vais parler, décidèrent mon père à me 
destiner à cet art. Un jour qu'il donnait leçon de clavecin à un 
jeune homme, je regardais el j'écoutais; et comme le petit mor- 
ceau que mon père avait donné à jouer à son élève ne pouvait 
pas aller, malgré plusieurs répétitions , je demandai la permis* 
sion d'exécuter le même morceau. Mon père, étonné de ma de- 
mande (car je n'avais jamais mis les doigts sur une touche) p 
accéda à mon désir, et j'exécutai le morceau sans faule. Ce fait 
fixa roa destinée. Le même jour, je commençai d*apprendre les 
notes du clavecin, et bientôt je me mis à jouer quelques menuets 
de Telemann. 

J'éprouvais un plaisir tout particulier lorsque, assis au clavier, 

(i) J'ai déjà été InTité plusieurs fois à faire insérer dans quelque Journal 
de musique une courte noUce biographique avec une liste clironologique de 
mes ttofres. Ma vie est si simple que je ne savais quoi dire, et que j*ai pris 
un grand délai pour écrire. Enfin j*ai pris sur moi la force de répondre à une 
prière si souvent répétée. Puisse le public, en considération du sacrifice que 
J4> m'impose, prendre la bonne volonté pour le fait! 



— 278 -^ 
je trouvais des tierces et des sixtes , et que je les écrivais moi- 
même sur le papier. * 

Quoique mon père fût un bon musicien, un agréable chanteur 
et un habile accompagnateur de la basse chiffrée, quoiqu'il pût 
s'exercer aVeo hMMi dtm totto tèft ItMèlvsrtoi' lia Moral sans 
préparation, je ne reçus presque aucune instruction de lui, 
la quantité de ses occupations obligées ne lui permettant pas 
de s'occuper convenablement de mon éducation musicale. 

La position de mon père sou« le rapport pécuniaire s'élant 
améliorée par sa promotion à la place de maître d'école à Géra , 
je fus envoyé en 1784 auprès d'Abicbt, maître d'école àÂngel- 
Toda, et élève du célèbre Kellner, organiste àGrœfenrode. Je 
reçus de cet habile maître des leçons journalières, soit pour le 
chant, soit pour le clavier, et, dans neuf mois que je passai 
auprès de lui, je fis assez de progrès pour pouvoir exécuter 
jà sa satisfaction les pièces de clavier de Fischer [i) et plusieurs 
sonates de Just, maître des concerts àDessau , qui étaient alors 
en vogue. Je fis aussi quelques études de l'orgue, et je jouai 
plusieurs fois de cet instrument pendant l'office divin. 

Le premier prélude d'orgue qu'Abicht me donna à étudier était 
de Pierre Kellner, en ut naturel majeur, et commençait par un 
isolo de pédale. Je me souviens que ce prélude était écrit sur une 
grande feuille de papier, ce qui me faisait un plaisir extraordi- 
naire et me flattait beaucoup, car je croyais que ce qui était écrit 
sur une grande feuille devait être meilleur et plus difficile que 
ce qui ne l'était que sur un ({uart de feuille. Après m'étre exercé 
sur ce choral , je le jouai un dimanche sur l'orgue de Géra pour 
le morceau de sortie. J'étais encore très petit de taille alors : aussi 
fallut-il, pour que je pusse toucher le solo de pédale, que mon 
père mè tint assis, sans quoi je n'aurais pu atteindre les pédales 
avec mes pieds. Dans les derniers temps de mon séjour à Angel- 
roda, je pris aussi des leçons d'harmonie, et, quoique mon instruc- 
tion à cet égard fût imparfaite et défectueuse, je la poussai néan- 
moins assez loin pour pouvoir dans peu de temps saisir le 
méeanismfe crrdiaaire des accord*. 

Chaque dimanche on exécutait, sous la direction de mon cher 

(1) PiHcber , organtme à Schmalkafdefi, avait été le prédécessear et le maître 
de I habile organiste G« Yierling : il alla occuper pendant assez longtemps à 
Berlin la place de conservateur, et il y éiwdlà le style coiTecl de Klrnberger. 



_ S79 - 
maître, Ae la tntisiqiio (féglisf', dans laquelle je chantais la paHie 
(le soprano. Les auteurs de celte musique étaient Pierre et Chrl»- 
(opheKellner, Krcbs,Wirbach, Telemann, Tag et autres Je dois 
beaucoup à ces exercices, car ils tirent luire en moi les premières 
étincelles de ma propension et de mon amour pour la musique 
religiease. Mon maître , qai me chérissait comme son fils, ne 
pensait pas que je dusse le quitter après un séjour de neuf mois 
seulement; mais plusieurs amis de mon père, qui m^avaient en- 
tendu jouer, lui donnèrent le conseil de me faire passer de cheî 
Abicht, à Arnstadt , auprès de Torganiste Junghanz , où je poU->' 
vais prendre en même temps des leçons de tiolou et des leçons 
(le coQi()osition. Mon père suivit les conseils de ses atuis, et je 
fus confié à ce dernier organiste. Je ne trouvai pas dans cet 
hotûnie le maître que je désirais: aussi je quittai Arnstadt après 
trois mois, et je me rendis auprès d'un cher oncle qae je n'ou- 
blierai jamais, d*qn oncle qui m*aimait d'une tendresse paier* 
oelle, eu un mot du maître de chapelle Rinck, à Unterpalits, 
près dllmenaw. Auprès de lui, je jouissais journellement des 
leçons de Texcellent maître Kirchner, à Buhelohe, dans le pays 
lie Rudolstadt. Je dois signaler publiquement la bienfaisante 
influence qu'eurent ses leçons sur morn éducation. Plein d'a- 
mour et de reconnaissance , je jette maintenant nn regard en 
arrière sur mon cher oncle et sur ma chère tante. Ils reposent 
6Q paix depuis longtemps ; mais mon cœur aimant conserve tou- 
jours d'eux un tendre souvenir. 

Chaque oiatin je prenais alors ma leçon de musique, et je fai- 
sais une heure de marche pour arriver chez mon nouveau 
maître. 

Je trouvai là encore neuf élèves qui profitaient des leçons de 
cet homme de mérite. Chacun mettait du zèle à faire son devoir 
el voulait mieux faire que les autres. Les plus beaux jours et les 
plus belles heures de ma tie sont celles que je passai ainsi dans 
le cercle de mes camarades d'alors. Le sort nous a tous séparés 
les uns des autres. Si par hasard quelqu'un d'eux lisait cette 
petite notice, qu'il pense alors à ce beau temps de notre jeu- 
nesse. 

Kirchuer n*était pas à la vérité un très habile joueur de cla- 
vecin ni d'ergue ; mais c'était un maître consciencieux et appli- 
qué, un homme de beaucoup d'expérience et de perspicacité daas 



— MO — 
Tart. Il avait composé pour leg églises rurales beaucoup de belle 
musique religieuse, quoiqu'elle ne fût pas dans le style sévère. 

Je reçus les leçons de cel homme pendant un an, et je déclare 
publiquement que c'est pendant ce temps que j'ai rais le plus 
d'application dans mes études. 

Chaque sonate, chaque morceau d'orgue qui m'était doni|é à 
étudier, était non seulement appris le jour suivant, mais encore 
copié (I). Sous la direction de mon maître, j'étudiais les compo- 
sions de G. Ph. Emm. Bach, Boccherini, J. Haydn, Graf, Just, 
Sterkel , etc. pour le clavecin , et celles de Pierre et Christophe 
Kellner, de Kittel, de Nicolai, etc., pour l'orgue. Je continuai en 
même temps l'étude du chant avec un plaisir particulier. Je pense 
encore aux heures des leçons de chant qui avaient lieu quatre 
fois par semaine, et auxquelles prenaient part neuf autres élèves 
de mon flge, et même une partie des enfants de l'école primaire. 
Là, nous nous exercions avec des motets de Homilius, deTele* 
mann, de Bach, de Rolle, de Krebs, de GrfUier, de Wolff, de 
Weimar, avec la Passion de Graun et autres chefs-d'œuvre. 
L'étude de ces ouvrages a incontestablement beaucoup contribué 
à diriger mes inclinations vers la musique religieuse. 

A la même époque , je fls aussi mes premiers essais dans la 
composition , quoique je ne susse rien encore ou à peu près des 
règles du contre«point. J'écrivis six chorals avec diverses basses, 
un prélude et une fugue. Ces premiers essais se trouvent con- 
servés dans mes papiers. 

Pendant mon séjour à Bubelobe, Kirchner reçut de Rostock la 
commission de désigner et de recommander un soprano pour les 
chœurs de cet endroit. Sou choix tomba sur moi ; mais mon père 
voulut avant tout que mon instruction musicale fût plus avancée, 
et je restai avec Kirchner. Après avoir étudié pendant une année 
auprès de ce maître et avoir surmonté beaucoup d'obstacles, 
j'allai enfin à Erfurt en 1 786 pour suivre les leçons du célèbre 
Kittel, le seul élève vivant encore sorti de l'école dirigée à 
Leipzick par notre immortel Séb. Bach. 

Je n'étais pas alors très fort en harmonie; ce qui suit le prouve : 

(i) Rinck a conservé la plupart de ces morceaux. Pendant qae je compul- 
sais avec lui tous les cahiers de sa bibHotlièqoe , H en passait souvent dans nos 
mains qui avaient été copiés par lui an temps de ses études chei ses différents 
maîtres. {ffole du Iradudeur.) 



— 281 — 
la première foisqne jefus voir Kittel, il voulut m'examiner pour sa* 
voirie degré dMnÂtruclion que je possédais, el il m'écrivit lui-même 
les trois notes de basse ut^ ré, mi^ en médisant d'établir dessus un 
contre-point à quatre parties. Quand j*eus fini mon devoir, Kittel 
Texamina et dit : a Les accords sont bons chacun séparément , 
))ils sont régulièrement transcrits; mais leur liaison est mau- 
» vaise. Tu as Tait des suites d'octave et de quinte dans les par- 
» ties moyennes. Pour éviter cette faute, il faut doubler Fun ou 
» l'autre intervalle. » 

J'avais entendu ces paroles, mais je ne les avais pas comprises» 
car on ne m'avait jamais parlé des suites d'intervalles défendues. 
Je demeurai trois ans environ auprès de Kittel, c'est-à-dire jus*- 
qu'à l'année 1789, et pendant ce temps je reçus de ce grand 
homme une instruction complète, théorique et pratique, pour la 
musique. Dès que mon cours d*harmonie fut achevé , j'écrivis 
sous la direction de mon maître beaucoup de chorals» tant à deux 
parties qu'à trois et quatre. 

Les premiers exercices consistaient dans des phrases à quatre 
parties, dans la composition de chorals et dans des exemples 
d'harmonie. Par là je devais apprendre à trouver plusieurs basses 
pour une mélodie de choral duni^e. Après que j'eus acquis une 
habileté passable dans cet exercice, j'arrivai à écrire des phrases 
à quatre parties. De même il me fallut travailler une mélodie 
chorale donnée avec un contre-point de note contre note, ensuite 
avec croches K doubles-croches , notes pointées et triolets. Plu- 
sieurs fois la mélodie était donnée dans le sens fnverse , ou bien 
cette mélodie devait constituer la basse. 

De la même manière je m'exetçai à traiter des chorals en 
contre*point fleuri à trois ou quatre voix. J'ai bien ainsi varié 
plusieurs chorals de vingt à trente manières différentes. 

Après ces exercices, j'en vins à écrire en imitation à deux, 
trois et quatre parties, savoir : à Funisson , à la seconde, à la 
tierce, à la quarte, à la quinte, à la sixte et à la septième. Quel- 
quefois» dans les phrases à deux parties, ces parties devaient 
paraître renversées. Enfin , mon maître me mit à Tétude de la 
fugue. 

Au commencement il donnait lui-même le thème > et l'élève 
devait trouver le contre-point ou contre-sujet. Il fallait travailler 
ce thème sévèrement, car il examinait s'il se laissait bien ren- 

II. AOUT. 2. ♦ 2i 



verser « si les «lilTéretiles entrées pouvaieiU avoir lieu» «le.» «te- 
ll avait coutume de dir« souvent : a Celui qui n*a pas appris à 
(:ravaiiler des phrases avec sévérité et à traiter des thèmes, 
aura bientôt fini d'écrire > et ses œuvres mourront avec lui ou 
piéme avant. » 

Je crois devoir ajouter ici encore quelques mots sur Kittel. Il 
émit fort et haut de taille; au moral > c'était un homme préve- 
nant et agréable envers tout le monde , plein de bonté et de la 
plus parfaite loyauté dans la plus forte signification du mot. 

Ce qu'il était comme professeur, le grand nombre d'élèves dis- 
tingués qu'il a formés le fait savoir (HsBssIer, Umbreit, Fis** 
cher, etc.). Comme organiste, son jeu était de la plus haute 
valeur, grandiose, médité, savant et plein de dignité. Jai sou- 
vent fait lobservation que lorsqu'il était absis au clavier de 
son orgue et qu'il cherchait un thème de fugue, son front se 
ridait, et on pouvait alors s'attendre à voir sortir de son jeu 
quelque chose de solide. Ses morceaux avec changement de cla- 
viers étaient toujours excellents. Il n'était pas rare de le voir par- 
courir avec audace les plus surprenantes modulations; il montrait 
par là qu'il était un des plus grands harmonistes et des plus 
grands contrapuntistes de son temps. Il possédait, même encore 
dans sa vieillesse, beaucoup d'agilité et de dextérité dans sou 
exécution sur les pédales. Ses préludes pour les chorals étaient 
ordinairement bien ordonnés et bien médités; soit qu'il prit pour 
thèmes quelques notes de la première ligne d'un choral ou d'au- 
tres qu'il faisait servir de contre-sujet à la mélodie du choral , 
il exécutait toujours savamment et avec la plus grande correction. 

Dans cette manière de toucher, il possédait ses plus grandes 
forces, et il s'y montrait le plus habile et le plus exercé. Je n'ai 
jamais entendu sur l'orgue un artiste qui possédât à ce degré 
la science du contre-point. Les préludes de Kittel pour les cho- 
rals chantés à l'église étaient toujours sévères, pleins de dignité; 
ils portaient le caractère religieux, ils étaient soutenus par de 
fortes basses, pleines d'expression et bien choisies; il exécutait 
oes préludes Ije plus souvent à cinq et six parties dans le style 
le plus pur. 

Je possède encore de lui un grand nombre de préludes pour 
chorals, qui me paraissent un peu trop longs, un livre de chorals 
i quatre voix, une riche collection d'exemples d'harmonie, plu- 



— i88- 
sieurs petits préludés d'orgue tn manuscrit, qui portent tous le 
cachet du maître et qui mériteraient d'être publiés. 

Il faut que je continue à parler encore de cet homme ; il faut 
que je dise combien il était expérimenté et combien il était ha- 
bile dans Tart deTimprovisation. Un particulier d'Einsiedel vint 
un dimanche à Féglise avec un artiste étranger (c était un Italien) 
pour entendre Kittel. On le pria de toucher une fugue; mais il 
demanda qu'on lui en donnât le thème. Tous les deux refusèrent 
d'abord. Cependant l'Italien choisit pour thème les noies B, A» 
G, H (formant le nom de Bach» et qui signifient n b, la» u^, «t k;). 
((Je lierai ce thème, dit Kittel, avec une seconde phrase. » Et 
là-dessus il développa une double fugue qui jeta tous les assis- 
tants dans Tétonnement et l'admiration. Quand il eut fini déjouer 
ce morceau de maitre , il reçut les plus grands éloges , et l'ar* 
tiste italien dit : « Jamais je ne toucherai plus de l'orgue, à pré- 
sent que je viens d'entendre le plus grand des maîtres sur ce su- 
blime et divin instrument. » 

Autant que je puis le savoir, Kittel ne recevait qu'un traitement 
de 450 francs par an, et il fallait que ce grand artiste se fatiguât 
dtt matin au soir à donner des leçons pour gagner sa vie. Ainsi 
était récompensé un des plus habiles organistes qui aient existé! 

Kiitel était né à Erfurt le 18 février 1732, et il y est mort le 
9mai 1809 dans la faiblesse de l'âge. Paix et repos soient isa 
cendre! Il repose dans le cimetière de la paroisse; aucun mo- 
nument ni aucune pierre n'indique la place où il a été enseveli. 
Son portrait, très ressemblant, est suspendu , autant qu'il m'en 
souvient, au buffet de l'orgue qu'il avait touché pendant tant 
d'années. Pendant sa vie il jouissait de la considération gé- 
nérale, dans toutes les classes de la société, et à sa mort il fut 
universellement regretté. 

J'en ai dit assez sur son compte. Je reviens maintenant à ma 
propre histoire; je remarquerai que pendant mon séjour à Er- 
furt, de 1786 jusqu'à peu près vers la fin de 1789, j'assurais en 
grande partie mon existence en donnant des leçons. Ce ne fut 
que par ce moyen qu'il me fut possible d'y faire un séjour aussi 
long. 

Je n'ai jamais reçu aucune leçon de Kittel pour le chant ni pour 
la musique instrumentale ; cependant j'osai déjà alors faire quçl- 
Hues essais dans cette branche de l'art musical , et je composai 



— 284 ^ 
deux morceaux d'église avec accompagnement d'orcbeslre ; une 
symphonie et un motel facile avec accompagnement de clavecin 
furent composés à la même époque. Ce qui me servit encore, à 
Erfurl, à perfectionner mon éducation musicale, ce fut d'avoir 
de fréquentes occasions d'entendre le célèbre claveciniste et or- 
ganiste Wilbera Haussier, élève de Kittel, dont je pus entendre 
les concerts publics d'biver. On y exécutait des oratorios et des 
cantates sous la direction du cbanteur Weimar, très connu et 
très bonoré alors. 

Je me présentai dans un de ces concerts, et j'exécutai pour la 
première fois un concerto de Sterkel. Dans la dernière année de 
mon séjour à Ërfurt, je fis -souvent le service de Kittel à l'église, 
et cette circonstance ne contribua pas faiblement à me former 
comme organiste. A la même époque, je trouvai dans le con- 
seiller d'état Mitzleben à Weimar un patron sincère et un pro- 
tecteur de l'art. Celui-ci me fit aller fréquemment à Weimar, et 
me procura ainsi l'occasion d'entendre exécuter de la musique à 
la cbapelle dirigée par Wolff , maître plein de mérite, i 

Un petit voyage que je fis en 1789 à léna, à Eisenberg, à 
Géra et à Altenbourg , ne fut pas sans influence sur mon éduca- 
tion musicale. J'entendis à Eisenberg l'organiste de la ville Klein 
et l'organiste de la cour Krebs; à Géra, je fis connaissance avec 
le digne Grûner, chanteur et compositeur de musique religieuse, 
et à Altenbourg avec les frères Krebs. 

(La fin au numéro prochain.) 



LETTRE 

A 
M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE ET GAZETTE MUSICALE». 

Bruxelles 9 2 août 18&6. 
MONSIEUB , 

Depuis quelques mois il est grand bruit de certain plain-chant 
harmonisé par M. Martin , dit dLÀnger*^ et qu'on désigne sous le 
nom de Plain-chant. populaire. Une note de M. Danjou, insérée 
dans le numéro 4 de la deuxième année de la Revue de la musi- 
que religieuse, m'avait révélé Texistence et expliqué la nature 
de cette nouveauté ; mais quelle que soit la conGanceque m'ins- 
pirent la capacité et l'expérience de ce zélé propagateur des 
bonnes doctrines et des saines traditions, j'ai cru devoir atten- 
dre, pour me former une opinion sur le travail de M. Martin, que 
j'en eusse vu quelque chose. 

Bientôt après la publication delà note de M. DaMJon, une po- 
lémique ardente s'engagea dans la France musicale entre 
M. l'abbé Cbavée, connu par des travaux estimables concernant 
la linguistique, et le fondateur de la Revue de la musique reli^ 
gieuse. J'éprouvai d'autant plus de regret de voir un ecclésiasti- 
que avoir recours à des formes acerbes et hautaines pour repous- 
ser une critique modérée de l'œuvre de son ami , que ce n'est pas 
d'aujourd'hui que je connais M. l'abbé Chavée. J'avais peine à 
me persuader, en lisant les haineux articles de la France musi" 
cale, qu'ils fussent l'œuvre d'un prêtre que j'avais visité, quel- 
ques années auparavant, dans sa paisible cure de Florifou , petit 
village situé dans une belle vallée arrosée par la Sambre, non 
loin de Namur; car il y a loin des sentiments de bienveillance 
qui échauffaient alors Tâme de cet ecclésiastique , au fiel que sa 
plume a distillé naguère contre la personne de M. Danjou , bien 
plus que contre ses opinions. Personne, mieux que moi, ne peut 
savoir ce qu'il y avait de faux dans les renseignements fournis 
à M. l'abbé Chavée concernant l'exclusion de M. Danjou des 

{*) Ëxlraii de la Bsvue et Gautie musicale , n" 3&, année 1846. 



— 186 — 
classes du Conservatoire : en ma qualité de professeur de corn* 
position dans cette école, j'ai été pendant seize années membre 
du comité d'enseignement , et aucune exclusion n*a pu être pro- 
noncée sans mon assentiment : or, c'est précisément à celte épo- 
que que M. Danjou fréquentait la classe d'orgue de M. Benoist, 
et rien de semblable n'est arrivé. Au surplus, le fait eût-il été 
vrai, on n*en aurait pu rien conclure en faveur du plain-chant 
populaire de M. Martin ; c'était l'excellence de celui-ci qu'il fal- 
lait établir pour répondre à la critique de M. Danjou : mais 
M. l'abbé Cbavée , plus savant linguiste et phrénologue qu'habile 
musicien , y aura sans doute trouvé quelque difficulté. 

En ce qui touche l'objet principal, c'est-à-dire, la valeur de 
Tœuvre de M. Martin, j'avais été forcé d'attendre qu'une occasion 
favorable se présentât pour que j'en pusse juger par moi-même. 
Plusieurs journaux en avaient fait l'éloge, mais dans un style si 
semblable par ses formes , que ces réclames m'avaient paru sor- 
tir de la même source. Une chose m'avait frappé pourtant dans 
ce qu'on y disait , à savoir, que les fidèles se joignaient au chœur 
de l'église Sain t-Germain-l'Auxerrols, hommes et femmes, pour 
chanter à runisson (on voulait dire à l'octave) les mélodies har- 
monisées par M. Martin. Cette assertion , bien que nécessaire 
pour justifier le nom de plain-chant populaire donné par M. Mar- 
tin au plain-chant parisien qu'il avait harmonisé, me semblait 
avoir une portée fort ridicule; car je vous laisse imaginer, Mon- 
sieur, ce que deviendrait l'harmonie faite par six ou huit voix 
de basse divisées en deux parties, sous un chant exécuté par 
quelques centaines, ou plutôt, comme on l'a dit; quelques mil- 
liers de voix de dessus et de ténor ! Je ne doutais pas que ce qu'on 
affirmait avec tant d'assurance ne fût impossible; les renseigne- 
ments que je me procurai ne tardèrent point à m'apprendre que 
je ne m'étais pas trompé, et que la prétendue popularité du chant 
de M. Martin était une pure fiction. 

Enfin, je suis parvenu à me procurer un spécimen de ce chant 
si chaleureusement prflné dans une brochure, dont voici le titre 
exact : Plain-chant populaire pour tous les offices de Vannée, noté 
dans laToix naturelle du clergé et des fidèles, et harmonisé^ d'après 
un nouveau procédé musical déposé, sous cachet , dans les archives 
de l'Institut , le M janvier 1846 , parJ. Martin d'Angers, maître 
. de chapelle et organiste accompagnateur de la paroisse royale de 



- î«? — 

Sàint'^ermain''VAuâcerrots et du colline royal d$ Sainte Louitr^ 
Première livraison. Spécimen de Vofflee jdu matin qui est sous 
preste. Parts, 20 février 1846. Cette brochure, dont je fiente do 
reproduire exactement Ijb titre avec sa ponctuation, est Gorapoaét 
de huit pages de frontispice et A'avis important ^ et de seiui 
pages de musique gravée, qui renferment quelques chants hari» 
monisés à la manière de M. Martin. Ne vous arrêtez pas , Mou-» 
sieur, à cette phrase singulière du titre, qui dit que le plain-chant 
populaire est noté dans la voix naturelle du clergé et des fidiUs , 
d'où l'on pourrait conclure que la voix naturelle des comédient 
et des hérétiques ou schismatiques est d'une autre espèce; nuui 
avons d'autres curiosités à voir qui pourront nous intéresser 
davantage. A l'égard du nouveau procédé musical dépesé, sous aot 
ehet, dans lés archives de l'Institut, le 'iA janvier 1846, nout 
verrons tout-à-l'heure ce que c'est. 

Il y aurait un volume à faire sur les singularités de Vavis «m^- 
portons, mais je me bornerai à quelques remarques, «cil y a quatre 
» cents ans (dit M. Martin], ce pays (l'Allemagne) était si pauvre 
» en chanteurs qu*il en recrutait en France : un homme de génie 
» paraît, compose des chants faciles, forme un noyau de bons 
» exécutants, encourage le peuple à se mêler aux choristes , et 
» la révolution s'opère, comme par enchantement, dans tous les 
» temples. » Les théologiens non prévenus seront peut-élre 
d'avis qu'il est peu orthodoxe de faire l'éloge de l'^omm^ de génie 
qui a séparé de TÉglise une partie de la chrétienté , et de propo^ 
ser à des catholiques l'exemple de Luther; mais c'est une ques- 
tion que je n'ai pas mission d'examiner. Si j'ai cité ce passage d€ 
Vavis important, c'est pour faire remarquer à M. Martin : Qu'H 
n'y a point d'analogie entre le culte des protestants ou autres 
sectes réformées et le culte catholique; les psaumes et cantiques 
en usage dans chaque solennité sont en petit nombre, le cantor 
ou le magister les enseigne aux enfants, dès l'âge le plus tendre, 
dans les écoles primaires, et, chaque jour, on en chante quelques 
uns au commencement et à la fin des leçons ; enfin , le culte ré- 
formé, entièrement dépouillé de pompe et de cérémonies reiir 
gieuses , laisse le peuple sans émotion et attentif aux intonations 
du cantor ou de l'organiste. Tout le peuple chante donc dans les 
tenoples réformés ; mais il chante ron^me dans un concert con>^ 
posé d'airs popujaires, assis comme dans une école ou dans une 



— SOT — 

assemblée, avec un ealiue parfait, sans dévotion, et sans que 
son imaginalion soit excitée par les émotions du cœur. Tout est 
différent dans le culte catholique : les chants y sont en très grand 
nombre, et très divers par la contexture et par le caractère* On 
ne les enseigne point au peuple dans les écoles ; pour qu'il les 
apprit, il faudrait qu'il en fît Tobjet d*études spéciales. Les 
psaumes du dimanche , quelques hymnes et proses , les antiennes 
de la Vierge > les litanies, un petit nombre d*autres chants com* 
muns , sont à peu près tout ce qu*il peut apprendre de mémoire 
dans les églises ; encore est<4l fort douteux qu*il ne les apprenne 
pas d^une manière incorrecte. D'ailleurs l'appareil imposant des 
cérémonies du culte catholique , et les sentiments de recueille- 
ment et de dévotion qui s'emparent des fidèles , ne leur permet- 
tent pas d'accorder toujours la même attention à Texécution 
exacte du chant, telle qu'elle doit être dans un ensemble harmo- 
nisé. Concluons de là que l'idée de faire chanter (ont le plain- 
chant des offices par le peuple n'est pas réalisable , et que ce qui 
«st facile dans le culte protestant est impossible dans le culte 
catholique. 

Mais ce n'est pas seulement le plain-chant simple que M. Mar- 
tin veut faire chanter par les fidèles; sa prétention va plus loin » 
car il veut leur faire prendre part à l'exécution de ce chant har- 
monisé , se persuadant qu'en cela il atteindra aux résultats obte- 
nus par Luther. Son erreur est de croire que les psaumes et 
cantiques se chantent en harmonie dans les temples du culte 
réformé; il parait ignorer que ces chants sont exécutés à l'unis* 
Ison et à l'octave par le peuple soutenu par l'orgue. Sans doute, 
dès les premiers temps de la réforme , on écrivit en contre-point 
iBimpIe les chants du nouveau culte , parmi lesquels se trouvaient 
un certain nombre de mélodies empruntées au chant romain. 
Nous avons les anciens recueils de Hans Walther, de Rhau> de 
Stolzer, de Decker, de Prœtorius, de Vulpius, de Schcidelmann 
et de beaucoup d'autres, dans lesquels les psaumes et cantiques 
de Luther sont harmonisés à quatre voix et à note contre note ; 
Sutzenberger a fait un travail semblable pour la Suisse protes- 
tante; Goudimelj Louis Bourgeois, Barthélenii Beaulaigne et 
d'autres ont écrit les psaumes et cantiques à quatre parties, en 
contre-point simple , pour les temples de Genève et' de France ; 
Corneille de Leuw et Dathenus , pour ceux de la Hollande ; Play- 



ford, Barris et viiigl autres, pour le culte c^lviuisle d'Angleterre; 
mais tant d'efforts pour iiiilier les populations au chant en har- 
monie dans les temples ont été sans résultat, et û*ont produit 
que des exécutions partielles dans des écoles ou dans des cha- 
pelles prînciëres. Les intéressantes collections de Bach , de Kûh- 
nau^ de Mûller et de cent autres n'ont jamais servi qu'aux orga-* 
nistes. Partout, en Allemagne^ j'ai entendu le chant à l'unisson 
et à l'octave accompagné par Torgue: dans quelques localités» et 
pour certains chants, trois trombones placée à la tribune de 
I orgue font entendre l'harmonie du choral ; mais jamais le chant 
o'est exécuté en harmonie par les voix. 

Des efforts semblables à ceux qui avaient été faits pour le clianl 
des cultes réformés ont été tentés pour le culte catholique à di- 
verses époques. Sans parler du Gancional polonais à 4 voix en 
cofltre-point simple, publié à Cracovie en 1625, et de VEpitame 
graduait et aniiphonarii tribus vocibus , imprimé à Cologne en 
1676, nous avons sur le chant parisien les harmonisations de 
l'abbé Homet , à qui l'on doit aussi l'harmonie en contrepoint 
simple da Dies trœ et du Libéra, véritables chefs-d'œuvre eu 
leur genre. Dans des temps plus rapprochés de Tépoque actuelle, 
des entreprises du même genre et plus complètes ont été faites: 
la première par Perne, Tautre par Choron. Perne avait écrit à 
trois voix la plus grande partie de l'office sur le chant parisien ; 
en 1806 , il annonça la publication de son travail par un prospec- 
tus qui avait pour titre : Conire-^points simples sur le plain^chatU 
parisien des offices des dimanches et fêtes principales de l'année, 
auxquels sont joints l'office entier pour les défunts et les faux- 
hourdons usités sous le chant des psaumes, antiennes, répons , 
proses, versets, etc., composés ou recueillis par F.^L. Perne, sym- 
phoniste de la chapelle impériale, des concerts et opéras de la cour, 
el membre de l'Académie impériale de musique. A Paris, chez Vau- 
'cttr, rue de Latour -d'Auvergne, n^ 5, tn-8*. Perne proposait aux 
églises de France qui suivent le chant parisien son travail par 
souscription : mais le monstrueux charlatanisme de notre temps 
n'existait point encore; on ne savait tirer parti des choses; et, 
malgré les essais d'un bon effet qui avaient été faits à l'église 
Saint-Eustache de Paris des contre-points annoncés par son 
prospectus, Perne ne trouva pas, je crois, une seule souscrip* 
IJoo pour son ouvrage* Je possède le manuscrit original de cette 



— 890 — 
eoUeetioB , en f volomed in-folio ; on y remarque une harmonie 
pure, simple et d*une exécution facile. 

Plus heureux dans la réalisation de ses projets , Choron les vit 
couronnés par un certain succès, à deux reprises différentes. A 
la demande de M. de Beaulieu , évéque de Soissons , il avait com- 
posé quelques of6ces en contre-point, simple à trois parties sur 
te plain-chant de Paris; on en fit Tessai dans la cathédrale de 
Soissons en 1812, et le 20 novembre de la même année, Tévéque 
de ce diocèse écrivil en ces termes au ministre des cultes con* 
cernant Teffet de ce genre de musique : 
«Monseigneur, 

» l*ai l'honneur d*envoyer à votre Excellence les réponses aux 
» questions contenues en sa circulaire sur Tétat actuel de la li* 
» lurgie, de la musique et du chant ecclésiastique. 

i> l'ai différé cet envoi , Monseigneur, par le désir de vous 
)» rendre compte du résultat de Tessai de la méthode de M. Che- 
» roH , fait en ma cathédrale aux diverses fêtes de TAssomption. 

» L'exécution a parfaitement répondu à Tattente que l'auteur 
» m'en avait fait concevoir; et l'intérêt que met votre Excellence 
» à la réorganisation de la musique d'église me porte i entrer, i 
x> cet égard, dans quelques détails. 

» Cette méthode de chant choral consiste en un contre-point 
» uni à trois ou a quatre parties. Les parties de contre-point sont 
» exécutées par toutes les personnes qui savent le plain-chant. 
» Tonales élèves de mon séniinaire ont été classés, à cet effet, 
» suivant ta nature de leurs voix , en iaillei (ténors) et en boêsêg- 
» tailles , et en premier et second dessus pour les enfants. 

» L'effet de ce chant est très beau. Le contraste et la régula- 
» rite des accords, joints à l'intensité de l'harmonie proportion- 
» née au grand nombre des voix , produisent un effet imposant et 
» majestueux. Des amateurs distingués l'ont trouvé tel, et ju- 
» gent cette espèce de chant plus en rapport avec retendue de 
» nos temples que ne peuvent être des motets chantés à un petit 
» nombre de voix dont l'effet e$t toujours maigre et plus ou 
)) moins perdu dans des édifices- aussi vastes. 

x> La méthode de M. Choron me parait donc mériter toute l'at- 
» teution et Taccueil dont votre Excellence Ta déjà honorée. 
)» Elle est de nature à contribuer efficacement à la restauration 
n de rimperiante partie de l'art musical qui en e^t l'objet. 



»^l'|n rhôDBeurét voui retioweltr, Monseigneur, rimmiiiftgê 
n àt mon respect , 

» Signé ; J.«G.» évéque de Soiwons. n 

Peu de mois âpres , Choron publia son travail sous ee titre : 
Livré ekaral de Paris ^ contenant le ehant du diêciie de Paria ^ 
éerit en eontre-'point eimple de note contre note , à quatre partieê^ 
pour premier et second dessus ^ ténor et basse ^ par M. À. Choron-^ 
correspondant de l'Institut impérial^ etc. A Paris, chez Adrien 
Le Glère , imprimeur de l'archeyéché , quai des Au^ustins, n' 85. 

Tant que M. de Beaulieu fut évéque de Soissons, l'usage de ce 
ehant harmonisé fut conservé dans son diocèse pour les fêtes so- 
lennelles; mais après lui on Tabandonna, par suite de Tindiffé- 
renée qu'il y eut toujours en France pour la musique d'église. 
Cependant Choron, devenu directeur d'une école de musique 
pour laquelle il recevait une subvention du gouvernement, ima^ 
gina d'employer les élèves de cetle école au service de quelque 
chapelle. Ses propositions furent acceptées à ce même collège de 
Saint-Louis où M. Martin est maintenant organiste, et l'idée lui 
vint alors d'écrire un nouveau livre choral à Fusage de ce collège, 
en réduisant rharmonie à trois voix, et plaçant le plain">chant 
dans le soprano, au lieu du ténor qu'il avait choisi pour son an- 
cien livre. Choron avait très bien compris que les accords de 
tierce et quinte et de tierce et sixte sont les seuls qui peuvent 
composer une bonne harmonie sur le plain^chant ,.et lui conser- 
ver son caractère ; mais écrire avec pureté lui avait toujours été 
dirSeile , parce que son éducation musicale n'avait point été assez 
pratique. Après avoir écrit son recueil, il me le confia pour le 
corriger, puis le publia sous ce titre : Liber chorcdis , tribus vo- 
eibus^ ad usum collegii Sancti-Ludomci y complectens maxime 
vulgatas divini officii partes in contra^puncto simpliei notœ ad 
notam super planO'cantUy etc^ accesserunt et hymnorum varti 
cantus quibusque metris apti. Composuit ae disposuit Àlex.'Steph. 
Choron, Cadomensis, academicus^ vartishueusquemusicisoperibus^ 
muneribusque functus. Parisiisy apud auctorem^ via dicta Vaugi' 
rard.n"* 69; petit {0-4". L'excellent effet produit par ce chant 
harmonisé, dont l'exécution était confiée aux élèves d'élite formés 
par Choron , fixa bientôt l'attention de l'autorité. En 1827, le laî- 
nistre de l'instruction publique fit faire des propositions à cet 
homme aussi zélé qu'intidligettl , pour qu'il fît ehâater son lit t e 



ehoral par ses élèves eu masae: Choron accepta, bienqu'il ne 
lui fût accordé qu'une légère indemnité pour ses dépenses; et 
Ton entendit avec autant d'étonnement que d'admiration , à la 
Sorbonne , le plus bel ensemble choral qu'il y eut jamais en 
France. Mais deux ans et demi plus tard , la révolution de juillet 
vint anéantir à la fois et le Conservatoire de musique religieuse, 
et ses oratorios , et la belle musique de la Sorbonne. 

Après de pareils antécédents» n*est-il pas au moins singulier 
d'entendre M. Martin s*écrier, comme s'il venait de faire une dé- 
couverte inouïe : « A riieure qu'il est, le simple bon sens peut 
)» renouveler un pareil prodige (celui de Luther en Allemagne 
» qu'il a supposé) , et c*est à ce résultat immense que nous donne 
» droit d'aspirer une combinaison musicale sans complication 
» aucune , comme on peut le voir par ce spécimen , et d'une 
» exécution excessivement facile, car les voix et l'accompagne- 
» ment d'orgue , fondus ensemble, ne font qu'un tout homogène, 
» et se prêtent un mutuel appui? 

» Nous prions instamment messieurs les ecclésiastiques de 
)» vouloir bien nous prêter leur puissant concours dans Vmuvre 
1^ colossale que nous entreprenons, et qui doit certainement 
D avoir les conséquences les plus favorables à l'avenir de la reli- 
» gion catholique en France ! » 

Qu'entend M. Martin par son ceuvre colossale qui doit avoir un 
résultat immense? Serait-ce le plain-cliant parisien harmonisé 
dans son entier? On vient de voir que cela a été déjà fait plusieurs 
fois, et même aussi bien qu'on pouvait le faire; ou plutôt, se- 
rait-ce l'idée de faire concourir le peuple tout entier à l'exécution 
de ce plain-chant harmonisé? Je crois en avoir dit assez pour dé- 
montrer que cela n'est pas possible, et que si même on parve- 
nait, contre toute probabilité, à faire chanter, avec ensemble et 
justesse, la mélodie par plusieurs milliers de personnes, Thar- 
nionie de quelques voix d'accompagnement serait à Tinstant 
même anéantie. Enfin , l'œuvre colossale consisterait-elle dans 
le procédé , dans la combinaison musicale si facile imaginée par 
M. Martin ? Hélas ! il faut bien que j'en vienne à le dire , ce pro- 
cédé, cetle combinaison n'aboutissent qu'à construire une har- 
monie détestable , remplie de fausses appellations tonales, de 
cadences à contre-sens, de mauvaises et plates successions d'in- 
tervalles, enfin d'accords dont les parties grave et intermédiaire 



- 295 — 
sout jetées à un si grand éloignement des voix supérieures, quHl 
n*y a pas de liaison entre elles. Je vais démontrer tout cela par 
des exemples puisés dans le spécimen publié par M. Martin 
d'Angers , et je les prendrai tous dans la prose du jour de Pâques. 
Je ne m*occuperai pas du mauvais choix de tradition fait par lui 
pour le chant, dont beaucoup de passages sont altérés. Par 
exemple, dans le rhythme : 



I^fe^^r-T- 



i 



3Z: 



3C 



izc 



Im 
au lieu de : 



mo 



lent 



Chris - ti 



nL 



Im - ma « leni chris - U 



1 



321 



Oi. 



qui est le rhythme véritable; 

et dans celle forme du chant qui revient à plusieurs strophes 



i 



izz: 



znz. 



Re 



con 



Cl - 



vit. 



pour celle-ci qui est la bonne : 



i 



i 



321 



321 



22: 



h9- 



zjor 



Re - con - ci - Il - a - vil. 
Il se peut que les livres de Saint-Germain-rAuxerrois soient 
fautifs, et que M. Martin ait cru devoir les suivre. Je passe donc 
sur ce point. Mais il en est un sur lequel je ne puis user d'indul- 
gence , à savoir, le contraste déraisonnable et choquant qu*il fait 
continuellement de la note sensible dans Tharmonie , tandis qu*il 
ne la fait pas lorsque la note est dans le chant avant la finale. 
Ainsi, après avoir Tait trois ou quatre fois de suite cette har- 
monie : 



(i 



-JOL. 



-<9- 



3z: 



Pec 



^ 



- to - 



- res. 



fi ta . 



3z: 



— 294 — 
iUnil eolendre, à la Itrminatôon d« la qualrième airophc , cctu 
affreuse cadence : 



i^ 



:rz: 



321 



rat: 



321 



Quid 



VI 



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^ 



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a? 
32:1 



^^i=g= 



S 



■i96>- 



Où M. Martin a-t^l vu qu*un harmoniste, un organiste ancien 
ait jamais fait une première cadence par une noie sensible an- 
nonçant un ton différent de celui de la finale, suivie inamédiate- 
raent de la cadence de la finale sans note sensible au chant; de 
lelle sorte que la note sensible harmonique de la première ca- 
dence fas^jB une fausse relation de quarts dinMuuèe avec la pénul- 
tième note du chant , fausse relation qui aurait été évitée parle 
dièse de celle-ci , en même temps que Tintolérable succession 
de deux accords parfaits mineurs à la cadence finale ? Sans doute, 
on trouve souvent dans les morceaux du premier et du second 
ton , chez les harmonistes anciens , les cadences sans note sen- 
sible ; mais ce sont des cadences qu*on appelait feintes ^ et qui 
passaient par des tons analogues, et jamais des cadences parfaites, 
dont Teffet est affreux. Ainsi , Ton écrivait : 



mais jamais 



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t^i^=?^ , 



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Ir r r r I 



I e , > j 



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r:n\ :; 



^ 



-à — il 



Il n'y • pas de milieu : ou M. Martin veul traiter le plain-ciiaiil 



- S»5 *- 
daprès certaines traditions qui excluent le demi-ton à la finale 
des premier et se<}ond toiifi , dès lors il doit employer constam- 
ment les cadeuces feintes ou évitées, faire disparaître le demi-ton. 
de son harmonie» et cette harmonie doit prendre le caractère de 
Tancienae tonalité rigoureuse ; ou il veut faire usage de la tona- 
lité moderne , et, dans ce cas , il faut le demi-ton dans le chant 
à la finale. Quel que soit, au surplus, le parti qu*il prenne, il 
devra surtout s^interdire de pareilles harmonies qail a employées 
sans façon : 




Car des intervalles de seconde augmentée et de triton sont très 
mauvais pour Tintonation des voix, et ce sont des monstruosités 
dans du plain-chant harmonisé. 

Il devra éviter ses fréquentes suites d'harmonies de sixtes par 
mouvement semblable, et Tusage trop répété de Taccord de 
quarte et sixte, car tout cela est fnrt plat. 

Il ne devra pas multiplier, comme il le fait, les successions 
chromatiques qui sont difficiles d'intonation, et n'appartiennent 
pas à la tonalité du plain-chant. Il devra les éviter surtout dans 
de fausses cadences qui engendrent de mauvaises relations d'oc- 
laves diminuées, comme cette terminaison de la seconde strophe : 



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Dux y'i 



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zJ'zjL^r-cr^roz 



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yy: 



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VI 

221 



2z: 



Z2Z: 



-e- 



vus. 



iu^ 



za:. 



Enfin , il sera bon que M. Martin se persuade que , quand on 
écrit de pareilles choses, on fait des énormités, mai« non dei 
œuvres colossales. 

Agrée*, Monsieur, etc. Fins père. 



— 2»8 - 

Notre impartialité nous Tait un devoir d*in$érer dans la Révue^ 
après Tarticle de M. Fétis, la lettre que M. Martin a publiée dans 
la France musicale. On ne saurait s'exécuter de meilleur grâce 
et avec plus de convenance. M. Martin accueille avec une défé- 
rence qui l'honore les observations de M. Fétis; il reste bien en* 
core au maître de chapelle de Saint-Germain rAuxerrois quelques 
illusions, nous n'aurons pas la cruauté de les détruire. M. Martin 
est un excellent professeur, un artiste recommandable à tous 
égards, mais il ne sera jamais un compositeur de génie ou un 
réformateur du chant ecclésiastique. Les sacrifices qu'il pourra 
faire, et nous savons qu'il en fait, les publications qu'il entre- 
prendra , épuiseront sa vie et sa bourse , sans le conduire bien 
loin dans ce chemin de la gloire où il essaie de se précipiter si 
violemment. Les réclames de journaux , les éloges qu'on doit à 
la complaisance ou à l'indifférence, sont une fumée qui s'évanouit 
bientôt, mais qui trouble d'abord la vue, et ne permet pas de 
mesurer l'espace qui sépare du but vers lequel on s'élance. Les 
amis réels de M. Martin , et nous avons la prétention d'être de 
ce nombre, s'affligent de celle ambition tardive et mal fondée. 

Pour nous , nous pensons n*avoir plus à contrister M. Martin ; 
M. Fétis vient de prononcer Voraison funèbre du nouveau mode 
de plain-chant f et voici une lettre qui ne fera pas revivre cette 
prétendue invention. 

A M. Fétig, maître de chapelle du roi des Belges, 

Monsieur , 

Je suis mille fois trop heureux qu^un tiomme de votre talent ait daigné 
s'occuper de mon plain-ehant populaire: je dis populaire, parce que j*ai 
coDserTé le chaut ecclésiastique qui, depuis des siècles, est familier aux 
oreUles du peuple. Je vous remercie beaucoup des exceUents conseils dont 
abonde votre savante épttre ; j*en avais proflté d'avance , car déjà mes amis de 
Paris me les avaient donnés. 

Il est seulement regrettable, Monsieur, que mon œuvre ait été jugée par 
vous sur un simple spécimen , entaché des imperfections qui accompagnent 
toujours une invenUon nouvelle. Je parle dHnvention , car vous ne trouvères 
pas mauvais, j'en suis sûr, que je revendique ce qui m^apparlient» c'est-à- 
dire la disposition des voix , tant critiquée par M. Danjou. Personne, avant 
moi, n'avait harmonisé le plain chant de cette sorte. Choron s'était d'abord 
servi de l'arrangement adopté, plus tard, par l'organiste de Notre-Dame ; puis, 
comme vous me l'apprenez , IVIonsieur, il fit exécuter la mélodie grégorienne 



— 2«7 — 

parlesdessas, sa seconde partie par les ténor», et la troisième parles basses. 

M. Gantier, Torganiste aveugle , a cru devoir adopter ce même procède^ ; 
mais vous me permettrez de vous faire observer que le mien en diffère com- 
plètement En effet, dans mon système, les ténors et les dessus exécutent si- 
maltanément la mélodie; les barytons et les basses font un accompagnement 
vocaL De cette sorte, les hommes, les femmes et les enfants sont entraînés à 
suivre le chant principal , qui a toujours une grande puissance et qui atteint 
rarement des cordes élevées. La messe de Pâques offre un diapason très étendu, 
mais ordinairement le chant grégorien se renferme dans des limites plu» 
étroiies. Je ne le fais pas souvent monter au sol, et, comme j^écris au ton des 
anciennes orgues , Téchelle en réalité s'arrête au fa. D'ailleurs, je ne veux pas 
qae les fidèles se bornent à suivre la première partie. Quand ils les auront 
tontes sous les yeux , ils choisiront celle qui convient le mieux à leur genre de 
Yoix. Les personnes musiciennes serviront de moniteurs à celles qui ne le 
sont pas, et Ton devra s'habituer insensiblement à chanter en chœur. 

Vous avez bien raison de dire. Monsieur, qu'il serait inutile d'Iiarmoniser le 
plain-chant, si deux mille personnes devaient exécuter la partie principale, 
et cinq ou six seulement les deux autres parties. 

Mais on vous a trompé quand on vous a soutenu que le peuple ne chantait 
pas à Saint-Germain-l'Auxerrois. Toute la paroisse serait prête à signer le con- 
traire. Mon plus grand désir est que vous fassiez bientôt un voyage à Paris, et 
que j*aie l'honneur de vous voir un jour assister à nos vêpres. Alors vous serez 
convaincu , je l'espère , que la popularité de mon plain-chant n^esi pas une 
fiction. 

Je n'ai point la prétention d'avoir inventé des mélodies nouvelles, mais sim- 
plement une nouvelle manière d*exécuter les anciennes. Mon seul but a été de 
répondre aux vues élevées de Mgr l'archevêque de Paris, qui désirait que les 
fidèles chantassent en chœur les offices notés comme cela se pratique en Alle- 
magne pour les cantiques. 

J'ai pensé rendre un véritable service à lÉglise en mettant le plain-chant à 
la portée de tous, en le soutenant d'une harmonie simple, facile, qui le rendtt 
moins monotone et plus imposant. 

Mon seul mérite , si mérite il y a , est d'avoir disposé les voix de manière 
qoe la mélodie domine toujours sans être trop élevée ; d'avoir fondu en- 
semble les ténors et les sopranos pour donner Télan aux fidèles dont les deux 
'tiers possèdent ces genres de voix. C'est aussi le seul motif qui m'a conduit à 
déposer, dans les archives de l'Institut , l'explication de ce procédé dont il 
était bien naturel que la priorité me fût acquise. 

Je sais que M. Danjou l'a traité de vandalisme , au point de vue religieux , 
et de monstruosité , au point de vfie de Vart : mais il lui a été suffisamment 
prouvé que je n*avais rien détruit, bien mieux , que j'avais tout conservé le 
plus religieusement possible. Quant à l'effet de mon travail, n'est-il pas vrai , 
Monsieur, qu'il m'est impossible de le croire aussi mauvais que le dit M. Oan- 
jon , après tous les encouragements que j'ai reçus de MM. les membres de 
rinstitut , de la commission nommée par Mgr l'archevêque de Paris , et du 
pnbiic éclairé qui vient l'entendre depuis quatre mois? 

Maintenant je suis loin de le croire parfait : aussi je l'améliore tous les jours. 
II. AOUT. 3. 22 



— 298 — 
Des critiques aassijodicieuses que la vôtre, Monsieur, sont de Ritorè à re- 
mettre dans la t>onne voie celai qui s'en serait éloigné. 

Palsslez-vous trouver moins d'Imperfections dans le volume qui sera pubUé 
prochainement, et dont j*aural Thonnenr de vous adresser un exemplaire. 
Déjà toute espèce d*accord dissonant a disparu ; les notes sensibles se trou- 
vent partout où elles sont nécessaires ; la notation est encore simplifiée \ les 
sixtes-quartes sont plus rares, et les suites de sixtes simples évitées le plus 
souvent possible. 

Vous voyez , Monsieur, que nous sommes parfaitement d'accord sur beau- 
coup de points ; quand vous aurez entendu , j.'ose croire que nous le serons sur 
tous. 

Quant aux altérations de Ja mébdfe gr^orienne , je ne puis être coupable , 
car j'ai suivi scrupuleusement la nouvelle édition du Graduel parisien , publiée 
il y a sept ou huit mois. 

Soyez assez bon pour l'ouvrir, et vous verrez qu'on y a marqué H long dans 
Christiani; qu'aux deux premières syllabes de reconciUamt 11 y a ^, <{o , et 
non la, do. 

Je sais , comme vous , Monsieur, que ce livre renferme beaucoup de mau- 
vaises variantes et de rhythmes illogiques ; mais , comme j'écrivais pour le 
diocèse de Parh, j'ai dû me conformera ses usages. 

D'ailleurs , par ce moyen , l'on évite des frais énormes de réimpressioa , et 
les fidèles qui ne savent pas la musique peuvent suivre ma transcription 
musicale sur les livres notés en plain-chant. 

Je n'en crois pas moins. Monsieur, que l'immense travail entrepris par tous 
pour le diocèse de Cambrai rendra de grands services à la religion catholique. 
Je serai trop heureux, moi , d'avoir apporté quelques pierres à l'édifice qu^on 
veut bâtir. 

Agréez , etc. J. MARTiif d'Augers. 



NOUVELLES DIVERSES. 



V Nous pouvons main tenant chaque mois donner d^heureuses nouvelles à 
nos amLs, qui rendront, comme nous, grâces à la providence qui bénit nos 
eiïorlset nos travaux. Mgr Tarchevêque de Rouen a bien voulu nous appeler 
auprès de lui le mois dernier, et agréer toutes les mesures que nous lui avons 
proposées pour la restauration du chant ecclésiastique dans son diocèse,. et 
Texécution du chant des offices dans sa cathédrale. Les mesures adoptées par 
Sa Grandeur sont importantes, et aucun prélat , en France , n'est jusqu'à pré- 
sent entré aussi franchement et d'une manière aussi décisive dans la voie des 
améliorations et du progrès. Mgr Blanquart de Baillcul a décidé qu'à l'avenir 
tous les élèves du grand séminaire de Rouen se livreraient à Tétude suivie de 
la théorie et de la pratique du chant ecclésiastique , pour en faire l'application 
tous les dimanches à l'office de la cathédrale. Sa Grandeur a aussi fondé une 
maîtrise qui pourra contenir vingt enfants , lesquels , en outre d'une éducation 
soignée, recevront des leçons régulières de piano, d'orgue, de composition, 
afin de former des organistes et maîtres de chapelle pour le diocèse. Un très 
bel orgue d'accompagnement va être établi dans le chœur, et toutes les me- 
sures d'organisation nécessaires au succès de cette œuvre seront exécutées. 
M, Charles Vervoitte, d'Aire-sur-la-Lys, actuellement maître de chapelle et 
professeur de l'école municipale à Boulogne-sur-Mer, est nommé maître de 
chapelle de la cathédrale de Rouen. 

*^ Au milieu des mille et une découvertes relatives à la musique religieuse 
qqie les journaux ont annoncées depuis quelque temps, nos lecteurs ont dû remar- 
quer Vwgue i piston, L'Univers religieux en a parlé avec enthousiasnie, et un 
prospectus répandu par milliers en a célébré les effets et les avantages. C'étaient 
M Vf, Claude frères, facteurs de Mirecourt, qui produisaient cette invention. 
MM. Claude ont été, pendant quinze ans, en possession de la confiance imper- 
turbable du ministre des cultes ; ils ont été chargés de réparer les plus belles 
orgues de nos cathédrales ; on peut demander de leurs nouvelles à Nancy, 
Alby, Langres, Périgueux , Rhodez , Angers, Pamiers, Toulouse, Nevers, etc. 
Cependant le ministre des cultes s'est décidé à nommer une commission char- 
gée d'examiner leur nouvelle invention, Vorgue àpiston. Or, cette commis- 
sion, composée de toutes les notabilités de la science, vient de déclarer dans 
son rapport que ce nouveau système d'orgue n'était que le résultat d'une pro- 
fonde ignorance des premières règles de la facture et de la mécanique. Noos 
sommes obligé de constater ce fait, afin de faire comprendre au clergé jusqu'à 
quel point 11 doit se tenir eu garde contre le charlatanisme des prospectus et 
les recommandations banales des journaux. 

%* Les premiers résultats des travaux du jury chargé d'examiner les chants 
populaires sont aujourd'hui divulgués et constatés par diverses feuilles. On a 



— 500 — 

jugé toutes les parutions qui correspondaient aux trois premiers morceaux du 
programme, c'est-à dire environ deux cents morceaux , et sur ce nombre on 
a déclaré qu'il n'y avait aucune composition qui fût digne du prix. 

Nous n'avons pas pris part aux travaux de ce jury, et, par conséquent , 
nous ne pouvons pas Taccuser d'être Injuste ou trop rigoureux ; mais nous 
craignons qu'on ne se soit généralement mépris sur la nature et le but de ce 
concours. À-t-on voulu trouver pour chacune des quarante-six pièces conte- 
nues dans le recueil on chef-d'œuvre de mélodie et de science tout à la fois? 
Ce serait là une prétention déraisonnable. Les inspirations sublimes, les créa- 
tions du génie n'apparaissent pas sur la terre à jour fixe et sur invitation offi- 
cielle d^un ministre ; et il est fort possible que sur les dix-sept cents partitions 
envoyées au concours, il y en ait un certain nombre qui soient distinguées 
pour la forme et le fond , dignes de l'emploi que le ministre en veut faire, sans 
que, pour cela, on puisse les classer parmi les chefs-d'œuvre de l'art. J'ai 
sous les yeux un recueil de chants populaires allemands qui contient plus de 
mille morceaux , parmi lesquels on trouverait à peine vingt compositions réel- 
lement .remarquables ; cependant la plupart de ces chants sont populaires en 
Allemagne , et y atteignent le but que M. de Salvandy s'est proposé. 

Nous ne pensons pas que le jury ait le droit de déclarer qu'il n'y a pas lieu 
à donner un prix; il nous semble qu'il est chargé par le ministre de désigner 
la meilleure partition de chaque série de pièces mises en musique , et que ses 
pouvoirs ne vont pas jusqu'à supprimer, par le fait, le concours. Il faut tou- 
jours un recueil de chant pour les écoles; l'excellente pensée de M. de Sal- 
vandy doit se réaliser, et on ne peut pas venir déclarer à la face de l'Europe 
que la France est impuissante à produire un tel recueil. On ne peut pas non 
plus, si le concours est nul , confier aux membres actuels du jury la composi- 
tion de la musique ; ce serait faire tomber sur ces artistes le soupçon d'avoir 
tout repoussé par des vues intéressées. Le parti le plus sensé serait, à notre 
avis, de se montrer moins rigoureux, de désigner au ministre les compositions 
qui, sans être des chefs-d'œuvre, sont cependant d'une mélodie distinguée el 
d'un style pur, et peuvent convenablement servir à l'exercice habituel du chant 
dans les écoles. Qui oserait, d'ailleurs , déterminer aujourd'hui d'une manière 
certaine les conditions réelles de la musique populaire? cette popularité ne 
dépend-elle pas de mille circonstances que le jury ne peut apprécier? Il fallait 
se borner à distinguer le meilleur morceau de chaque série, et laisser au temps 
et à la pratique le soin de prononcer un jugement définitif. 

%* Nous avançons, on le reconnaît bien , la hache à la main dans le che- 
min que nous parcourons, il faut détruire les obstacles, brûler les broussailles, 
arracher jusqu'à la racine les arbres qui ne portent que de mauvais fruits : 
c'est un rude travail qui ne se peut faire ni avec douceur ni avec ménage- 
ments. Notre mission est de renverser d'abord , de briser les idoles qu'on 
adore; plus tard, il s'agira de rebâtir un édifice, et déjà Mgr l'archevêque de 
Cambrai en a posé la première pierre. Mais il y a encore çà et là dans nos pro- 
vinces des esprits médiocres , de prétendus artistes, qui essaient d'organiser 
une lutte contre nous , et de combattre nos doctrines : c'est une guerre sourde 
et non avouée qu'on nous fait; mais ce genre d*h08tilités n'est pas le moins 
dangereux , et nous devons y mettre un terme. Par exemple, dans le diocèse 



— 501 — 

de Troyes, on personnage d^une mé<liociité mnsicale complète, aatear de 
qaelqnes fadaises exécutées à la cathédrale, et vantées par quelques ignorants, 
s^efforce en ce moment de paralyser le bien qui doit se faire à Troyes, de souf- 
fler des conseils funestes, de diminuer Tintérét qu'on porte au chant ecclésias* 
tique. Mgr Tévêque va rétablir à Troyes la liturgie romaine ; cette décision si 
heureuse doit entraîner après elle des mesures importantes et prévues pour la 
restauration du chant religieux. Il faut de toute nécessité que Mgr Tévéque de 
Troyes se rallie à Mgr Tarchevêque de Cambrai pour adopter une édition cor- 
recte ; il faut fonder une maîtrise où l*on formera des maîtres de chapelle; il 
faut enseigner le chant ecclésiastique dans les deux séminaires , afin de perfec- 
tionner Fexécution du plain-chant , qui parait grossier et barbare quand il est 
mal chanté. Or, le petit personnage que nous désignons suffisamment pour son 
diocèse essaie, par lui ou par les siens , de détourner les hommes influents de 
la voie où Ton veut entrer. La musique (et quelle musique ! s'il s'agit de la 
sienne) compte maintenant un certain nombre de partisans à Troyes. Pour 
aujourd*hal, nous nous bornons à signaler ces manœuvres, et à avertir leur 
auteur que nous le traiterons avec moins de ménagements si elles continuent ; 
nous exposerons, s'il le faut, quelque échantillon de ses œuvres musicales, 
afin de montrer à quel degré d'abrutissement descendent ceux qui goûtent et 
exaltent de telles rapsodies. 

%* Nous avons examiné avec soin la nouvelle invention de M. Debain qu'on 
Domme Ântiphonel-Harmonium , et qui est destinée à remplacer l'organiste 
par un moyen mécanique. On ne peut nier que ce mécanisme soit fort ingé- 
nieux et préférable à toutes les machines bestiales inventées depuis quelques 
années pour toucher l'orgue sans être musicien. A^vecVÂntiphonel whui 
josqu^à un certain point être musicien , ou du moins connaître bien les prin- 
cipes du rhythme, de la mesure, les valeurs des notes; car la musique en 
elle même est produite par un procédé mécanique, mais le rhythme en est 
déterminé par celui qui fait fonctionner ce mécanisme; ainsi l'intelligence est 
pour quelque chose dans cette opération. 

Voici en quoi consiste le procédé de M. Debain : une planchette notée 
comme un cylindre est placée par l'exécutant sur un appareil qui agit direc- 
tement sur le clavier ; une bascule qu'on abaisse ou qu'on lève alternative- 
ment détermine le mouvement imprimé à la planchette, qui avance au fur et 
à mesure que la bascule est mise en jeu. On obtient par ce moyen un effet 
absolument semblable à celui d'un orgue à cylindre, et il paraît certain que 
le procédé nouveau sera moins coûteux que l'orgue à cylindre. 

Voilà une machine de plus dans le monde : en résiiltera-t-il un progrès 
quelconque dans la musique religieuse? cela aidera-t-il le clergé à connaître la 
science du chant ecclésiastique ? les organistes deviendront-ils plus instruits ? 
les fidèles seront- ils plus édifiés ? évidemment non. Nous pouvons tout au 
plus admettre que dans les colonies , dans les églises improvisées an milieu des 
peuples sauvages , les missionnaires puissent employer de. tels moyens. Nous 
espérons que le clergé français les repoussera , et qu'il n'oubliera jamais que 
sa mission est de porter dans le monde la lumière, la science, la vérité et la 
vie. Toutes ces inventions sont la mort de l'Intelligence, et nous considérons 



— 302 — 

comme un symptdme effrayant de la décadence des aris et da goût la fécon- 
dité avec laquelle on multiplie ces découvertes. 

%* Nous ne pouvons passer à Lyon sans être témoin de quelque fait affli- 
geant, ou sans recueillir quelque preuve nouvelle de Pin différence profonde, 
du dédain même qu'on y nourrit à Pégard du chant ecclésiaslique. Le clergé 
de ce dioc('*se semble pétrifié. Ailleurs , Texemple de rarchevêque et de la 
métropole entraine des imitateurs : à Rouen , quelques jours après la décision 
prise par Mgr Tarchevêque de régénérer le chant de la cathédrale, les diverses 
fabrlquçs de la ville se sont réunies , se sont concertées , et ont voté , d'un 
commun accord , des subsides pour fonder des écoles de chant religieux. A 
Uyon, au contraire, depuis six ans, on a sous les yeux l'exemple de la prima- 
tiale où l'office se chante avec goût, avec dignité ; personne n'en a été touché, 
et on conliiiue à entendre à Saint-Nizièr, Saint Paul , Saint-Polycarpe , Saint- 
Pierre , Saint-François, Saint-Louis , Vabomination de la désolation dans le 
lieu saint, A Saint -Louis, l'orgue est touché d une manière pitoyable et niaise ; 
h Saint-François, il y a un organiste distingué, M. Widor, mais le chunl y est 
horrible. Partout les serpents ou ophiciéides font un vacarme épouvantable. 
Quand donc verrons-nous la fin de ces désordres et de ce vandalisme ? . 

*^* Nous trouvons dans le Bulletin de V Académie royale des sciences , des 
lettres et des beaux-arts de Belgique le programme des prix mis au concours 
par la classe des beaux-arts. La quatrième question est ainsi conçue : 

« Paire fexposé-des principes de chacun des systèmes de notation musi- 
cale, qui peuvent être ramenés à trois types principaux^ savoir : les 
chiffres , les lettres ds V alphabet et les combinaisons de signes arbitraires 
ou sténographiques; 

« Examiner si ces systèmes sont conçus de manière d pouvoir représenter 
par leurs signes toute combinaison quelconque de la musique , sans laisser 
de doute par Vaspeet de leur ensemble^ ou s'ils ne sont applicables qu'à 
certains cas et dans certaines limites ; 

» Démontrer l'une ou l'autre hypothèse par des exemples; 

» Déduire à priori ks conséquences inévitables de la substitution d'un 
système quelconque de notation à celui qui est en usage , abstraction fait^ 
du mérite du système. » 

ft Le prix , pour cette question , sera une médaille d*or de la valeur de six 
cents francs. Les mt^moires doivent être écrits lisiblement en latin, fraxiçais 
4Hi iamaiid, et seront adressés, francs de port, avant le 1*' juillet lSA7,'à 
M. Quetelet, secrétaire perpétuel, à Bruxelles. 

V L'Académie exige la plus grande exactitude dans les citations; à cet effet , 
les «iteurs auront soin d'indiquer les éditions e; les pjiges des ouvrages fu'ils 
dieront. 

» Les auteurs ne mettront point leurs noms à leurs mémoires, mais seule- 
ment une devise . qu'ils répéteront sur un billet cacheté renfermant leur nom 
et leur adresse. On n'admettra que des planches manuscrites. Ceux qui sefi!- 
roDt connaître de quelque manière que ce soit , ainsi que ceux dont les mé-^ 
moires seront remis après le terme prescrit, seront absolument exclus du 
concours. 



— 303 — 

» L'Académie croit devoir rappeler aux coBCurrents que , dès que les mé- 
moires ont été soumis à soh jugement, ils sont déposés dans ses arcliives, 
comme étant devenus sa propriété , sauf aux intéressés à en faire tirer des 
copies à ieurs frais , sMls le trouvent convenable, en s'adressant, à cet effet , 
an secrétaire perpétuel. » 

Une Académie, il faut Ta vouer, ne peut mieax montrer son utilité qu'en 
proposant la résolution de questions semblables à celle dont nous venons de 
doooer l'énoncé ; car les systèmes de notation de tout genre qu'on a proposés 
depuis un certain nombre d'années, et auxquels se rattachent les questions 
dfl choix de méthodes d>enseignement , ont besoin d'être enfin mûrement 
examinés et analysés, si Ton veut mettre un terme aux prétentions exagérées 
des inventeurs ou rénovateurs, et faire cesser des polémiques plus ardentes 
qne raisonnables. 

V On nous écrit de Gambray : « Des circonstances particulières ont restreint 
le cadre des questions relatives au chant ecclésiastique qne Mgr Tarchevêque 
a insérées dans le programme des conférences^ Ces questions sont seulement 
an nombre de trois, les voici : 

1* Peut-on démontrer que la q^stion du chant ecclésiaslique a une véri- 
table importance^ sous quelque point de vue qu'on Venvisage ? 

2* Qu'est-ce que le chant ecclésiastique ? Connaît-on son origine , son 
développement , son état jusqu'à saint Amhroise? 
3» Qu'appelle-t-^n chant ambrosien et chant grégorien? 
Monseigneur ne s'est pas contenté d'indiquer la Revue de la musique reU- 
9i6use dans le programme des livres à consulter pour résoudre ces questions. 
Sa Grandeur en a parlé aux quatre cents prêtres qui ont pris part anx ttet*' 
cices de la retraite , dans une conférence spéciale sur cette matière , et s'est 
exprimée d'une manière tout-à-falt conforme à vos principes; en outre. Mon- 
seigneur a fait engager spécialement tous les prêtres de là retraite à prendre 
nn abonnement à la Revue. J'espère beaucoup pour l'avenir du chant ecclé^^ 
siastique après des tentatives aussi sérieuses et aussi décidées » 

\* Nos tectenrs se souviennent du manifeste spirituel et brillant publié l'an 
dernier par Mgr Fayet, et intimlé Examen des institutions liturgiques du 
P. Gueranger, Avant la publication de cet ouvrage, on s'attendait à un grand 
succès. Le nom et le talent si remarquable de l'auteur devaient dVilleurs 
exciter vivement l'attention du clergé. Cependant ce livre ne s'est pas vendu , 
ei on assure même que Mgr Fayet sera obligé de supporter une partie des frais 
de l'impression. Il nous semble que ce respectable et savant prélat doit être 
frappé de cet insuccès ; II ife peut en accuser l'indifférence générale dO clergé 
pour ces questions , puisque cette indifférence n'a pas existé pour les écrits de 
<lom Gueranger ou de Mgr Tévêque de Langres. Il faut donc qne Mgr d'Orléans 
arrive à reconnaître que ses opinions n'ont trouvé ni sympathie ni écho dans 
ttg1i.se de France. Nous constatons le fait, parce que derrière les liturgies 
modernes que défend Mgr Fayet il y a les chants modernes qui en sont insé* 
parables , et qu'il faudra t6t ou tard abandonner. 

V Mgr l'évêqued'Aulun porte le plus vif intérêt au Chant ecdésfastiqiie , 
«t a pris diverses mesures pour en améliorer l'exécution et en propager le 



— 304 — 

goût dans son diocèse. On se souvient qae , Tan dernier, ce prélat a pobiié 
une lettre pastorale sur le chant religieux : c*était la première manifestation 
de ce genre qui émanait de Tautorilé ecclésiastique. L'appel que Mgr d'Héri- 
court adressait à son clergé a été entendu ; beaucoup de prêtres sont à Tœuvre, 
et on ne tardera pas à voir paraître les fruits du zèle et de la bonne volonté. 
Malheureusement , le chant d'Autun est un mélange baroque du parisien , du 
byzantin , du chant des Prémontrés; et tant que subsisteront ces chants mo- 
dernes, on éprouvera des obstacles presque insurmontables pour les rendre 
populaires , c'est-à-dire non seulement pour faire chanter par les fidèles les 
parties de Toffice quMls peuvent graver dans leur mémoire, mais surtout pour 
faire aimer et goûter les autres parties du chant. 

%* La maîtrise de la cathédrale de Rouen va être, comme nous Ta vous dit, 
réorganisée de manière à admettre vingt enfants qu'on formera spécialement 
à la pratique de Torgue et de la composition , sans négliger leur instruction 
littéraire. Si nos lecteurs connaissaient quelques enfants doués d'une très 
belle voix , de dispositions précoces pour l'étude de la musique , nous les 
prions de nous le faire savoir; car nous accueillerions volontiers, pour les pré- 
senter à Mgr l'archevêque de Rouen , ceux qui nous seraient désignés. On peut 
nous écrire à ce sujet. 

\* M. Lefébure-Wely vient de publier chez madame Canaux trois offer- 
toires dédiés à M. Ambroise Thomas. Ces nouvelles compositions de l'organiste 
de Saint- Roch révèlent un progrès réel, et nous sommes heureux de le con- 
stater.- A travers beaucoup de futilités, de passages d'un goût équivoque, de 
rhythmes déplacés sur l'orgue, on remarque cependant une tendance sérieuse, 
un emploi intelligent de la partie de pédales, et l'usage plus fréquent du style 
lié. Il est certain pour nous que si M. Lefébure voulait se livrer à des études 
fortes et profondes ; s'il voulait sortir du cercle de la musique moderne dans 
lequel on l'a enfermé dès son enfance ; s'il voulait se nourrir des chefs-d'œuvre 
des anciennes écoles, des créations de Palestrina, Marcello, Haendel , Bach , 
non pour copier leur manière, mais pour réformer sa science ; si M. Lefébure 
voulait tout cela . à son âge , avec ses ressources d'exécution, avec sa connais- 
sance de l'instrument , il deviendrait l'honneur de l'école d'orgue française. 

%*<Nous avons sous les yeux la partition d'une messe que M. Beaulleu de 
Niort a fait exécuter à Paris dans l'église Saint-Eustache. Cette composition est 
très remarquable , et nous regrettons que le temps nous ait manqué pour en 
rendre compte. Nous consacrerons prochainement à cet ouvrage un article 
détaUlé. 

%* On va mettre en vente UO Études pour piano de M. Boely. Nous faisons 
un devoir de conscience à tous ceux de nos abonnés qui touchent le piano ou 
l'orgue de se procurer cet excellent ouvrage, en vente chez M. Blanchet. 

%* On va mettre sous presse l'ouvrage de Jumilhac intitulé : la Science et 
la Pratique du plain-chanL Ce traité, ainsi que nous l'avons annoncé, va 
être réimprimé par les soins de MM. Leclerc et Nisard. On peut souscrire chez 
M. Blanchet; le prix est de 22 fr. net , un beau volume in-À^ 

Paris. — Imprimerie de Bovugogme et Martinet, 3o, rUe Jacob. 



DES ORIGINES 

DU PLAIN-CHANT 

OU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, 



DE SSS PHASES , 

DE SA CONSTITUTION DÉnNITIVB DANS l'ÉGLISE CATH<M*IQUB ET ROMAINE , 

DE SES-JO-TÉRATIONS , DES ENTREPRISE^ FORMÉES POUR SA RESTAURATION» 

ET DBS SOURCES OU IL FAUT PUISER POUR L'OPÉRBR. 



(Sixième article.) 



J'ai dit, dans le cinquième article de ee travail (1) , que je me 
livrerais dans celui-ci à Texamen des antiennes et des chants 
communs en continuant la comparaison des anciens manuscrits 
el des éditions. Je crois devoir commencer par les antiennes de 
Ja Vierge qui se cbantent après dans le cours de Tannée, parce 
que ces chants sont connus de tout le monde. Bien des personnes 
savent cependant qu'elles ont l'habitude de les chanter d'une 
manière plus ou moins altérée, ou même dans des tonalités ab- 
solument mauvaises ; j'en rélablirai ici les formes pures et pri- 
mitives. 

La première de ces antiennes est , comme on sait , VÀlfna Hc- 
demptoris, qui se chante depuis le samedi avant le premier di- 
manche de l'Avent jusqu'à la Purification. Le beau bréviaire noté 
du Vatican, pL xxxix, 6. 19, in-fol. m-, celui de la Bibliothèque 
royale de Bruxelles, n^ 355; YAntipkonaU velus d'Oxford, n* 752, 

(1) Voy- la Remp de la musique religieuse ^ V année, n» 7, p. 237. 

II. SEPTEMBRE. 1. 23 



— 506 — 
ilO; celui de la Bibliothèque de Bruxelles, n"" 155, et celui du 
xiii* siècle qui ni'apparlienl, m'en ont fourni des leçons iden- 
tiques ainsi que des autres antiennes de la Vierge. Tout porte à 
croire que le chant de Y Aima Redemptoris a été composé origi- 
nairement dans le treizième mode transporté à l'octave infé- 
rieure ; car, dans ce mode , tous les intervalles sont naturels » et 
les demi-toos sontà leur {>lace «ans additions de diè^e^ de bémol 
ou de bécarjre ; en un mol, cettis lonftiité est exacteipeiit celle de 
notre ton d*ui majeur. Originairement /Fantienne aurait donc 
été écrite de cette manière : 




Re-demp-to • 



Cependant tous les antiphonaires et vespéraux manuscrits 
notés en plain-chant des xiii* , xiv* et xv* siècles ont ce chant 
transposé' dans le cinquième ton avec un bémol à la clef, ou placé 
près de la note, et toutes les éditions de la Belgique, de lîtalie 
et de TAIlemagne, les ont suivis en cela. Guidetti lui-même a 
noté de cette manière YÀlma Redemptoris dans son Directorium 
€hori (page ciiXi); mais les éditions de Tantiphonaire romain 
publiées à Paris chez les Ballard, ont le chant dans le cinquième 
ton transposé qui, précisément , correspond à Fancien treizième 
mode. Je me serais vraisemblablement conformé à Tusage beau- 
coup plus général des autres éditions et des manuscrits notés en 
plain-chant, si je n'avais considéré : l"" que le chant est trop haut 
pour la plupart des chœurs dans le cinquième ton , tandis qu'il 
est dans la voix naturelle des basses et des ténors, si on le réta- 
blit dans le treizième mode ; 2* qu'en l'écrivant dans ce mode, on 
n'a point à changer de clef, tandis qu'il faut nécessairement en 
changer pour le chant des paroles Tu quœ genuisti^ si on écrit 
Tantienne dans le cinquième ton. Cela établi , voici le chant de 
VAlma tel qu'il existe dans les anciens manuscrits saxons et 
lombards: 



— SOT — 




Re-demp-to- ris Ma 



^^ 



■■ ■ ■'■ • 



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qo» pei* 



vi - a cœ 



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- nés. 



Et slel - la ma • ris suc-cur-re ca-den-ti. Sagge-reqpi 



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eu - rat pdpa-lo: Tu quaege-nii-i - six, na-ta - ra 



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mireu^te, lu- um sanc tum ge-ni - lo- rem. Vir - - go 



▼ ■ ■ V 'V H^ 

Fri - 8S ao pQ-ste^ri <* u8,Ca-bri«6 - 1» «1^ o • r«' 



i 



f==FHi»= 



■ a m 



! ■■ ' ■ ■ al «a 



Su • mens U - lud , A • ve , pec * ca - to - rum ml-se - re - ic 

la leçon la plus correcte de ce chant est celle que Guidetti a 
donnée dans son Directoriuni ckori; les différences qu*on y re- 
QMrque avec l'ancienne leçon des manuscrits que je viens de 
donner consistent dans la prosodie» qui n*est point observée dans 
'e plain-chant romain primitif, ainsi que je Tai dit dans larlicle 
précédent» et qui a occasionné beaucoup de changements dans 
les éditions publiées après le concile de Trente. Par exemple, 
sur les paroles Surgere qui curât populo , au lieu de la forme du 
chant qu'on voit ci-dessus » Guidetti donne cette leçon: 



S 



8ttr-ge-it qui 



^ 



o^pc 



4 



CQ 



rat po ' pu - io.k 



Les altérations sont beaucoup plus nombreuses et plus capri- 
cieuses dans les éditions françaises, belges et allemandes. En 
voici quelques unes des plus remarqnables. Dans les éditions 
d'Anvers on lit ces variantes : 



— 308 — 



Re-demp-lo - ris Ma - ter, qnse per - vi - a 



pt/ . wi » ^- ■ f ^y ■ "r %« « ^ê , Ih 



cœ - H por , - la ma - - nés. 

II était difficile de dénaturer plus complètement le chant pri- 
mitif; cependant les éditions de Liège , où Ton fait entrer toutes 
ces altérations, y ajoutent ce contre-sens tonal: 

Que per - Ti - a cœ - li. 

Les altérations suivantes sont plus bizarres encore, cAr, non 
seulement elles sont capricieuses et de mauvais goût, mais au 
lieuid^une tonalité régulière , elles en font une mixte et snint^on- 
dante: 




pos • le - - ri - us. 



Par la forme donnée au chant sur genitorem , retendue des 
notes de Fanlienneest d'une octave et une quarte, ce qui con- 
stitué Taltération la plus considérable qu*on puisse faire de la 
tqnalité. Dans ce qui suit, il n*était pas possible d'anéantir plus 
complètement le caractère de la mélodie primitive. Si nous rap- 
prochons maintenant cette forme incroyable donnée au chant de 
iuum sanctum genitorem de celle qui se trouve dans Tédition de 
Tantiphonaire romain publié par Nivers: 

^ B ■■■■■■» «m B 11 

Tu- um saoe-tum ge - ni - to - rem. 



v_ 509 — 
nous aurons la mesure de l^espèee de déuieucc où se sont laissé 
entraîner les réformateurs du chant romain. Je pourrais accu- 
muler les citations de ce genre, en puisant dans les premières 
éditions venues, car toutes diffèrent par quelque endroit : je ne 
crois pas exagérer en disant que je pourrais choisir au hasard 
cent éditions de Tantiphonaire , et y puiser cent versions du 
méoie chant dans lesquelles il y aurait des différences plus ou 
moins sensibles, des altérations du chant primitif plus ou moins 
répréhensibl^Bs. C'est un curieux spectacle que celui de toutes ces 
version^ capricieuses ; on se demande ce qu*ont pu avoir en vue 
les chantres et les éditeurs qui ont pris tant de soin pour déna- 
turer le chant ancien, toujours si beau, si convenable pour 
Texpression des paroles! Sans doute bien des copistes ignorants 
ont glissé dans les manuscrits des notes fausses par inadver- 
tance ; mais ce n*est pas à cette cause qu'on peut attribuer les 
nmltitudes de variantes qui ont perdu les bonnes traditions du 
chant romain: il est évident que chacun a voulu y mettre du sien, 
corriger, ^ajouter, retrancher, comme si , abstraction faite même 
de Fiooontestable supériorité du chant ancien, Tunité liturgique 
n'aurait pa£ dû être respectée. Il n'est presque pas un morceai^ 
de ohani romain imprimé dans les graduels et antiphonaires 
qui ne fasse naître ces réflexions. L'antienne Ave Regina ccdo^ 
rum va noue fournir de nouveaux faits curieux à ce sujet. 

Les plus anciens manascrils à notation lombarde ou saxonne 
ifont , on le sait , aucun signe de clef, de dièse, de bémol ou de 
bécarre. J'ai fait connaître , dans un travail spécial sur ces nota- 
tions, qui sera bientôt publié, comment on reconnaît le ton dans 
ces systèmes par certains types de tonalité, par la finale et par 
la dominante. Dans les manuscrits des temps postérieurs , les 
lettres A, B, D, F, 6, placées au commencement des chants, 
dispensent de tout tâtonnement à ce sujet ; il en est de même à l'é- 
gard de ceux dans lesquels une ou deux lignes de couleur différente 
lèvent tous les doutes; enfin, dans les plus modernes, les signes 
sont disposés sur un nombre plus ou moins considérable de lignes, 
au commencement desquelles on trouve une lettre servant de 
clef. 0;*, dans les uns comme dans les autres, j'ai trouvé Fan* 
tienne Ave Regina cmlorum notée avec la finale à la lettre G (ul), 
ou sur la ligne colorée qui répond à cette lettre. A l'égard des 
uianuscrits notés en plain-chant ancien, ils ont ce morceau écrit 



— 510 — 
avec la clef d'wl snr la deuxième. Tous m'ont d'ailleurs founi 
des leçons identiques de l'antienne, comme je la donne ici : 



.p.^ ,^^|^-«i-tji-ggir»> 



ve Re-gi-na coB-Io - rum, À — ve Do-mUaa 



I *■ ■ ■ T 



:±=lHi=î 



Ao-ge-lo ' rum: Siil - - ve ra-dix, Sal-Tepor«ta, Ex qua 

■#-gM ■ I ■ «-^nfll ■ ■ ■-'---Bi-»* _^ 

man-do lux ex or - ta: Gaade.Virgo glo-ri - o - sa, Su-per 

om - nés spe -cio - sa^ Va - le, oval-de de-co-ra; 



^ 



^ 



, ,■■ ■»» ■ Jj^Z^ 



fX pro no 



bis 



Cliri - slnm ex 



— ra. 



Je prie le lecteur de m'accorder icî|son attention , car 11 s'agit 
<*un fait important. Telle qu'elle est notée dans cet exemple , 
l'antienne est du quatorzième ton , le seul dans lequel les demi- 
tons sont à leur place naturelle et sans aucun signe d'altération. 
Or, en transportant cette antienne dans le sixième mode, comme 
l'a fait Guidetti dans le Directorium ekori (page clxii), il est évi- 
dent qu'il aurait dû mettre partout le bémol à la quarte supé- 
rieure de la finale; c'est en effet de cette manière que l'antienne 
se chante à Rome. On pourrait croire qu'il a considéré ce demi- 
ton comme sous-entendu, suivant l'usage établi, et qu'il a cru 
inutile de l'écrire; mais il n'en est point ainsi, car il l'écrit quel- 
quefois par exception , d'où l'on doit conclure qu'il n'a pas voulu 
qu'on le chantftt là où il ne Ta pas placé. Voici comme il a noté 
ce chant: 




Ye Re«»gi-na cœ-lo - rum, A - - Te Do- aligna 



An-ge- io ^ rum: Sal - * ve ra-dix» Salive por-ta. Ex qua 




Va - le, val'de de-co-ra; 



Cbri - sluro ex o — ra. 



Il rautTavouer, dan$ ces affreuses relations de triton si muN 
tipnéesi dans ce combat continuel de sentiment de deux tons 
différents, il est bien dirficile de reconnaître le beau chant si na- 
turel dont je viens de donner la leçon d*après les manuscrits. 
L'iûcertitude et Terreur ou Guidelti, homme très savant d*ail- 
Jeurs, s*est laissé entraîner comme tant d*autres concernant la 
manière d'écrire les anciens chants dans certains tons, n*ont pas 
d'autre cause que la substitution qui se fit dans le mioyen-âgé 
dés huit tons usuels du plain-chant aux quatorze modes prove- 
nant des sept échelles naturelles (1). Si les écolâtres et les 
cbsfntres qui ont transporté les chants du neuvième mode dans 
le premier ton , ceux du dixième dans le second , ceux du treir 
ziènie dans le cinquième et ceux du quatorzième dans le sixième, 
avaient bien compris que les demi-tons naturels des quatorze 
modes devaient se trouver^ dans les transpositions qu*ils faisaient 
des chants , et conséquemment qu'il fallait les représenter par 
des signes , nous ne verrions pas tant d'incertitude et d'erreur 
9w ce sujet chez les auteurs et les chantres des temps modernes. 
Malheureusement les notations saxonnes et lombardes, «qui, pen- 
dant plus de six cents ans, furent à peu près les seules dont on 
$6 servit pour les livres de chœur, n admettent aucun signe ca- 
ractéristique du ton ou du demi-ton, en sorte que lorsque la 
notation usuelle du plain-chant fut substituée à ces anciens sys- 
tèmes, il n'existait plus que des traditions incertaines et cor* 
rompnes, et qu'on ne sut pas distinguer les chants trausportés 
du neuvième mode dans le premier d'avec ceux qui avaient été 

(i) Voy» ma Méthode élémentaire de plain-chant , à l'usage des sémi- 
naires ^ é9$ èkofUru $1 des cr§emstes. ParU • 4843* M"* V (ianaiix , iii-8 
( p. il et sttiv.). 



- 512 — 
composés dans celui-ci , ceux du dixième d'avec ceux du second , 
ceux du treizième d*avecceux du cinquième, enfin ceux du qua- 
torzième d*avec ceux du sixième. Pour faire cesser toute confu- 
sion, il faudrait rétablir les chants dans leurs modes primitifs, 
et dès lors serait donnée la démonstration la plus évidente de la 
théorie de remploi du demi-ton dans le plain-chant que j*ai 
développée amplement dans cette Revue^ et seraient renversées à 
tout jamais les pauvretés qu*on a opposées à celte théorie. 

J'ignore où Nivers a puisé la tradition de la vraie tonalité de 
Tantienne dont je m'occupe en ce moment, mais Y Ave Regina 
cœlorum est noté, dans ses éditions de Tantiphonaire romain, 
avec la clef d*ti^ de la seconde ligne, et conséquemment dans le 
quatorzième mode (1). On ne peut croire quMl ait puisé à la source 
des anciens manuscrits, car il a dénaturé ce beau chant par une 
multitude d'altérations et de changements que rien n'autorise. 
Voici sa version, qui est celle de toutes les éditions du chant ro- 
main publiées en France à l'imitation de la sienne : 



A - ve, Re-gi-na cœ - lo - rum, A - vc, 
0o*ini-na An- ge-lo-rum, Sal - -ve ra-dix, Sal-vepor-ta, 
Ex qua mon -do lux est or - ta:Gatt-de, Vir-go gloni-o-iMi» 



Su-per 



om - nés spe-ci- o 

I ■ ■■ ES 



sa. Va - • le ô val-de 



^ H 



F 



de- 00 - ra, Et pro no - bis Chris- tum ex 



nu 



Sans parler de la sécheresse des formes du chant sur les mots 
cœlorum et Domina angelorum^ comparées aux formes onctueuses 
de l'ancien chant, est-il croyable qu'on ait imaginé une dégra*- 
dation de ce chant telle qu'on la voit dans l'antiphouaire de Ni- 

(i) ÀiUiphonarium romanumf etc. Parisiis , apud Christ. Ballard, 1701, 
in-A* (p. 10 et 11). 



— 315 — 
vers sur les mots Suive radix, sidve porta; Gaude Virg^o gloriosa; 
vaîde decàra? Ces aliéralions, pas plus que celles de la tona- 
lité , sur les mots Ex qua et super ne sauraient être justifiées 
par aucun motif. 

Que si je compare l'antienne dont il s'agit avec le chant qui 
se trouTe dans les éditions de Tilman Susato, de Plantin, de 
Moretusy de Verdussen, et en général dans toutes celles des dio* 
cèses de Malines et de Liège dont on se sert non seulement en 
Belgique , mais dans le nord de la France , j'y trouverai bien 
d'autres altérations. 

Voici comment Y Ave Regina cœlorum est noté dans tous ces 
antiphonaires : 

f\f ■»,■ ,,■ I » ■' * I ■' '**<■ ■ I f ♦■ ^g 

A - T«, Re-gi-na coe • lo • mm, A - ve, 
_ . ■ I ■ ■ ■■ ♦ .. , _ I _■■■♦, ■ I ■ ■■ I ■ ,_ t 



pi. q « ■!■ ■ ■■♦»>■. ■ ! ,m^ ^^ 



i 



Do-mi-ne An-ge-lo 



ram, Sal - -Te ra-dix, Sal-ve 



fu"\' ,■„ I .■ ■■->f*4"+=M- ■ Il , ■■ r ■» 

por-ta, Ex qna man-do lax est or * ta. Gao-de, Yir-go 



|»i^ V I ■ ■■>, I .■■■ ■ I "V " I »'^*-^ 

gIo-ri-o-sa,Su-per om - nés spe-ci-o - sa. Va - • le ô 



Tal - de de-co - ra , Et pro no - bis Christum ex o - ra. 

On ne peut s'expliquer, à Vexamen de cette tradition de l'an- 
tienne , comment ceux qui l'ont notée de cette manière n'ont pas 
vu qu'elle ne répond à aucun ton du plain-chant; car ils lui ont 
ôlé partout le demi-ton caractéristique pour lui substituer l'in- 
tervalle d'un ton, et au ton, dont l'intervalle est nécessaire et 
naturel , ils ont substitué un demi;ton étranger à la tonalité. 
Cependant quelques milliers de personnes ont chanté l'antienne 
de cette manière depuis des siècles sans qu^une observation ait 
été faite contre cette anomalie ; et, ce qu'il y a de plus bizarre, 
c'est qu*un ecclésiastique du diocèse de Gand s'est persuadé que 
cette forme répond au sixième ton, et que, dans l'édition du ves* 
péral qu'il a publiée en 1835 pour l'usage de ce diocèse, il a 



— 514 — 
donné Taiitienne comme étant du sixième ton transposé (i), en 
la notant de cette manière : 



^ 



^ 



g--"H^-.iN i^^^ 



A- 



▼«, 



Re - gi - na cœ - lo - - rum, A <» » w. 



È 



E 



S 



^ 



^ 



Do-mi-na an-ge- lo • * rom. 

Il serait trop long de remarquer toutes les altérations des 
formes primitives du chant qui sont accumulées dans ces diverses 
traditions, et qui le dénaturent au point de le rendre méconnais- 
sable. Je les ai mises sous les yeux des lecteurs afin qu'ils puis- 
sent les comparer, les analyser et acquérir la conviction de la 
vérité inattaquable que nous avons énoncée* lorsque nous avons 
dit que toutes les traditions , toutes les éditions du chant ro- 
main sont contradictoires entre elles et plus ou moins capri* 
cieuses , qu*elles sont toutes enfin des dégénérations du chant 
primitif, dent la supériorité est évidente sous tous les rapports. 

Continuons la démonstration de cette vérité par Texamen de 
Fantienne Regina cœli, qui se chante depuis le Samedi-Saint 
jusqu'à la Pentecôte.: Les manuscrits s'accordent avec les édi- 
tions pour placer ce chant dans le cinquième ton , qui convient 
en effet à la contexture de la mélodie et aux voix de ténor et de 
basse (2). Voici ce chant, tel qu*il m*est fourni par les sources les 
plus anciennes et les meilleures. 

\l ■ ■ I ■ ■ a- -U -^ Jl — •■ 



^ 



m-*- 



^^ 



^ ■ ■ «.lin 



>» 



*-^ 



'■"♦ 



ï 



Re-gi-oa oœ-li la&-ta - • re,Al-le- lu-ia. Qnia quem me 



ru - i • sti por - - - ta - re, AI - le - • lu - ia. 

■ ■ ■ I ' ■'' >■ ^ R fn^=.zMS=^^^ 

Resnr-re - xit «i-cul di-xit, Al-Ie - In - la. 0-ra pro no • bis. 



-ter. 



^^"■.■r»v,j:jtei> 



:«■»: 



S 



De - um , A! • le 



. lu 



ia. 



(1) Vespérale $eu AnliphonaU romanumjuxta hreviarium. Gandae, 1835, 
gr. ln-8"(p. 5S2). 
(â) OMkraet ADtiphonaires et Vespéraui imfiqaentce norceati comme étant 



— 315 — 

RemarqiMV d*abord comme la première phrase (Regina cmli 
IcBtare) est bî6D faite, simple , onctueuse et complète, et comme 
le premier aUàlma qui Tacbève participe bien de son caractère* 
Voyez ensuite comme la tonalité tout entière du morceau est éta* 
lée avec majesté sur les paroles Quia quemmeruistiportare, et 
comme le second aUdwiOj qui complète cette beHe phrase, prend 
aussi une forme plus riche qui le premier. Quel élan de joie sur 
h Resurrexit! puis comme ces quatre notes simples et vigou^ 
reu&es, sans aucun ornement, expriment bien, sur Sicut dixit , 
la parole éternelle! Et enfin avec quelle grâce la forme du troi- 
sième alléluia est diversifiée ! Voyez ensuite comme la mélodie 
change de caractère sur ces paroles : Orapro nobis Deum; comme 
elle devient suppliaute, et quel est le sentiment humble exprimé 
par la réunion des deux demi-ton$ sur le mot nobis 1 X ce senti- 
ment si bien rendu, voyez ensuite succéder les accents de la 
jubilation dans le splendide alMuia qui termine Fantienne t La 
variété de formes des quatre mltêîuia, le goût, le bon sens qui y 
préside et la progression dans leur développement mériteraient 
seuls^ notre admiration, lors même que Tantienne entière ne se- 
rait pas d*une perfection si achevée. Bien des opinions ont été 
émises sur Tancien plain-chant romain; cependant bien peu de 
personnes Tout assez étudié pour en connaître le mérite et les 
beautés. 

Voyons maintenant ce que le travail moderne a voulu mettre 
dans cette œuvre si belle que je viens d*analyser. Guidetti, placé 
sous Tinfluence de Topinion de son maître Palestrina , a savoir 
que la restauration du plain-chant devait consister à lui donner 
toute la simplicité possible et à le débarrasser des longues suites 
de notes, s*est attaché à réaliser cette pensée, notamment dans 
Vdiniienue Regina cœli lœtare; ce qui, pour le dire en passant, 
prouve que le savant abbé Baini a mal jugé le travail de Guidetti 
lorsqu'il a avancé qu*il ne contient que ce qui est dans les ma- 
nuscrits , contrairement à ce que Giiidetti déclare lui-même avoir 
fait, dans sa préface du Directorium chori.ll suffit de la plus sim- 
ple comparaison de ce directoire avec les manuscrits anciens pour 
acquérir la preuve que Baini s'est trompé et quil n'a pas fait 

du sixième ton ; mais c'est évidemment une erreur, car la dominaDte est à k 
quinie supérieure de la finale, et le progrès du chant est constammeni vers 
cette dominante. 



— 548 — 
cette vérification. Par exempte» dominé par son parti pris de 
simplification, qa*a fait Goidetti sur le mot portare^ dans Tan- 
tienne dont il s'agit? il a réduit le chant à cette ferme sèche et 
roide : 

f'V - ii l l 

Por - ta - re. 

et par ce changement il a fait disparaître l'ampleur développée 
dans le chant original depuis les paroles Quia quem meruisti. De 
même, il a ôlé quelque chose de la solennité du dernier alléluia, 
en le réduisant ainsi : 

^^^=^"f^ ... I l 

Al-le ta - ia. 

Du reste, il a aussi dénaturé le second alléluia ^ et lui a donné 
quelque chose de terne, en récrivant de cette manière : 

^'- ■ ■■■■, ., , ^ 

' Al . le - - lu - ia. 

Les anciens éditeurs français, et d*après eux Nrvers et ses suc- 
cesseurs, ont fait exactement le contraire de Guidetli, car ils ont 
augmenté le nombre des notes, altéré la variété des formes, 
si bien établie dans le chant original, et substitué des choses 
plates et de mauvais goût à Télégance de celui-ci. Je ne puis 
faire connaître ce qu'ils out fait pour dénaturer ce beau chant 
qu'en donnant ici leur version tout entière : 

Rc-gi-na cœ-li !ae-ta - - - - • rc, Al -le - - ta-ia. 

Qoiaquem me-ru-is-ti por - - - ta -re, Al- le - lu-ia. 



^ =*«' ■ I . 1^1 ■ I M «'-^M ■ I , ■ |-S ^ 



*»-•- 



Resur-re - xit si-cut dixity Al-le - - lu-ia. 0-ra pro no • bis, 

f^u ■ I ■ X" "\«"\.rh^« .■, , Il 

De • um , Al - le - • • - - - -lu-ia. 



- S!7 - 

Ces éditeurs commenGent par ôter les deux notes liées sur cfflt, 
qui donnent du moelleux à la phrase , et ils rendent ce comuien- 
cernent d'autant plus sec» qu ils le font suivre de la longue série 
de notes du mot lœtare^ qu*ils copient de celle qui se trouve dans 
le chant original sm partare: par cette répétition du même pas- 
sage» ils détruisent la variété et tombent dans la monotonie. En 
liant deux notes sur la première syllabe du premier alléluia^ et 
deux autres sur la troisième syllabe» ils ôtent la grftce naturelle 
de ce passage. Le changement du rhythme musical sur le mot 
meruisti est occasionné par celui de la prosodie. A Tégard du 
second alléluia^ il n*est personne qui ne soit en état devoir 
que tontes ces notes liées par intervalles de secondes donnent 
une forme plate, en comparaison de celle du chant original. Il en 
est de même du troisième alléluia^ qui est un modèle d*élégance 
daos le chant ancien » et dont la forme est fastidieuse dans les 
éditions françaises. La note ajoutée dans ces éditions sur la 
deuxième syllabe de nobis gâte toute la beauté de ce chant. Enfin 
les belles proportions qui» dans le chant original» se développent 
progressivement» sont anéanties par ces additions de notes se* 
mées partout, sans discernement et*sans goût. 

Parlerai-je des éditeurs d*Ânvers et de Liège? Ceux-là ont fait 
de la touchante prière du chant romain une petite pièce guille- 
rette fort curieuse; car à Tégalité majestueuse des notes de ce 
chant, ils ont substitué en plusieurs endroits des suites en semi« 
brèves qui» comme je Fai dit dans Tarticle précédent» s*exéca* 
laient autrefois dans un mouvement plus ou. moins rapide. Ainsi» 
dans le chant de Quia quem meruisti » tous ces éditeurs font : 



^: 



I ■" I ■ ■■■ 



Qui. a qacm oe - ra - i • stL 
Ce qui correspond à 



Qui • a quem me - - ra • i * • r st|» . 

An chant si plein d'onction des paroles Ora pro nobis Dewm» 
ils ont substitué celui-ci : 



- 348 - 



- i r-*- 



j«-t-*V~ 



- ra pro 



no - bis 



De - om. 



Cesl-à-dire 



O - ni MO no - - bis De - am. 



- ra pro 

Et ainsi de plusieurs autres passages. 

Les éditeurs qui ont publié des livres de chant romain pour 
Fusage des diocèses de Gand et de Tournay ont introduit quelques 
variantes dans les ornements^ et y ont placé des demi-tons de 
fantaisie, par exemple, dans ces passages : 




Re-snr-re - lit Al - le 



, LAntiphonale ronumum^ imprimé à Poitiers en 1692, donne 
une autre leçon non moins bizarre de ce dernier alléluia^ et dans 
lequel le chant primitif n*est pas moins défiguré; voici cet al- 
léluia : 



f^^ 



♦■•■ 



=i^P 



i 



iù^^Xt ^ ^ - - - ht 



ia. 



Je citerai encore, comme une des mille altérattOBs du chant 
qui semblent BQ difspu^r la palme du ridiçu}e,'ce passage 
qu'on trouve dans \ Antifhonarium romanum, imprimé à Douai 
en 1639 : 



P' J ' I *" "^ I ^ ♦ ■„■■ > 1 H^my^^^ .■ ^ fl 



QaUa qttem ae-ru-i - - sti par 



ta-re. 



Cet article est déjà trop étendu pour que je puitpe m'y livrer 



— S19 — 
à Texamen de la forme primilive de ranlieuoe Saît?e Regina et 
des nombreuses altéralions qui 1» défigurent dans la plupart des 
éditions du chant romain. Cette antienne seule exigerait de très 
longs développements, et retendue considérable de mon travail 
me fait désirer d'arriver promptement à l'analyse des Kyrie et 
autres chauls du Graduel , avaut d'aborder Ids difficullés des 
hymnes. 

Fétis père. 



BIOGRAPHIE 

DE 

(Suite et fin.) 

Au mois de septembre 1789, je quittai Erfurt pour retourner 
à la maison paternelle. La séparation de mon maître bien aimé , 
de mes très chers et jeunes amis Fischer (1), Umbreit (2), devenu 
pins tard organiste à Sonnenborn, près Gotha; Nehrlich (3), 
Kapp (4) 9 des écoliers et des écolières que j'avais à Erfurt , leur 
séparation, dis-Je, me fit beaucoup de chagrin. Cependant je me 
rendis volontiers au désir de mon excellent père , car il avait le 
projet de m'envoyer à Gœttingen , en 1790, pour me placer pen- 

(1) M.-G. Fischer, organiste à Péglise da prêche, directeur et maître de 1« 
musique du séminaire d'£rfurt, un des plus grands, s'il n^était le plus grand 
contrapuntiste de notre époque , mourut dans cette yUle en 1829, ne pouvant 
plus remplir ses fonctions d*organiste, k cause de Tétat grave de maladie qui 
Ten empêchait depuis plusieurs années avant sa mort. •— La Bévue a publié 
l^année dernière deux pièces d'orgue de cet excellent compositeur. 

(Note du directeur.) 

(2) K.-6. Umbreit , placé de bonne heure comme professeur et organiste à 
Sonnenbom près Gotha , almndonna plus tard cette pkce pour vivre , comme 
homme privé, à Rehestadt, son pays natal , situé non loin d'Arnsudt. Ses 
compositions pour IVgue portent le cachet de la profondeur; ses vingt-quatre 
chorals avec basses variées , ainsi que son Livre-Choral à 4 voix, dénotent en 
lui un habile harmoniste. Il est mort le 28 avril 1829. 

(3) Nehrlich, né à Erfurt, yint dans sa jeunesse k Hambourg comme so- 
prano, et il eutravantage de profiter des leçons de€h.-Ph.-£mm« Bach. ▲ 
son retour» il en reçut de Uaessler pour le clavecin, et étudia le contre-point 
avec KitteU On a gravé de lui deux cahiers de variations pour le clavecin, tra- 
vaiHées avec richesse et solidité. Plus tard , il se rendit à Moscou ; et, comme 
Je Tai appris, il est mort à Hambourg depuis ptusieors années, à son retour 
dans sa patrie. 

(û) Kapp était aussi élève de Kittel et de Hsssler ; U touchait bien Torgue e| 
le davecio; it était, de plus , excellent chanteur. U fut par la suite , autant que 
J'ai pu le savoir, placé comme organiste k Minden en Prusse, et U mourut à 
la fleur de Tâge. Plusieurs compositions de lui, tant pour Torgue que pour 
le clavecin , ont été publiées par la gravure. 



-^ 521 — 
dant un an auprès de Forkel , qui faisaU un cours public de mu- 
sique ; mais le ciel en décida autrement : la place d'organiste de 
la ville à Giessen devint vacantç , et elle me fut accordée. Je m'y 
rendis sur-le-champ, et je trouvai chez le professeur, conseiller 
de cour, docteur Hezel, un digne ami' et un protecteur des arts. 
Je dus recevoir une heureuse influence du commerce d'un homme 
versé dans toutes les connaissances humaines. 

En 1790, je fus installé, comme organiste de la ville, à Giessen, 
avec un traitement annuel de 50 florins (environ 107 francs). 
Mes obligations étaient de toucher l'orgue six fois par semaine 
et de donner une leçon de chant aux enfants de l'école pendant 
deux heures et demie. 

Avant de prendre possession de ma place , je fis un voyage de 
Giessen à Marburg, et j'y fis connaissance avec le chanteur Kocfa, 
élève de Kittel. Je vins ensuite de là à Berlenbourg, puis, je 
fis une visite au comte de Wittgenstein, résidant dans la ville de 
ce nom, où je donnai un concert sur l'orgue. Après ce concert, 
la famille du comte me fit la proposition de demeurer à son ser- 
vice comme maître de clavecin de la comtesse ; mais je m'étais 
déjà présenté pour la place d'organiste à Giessen , et je ne pus 
accepter cette offre. 

De là, je me rendis à Dillenbourg, à Herbom et à Wetzlar. Je fis 
pendant ce voyage la connaissance du claveciniste Enslin> du fa- 
meux facteur d'instruments Greiner, et de Ghrysolqgus Heimes , 
organiste du couvent des franciscains. 

Gomme mon mince traitement à Giessen ne pouvait suffire 
pour satisfaire aux premières nécessités de la vie , il me fallut 
gagner ce qui me manquait en donnant des leçons'particulières 
et en faisant des copies d'écritures pour un avocat. Cependant, 
des difficultés d'une autre nature me chagrinaient plus que cette 
gêne pécuniaire; cette position était une barrière placée sur la 
route pour retarder mes progrès dans l'art ; je n'avais jamais au- 
cune occasion d'entendre les chefs*d'œuvre les plus importants 
de nos maîtres, ni de voir aucun d'eux. Bien plus, pendant un 
séjour de quinze années à Giessen, je n'eus qu'une seule fois le 
bonheur de tenir une partition dans les mains; c'était celle du 
Requiem de Mozart; je la dévorai avec une ardeur sauvage, et je 
fus accablé de tristesse quand il fallut la rendre. 

J'étais de plus condamné par le sort à toucher pendant quinze 

n. SKPTEMBRB, 2. 2Zi 



— 52Î - 
ans un orgos très mauvais, dont le olàvier manquail d*éteiidue 
et qui était dépourvu de pédales. Cette circonstance nuisit beau- 
coup êu talent que j'aurais dû acquérir couime organiste; cepen- 
dant mon pur amour de Fart me faisait passer une partie de la 
nuit à une mauvaise épinette sur laquelle j'étudiais des composi- 
tions d'orgue ou de clavecin de Sébastien Bach , de son fils Em- 
manuel, de Mozart, de Haydn, de démenti, de Kozelua et autres. 
A cette époque, c*est-à*dire en 1790, j'écrivis entre autres 
compositions : i^ une cantate funèbre sur la mort du landgrave 
de Hesse, Louis IX, avec orchestre ; elle fui exécutée dans Téglise 
de la ville, à Giessen ; S** uue cantate pour la Pentecôte avec ac» 
compagnement d'orchestre, qui fui exécutée dans l'église du 
château ; 3* pluiieurs chœurs et un motet funèbre ; 4» deux qua- 
tuors pour clavecin, violons et woloncelle; 5^ trois concertos de 
clavecin ; 6* plusieurs cahiers de variations , partie pour le cla- 
vecin seul, partie avec accompagnement de violon et violoncelle; 
T'' beaucoup de petites chansons avec^ accompagnement de cla- 
vecin, et de plus encore une grande quantité de compositions 
pour l'orgue; 8° dans Tannée 1804, je composai une grande can- 
tate avec accompagnement d'un fort orchestre; malheureuse* 
ment j'en ai perdu la partition; 9** trois sextuors pour clavecin , 
un cor» une clarinette, violons, viola et violoncelle obligé; 
iO° plusieurs trios pour violons, alto et violoncelle ; 11"" plusieurs 
sonates de clavecin avec violon ou flûte et violoncelle. Ces con)<* 
positions existent encore dans mes papiers* 

Dans l'année 1792, après une épreuve préalable subie devant 
les surintendants Bechlold, Ouvrier et Schûlz, j'obtins à la fois 
la troisième place de maître d'école, en 1793 celle de maître 
d'écriture, et en 1805 je fus encore chargé de celle de n^aitre de 
musique au collège de Giessen. Par là ma position finanoière fut 
améliorée (1). 

Mais pendant le» guerres de la révolution française, dont les 
ravages s'étendirent jusqu'à Giessen , il fallut souvent donner 
quartier à des soldats, et j'eus à subir de rudes épreuves; mais 
n'en parlons plus. 

(1) RJDck avait une écriture égale, ferme, pleine, élégante, en un mot une 
belle écriture; sa copie de musique présentait les mêmes qualités. Par l'effet 
des habitudes d'économie de sa jeunesse , il ne s*est jamais servi que de papier 
gria ti^i commun cjti'U réglait a ver une patt« ponr lumustqne. . {ff. da frad.) 



~ 5Î8 — 

Je ne dois pas oublier de menHonner que d4j& , en 4804 , mon 
grteieux piince avail augmenté mon Iraiteinenl eomuie or^'a*- 
niste« 

Le professeur et doeteur Hesel, venu de Giessen à Dorpat, oi 
mort depuis quelques années, m'avait fait appeler peurélro di* 
recteur de la niu|ique et organiste de rUniversilé ; mais je n'eus 
pas d'égard à celte invitation à cause de relations de faniilje que 
je ne voulais pas rompre. En revanche, je fus appelé en 4805 à 
Darmsladt poni^ y occuper la place d'organiste de la ville , ainsi 
que celle de chanteur et de mailre de musique au collège du 
grand-duc. Je fus au$ssi nommé examinateur des candidats des 
écoles normales primaires de la province de Starkenbourg et 
membre de la chapelle du grand'-duc. En 4 84 S, j'échangeai la 
place d'organiste de la ville contre celle d'organiste deda cour, 
et, en 4847, je fus nommé musicien titulaire de la chambre du 
grand*duc. 

Ainsi s'établit peu à peu, par la bienveillance de feu S. A. R. 
le grand^duc Louis I**, grand connaisseur et zélé protecteur de 
l'art, cette sphère d'activité dans laquelle je vis eneore k 
présent. 

Après avoir entendu des œuvres si remarquables de nos plus 
grands maîtres de toute l'Europe, après avoir joui du eom* 
merce des hommes les plus éminents de ma profession , je dois 
mentionner parmi eux feu le conseiller intime abbé Vogler (4), 
qui passa les dernières années de sa vie à Darmstadt, où il est 
enseveli ; le maître de chapelle Wagner, homme plein de mé- 

(1) Tai entendu plusieurs fois Vogler sur rorgue. Les morceaui^ qu'il cir- 
cula dans un concert auquel ]*étais présent étalent les suivants : l** Variations 
pour le clavecin sur une iharche suédoise en mi naturel majeur, de sa propre 
compodlioD : si je ne me tronpe , elles ont été gravées i Stockholm ; H* as 
Clioral du mode dorique ; 3" uu Concerto de fllte ; k' un Adagfo daQl Je style 
fleuri ; 5" Promenude sur le Bhin-i avec Tinterveption d'un orage et du ton- 
nerre ; 6° une très savante Fugue bien conduite. 

Le jeu de Vogler était grandiose, élevé, plein d'effet, et on restait ébahi en 
l'entendant jouer dans le style sévère ; ses mélanges de registres étaient tou- 
joiuv très bons, et démontraient la connaiesance profonde qu^U avait delà 
facture de Tergue. La conversation de Vogler était extrêmement instractive 
et savante* Il avait le caractère méfiant envers cent qu'il ne connaissait pas 
intiaieuient ; mais il était cordial et cenflant envers ceax quMl savait être des 
hommes d'honoenr. J'ai jeui de aon amitié à un haut degré, et je n'oublierai 
jamais les benres que j'ai passées près de lui. Je 1p vis encore peu de jour» 



— 524 — 
rite, mortd6pnis>lasieurs années; le docteur Godefrcly W^er, 
procureur-rgénéral , vivant encore (1); M. le conseiller André, 
à Offenbach, et Schnyder von Wartensa, à Francforl-sur-le-Mein. 
Je poiirrais nommer ici beaucoup d*autres hommes dont la con- 
naissance avantageuse n'a pas été sans influence sur le perfec- 
lionnement de mon éducation musicale ; mais qu'il me suffise de 
dire que ce qui a aussi puissamment contribué à épurer mon goût 
et à augmenter mes connaissances a été l'avantage d'entendre 
un service de musique religieuse aussi célèbre et aussi distingué 
que celui de la chapelle du grand-duc. 

Les leçons publiques et particulières que je donne pourForgue, 
le contre-point, l'harmonie, à des élèves de la ville ou à des 
étrangers, le service de l'orgue à la chapelle de la cour, et la 
création de nouveaux morceaux de musique dans mes moments 
de loisir^ forment les occupations de mon existence actuelle. 

Une disposition et un goût personnels , ma première éducation 
et des circonstances inévitables aussi ont conduit mes inclina- 
tions vers la composition de la musique religieuse, et c'est sous 
cette impulsion que se sont produits peu à peu tant d'ouvrages 
en grande partie publiés. 

La quantité et la diversité d'affaires de ma profession, qui pe- 
saient ^ans cesse sur moi, m'ont empêché d'entreprendre autant 
que je l'aurais désiré des voyages d'art spéciaux ; mais je ne 
laissai pas échapper le temps des vacances sans me donner le 
délassement d'aller visiter quelques artistes et quelques amis 
de l'art. 

En 1820 , je fis une visite à mes chers frères et sœurs, à mon 
cher cousin Louis Rinck, maître du chant à Unterpolitz, près 
d'Iimenau, et à mes autres très chers parents de la Thuringe. 
Dans ce voyage, je fis connaissance avec le maître de chapelle 
Henkel, à Fulda; avec le chef d'orchestre Romberg, avec le 
maître de chapelle Schade, à Gotha; avec le conseiller Kuppe, à 

avant sa mort ; le choral fut Tobjet de notre entretien , pendant lequel \\ me 
présenta du papier réglé avec prière de lui écrire une mélodie dans le mode 
lydien. Je récrivis. Dè^ qu'il Peut examiné» U me dit : « Si vous revenez , je 
vous en écrirai .une. » Mais je ne le revis plus, car, trois jours après , une 
apoplexie avait mis fin à une vie aussi active. 

(i) Ce célèbre théoricien est mort au mois de novemiure 1839 ^ à Tftge de 
soixante ans. {Note du traducteur.] 



-~ 325 — 
NeidiugeiK Je vis à Wûrzbourg M. le professeur Frcelich, le cé- 
lèbre joueur de flûte Dulon, morl depuis, et le maître de cha- 
pelle Kuffoer. J*eus le regret de ne pas rencontrer le chef d*or- 
chestre Witt, qui était absent. 

En 1824, j'allai voir feu mon ami Simrock, à Bonn ; je fis aussi 
la connaissance du procureur Anschutz, de Goblentz, qui était un 
pianiste fort distingué. A Cologne, je fis uiie visite à M. Brei- 
denstein, professeur de musique. 

En 1827, je merendisàHeidelberg pour y voir le professeur et 
conseiller intime D' Thibaut. Je passai plusieurs heures ié\u 
cieuses auprès de cet homme si distingué commesavant, comme 
professeur, comme protecteur et comme adorateurde la vraie mu* 
sique religieuse. Je fus non seulement étonné de sa riche col- 
lection des œuvres des plus célèbres maîtres de Tancienne 
école dltalie, de Flandre et d'Allemagne , mais encore de la So- 
ciété musicale qu'il avait fondée^ dont il était directeur, et où 
j entendis diverses compositions de Palestrinâ, de Lolti, de 
Scarlatti, de Durante, de Valotti, etc.; cette musique, exécutée 
avec intelligence et avec la plus grande précision , me jeta dans 
un véritable ravissement. 

Dans le même voyage, je fis la connaissance du maître de 
chapelle Ritter à Manheim , du maître de chapelle Frei, mort de- 
puis peu, et de Schulz , organiste de la cour. 

En 1830, j'entrepris un voyage à Trêves dans le but de voir 
mon ancien élève l'abbé Mainzer. Je reçu^ de lui et de tous les 
amis de Fart un accueil si amical, que je regarde les jours que 
je passai parmi eux comme des plus beaux de ma vie. 

En 1831, je fus nommé membre honoraire de la Société hol- 
landaise établie à Amsterdam pour le progrès de l'art musical. 

Une famille heureuse , de nombreux amis , et diverses preuves 
que les travaux que j'ai accomplis jusqu'ici ne sont pas demeu- 
rés sans influence, forment le bonheur de mon existence, et me 
font désirer sincèrement, à l'âge de soixante-trois ans où je suis 
arrivé , de vivre encore longtemps pour moi et pour les autres , 
comme un serviteur dévoué de cet art serein qui aura fourni , 
suivant mes facultés, un revers poétique au côté sérieux de la 
vie. 



Les vœux luodDflles du graud artisle forent remplis jusqu^au 
printemps de Tanaée 1841. Voici ce qu'il m'écrivait le 34 mai : 
« Depuis quelque» mois je n'étais pas bien portant ; des vertiges, 
» des maux de tète et une certaine lassitude m*empéchaient à 
» peu près de rien faire : les médecins appellent cette maladie 
V lagrippei Dieu suit loué» je vais mieux; par le beau temps 
» qi]*il fait, je me promène journellement , et ma santé s'amé- 
» liore. » 

Cette prétendue grippe était évidemment une fausse désigna- 
tion donnée par convenance à une première et faible attaque de 
paralysie. Rinok reprit bien son travail» mais il fut obligé d'y 
consacrer beaucoup moins de temps* Ses doigts restèrent roides 
pour toujours. Au mois de septembre de cette année 1841» il joua 
bien encore de l'orgue ; mais ce ne fut que par amitié et com- 
plaisance pour moi » car il éprouvait bien de la peine à presser 
les louches du clavier. Ce fut certainement la dernière fois que 
l'instrument dont il avait été roi sonnait sous ses doigts. Il allait 
bien aussi à la promenade, mais appuyé sur le bras de quelqu'un 
de sa famille et de ses amis : c'est ainsi que nous sommes allés 
une fois au cimetière voir le tombeau de l'abbé Vogler, son pré- 
décesseur dans les fonctions d'organiste de la cour. Nous allions 
aussi à la forêt et au belvédère de Ludwigsée» sa promenade fa- 
vorite. Tout le monde saluait avec respect ce digne vieillard, et 
quand on s'arrêtait, il commençait par dire : « Dos ist ein Fran- 
Moèe^ein grosserFreundl » et j'étais bien heureux de cette présen- 
tation. 

Nous passions ordinairement la matinée à feuilleter ms pa- 
piers et sa nombreuse collection de musique. Il n'y avait pas de 
cahier qui ne fût l'occasion d'une observation ou de quelque 
narration instructive. Une œuvre de Kittel nous étant passée 
dans les mains, Rinck me confirma quB son maître découvrait à 
la vue des élèves le portrait de Séb. Bach couvert par un rideau, 
les jours où il était content de leur travail. Lorsqu'un de ces 
élèves avait montré un mérite exceptionnel , et Rinck était dans 
ce cas« il leur faisait un cadeau. A ce titre , Rinck avait reçu de 
son maître deux compositions autographes de J.-S. Bach : l'une 
d'elles m'a été transmise par celui qui l'avait si bien méritée, 
comme témoignage d'amitié ; c est le choral Set gegrilsset, Jésus 
giitig avec onze variations. Ce précieux manuscrit est encadré , 



— 327 - . 
et figure daûs mou saloa comme utiu relitiue dans sa chasse* 

A la mènie époque, Rinck se rendait encore aux séances mu9H 
cales qui avaient lieu dans diverses réunions» Il m*a accompagné 
au théâtre Grand^DucaL 

Une autre fois nous avons écoulé et analysé, pour ainsi dire, A 
récart l'oratorio de Eàniel^Judoë Macckabeus^ répété par la 
Dtlettani€*'Verein* Le directeur de cette Sot^iété, CharlesMangoldi 
ayant eu la bonté d'organiser une petite séance musicale à mon 
intention, Rinck m*y accompagna. Après avoir entendu une 
grande partie du Requiem de Cberubini et le Miserere de Léo à 
deux chœurs, nous nous sentîmes synipalliiquement émus jus-* 
qu'aux larmes , dès le début d'une fugue de S. Bach qui enve-* 
ioppe un choral ; c'est le morceau final du motet : leh la$9 dioh 
nicht. Nous voulûmes tous les deux emporter la partition de ce 
sublime fragment pour la relire et la copier. Rinck en avait déjà 
écrit une page, lorsqu'il se souvint d'avoir depuis longtemps ce 
morceau dans sa collection; alors je continuai seul la copie. 

Un an après, retournant à la maison de mon vénérable ami, sa 
domestique me dit en ouvrant la porte : « Herr Rinck ist unwohl 
(Sf. Rinck n'est pas bien). » Il veuaitd'être atteint d'une seconde 
attaque. Cependant il fut bientôt hors de danger; mais il avait 
perdu cette fois la faculté de marcher seul , même dans son ap* 
parlement, et sa main droite était inapte à écrire un seul mot. 
Heureusement ses facultés intellectuelles étaient intactes; il ru- 
minait des idées musicales qu'il avait le plus grand regret de ne 
pouvoir écrire , car il estimait plus ces idées que toules celles 
qu'il avait écrites auparavant. Il prenait le plus grand intérêt à 
m'entendre à son piano où je passai mon temps, quittant le cla- 
vier pour prendre le crayon et tracer toujours de nouveaux traits 
devant cette belle et douce figure qui posait devant moi. C'est en 
transportant sur la pierre une des pages d'album crayonnées 
alors qu'il m'a été permis d'offrir aux abonnés de cette R&Due une 
image ressemblante de l'excellent Rinck. Les lignes que vient 
d'écrire son élève , l'abbé Mainzer, disent ce que j'éprouvais *près 
de lui : Je prenais plaisir à contempler sa noble physionomie et sa 
longue chevelure aussi blanche que la neige; je me repaissais de 
cette angélique bonté , de cette aimable simplicité de son cceur^ qui 
rayonnaient dans chaque regard de son œil bleu et se révélaient 
dans l'expression candide de son sourire ; je n'auraiiipu dire ce que 



. - 528 — 
j'admirais, ce quefaimais davantage de son caractère ou de son 
talent. 

Ne pouvant plus exécuter lui-même aucune musique, il prenait 
un plaisir d*autant plus grand à'en entendre jouer par les autres. 
Je lui chantais des chansons françaises , des airs de nos vieux 
opéras, des noêls provençaux; je lui exhibais toutes les curio- 
sités musicales que le répertoire des anciens calvecinistes ou or« 
ganistes pouvait m*offrir, puis beaucoup de Bach, de Handel et de 
lui-uiénïe. Souvent, au début du morceau, il m'interrompait en 
s*écriant : aGut! Schœnl vomwem? (bon! beaul de qui?). » II ar- 
rivait souvent que ses exclamations admiratives et ses questions 
s'appliquaient à un morceau de sa composition dont il avait perdu 
le souvenir; et lorsque je lui répondais :<iVonIhnen{àe vous),» 
il riait, tout confus de s'être proclamé si bon et si beau. Ce qui 
le mettait aussi en grosse gaieté^ c'était l'audition de quelque 
composition de nos organistes français contemporains; leurs 
offertoires en style de pas redoublé le faisaient rire de bien bon 
cœur, quoiqu'il ne fût ni méchant, ni même malin. 

En 1844, son état de maladie n'avait pas changé; seulement 
son regard et son sourire avaient pris quelque chose de si bon , 
qu'on croyait voir une tête d'enfant souriant doucement à sa 
mère. Nous passions encore de longues heures entre sa fenêtre 
et son piano : sa pipe qu'il laissait toujours s'éteindre, notre con- 
versation pleine d'affection , et la musique que j'exécutais , lui 
procuraient de douces distractions : plusieurs fois il me serrait 
la main et la baisait en pleurant. Je citerai encore un trait qui 
fera connaître sa bienveillance à mon égard : un jour que j'étais 
à son piano, il me revint à la mémoire et sous les doigts plusieurs 
morceaux du Don Juan de Mozart ; arrivé au duo : Reich mir die 
Hand [La ci darem lamano), que je savais parfaitement par 
cœur, il fut si enchanté qu'il me le fît répéter. Depuis ce moment , 
il fallait non seulement lui redire souvent le duetto favori, mais 
encore le dire pour toutes les personnes qui venaient à la mai- 
son , et auxquelles il ne manquait jamais de parler du duetto. 
Excellent homme! combien il en est peu qui lui ressemblent! 
Pourquoi est-il mort? 

Toute la Société de chant de Darmstadt, tout le Gymnase , 
tous ses amis ont formé soii cortège funèbre. Ceux dont l'amitié 
ingénieuse n'avait jamais laissé échapper une seule occasion de 



— 329 — 
fêter rUIusire artiste par des cadeaux, par des chants, par des 
vers, par des inscriptions commémoratives, par une fouie de 
manières que ces bons Allemands savent mieux trouver que 
nous y eux dont les mœurs domestiques sont si douces , tous ceux 
qui , pendant vingt-cinq ans , s'étaient réunis pour embellir de 
temps en temps une des journées de Rinck , étaient, le 7 août à 
six heures du soir, autour de sa tombe, et se servant des paroles 
que Hotty adressait à son père qu'il venait de perdre, ils disaient 
en chœur harmonieux : 

Selîg aile , die im Herrn entschliefen l etc. 

c( Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! Heureux toi 
» aussi, notre père! Les anges t'ont apporté une couronne, ils 
» t'ont appelé , et tu es allé te reposer en Dieu. Tu planes main- 
j» tenant au-dessus des millions d^étoiles; tu as perdu de vue 
» cette poignée de poussière qu'on appelle la terre ; ton âme 
)) flotte au milieu de mille soleils, et tu contemples la face de 
» Dieu; lu vois le livre du monde fermé; tu bois, altéré, à la 
» source de vie , et ton regard devient pur comme le ciel , etc. r> 

Aujourd'hui donc que la postérité est venue pour Binck, il 
faut juRer ses œuvres et sa valeur dans les différentes branches 
de l'art qu'il a parcourues. Comme professeur et écrivain didac- 
tique, les innombrables et excellents élèves qu'il a formés, sa 
dernière métho.de d'orgue (Anleitung zum Orgel spiel)^ publiée à 
Darmstadt en 1838 et 1839, et le bel ouvrage sur la modulation, 
Praktische Ausweichungs-Schule, op. 99, qu'il dédia au Conserva- 
toire de Paris, témoignent d'une science complète, profonde et 
exposée avec une admirable clarté. La méthode d'orgue eut un 
tel succès et fut si tôt épuisée (1), qu'il fallut immédiatement en 
publier une seconde édition. Dans \ École pratique delà modula- 
tion^ toutes les modulations possibles sont présentées dans des 
exemples où il est fait un emploi méthodique de toutes les 
formes connues de contre-point : cet ouvrage est unique dans 
son genre. Avant Tépoque où Rinck fut obligé de cesser tout tra- 
vail, il avait préparé beaucoup de matériaux pour un Traité d'har- 
monie qui probablement ne pourra jamais être publié , et c'est . 
une grande perte. 

(1) Dans le seul séminaire de Garlsrulie, il se trouva 132 souscripteurs. 



— 550 - 
Pendant qu'il était à Giessen, et qu'il était obligé de gagner 
son modique nécessaire par tous les moyens possibles (on a vu 
qu'il copiait même des actes pour un avocat), Rînck donnait des 
leçons de piano, et il écrivait pour ses jeunes élèves des oonipo^ 
sitions ai distinguées et si agréables t qu'il était forcé, d'après de 
nombreuses demandes, de les livrer à l'impression. Je citerai 
dans cette classe d œuvres : 

i^ Une immense quantité de valses à 4 mains : en fouillant 
bien dans les papiers de l'auteur, j'en ai retrouvé treolensix que 
j'ai retirées d'un trop injuste oubli, en les faisant regraver à 
Paris chez madame Launer ; S"* Éludes pour le piano à 2 parties : 
cet ouvrage d'un contrapuntiste distingué, et destiné à servir de 
préparation aux œuvres de Bach et Handél, a été également 
réimprimé par mes soins chez madame Launer ; S* Divertisse- 
ment à 4 mains; 4* Variations sur des thèmes allemands; h"* So- 
nates avec violon et basse ; 6"* Des contredanses à 4 mains. 

On trouve dans toutes ces œuvres la douceur de Boccherini , 
la naïveté de Haydn et la suavité de Mozart. 

La musique vocale de Rinck a eu un grand «succès en Alle- 
magne. Ses cantates avec chœur, dont une grande partie ont été 
publiées par<Simrock, renferment de grandes beautés comme 
facture et comme style religieux ; on les chante toujours dans les 
Sociétés de chant. 

Il existe douze duos spirituels qu'on devrait traduire et ré- 
pandre en France dans tous les collèges et pensionnats : cest 
suave et distingué comme tout ce qu'a fait Rinck. 

Les nombreux recueils de chœurs et chorals à l'usage des 
écoles mériteraient le même emploi dans nos collèges. 

Si tant d'excellentes œuvres sont restées inconnues en France, 
la belle messe eu ré mineur, publiée , il y a sept ou huit ans. par 
les soins du directeur de cette Revue, et exécutée dans plusieurs 
églises, y a été jugée comme un chef-d'œuvre. Dans certaines 
parties de celte messe , le sentiment religieux s'y élève en. effet 
jusqu'au sublime : il serait impossible ^d'entendre YÀgnus Dei 
bien exécuté sans éprouver la plus profonde émotion. 

Une messe allemande pour voix d'hommes a été publiée de- 
puis peu. Jeu avais entendu des fragments fort beaux avant 
qu'elle fût gravée. 
Je ue dois pas oublier de mentionner un recueil de Geis- 



~- 351 - 
Uiehe Lieder {Cantiquêt spirituels), plein de mélodie et d'art. 

J'arrive enfin à la musique d*orgue, genre auquel Rinck a dû 
sa plus grande réputation et dans lequel il a le plus produit. Il 
serait impossible d'examiner Tun après Tautre* tous ces recueils 
de préludes, pûstiudes, morceaux divers, fugues, fantaisies, 
éludes, variations « etc. La grande Êtole pratique d'orgue, que 
Choron avait fait réimprimer en France, résume toutes les qua-* 
lités des autres œuvres : science profonde et claire, mélodie dis- 
tinguée et suave, caractère profondément religieux. Il n'y a que 
Bach qui, dans un même nombre de pages, eût pu répandre dans 
le même espace autant d'idées et de substance musicale qu'il y 
en a dans lés 321 pages de VÉcole d*orjiue. Il y a dans cette 
œuvre une si grande valeur intrinsèque, que le premier pianiste 
venu, le musicien qui ne jouirait même de la musique que par 
la lecture, est certain d'y trouver une source inépuisable d'ad- 
miration. 

Un ouvrage encore plus important auquel Rinck consacra les 
huit ou neuf dernières années de son existence artistique , c'est 
le ChoraUFreund , renfermant 130 chorals, traités chacun avec 
3, 4 ou 5 contre-^points , ou variations différentes. A cause de 
son utilité pour le cnlte luthérien, cet ouvrage a obtenu un succès 
immense en Allemagne. L'auteur s'y montre constamment un 
des plus grands contrapuntistes connus. Aussi est-ce de toutes 
ses compositions celle dont il se faisait le plus d'honneur. Il est 
fâcheux qu'elles soient sans application à notre culte catholique. 

S'il faut se placer à un point de vue élevé et prononcer un ju- 
gement impartial sur tant de belles œuvres , Rinck ne sera pas 
compté au nombre de oes organisations originales, énergiques, 
méprisant les traditions du passé et provoquant des transforma** 
tions dans l'art; non plus au nombre de ces autres artistes qui 
poussent un style, un genre à son plus grand point de développe- 
ment. Non; le style de Rinck est un mélangé des traditions de 
l'école de Bach avec les formes mélodiques et symphoniques de 
Moeart, de Haydn et de Beethoven» qui ont régné à son époque. 
Les développements de ses sujets, traités toujours d'une manière 
distinguée et piquante, sont courts. Il n'a jamais fait de mor- 
ceaux de longue haleiue ; néanmoins la musique de Rinck a un 
caractère et un cachet bien prononcés : mélodie suave, harmonie 
savante et toujours parfaitement claire, mais surtout sentiment 



- 352 — 
religieux tellement imprimé à chaque pensée, qu'il suffit d'exé- 
cuter quelques mesures d*un morceau quelconque pour être 
transporté en imagination dans Féglise et être ému d'une douce 
piété. Nul auteur n'a possédé cette qualité à un aussi haut degré 
que^ Rinck ; c'est que la vertu la plus pure habitait ce cœur si 
bon et si aimant, qui avait pris pour devise : mit Gott; avec 
Dieu. 

Comme exécutant organiste , RindL n'a pas été un virtuose de 
la force de Bach , de son élève Adolphe Hesse, de Mendelssohn , 
des frères Schneider. A cet égard , on a vu dans sa biographie 
que l'absence des pédales et des claviers multiples dans Torgue 
de Giessen l'avait empêché d'étudier cette partie si importante 
du talent de l'organiste , et qui exige une étude si opiniâtre. Il 
suffit d'ailleurs de comparer les compositions de Rinck avec celles 
des virtuoses organistes pour en induire sa faiblesse relative. Au 
reste, pour être moins puissant et moins étonnant, son jeu n'en 
était que plus pur et plus convenable à la noble destination de 
l'orgue. Les trios pour deux claviers et pédale obligée insérés 
dans sa dernière méthode d'orgue, l'emploi indépendant de cette 
dernière partie dans une foule de ses compositions , indiquent 
qu'il en avait compris suffisamment l'importance. Au-delà de ce 
point , l'instrument n'intéresse plus que l'esprit et cesse de tou- 
cher le cœur. Rinck est sans contredit le compositeur organiste 
qui a le mieux fait remplir à l'orgue son but religieux , et ce 
mérite a valu une popularité si étendue à ses œuvres, que tous 
les éditeurs d* Allemagne, d'Angleterre, et même de l'Amérique 
du nord, les ont publiées. 

Il y a sept ans que trois cents organistes allemands, la plupart 
élèves de Rinck, se rendirent à Darmstadt et vinrent offrir à leur 
doyen un grand vase . en argent ciselé où sont gravés les titres 
des principales compositions du maître. En France, où, comme 
dit M. Fétis^ les organistes allemands sont à peine connus de nom , 
celui de Rinck n'est prononcé qu'avec respect par les amateurs. Il 
faut espérer qu*il deviendra bientôt populaire comme chez nos 
voisins. Si, en écrivant ces lignes, j'ai contribué à ce résultat, 
j'aurai servi la bonne cause , et je trouverai une consolation à 
la perle bien douloureuse de mon illustre ami. 

J.-B. Laurbns. 



REVUE CRITIQUE. 



Syoopsie dee gammes et Théorie des sons musicaux , par M. Brossard , 
Juge à Ghâlons-sur-Saône (1). 

I. Synopsie des gammes^ ou Théorie de V armure des clefs et de 
la transposition des tons. — Eocouragé par le succès des Synop^ 
«» qu'il a consacrées à Tétude du droit, et particulièrement à 
l'expositioD du Code civil, un laborieux magistrat, que Tactivité 
de son esprit entraîne parfois à dlntéressantes excursions hors 
delà sévère enceinte du palais, a récemment publié la Synopsie 
des gammes^ œuvre que déjà nous avons signalée, non seulement 
comme très ingénieuse^ mais encore comme éminemment propre 
àuoir deux éléments qu'on ne devrait jamais séparer, la théorie 
et la pratique, éléments entre lesquels il est regrettable que la 
routine, cette aveugle ennemie du progrès, entretienne une sorte 
d'antipathie. 

La Synopsie des gammes, ou plutôt le texte qu'y a joint Tau- 
leur sous le titre de : Manière d'enseigner la synopsie des 
gammes, s'appuie sur diverses propriétés qu'il mnémonise en 
quelque série par les nombres 1 , 2, 5, 7, 9 et 12, propriétés à 
l'aide desquelles se résolvent, comme par enchantement» toutes 
les difficultés auxquelles peut donner lieu, soit l'armure des clefs, 
soit la transposition des tons. 

Veut-on, pour exemple, connaître la loi de l'introduction des 
dièses ou des bémols à l'armure de la clef d'un morceau quel- 
conque de musique? C'est dans le nombre 1 qu'il faut la cher- 
cher. N'est-il pas évident, en effet, que les dièses y sont admis 
i à 1 dans l'ordre ascendant des quintes à partir d'ut [sol^ ré, la, 
w»i, M, fa dièses, ur dièse, etc.), comme les bémols y sont pareil- 
lement admis 1 à 1 dans l'ordre descendant de ces mêmes quintes, 

(1) Chez Bachelier, libraire, quai des Grands- Augustins, 55. 



— 354 .^ 
toujours à partir à'ut naturel (/a, si bémol , la bémol , r^ bémol, 
sol bémol, ut bémol, etc.). 

Si Ton est désireux i% pénétrer les secrels que recèlent les 
autres nombres 2 (signe 4eB 2, ou plutôt des 44«Î2 quintes fran- 
chies par la tonique élevée ou abaissée de 2 semi-tons), 3 (signe 
des trois dièses ou des 3 bémols que nécessite la transition, sur 
une même tonique, du ton majeur au ton mineur, ou réciproque- 
ment), 7 (signe des 7 quintes franchies par la tonique élevée 
ou abaissée d'uu semi-^ton) , 9 (signe du nombre que toujours il 
faut compléter pour avoir le renversement d*un intervalle quel- 
conque) , enfln 12 (signe du nombre qu*il faut obtenir, soit par 
addition, soit par soustraction, pour avoir la notation simultanée 
de deux gammes enharmoniques), qu'on se donne la peine d'étu- 
dier le tableau intitulé : Synopsie des gammes^ à Taide du texte 
iutilulé : Manière d'enseigner la synopsie; que surtout on prenne 
le temps de méditer chacun des aperçus qui viendront frapper 
Tintelligence et transformer des règles sèches et arides eii des 
déductions pleines d'intérêt. 

II. Théorie des sons musicaux, — Par ce nouvel ouvrage, l'au- 
teur de la Synopsie des gammes s'est fait tour à tour le digne in- 
terprète et rhabile commentateur de M. Suremain de Hissery, 
auteur lui-même d'une Théorie acoustico-musicale , qui, sur la 
fin du dernier siècle, fit sensation parmi les sommités de la 
science. 

La Théorie des sons musicaux renferme en effet un traité et un 
appendice ; hi traité , c'est la doctrine de M. de Missery présentée 
par M. Brossard, son disciple et son ami ; c'est la pensée du maître 
présentée par l'élève : Tappendice, c'est le résultat des médita <• 
tions (le l'élève professant à son tour et élucidant, par des appli- 
cations variées, la doctrine du maître. 

Le traité, comme l'appendice, se divise en deux parties : la 
première, consacrée au système naturel et pur; la seconde , au 
système artificiel et tempéré. 

Dans la première partie du traité, on remarquera notamment : 
l"* que si les nombres constituants suffisent pour déterminer les 
sons, connue les rapports constituants pour déterminer les inter- 
valles, aux seuls logarithmes des nombres constituants il apparu 
tient de mesurer les sons, comme aux seuls logarithmes des 
rapports constituants de mesurer les intervalles (voyez page 2 



— 555 — 
«19); 2* que la irausposition sur crautres toniques «$t la cause 
unique de cette étonnante variété de sons purs dopt on a calculé 
50 par octave, et dont on pourrait porter le nombre jusqu'à 475 
(pag.l et40à47). 

Dans la seconda partie de ce même traité , on renaarquera ncK 
iamment : 1* que réitération des 50 sons purs du ayslèuie na- 
turel non seulement est possible, mais encore est nécessaire, 
d'où In système tempéré (pag. 80 et suiv.}; 2* que, dans ce der- 
nier système, le tempérament mixte inégal de IS sons par 
octave est ce qu'il y a de mieux pour concilier les exigences de 
lorgane auditif avec la défectuosité de Torgane vocal, moins im- 
parfait toutefois que les instruments à sons fixes (p. 108 i il9). 

Dans la première partie de l'appendice, on remarquera no- 
tamment : i^ une dissertation sur les logarithmes qui jouent un 
sigrand rôle pour la mesure des sons et des intervalles (p. 131 
à 139) ; 2** le commentaire des 50 sons purs, où se trouvent com- 
plétées et ordonnées des notions qui ne sont en quelque sK)rte 
qu'indiquées dans le traité. 

Enfin, dans la seconde partie de ce même appendice, on re- 
marquera notamment : l"* le calcul des intervalles tempérés au 
moyen du canon harmonique dont les bases sont posées par le 
traité; 3* l'armure des clefs où viennent se prêter un mutuel 
appui et les indications fournies par le traité et celles dévelop- 
pées par la Manière d'enseigner la synopsie des gammes. 

Nous ne pouvons donner une plus juste idée de la manière de 
l'auteur que par la citation de deux passages, Tun servant d'in- 
troduction à la première partie du traité , l'autre à la seconde 
partie de l'appendice. Les voici textuellement : 

« Objet de ce traité, *^ 1^ La musique est l'art de choisir et 
» d'employer les sons pour en faire des combinaisons suivies qui 
» plaisent à l'oreille, c'est-à-dire qui, par le moyen de cet or- 
» gane, apportent à l'âme des impressions agréableis, et peuvent 
» même lui procurer des émotions délicieuses. 

» La musique passe d'un ton à un autre par l'intervalle, d'un 
» intervalle à un autre par le mode, d'un mode à un autre par la 
» modulation ; elle entrelace les uns et les aulres^, et fait du tout 
» une unité savante où le goût a dû présider. 

)) 2* L'acoustique est la science qui apprend à déterminer les 
» sons, à les mesurer, à expliquer le mécanisme de leur produc* 



_ 356 — 
)> iian et les phénomènes qui en résultent. Considérée en vue de 
» ]a musique (et c*est sous ce rapport que nous Fenvisageons) , 
» elle est exclusivement la doctrine des sons musicaux ; elle en- 
» seigne à déterminer les sons, à les mesurer, à rejeter les uns, 
» à adopter les autres; enfin elle offre ces éléments au génie qui 
i> sait les employer. 

» Nécessité f division et application du tempérament musical. — 
» 107. La seconde catégorie de la première partie du présent 
» appendice a tout entière été consacrée à signaler les 50 sons 
)) purs que Foreille humaine peut, lorsqu'elle est délicate etexer- 
x> cée, distinguer dans chaque octave, depuis Yut inclusivement, 
)) jusqu'au si aussi inclusivement. 

» Mais si Foreille humaine est douée d'assez de délicatesse 
» pour les saisir tous, la voix humaine est loin de posséder assez 
D de flexibilité pour les entonner tous ; ainsi on s'est vu contraint 
» d'avoir recours au tempérament. 

» Le tempérament musical est donc une conséquence inévitable 
ïè de Fimperfection de notre organe vocal. 

y> A vrai dire, les instruments à archet Femportent de beau- 
» coup en justesse sur la voix humaine ; mais au contraire les 
» instruments à touches sont encore beaucoup plus défectueux 
» qu'elle , en ce sens qu'ils ne permettent les modulations , ou 
D transitions d'un ton à un autre, que sous la condition d'altérer 
» les sons de l'octave ; d'où la nécessité d'admettre le tempe- 
^ rament, cette ingénieuse anomalie qui, grâce à Fadmirable 
» variété dont elle est la source, se fait pardonner de légers 
» écarts, et peut-être même nous dédommage avec usure de cette 
» suave pureté de sons que jamais Fart ne parviendrait à pro- 
)) duire tels que la théorie a su les calculer. » 

D. 



-- 357 — 



HOLAND DÉ LAÊS\]S.^P$almi pcMitenHaleÈ. 



Roland de Lassus, le rival de Palesfrina, le prince des mosi- 
cieos du xvr siècle » celui dont on disait en jouant sur son nom 
qu'il était venu délasser Tunivers» Lassus Icissum qui recréai or*- 
hm, ne serait aujourd'hui connu que de quelques curieux ou 
énidits si les concerts du prinèe de là Moscowa n'avaient ré- 
vélé son existence à nos dilettanli. Telle est la destinée des mu- 
siciens depuis trois cents ans : ils défilent en rang sur la scène 
du mond^î , le public dislingue celui qui a un costume remar- 
quable et Tapplaùdit; mais dès qu'il est rentré dans la coulisse , 
il est oublié pour toujours, à moins qu'il n'en sorte une fois à 
la voix de quelque antiquaire qui le place comme une momie 
dans son musée archéologique. Roland de Lassus ne méritait pas 
cet abandon. Ses œuvres de musique religieuse seront toujours 
dignes de fixer l'attention et d'occuper l'esprit des hommes sé- 
rieux qui ont réfléchi sur les vrais caractères de la musique sa* 
crée. Pour nous, Roland de Lassus a approché bien près de la 
perfection ; et sans lui reconnaître la science profonde et l'art 
infini de Palestrina, nous sommes disposé à lui accorder autant 
de génie. Pour apprécier le mérite immense de Palestrina, il 
faut avoir une connaissance étendue de la composition musicale; 
autrement on ne pourra admirer l'habileté inimitable avec la- 
quelle ce grand maître écrit pour les voix , l'élégance continuelle 
qu'il sait donner au mouvement de ses parties vocales , le goût 
exquis qui règne dans son harmonie. Au contraire, Roland de 
lassus, moins correct , moins pur, moins élégant, moins savant 
que Palestrina, a souvent plus d'originalité et de simplicité tout 
à la fois ; sa musique est plus souvent syllabique , et il évite plus 
soigneusement le croisement des paroles; aussi les accords ma- 
jestueux , cette harmonie étrange et hardie , ce sentiment vrai et 

If. SEPTEMBRE. 3. 25 



— 558 — 
celle expression juste produironl-ils toujours et sur tous les 
hommes une grande et puissante impression. Par exemple, peut- 
on exprimer d'une manière plus élevée, pltts calme et plus'vraie 
la douleur et ranéanlissement du pécheur devant Dieu que dans 
ce beau passage Afflictus sum , etc. (i)? 



Aetvs. 



!•' Tbwor. 



2« Tbnor. 



Bassvs. 



m 



Af 



Af 



Af 



a 



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flic - 



flic 



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tus 



tus 



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^m 



sum 



4f - flic 



tus 



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m 



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O O 



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sum et hu 



et hu 



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et hu- 



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m 



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mi - li - a 



tus sum 



m 



mis. 



^ 



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T»-^-y 



-i9- 



g 



mi - li - a 



tus Mim ni 



mis. 



(1) Nous donnons ce morceau lel qu'il est écrit , mais il faut lé chanter un 
ton plus haut. 



559 — 



r) o o 



- mis rtt - gi 



zxn 



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n * // 



ru - gi 



fc# > ^^ 



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c - 



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ru - gi 



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- bam y ru 



^/ * yy 



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bam, a -gc 



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321 



ru - gi - e - bam , ru ■ gi - e - bam , a 



gc - 



i 



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— — i. 



■^P^ 



- mi • lu 



cor 



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b>^ g 



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^ 



mi - tu 



cor - 



dis me 



- — 1. 



^ 



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rzz: 



77T77 



IZ2I 



2ZZ 



a là 



mi - lu 



cor - 



- dis me 



- 1. 



a - 



izz: 



-&- 



zaz 



i. 



■w 



— mi - lu 



cor 



me 



Les arlî&tes qui iront jamais lu d'autre musique que celle des 
maîtres modernes éprouveront de l'élonnement à la vue de ces 
successions d'accords si éloignées des habitudes et des formules 
de la modulation moderne. Ici il n'est point fait emploi des ac- 
cords .dissonanrs; il n'y a dans la modulation aucune attraction 
d'un ton vers l'autre, oemme celle qui résulte de l'accord de sep- 
tième dominante et denses renversements; et par conséquent 



— 340 ^ 
il n'y a attcaoe obligation de cadence ou chute d*un ton sur 
Tautre. 

Ce fragment de Roland de Lassus peut donner une idée de 
l'intérêt que doivent exciter les productions de Fart religieux à 
cette époque^ La tonalité moderne n'était pas encore trouvée; 
c'est le système mélodique du plain-cbant qui règne dans toutes 
les compositions de Roland de Lassus comme dans celles de 
Palestrina ; et nous persistons à penser que si les artistes veulent 
counaitre les lois et les caractères du style religieux , ils ne 
peuvent les chercher ailleurs que dans les belles productions de 
ces maîtres. 

F. Danjou, 



NOUVELLES DIVERSES. 



V Noos espérons annoncer bientôt de bonnes nouvelles de Marseille. 
Mgr révêqae vent la réforme du chant , et il la veut complète et réelle , 
comme Mgr Tarchevèque de Cambrai. Sa Grandeur adoptera Tédllion de TAn- 
tiphonaire que va publier M. Fétis, et dont plusieurs éditeurs se disputent la 
propriété. 

%* Le célèbre compositeur Rossini , qni habite Bologne dans les États ro- 
mains, a été invité à composer la musique d'une cantate en Phonnëur du 
pape, dont l'avènement a été, comme on sait , salué par des transports d'en- 
thoasiasme. Le maestro, avec cette insouciance qui le caractérise, a cru pou- 
voir adapter aux paroles de la cantate la musique d'un ancien chœur tiré de 
ses opéras. Cette manière d*agir a été généralement blâmée ; et , en présence 
du mécontentement général , Rossini a été obligé de promettre de composer 
une musique spéciale pour cette cantate. Nous voyons avec plaisir que la déca- 
dence de Part en Italie n'est pas encore telle , qu'une inconvenance comme 
celle que Rossini a commise y puisse rester impunie. Cependant il faut s'at- 
tendre atout en fait de mauvais goût dans un pays où Ton imprime et l'on 
joue à l'église de la musique de dame arrangée pour l'orgue. 

%* Nous avons constaté dernièrement un fait affreux de vandalisme, et qui 
prouve la coupable effronterie de certains prétendus facteurs d'orgues qui 
exploitent la crédulité du clergé et des fabriques. L'église de la Madeleine , à 
Aix , possédait un bel orgue de quarante jeux , bien construit et assez bien 
conservé. Cet instrument, abandonné depuis douze ans à un soi-disant fac- 
teur d'orgues, offre un spectacle de dégradations sans exemple. Nous avons vu 
de nos yeux les tuyaux mutilés, coupés, tendus, dispersés, brisés, et entassés 
les uns sur les autres. En présence du digne curé de cette paroisse, stupéfait à 
la vue des ruines d'un objet si précieux , nous avons constaté que plusieurs 
jeux avaient été enlevés, et que les autres étaient mis en pièces. Nous espé- 
rons que la justice sera saisie de cette affaire et qu'un châtiment mérité viendra 
à propos effrayer les vandales qui dévastent nos églises et détruisent nos plus 
précieux instruments. 

V Le Midi est décidément menacé d'une invasion de facteurs alsaciens. 
Or, les orgues d'Alsace sont les plus médiocres de toutes : on n'a pas fait un 



— 342 — 
pas dans ce pays vers le progrès; le travail est grossier, Tiiarmome âpre , la 
composition des jeux défectueuse, les claviers durs et inégaux, les sons 
rauques ou stridents dans les jeux d'anches, sans timbre et sans égalité dans 
les jeux à bouche. \Vais telle est l'ignorance générale en pareille matière, que 
le bon marché que peuvent offrir les ouvriers de ce pays séduit les curés ou 
les fabriques, et détermine leur con6ance. La ruse qu'emploient les facteurs 
alsaciens consiste surtout à offrir un grand nambre de jeux pour peu d'argent : 
les nasards^ quinte, doubletle, flageolet, fifre, etc., etc., jouent, comme 
on le pense , un grand rôle dans les devis , parce que ces jeux font nombre et 
ne coûtent presque rien. Ces honnêtes facteurs alsaciens croient qu'ils ont un 
privilège d'impunité, et qu'ils pourront toujours effrontément se présenter et 
se faire accepter comme des facteurs habiles , placés au sommet de l'art , fai- 
sant mieux et à moindre prix que les facteurs de Paris, ^'ous espérons que le 
clergé ne tardera pas à s'apercevoir de son erreur. Pour montrer jusqu'à quel 
point Topinion s'égare , nous mettrons deux faits sous les yeux de nos lecteurs. 

L'orgue de l'église de la Madeleine, à Paris, construit par M. Gavaillé-Goll , 
n'a que quaranle-deux jeux, a été payé 75,000 fr. sans le buffet, et il est cer- 
tain que cet habile facteur n'a eu qu'un bénéfice très modique sur ce travail 

En revanche, nous connaissons, dans une église de province , un orgue fait 
par un facteur d'Alsace, qui contient quarante-cinq jeux, quatre daviers, pé- 
dale séparée, et qui a coûté 15,000 fr., y compris deux buffets en chêne avec 
sculptures. 

Croit-on que la fabrique qui a acheté l'orgue alsacien ait fait un marché plus 
avantageux que la fabrique de la Madeleine ? Si on croit cela, on se trompe ,* 
car dix jeux de l'orgue de la Madeleine valent mieux que les quarante-cinq 
jeux de l'orgue alsacien. 

Nous désirons que le clergé médite ces deux faits et en fasse son profit* Du 
reste, il eKt temps d'arrêter le vandalisme : nous publierons, dans notre prochain 
numéro, un travail complet sur la facture d'orgue et les facteurs $ es atten- 
dant, c'est un devoir pour les vrais amis de l'art de combattre. 

%* Encore une machine pour toucher l'orgue sans être musicien I 11 est 
triste d'ajouter que c'est un prêtre qui vient d'augmenter le nombre de ces 
inventions abrutissantes. M. Masson, curé à Beaumont-Ies-Autels (Eure-et- 
Loir), annonce la découverte d'un nouveau syêtèmê harmonique tranêpon- 
teur, et il ose imprimer dans le prospectus que le clamer harmonique en 
question est si simple que l'enfant le plus novice , la personne la moins 
exercée^ peut tirer un parti étonnant d'un orgue. Tant que le clergé ne re- 
cevra pas dans les grands et petits séminaires des notions justes, des principes 
certains sur la musique religieuse, on s'exposera à voir quelques prêtres mul- 
tiplier ces procédés que l'ignorance enfante, que le charlatanisme exploite, que 
la crédulité des fabriques accueille , mais que les vrais amis 4ie l'art repous- 
sent avec dégoût. 

%* M. Debain nous a adressé une réclamation au sujet de la note contenue 
dans notre dernier numéro et relative à VÀntiphonel-harmonium, M. De- 
bain, qui a obtenu l'approbation des artistes les plus considérables , ne peut 
comprendre que nous lui refusions notre suffrage, et il veut nous prouver 



— 543 ^ 

qu'âne machine qui exécuterait de bonne musique serait préférable à un maii-* 
vais organiste. Notre avis est que, dans ce cas, il ne faut ni organiste» ni ma- 
chine, et tous les raisonnements de M. Debain ne nousieront jamais encou- 
rager le clergé à adopter ces procédés mécaniques : c'est la voix, Tiatelligence 
et le cœur de Thomme qui seuls peuvent glorifier Dieu , et ces spéculations 
industrielles n'ont rien ï voir ni rien à faire dans Tœuvre de la restauration 
du chant religieux. 

%* On vient d'ériger en succurtale du Conservatoire l'école de musique 
fondée à Nantes par M. Bresllen II y a aussi à Nantes une autre école tout aussi 
digne de Tintérêt et de la bienveillance du gouvernement : c'est l'école de 
chant choral fondée et dirigée par M. Simon. Il y aura toujours assez de ces 
artistes médiocres qu'on forme dans les Conservatoires; il n'y aura jamais trop 
d*enfants, d'ouvriers, d'artisans initiés aux bienfaits de la musique. Cesoni 
ces institutions qui ont pour objet de développer le goût et la pratique du chant 
parmi le peuple que l'État devrait d'abord soutenir et encourager ; quant à 
celles qui ont pour but d'augmenter l'effectif de cette armée de pianistes qui» 
comme les sauterelles d'Egypte, vont bientôt devenir une plaie sociale , il est 
temps d'en limiter le nombre. 

%* C'est un spectacle vraiment amusant que celui des voyages continuels 
du directeur de l'Opéra à la recherche d'une nouvelle partition de Rossini on 
deMeyerbeer. Rossini, qui ne 8^st pas réveillé pour le pape quand toute 
l'Italie s'agite et éclate en transports d'enthousiasme , Rossini ue se réveillera 
plus. Meyerbeer a laissé s'écouler quinze années sans rien produire, et il com- 
prend qu'un nouvel ouvrage sera jugé par une génération presque nouvelle; 
Meyerbeer est d'un caractère craintif, inquiet, trembleur: plus il attendra, 
moins il osera reparaître sur la scène. M. Léon Pillet » directeur de l'Opéra , 
espérant vaincre la paresse de Tun, calmer les frayeurs de l'antre, s'épuise 
en démarches , en courses ; il n'obtient et n'obtiendra rien. Si ce personnage 
avait vécu dans les temps mythologiques, il eût été placé à côté de Tantale ou 
de Sisyphe , ces héros de la patience inutile; il est vrai que ceux-ci avaient 
commis de grands crimes , et que M. Léon Pillet n'a que des peccadilles sur 
la conscience. Il a consulté les oracles dans le cours de ces voyages, et on lui a 
conseillé d'offrir madame Stoltz en holocauste pour apaiser la colère des 
dieux ; mais celte reine de l'Opéra refuse de consentir au sacrifice , et le jour 
de la vengeance céleste arrivera avant qu'il soit accompli. 

*«* Nous avons eu occasion de signaler la décadence des musiques mili- 
taires , qui ne servent plus guère qu'à répéter et populariser les airs efféminés 
des opéras en vogue ; mais nous avons à parler aujourd'hui d'une mesure 
prise par le ministre de la guerre , et qui achèvera la ruine de ce genre spé- 
cial de musique : il s'agit de l'introduction des saxophones ou nouveaux in- 
struments inventifs par M. Sax , et qui doivent désormais, par ordre, faire 
partie de toutes les musiques de régiment , et y remplacer des instruments 
qui avaient un timbre particulier, plus convenable à leur objet. Nous avons ap- 
plaudi aux efforts de M. Sax pour trouver de nouveaux instruments, nous au- 
rions vu avec plaisir qu'on en tirât un parti intelligent ; mais nous ne saurions 
approuver Tabus qu'on veut en faire , et tout le monde blâme le monopole 



^ 344 ~ 

que le ministre vient de créer an profit de ce facteur. Autrefois M« Sax, avec 
ia modestie qui convient au talent» clierchait à faire apprécier ses découvertes, 
et nous lai rendions justice; aujourd'hui , dans une lettre que nous avons été 
fort surpris de voir insérée dans la Gazette musicale ^ M. Sax prend des airs 
de matamore , et adresse des injures et un défi à un artiste considérable , di- 
recteur des musiques militaires de la Prusse. lie style et le ton de M. Sax 
•entent le charlatanisme , et nous rengageons à mettre plus de retenue et de 
convenance dans la polémique qu'il soutient. C'est déjà bien assez pour lui 
d'être l'objet de la protection exclusive , de là faveur irréiéchie d'un ministre 
qui , à notre avis, outrepasse ses droits , en imposant son goût musical à toute 
Tarmée. 

\* La musique qn'on exécute à Saint-Eustache aux grandes solennités est 
toujours digne de la réputation que cette église s'est acquise; et, sans approu- 
ver complètement le genre et le style de cette musique, nous reconnaissons 
cependant qu'elle est, en général , choisie avec goût, rendue avec talent. Mais 
les offices des simples dimanches y sont chantés avec négligence : le Credo ^ 
par exemple, cette profession de foi qu'on devrait chanter en masse et avec 
un ensemble parfait, est >ibandonné à quatre chantres, pendant que MM. les 
musiciens vont se promener à la sacristie. En général , la tenue des artistes 
dans nos églises est très inconvenante. M. Dietsch fera bien de se montrer beau- 
coup plus sévère, et surtout de ne plus faire exécuter ces contre-points avec le 
chant à la basse, qui nous font rétrograder au xviii* siècle, au temps du ma- 
cbicotageet du fleurtis; continuer dans cette voie, ce serait vouloir rabaisser 
Saint-Eustache au niveau de Saint-Sulpice. 

%* Le célèbre pianiste et compositeur Cramer vient de terminer un travail 
aussi considérable que digne d'intérêt : il s'agit de l'arrangement pour piano 
seul des meilleurs fragments des quatuors de Haydn , Mozart et Beethoven. 
L'ouvrage sera publié par souscription , et coûtera 20 fr. net. On peut faire 
parvenir sa souscription à M. Blanchet. 

\* L'éditeur Peiers, à Leipsig, a publié cette année le quatrième volume de 
la Collection des compositions pour l'orgue, de J -S. Bach. On peut dire que 
Bach est absolument inconnu en France comme organiste. Les fugues et pré- 
ludes de ce grand mattre , qui sont assez généralement connus des artistes , 
ont été écrits pour le clavecin, et c'est à tort qu*on les considéré comme de la 
musique d'orgue. Noos ne connaissons guère en France que M% Boely et notre 
collaborateur M. Laurens qui exécutent la musique spéciale pour l'orgue com- 
posée par J.-S. Bach. Nous engageons les organistes studieux , ceux qui veu- 
lent soKtir de Tornière de la routine, à se procurer la belle collection publiée 
par Peters. 



Paris. — Imprimerie de Rojdrgognb et MARTinpr, 3o, rue Jacob 



DE LA FACTURE D ORGUE 

AI] XIX:« SIÈCLE. 



Un ouvrier allemand nommé Bernhard Schmidt , habile dans 
Fart de construire les orgues , vint , avec deux de ses neveux , 
s*établir à Londres vers le milieu du xvii« siècle. C'était au mo- 
ment où TAngleterre sortait d'une révolution qui ressemble à la 
nôtre par les crimes dont elle fut souillée. A la vérité , l'exercice 
du culte n*avait jamais été interrompu ; mais le rigorisme de 
Cromwel , ce Robespierre protestant , en avait banni tout ce qui 
touche les sens et émeut le cœur, s'imaginant que la raison, dont 
les ailes sont si courtes, pourrait seule s^élever jusqu'à Dieu. Un 
arrêt du parlement, du 4 janvier 1644, déclara la liturgie d'un 
usage hérétique , et, restreignant le culte au simple chant de 
quelques psaumes, interdit même l'emploi de l'orgue. Alors les 
facteurs devinrent menuisiers ou charpentiers, les organistes 
enseignèrent pour vivre le luth et le virginal , et les orgues silen- 
cieuses ne tardèrent pas à tomber en ruine. 

Cette violente tourmente avait cessé, la royauté était rétablie^ 
le culte anglican avait repris le peu d'éclat qu'il a emprunté à la 
liturgie catholique, lorsque Bernhard Schmidt et ses neveux ou- 
vrirent leurs ateliers. Aussitôt on vit s'allumer un intérêt extraor- 
dinaire et qui ne s'est pas éteint pour le rétablissement ou la 
propagation des orgues. Schmidt construisit près de mille iâstru- 
menls, et ses rivaux Harris et Dallans, ses successeurs Schnetzier, 
Schreider, Elliot, multiplièrent en Angleterre le nombre des 
orgues, dont les plus humbles villages, les chapelles rurales ., les 
salons mêmes des lords, sont aujourd'hui pourvus. 

Ce qui s'est passé dans la Grande-Bretagne au xvii^^ siècle se 
reproduit en France de nos jours et sous nos yeux. La révolu- 

II. OCTOBRR. 1. 26 ' 



- 546 - 
tion avait brisé nos orgues , leurs tuyaux avaient été fondus en 
balles meurtrières , et ce qui restait des chefs-d'œuvre des Clic- 
quot, des Isnard , des Lépine, des Thierry et autres facteurs re- 
nommés du xvni« siècle, avait été dégradé par des mains igno- 
rantes. L'indifférence avait jeté son voile sur le roi des instru- 
ments, lorsque tout*à<coup la mode, d'un coup de sa baguette, 
a fait apparaître dans les églises, les chapelles, les salons et 
jusque sur la scène de l'Opéra , des milliers d'orgues de toute 
forme et de toute qualité , depuis l'harmonium ou le mélodium 
jusqu'aux instruments magnifiques de Saint-Denis ou de Saint- 
Eustache. On a vu s'élever des entreprises importantes pour 
l'exploitation de l'industrie du facteur d'orgues; des perfection- 
nements intéressants, des procédés nouveaux ont été introduits 
dans la construction de ces instruments ; et comme les organistes 
ne pouvaient se fabriquer aussi vite que les orgues , on s'est em- 
pressé d'inventer je ne sais combien de machines pour remplacer 
les artistes, et ces machines, qui en d'autres temps eussent fait 
huer leurs inventeurs, ont été accueillies avec faveur; tant est 
grand le désir d'entendre résonner dans nos églises les accords 
graves et dévotieux de l'orgue 1 

Cet instrument peut contribuer à la fois à la restauration de la 
musique sacrée et au progrès de l'art en général. A ce double 
point de vue, comme artistes et comme chrétiens , bous nous 
réjouissons de voirie goût de l'orgue se propager; mais notre 
joie n'est pas sans mélange d'amertume, quand nous considérons 
l'inexpérience, la légèreté, l'imprudence dont on fait trop sou- 
vent preuve dans l'acquisition de ces instruments. On ne sait or- 
dinairement ni se diriger pour le choix d'un facteur, ni s'éclairer 
pour la composition, la nature, la qualité, le prix, la forme de 
l'instrument. Aussi d'énormes sommes d'argent sont-elles gas- 
pillées chaque année par des facteurs sans talent et sans con- 
science. Le charlatanisme s'est emparé de cet art et l'a déjà 
exploité avec une effronterie sans égale. Des orgues anciennes 
d'une grande valeur ont été mutilées; des orgues nouvelles 
construites à grands frais, acceptées avec éloge par des artistes 
sans vergogne ou des amateurs sans jugement, sont déjà hors 
de service. L'appât du bon marché , des certificats mensongers, 
ont séduit des fabriques et des curés, qui ont hissé sur la tri- 
bune de leur église des serinettes criardes , bonnes pour effarou- 



— 547 — 
cher les oiseaux qui se réfugient daiis nos vieux clochers, mais 
indignes de chanter les louanges de Dieu. 

Uien de semblable n*a lieu dans les autres branches de la mu- 
sique; un violoniste achète un violon, un pianiste achète un 
piano ; mais ce sont au contraire des personnes absolument étran- 
gères à Fart qui achètent un orgue, et, quand Tacquisilion en 
est faite, on met dix ans à convenir qu'on s'est fait duper, pour ne 
pas avouer à toute une paroisse qu'on a manqué de prudence et 
de jugement. 

II ne sera donc pas inutile, et c'est un des devoirs de la Revue 
de la musique religieuse^ de donner des renseignements exacts, 
des détails étendus, des conseils judicieux, sur la facture d'orgue 
et les facteurs. 

Nous remplirons cette tâche avec la plus parfaite impartialité, 
sans aucune préoccupation injuste, avec la volonté de ne froisser 
aucun intérêt privé, sans avoir égard à nos sympathies particu- 
lières , mais d'une manière conforme à la vérité , à l'équité , aux 
règles de l'art et du goût. 

Nous dirons avant tout ce que c'est que l'orgue, quel est le 
principe de sa construction et de ses effets, depuis combien de 
temps ce principe est connu, quels sont les perfectionnements 
qu'il a reçus dans le cours des siècles ; nous indiquerons ensuite 
l'origine des différences qui se sont introduites dans la compo- 
sition de ses jeux depuis deux cents ans; nous expliquerons en 
quoi consiste la différence de Forgue allemand ou anglais avec 
l'orgue français ou italien ; nous donnerons nos idées sur la com- 
position de l'orgue destiné au culte catholique, sur son emploi, 
sur le mérite des facteurs qui exercent actuellement cette indus- 
trie, sut les progrès récents qu'elle a faits, sur les améliorations 
qu'elle peut encore recevoir. 

Et d'abord qu'est-ce que l'orgue? 

C'est un orchestre composé d'instruments variés, rassemblés 
dans un espace restreint , et soumis , par un mécanisme ingé- 
nieux, à l'action d'un seul artiste qui les fait entendre tous en- 
semble ou séparément, à sa volonté. 

L'orgàe se divise en quatre parties principales : la soufflerie; 
les conduits ou réservoirs d'air, qu'on nomme sommiers, porte- 
vents, pièces gravées ; le mécanisme, qui comprend le clavier et 
tous les moyens de communication entre les touches et les 



- 348 — 
tuyaux, et enfin les tuyaux formant les jeux ou instrumenls 
divers. 

Le venl contenu dans la soufflerie s'élève parles porte vents jus- 
qu'au sommier. Il pénètre d'abord dans un réservoir nommé laye, 
où sont placées autant de soupapes qu'il y a de notes au clavier. 
Lorsque l'artiste abaisse une touche , celte touche communique 
elle-même par le mécanisme à l'une des soupapes, et, en rabais- 
sant, ouvre passage à l'air qui se répand à Tinstant dans toute 
rétendue d'une rainure pratiquée à l'intérieur du sommier. Par 
cette opération , le vent arrive immédiatement au-dessous du 
tuyau qui est debout sur le sommier, mais un obstacle empêche 
encore le fluide de pénétrer dans le tuyau ; cet obstacle est le re- 
gistre ou tringle mobile en bois qui couvre la surface du som- 
mier. Aussitôt que l'organiste a déplacé ce registre, c'est-à-dire 
retiré l'obstacle qui fermait passage au vent, la colonne d'air 
s'élève alors dans le tuyau, se brise contre la languette ou la 
lèvre qu'elle y rencontre , et de ce choc naît un son doux ou puis- 
saut, grave ou aigu , selon la forme ou les dimensions du tuyau. 

On peut dire, pour faire mieux comprendre le mécanisme de 
l'orgue, qu'il a pour résultat de diviser l'air comprimé qui s'a- 
masse dans la soufflerie en autant de courants qu'il y a de notes 
dans l'échelle des sons contenus dans Tinstrument. Ces courants 
se répandent dans les rainures ou gravures, sortes de ruisseaux 
pratiqués dans le sommier, et de là, par le double moyen des 
touches qui ouvrent chaque soupape et des registres qui ouvrent 
chaque jeu, s'échappent par autant d'issues qu'il y a de tuyaux 
dans l'orgue. 

La soufflerie est un appareil destiné à aspirer l'air extérieur 
pour le pousser dans un réservoir, d'où il s'écoule ensuite dans 
le sommier, et du sommier dans les tuyaux. 

Le sommier, nommé aussi secret ^ est une table de bois divisée 
en autant de compartiments qu'il y a de tuyaux, et dans laquelle 
le vent se sépare d'une manière invisible pour se disperser dans 
chaque tube. 

Les touches du clavier commandent à toute cette machine 
vaste et compliquée; Tintelligence de l'artiste les choisit, ses 
doigts les frappent , et aussitôt mille voix, obéissant avec préci- 
sion au signal qui leur est donné, entonnent d'harmonieux 
accords. 



— 349 — 
L'esprit humain , qui perfectionne si rapidement tout ce qu'il 
invente, a cependant employé une longue série de siècles à faire 
de l'orgue rinslrument que nous admirons. Déjà du temps de 
Tertullien, l'orgue avait une armée de tuyaux, une forêt de con- 
duits; il produisait des sons innombrables, embrassait la variété 
si grande de tous les modes, se composait d'une foule de pièces, 
de compartiments , et l'air donnait , comme aujourdMiui, la vie 
à cet instrument si compliqué et si puissant (1). Dans cet orgue, 
l'air était produit par un moyen qu'on a perdu et qui a précédé 
l'invention si simple des soufflets; mais, au v® siècle, Cassiodorc 
parle de l'orgue pneumatique ou à soufflets, qui avait alors un 
clavier dirigé par les doigts de l'artiste; des soupapes [linguœ) , 
qui correspondaient au clavier, ouvraient ou fermaient passage 
à rair;il se composait de diverses espèces de flûtes, ses sons 
étaient tour à tour majestueux et suaves , sa forme était celle 
d'une tour (2). 

Il n'est pas permis, après ces deux témoignages si précis, non 
seulement de révoquer en doute l'existence de l'orgue à cette 
époque reculée , mais encore de ne pas reconnaître l'analogie 
singulière des instruments décrits par Tertullien et Cassiodorc 
avec l'orgue actuel. 

Aux* siècle, on construisait déjà de grandes orgues dans les 
églises : Elphége, évéque de Winchester, fit établir, en 951, un 
orgue considérable dont un poète contemporain a donné la 
description. Cet orgue était joué par deux organistes, alimenté 
par vingt-six soufflets, lesquels étaient mis en jeu par soixante- 
dix hommes. On y comptait quatre cents tuyaux et quarante 
soupapes, ce qui suppose quarante louches et dix tuyaux par 
louche. On croit généralement que le clavier chromatique ou 
divisé par demi-ton n'a été imaginé qu'au xV ou xvi" siècle; ce- 
ci) Specta portentosam Archimedis munificentiam , organum hydraulicum 
dico : tôt partes, toi compagines, tôt itinera vocum, tôt compendia sonorum, 
tôt commercia modorum, tôt actes tibiarum, et una moles erunt omnia. Spi- 
rilusilleqoi de tormento aqoae anhelat, per partes adminislratur, substaotia 
solidus, opéra divisus. Tertullien , De Anima, 

(2) Organum itaque est quasi turris diversis fistulis fabricata , quibas flatu 
foliiura vox copiosissima desiinatur, et, ut eam modulatio décora componat , 
linguis quibusdam ligneis ab interiore parte construitur, quas disciplinabiter 
magKstrorum digiti reprimcntes, graudisonam efliciuQt et suavissimam canlile- 
nam. Cassiodob^e , In psalm, 150. 



_ 350 — 
pendant il est difficile de comprendre comment on aurait donné 
quarante louches au clavier de Torgue de Winchester, si des 
demi -tons n*y figuraient pas ; car ce clavier de quarante louches 
sans demi-tons aurait eu une étendue de près de six octaves (1), 
ce qui est tout-à-fait inadmissible. JI est encore possil>Ie de croire 
quMl y avait deux claviers, de vingt touches chacun , et que c*est 
ainsi qu'on doit entendre )e vers : 

Et régit alphabetam rector uterque suum 

Les nombreuses représentationsd*orgues portatives qui %uren); 
sur les bas-reliefs de nos anciennes églises et dans les peintures 
des manuscrits , attestent assez que cet instrument fut très usité 
pendant tout le moyen-âge. Les grandes orgues étaient plus rares ; 
cependant Gerberl (2) parle d'un orgue construit en Allemagne, 
enl44f,etdontIeluyauleplusgraveavaitvingt-huitpieds(lehaut. 

L'orgue de Saint-Bertrand de Comminge , qui date du com- 
mencement du XVI* siècle , et qui est dans un état de dépérisse- 
ment complet, contient des tuyaux de seize pieds, et sa disposi- 
tion est à peu près celle des orgues d'aujourd'hui. 

1} n'entre pas dans notre plan de tracer l'histoire coniplète de 
l'orgue ; nous avons voulu seulement constater par quelques 
faits que, depuis longtemps, cet instrument n'avait pas subi de 
changements importants, et que, depuis le xiv® siècle, le prin- 

(1) Talia et ^uxistis hic organa quab'a nusquam 

Gernuntur, gemino constabilita solo. 
Bisseni supra sociantur in ordine folles, 

Inferiusque jacent quatuor alque decem ; 
Flatibus alternis spiraciila maxima reddant 

Quos agitant validi septuaginta viri 
Brachia versantes multo et sudore madentes ; 

Gertatimque suos quique monent socios, 
Viribus ut lotis impellant flamina sursum , 

£t rugiat pleno capsa referta sinu. 
Sola quadringentas quae sustinet ordine musas 

Quas manus organici tempérât ingenii : 
Has aperit clausas, iterumque claudit apertas 

Exigit ut varii certa camœna soni. 
Gonsiduntque duo concordi pectore fratres, 

Et régit alphabetum rector uterque suum , 
Suntque quaterdenis occulta foramina linguis. 

Âcta sanci. ord, S. Bénédictin tome 5. 
(2) De Canlu et Musica sacra , p. 190. 



— 351 — 
cipe général de sa constructioo était à peu près le même et avait 
toujours consisté dans un mécanisme ingénieux au moyen du- 
quel Tair comprimé, se distribuant par de nombreux conduite 
dans des tuyaux de métal, les faisait résonner à la volonté de 
Torganiste et par le moyen du clavier. 

Jusqu'au xvu* siècle il ne parait pas que le système de con* 
struction des orgues fût différent dans les diverses parties de 
TËurope. Un auteur fait remarquer qu*en 1639 les orgues de 
Rome n'avaient pas autant de registres variés que les orgues 
de Paris à la même époque (1). Titelouse, organiste de Rouen 
au commencement de ce siècle , s'exprime ainsi dans la préface 
de ses hymnes publiées en 1623: <i Outre que nous avons aug* 
mente la perfection de l'orgue depuis quelques années , en faisant 
construire en plusieurs lieux, avec deux claviers séparés pour les 
mains et un clavier de pédales à t unisson des jeux de huit pieds 
contenant vingt^huit ou trente tant feintes que marches, pour y 
toucher la basse-contre à part sans la toucher de la main, la 
taille sur le second clavier, la haute-contre et le dessus sur le 
troisième. » 

Arrêtons-nous à ces paroles du chanoine-organiste de Rouen ; 
elles indiquent clairement que de son temps Torgue venait d'être 
constitué sur les bases qu'il conserve encore , c'est-à-dire qu'il 
possédait deux claviers différents pour les mains et un clavier 
(le pédales séparées. La même disposition est jugée nécessaire 
aujourd'hui pour former un orgue complet. Il faut deux claviers 
et des pédales séparées pour exécuter la musique des grands 
maîtres et tirer de l'orgue les effets qui lui sont propres. On a 
été plus loin , on a construit des orgues à quatre ou cinq cla- 
viers à main ; on a même imaginé d'y mettre deux claviers de 
pédales. Mais ces additions ont augmenté la variété des jeux, la 
diversité des effets, sans donner à l'organiste plus de ressources 
réelles pour produire des compositions parfaites, eu égard à la 
nature de l'instrument et au genre de musique qu'il comporte. 
Reconnaissons donc qu'au xvii** siècle le système mécanique de 
construction des orgues était définitivement arrêté, qu'il'a été 
depuis agrandi et perfectionné , mais qu'il n'a reçu aucune mo- 
dification essentielle, si ce n'est par la découverte toute récente 

(1) Réponse à un curieux sur le sentiment de la musique d'Italie. 



— 352 — 
et si remarquable du levier pneumatique invenlé par M. Barker, 
et dont nous parlerons ci-après. II n*en est pas de même de la 
partie harmonique de Torgue qui embrasse tous les jeux qu'il est 
susceptible de recevoir. Depuis le xvu* siècle , les différences de 
culte, de religion, dégoût, de climat , d'édifices, de nation, ont 
donné lieu à des manières bien diverses de composer les jeux 
d*un orgue. On a trouvé pour ces jeux méme^ des variétés nom- 
breuses de formes, de nature, et par suite de timbre et de qua- 
lité. Les uns, considérant Torgue comme un écho de Torchestre 
moderne, ont cherché à emprunter à ce dernier ses effets ou du 
moins ses instruments ; les autres , cherchant au contraire à 
conserver à Torgue son caractère spécial, se sont abstenus de 
toute imitation des instruments qu*on emploie dans la musique 
moderne et dramatique. En Allemagne, on a songé à développer 
la puissance et le nombre des jeux doux et graves; en France , on 
s'est efforcé d'obtenir des sons bruyants et éclatants. 

Pour choisir entre ces systèmes y il faut bien connaître la na- 
ture de chaque famille des jeux de Torgue , et c'est ce que nous 
allons tâcher d'expliquer. 

On sait que le son se produit par le choc d'une colonne d'air 
contre un corps fixe ou mobile. Appliqué aux sons des tuyaux 
d'orgue, ce principe donne les résultats suivants. 

Si la colonne d'air, dirigée dans un tuyau, y rencontre un 
obstacle fixe qu'on nomme lèvre, il en résulte un son doux sem- 
blable à celui de la flûte ; dans ce cas les tuyaux ainsi disposés 
forment les/euo; à bouche. 

Si la colonne d'air rencontre au contraire et met en vibration 
un obstacle mobile qu'on nomme languette et qui est placé sur 
une petite boite nommée anche ^ la série de tuyaux de cette es- 
pèce s'appelle jeua? à anche. 

Les tuyaux à bouche se divisent encore en tuyaux bouchés et 
ouverts; les uns et les autres sont de grosse ou de menue taille; 
les jeux à anches se divisent en jeux à anches battantes et à 
anches libres ^ et aussi de grosse ou menue taille. 

Voici la nomenclature des diverses familles de jeux résultant 
de la division que nous venons d'indiquer. 



Oi)0 — 



Jeux à bouche de groêse taille , ouverts. 

Flûte de 32 pieds, Flûle de 4 pieds, 

Flûte de 8 pieds, Piestanl ou principal de 4, 

Flûle de 16 pieds, Doublette. 

Jeux à bouche de menue taille, ouverts. 

Salcional, 
Viola di gamba, 
Fugara. 

feux à bouche de grosse taille, bouchés. 
Bourdons de 8, de 16 ou de 52 pieds. 

Jeux à bouche de menue taille , bouchés. 
Quintalôn, Flûte à cheminée. 

Jeux à anches battantes. 

Trompette, Posaune, Basson, 

Clairon, Cromhorne, Vox humana. 

Bombarde, Hautbois, 

Jeux à anches libres. 

Euphone de 8, 4 ou 16 pieds, 
Cor anglais. 

On trouve encore dans Torgue des jeux à bouche d'une espèce 
particulière nommés jeux de mutation , et qui font entendre 
la quinte, la tierce, Toctave, la double octave, et quelquefois 
lous ces intervalles réunis. Ces jeux , qui sont usités depuis très 
longtemps, donnent lieu à une singularité remarquable : enten- 
dus seuls, au moins ceux de quinte ou tierce, ils donnent, 
comme leur nom Tindique, un son qui est la tierce ou la 
quinte de la note que représente le clavier; mais mélangés aux 
autres jeux de Torgue, ils sont transformés, modifiés, ou plutôt 
absorbés par les sons graves qui les accompagnent, et produisent 



-4 



— 354 - 

des effets étranges » majestueux et brillants tout à la fois , con- 
Iraires aux principes qui régissent la composition musicale et 
qui déterminent la tonalité, et cependant conformes au caractère 
de Tinstrument et à sa destination , appropriés à la résonnance 
des grands édifices, et, en définitive, consacrés par un usage de 
plusieurs siècles. 
Les jeux de mutation sont désignés par les noms suivants : 

Quinte ou Nazard, Fourniture, Sesquialter. 
Tierce, Plein-jeu, 

Cymbale, Cornet, 

Nous n'avons pas indiqué dans cette nomenclature les noms 
des jeux anglais ou allemands non usités eu France , et qui en 
général se rattachent à l'une des familles de jeux dont nous 
avons établi la division. 

Après avoir donné ces détails purement techniques sur la 
composition harmonique de l'orgue , il nous reste à dire com- 
ment se sont établies dans des contrées différentes des ma- 
nières bien diverses de choisir et de combiner les jeux de cet 
instrument. 

Dans le culte catholique, Forgue parait avoir eu pour rôle 
unique défaire entendre des morceaux de musique libre, alter- 
nativement avec le chant du chœur; c'est à peine si, dans quel- 
ques pays, on a adopté la coutume de faire entendre sur Torgue 
le plain-chant du premier verset .de chaque pièce , comme les 
Kyrie, Gloria in exceîsis^ les hymnes^ etc. En Italie, l'orgue n'exé- 
cute jamais le plain-cbant, mais toujours une pièce musicale à 
la fantaisie de l'organiste. Cet emploi de l'orgue est même dé- 
terminé par d'anciens règlements (1). C'est pour cela que dans 
la liturgie romaine il est ordonné de réciter distinctement dans 
le chœur les paroles que remplace le jeu de l'orgue (2). 

En Allemagne, en Angleterre,*au contraire, de{uiis la réforme, 
l'orgue sert principalement à l'accompagnement des voix, en 

(1) Organi|ta dominicis , festisque diebns , episcopum ad divina officia ad- 
ventantem, ubi primum pro basilicœ foribus est, décora gravique organi mo- 
dulatione excipiat, neque sonare désistât quousque ad altare oraverit. 

Acta ecclesiœ lUediolanensiê. 

(2) Etsihymnis, psalmis et canticis, suis vieibas organo canatnr, omnes 
umen^ortioi T«rsic«U in ckoro distiacte pronunpmtur. (C^r^n.) 



~ 355 ^ 
même temps que, comme nom TaTons fait rejnarquer ailleurs^ 
le cuUe protestant, limité au chaot des psaumes, ne comporte 
pas une musique aussi variée, des inspirations aussi élevées que 
ie culte catholique , et ne correspond pas à un cérémonial aussi 
solennel. 

De ces deux destinations de Torgue dans Téglise catholique 
et dans le temple protestant, il est résulté un goût bien différent 
pour la composition des instruments destinés à Tun ou à l'autre 
culte. 

Dans nos églises, Torganiste exécute cinquante morceaux dans 
le cours d'un office, et, pour varier les effets, il combine d^ di- 
verses manières le mélange des jeux. Il a besoin pour cela de 
trouver dans son instrument des timbres différents; il a besoiii 
aussi à certains moments , quand on accomplit un cérémonial 
imposant, comme pendant les processions, les offertoires, etc., 
de tirer de Torgoe une certaine puissance , et pour cela les jeux 
d*anches sont nécessaires. 

Dans les églises protestantes, Toffice de Torganiste se borne à 
Texécution d'un prélude et d*unpostlu40t avant et après les vepets 
des cantiques ou psaumes. Cette musique sert d'introduction au 
psaume qu'on va chanter ou au sermon qu'on va prononcer; il 
ne s'accomplit pendant ce temps aucune cérémonie, le peuple 
et les ministres sont assis et écoutent, la situation ne demande 
aucun rhythme déterminé; aussi l'organiste ne fait-il le plus 
souvent qu'annoncer le thème du choral , qu'il traite d^ps le 
style lié ou fugué, c'est-à-dire d'une manière plus propre 91 in- 
^léresser l'esprit de l'auditeur qu'à toucher son âme. Il n'est pas 
besoin pour ce genre de musique des jeux variés qu'on trouve 
dans l'orgue catholique, et comme on a recpppu que It^jeux à 
bouche, nommés aussi jeuœ dç fondé, étaient plus propres à l*ac- 
compagnement que \qs j^ux à anches ^ tels que les trompettes et 
clairons, oi) a multiplié ces premiers jeux et négligé les seconds; 
tandis que le contraire a eu lieu dans l'orgue conservé dai|s nos 
églises catholiques: à Saint-Sulpice par exemple, sur soixante- 
dix jeux on en compte trente à anches ; mais à l'orgue de Sain(* 
Paul, à Francfort, sur quatre-vingt-quatre jeux on n'a admis que 
cinq jeux à anches. 

fin résumé, le protestantisme a alt^rfi Torgue comme il a altéré 
toutes les parlées de la liturgie, et, api^ès yipgt années d*expé- 



— 556 — 
rietice, après l'exaftien et raudition attentive des orgues con« 
struites dans les deux systèmes, m^us repoussons Torgue tel que 
le protestantisme Ta modifié, et nous croyons que la composition 
de nos orgues, malgré des défauts que nous signalerons, est de 
beaucoup préférable à celle qu*on a adoptée en Allemagne. 

Mais les facteurs qui construisent l'orgue, les organistes qui 
le jouent , les fabriques qui le paient , ne se préoccupent guère de 
ces soins relatifs à la composition des jeux de l'orgue. On se re- 
pose sur le goût de l'organiste, qui s'abandonne au facteur, lequel 
suit la routine s'il est honnête, ou emploie, s'il ne l'est pas, de 
petites ruses que nous allons dévoiler. 

Le nombre des jeux dans l'orgue ne détermine pas du tout 
l'importance de l'instrument , et un orgue de quarante jeux peut 
avoir moins de prix qu'un de vingt. Cependant plus d'un curé et 
d'une fabrique se laissent prendre à cet appât du nombre des 
jeux, que le facteur présente pour faire croire à un bon marché 
qui n'existe pas. 

Ce qui prouve l'importance de l'instrument, c'est la nature 
des jeux dont il se compose ; les jeux graves, dits de huit pieds, 
doivent y dominer, et en général nous croyons pouvoir indiquer 
la proportion suivante : 

Dans un orgue de quinze jeux> il faut huit jeux de huit pieds, 
un ou deux jeux de seize pieds, deux de quatre pieds, et trois 
jeux de mutation. Dans un orgue de trente jeux, il faut seize jeux 
de huit pieds, quatre de seize pieds, quatre de quatre pieds, 
doux de deux pieds, et quatre jeux de mutation. 

Ces règles ne sont pas absolues; elles peuvent varier suivant 
la grandeur de l'édifice et la destination de l'instrument; mais il 
faut toujours composer un orgue de manière à lui donner des 
accents majestueux et à n'user qu'avec une extrême sobriété 
des sons aigus ou des jeux de menue taille. 

Dans un orgue de quinze jeux, il faut au moins trois, au plus 
quatre jeux d'anches. 

Dans un orgue de trente jeux, il faut au moins sept, an plus 
neuf jeux d'anches. 

Nous avons dit plus haut qu'un orgue complet demandait deux 
claviers entiers et une pédale séparée; cependant comme un tel 
orgue comporte environ vingt jeux, et que le prix en est élevé , 
beaucoup de paroisses ne peuvent en faire l'acquisition. Dans ce 



— 557 — 
cas, quelque modiques que soient les ressources de la fabrique» 
on doit toujours disposer Torgue de manière à être complété 
plus tard, et n'eut-il d'abord qu'un seul clavier, il faut que les 
dimensions de la soufflerie, celle du buffet, la distribution du mé- 
canisme permettent d'ajouter, dans un délai plus ou moins éloi* 
gné, un deuxième clavier à main et un clavier de pédales sépa- 
rées de deux octaves. Une paroisse ne meurt pas, ses ressources 
renaissent chaque année, et le tort de presque toutes les fabri- 
ques est d'administrer les revenus de Téglise comme une for^ 
tune particulière qui esj limitée et ne se renouvelle pas. 

Le timbre et la qualité de son des jeux résultent de la dispo- 
sition de leur embouchure , des matières dont sont fabriqués les 
tuyaux et du diamètre de ces mêmes tuyaux. 

La disposition de l'embouchure dans les jeux de fonds, celle 
des languettes dans les jeux à anches, dépendent uniquement 
du talent et de la délicatesse de l'ouvrier. C'est dans cette partie 
du travail que l'industrie du facteur d'orgue prend le nom d'art, 
et c'est pour avoir cette supériorité dans la qualité des sons qu'il 
importe de choisir un facteur habile et éprouvé. 

Les tuyaux doivent être en étain ou en bois. Le plomb doit être 
exclu, si ce n'est pour quelques jeux d'un effet particulier, et 
qui ne doivent figurer que dans de très grandes orgues. On admet 
cependant une différence entre le métal avec lequel on fabrique 
les tuyaux extérieurs ou montre et les jeux à anches, et celui 
qu'on emploie pour les jeux de fonds placés à l'intérieur. Dans ce 
dernier cas, il est d'usage d'autoriser un mélange de 10 à 15 ki- 
logrammes de plomb sur 50 kilogrammes d'étain. 

Quant au diamètre des tuyaux,^on doit toujours dans un devis 
comprendre un certain nombre de jeux de grosse taille. Celte 
désignation suffit aux experts pour apprécier la manière dont le 
facteur a rempli ses engagements. 

Nous n'avons pas l'intention de faire ici un traité de facture 
d'orgues, et déjà sans doute les détails dans lesquels nous avons 
cru devoir entrer auront paru fastidieux à beaucoup de nos lec- 
teurs; mais, pour en comprendre l'utilité, il faut penser aux dé- 
veloppements extraordinaires qu'a reçus l'industrie du facteur 
d'orgues depuis quelques années. Dans le premier tiers de ce 
siècle, on a à peine construit ou réparé cent orgues dans toute 
la France, et depuis quinze ans, on en a établi plus de quinze 



— 558 — 
cedt^; sans compter les diverses espèces d*orgnes expressives, 
adoptées dans les petites églises ou chapelles. Avant i850, on 
n'aurait pas pu rassembler dans toute la France vingt ouvriers fac- 
teurs; âtljourd*hui on en réunirait Tacilement plus de trois cents, 
qui travaillent sous la direction d'une vingtaine de facteurs éta- 
blis. La plupart de ces derniers ont fait leur apprentissage aux 
dépens des églises qui les ont occupés, et il nous reste à renTplir 
là (âehèr délicate d'apprécier leurs travaux, en même temps que 
nous ferons coanaitre les perfectionnements importants qui ont 
été imaginés dan^ ces dernières années. 

P, Danjou. 
(Là suite aU prochain numéro.) 



DE LA CREATION 

D'iJnr TROisiÉm: théâtre i^itriove. 



Da respectable ecclésiastique de Paris deniand|ait,il y a quelque 
leoips, à M. le dîreclear des beaux-arts pourquoi le gouverne- 
ment n^accordait aucun secours , aucun témoignage d'intérêt à 
la musique religieuse , celte branche si importante de Fart mu- 
sical, tandis que les théâtres exclusivement destinés aux plaisirs 
des riches, et encore seulement des riches qui vivent à Paris, re- 
cevaient de si énormes subventions. M. le directeur des bealix- 
arls répondit sans hésiter que la musique religieuse prenait sa 
part des secours et subsides alloués aux théâtres, puisque dan» 
un grand nombre d*opéras on avait eu soin d'introduire des mor- 
ceaux religieux et même d'employer l'orgue. 

Celte réponse, qu'on pourrait prendre pour une plaisainlerie 
imaginée pour éconduire poliment un solliciteur, révèle au con- 
traire la pensée sérieuse des hommes qui président aux destinées 
de l'art musical. Ils ne font aucune diflérence du sacré ou du 
profane; le Stabat de Rossini, la Prière de la Muette sont pour 
eux des chefs-d'œuvre de musique religieuse; aussi, à leur point 
de vue, l'établissement d'un nouveau théâtre lyrique est-il une 
mesure utile à l'art en général, et la musique sacrée y aura place 
réservée : on y entendra des prières chaulées par les prêtresses 
du lieu ; on ne craindra pas même, comme dans la Juive, d'y pro- 
noncer les saintes paroles : TeDeum laudamus; on prendra les 
enfants de chœur de nos paroisses pour renforcer les voix des 
susdites prêtresses, on habillera nos chantres en grands-prêtres, 
et l'on aura ainsi un chœur complet de musique religieuse. Après 
cela, qui donc oserait se plaindre? Mon Dieu! ce ne sera pas 
moi. Je ne désire rien plus que de voir tous messieurs les 
chantres admis à l'Opéra, pourvu qu'ils y restent, et je n'aurai 
de vraie joie que le jour où toute la belle musique qu'on fait 



— 560 — 
dans nos églises sera rentrée dans le théâtre , sa maison pater- 
nelle. 

Je hasarderai cependant quelques observatiens sur Toppor- 
tunité de la création de ce troisième théâtre lyrique, dont la con- 
cession vient d'être octroyée à M. Ad. Adam, auteur du Postillon 
de Lonjumeau, opéra renommé. 

D'abord , dans quel but, en vue de quel intérêt élève-t-on ce 
nouveau théâtre? Est-ce pour ouvrir aux compositeurs une car- 
rière de plus pour s'y produire? Il faudrait dans ce cas convenir 
que le moment est mal choisi. Ce ne sont pas en effet les théâ- 
tres qui manquent aux auteurs, mais bien les auteurs qui man- 
quent aux théâtres ; jamais , dans l'histoire de l'art moderne, on 
n'avait vu des années aussi stériles que celles qui viennent de 
s'écouler. Le directeur de l'Opéra s'est adressé aux compositeurs 
de tous les pays et de toutes les écoles pour avoir une partilion 
nouvelle. De la Tamise an Tibre , de la Sprée au Guadalquivir, 
les échos ont répété sa demande suppliante d'un ténor et d'un 
opéra, et rien n'est venu, ni le ténor, ni l'opéra. L'Opéra-Co- 
mique, faute de chefs-d'œuvre contemporains, a cherché dans 
ses cartons poudreux quelques partitions du siècle dernier qu'il 
a remises à la scène. Le calme le plus parfait règne depuis quinze 
ans dans le monde musical; quelques œuvres honnêtes et dis- 
tinguées apparaissent de temps en temps, rari nontes^ mais les 
productions médiocres abondent, encombrent les rues, aucun 
vent ne s'élève pour les balayer, et le troisième théâtre lyrique 
ne pourra qu'augmenter cet encombrement. 

D'un autre côté, les affaires des directeurs de théâtres sont, 
au vu et su de tout le monde, dans une situation peu prospère. 
Chaque année on récite, dans les deux Chambres, une longue 
et triste complainte sur la détresse des théâtres lyriques, et l'on 
étale à tous les yeux le tableau de leur misère. Les députés at- 
tendris votent de larges subsides, enflent le budget et font payer 
à un fermier de la Basse^Bretagne, à un propriétaire du pays 
basque, voire même à un curé normand, s'il possède le moindre 
verger, les frais d'entretien de théâtres que ces braves contri- 
buables ne verront jamais. 

Et pourtant les subventions ne guérissent pas les plaies, qui 
s'élargissent chaque jour. Les belles vpix deviennent de plus en 
plus rares, et les chanteurs trouvent toujours, comme disait 



— 561 — 
Cbernbini, les airs trop hauts et les appointements trop bas: 
chaque pote qui s'échappe du gosier d'une cantatrice en renom 
vaul une pièce d'or; tel de notre connaissance , chantre à Saint- 
Ëustaebe il y a quelques années, gagne aujourd'hui 50,000 fr. 
par an. Cette augmentation indéfinie du salaire des acteurs 
ruine tous les théâtres, et créer un théâtre nouveau c'est évi- 
demment hâter la chute de ceux qui existent. 

Il est vrai qu'on espère obtenir des Chambres une subvention 
de plus. On s'occupe déjà de dresser la statistique funèbre des 
compositeurs qui sont morts sans pouvoir produire leurs chefs* 
d'œuvre; on prépare un rapport dans lequel seront énumérés 
les avantages prétendus de cette création, et l'afifaire s'arrangera, 
la subvention passera,*et le public la paiera. 

Ne se trouvera-t-il donc pas dans le parlement quelques hom- 
mes à vues droites et élevées qui comprennent que tout cet ar- 
gent, gaspillé parles directeurs de théâtres, ne profite en rien à 
l'art ni aux vrais artistes? Ne protestera- t-on jamais contre cette 
inique répartition des deniers de FËtat qui accorde tout à l'art 
profane et rien à l'art religieux et populaire? 

Si , pour certains riches du jour, le théâtre est le seul temple 
où ils viennent chercher des émotions , adorer quelques divini- 
tés, en revanche, pour l'immense majorité des Français, le 
temple et le théâtre (qu'on nous pardonne ce rapprochement], 
c'est la paroisse où se célèbrent les offices divins. 

Les cérémonies majestueuses, les chants sublimes de la reli- 
gion, les vêtements riches et variés de ses prêtres, le calice 
d'or, l'encens qui brûle autour de l'autel, l'orgue harmonieux, 
la cloche sonore , voilà ce qui lient lieu de spectacle dans les 
villes et villages, spectacle auguste, qui purifie l'âme au lieu de 
la corrompre, la fortifie au lieu de l'amollir. 

C'est au sanctuaire que les arts prennent leur source, et c'est 
delà que jaillissent l'inspiration et le génie. Qu'on ôte le culte 
religieux d'une ville ou d'un pays , et avec lui les premières étin - 
celles qui enflamment le cœur de l'enfant au sortir du berceau, 
et on verra si , après cela , il reste des arts dans cette contrée ou 
dans cette ville. 

C'est donc non seulement commettre une grande injustice, 
mais encore tarir la source des arts que de ne pas honorer et 
soutenir l'art religieux. La France est le seul pays d'Europe où 

IT. OCTOBRE. 2. 27 



— 562 — 
ail lieu celte inique répartition des encouragements accordés anx 
arts. N'oublions pas toutefois que, dans la pensée de M. le direc- 
feur des beaux - arts , les subsides accordés aux théâtres serfcnl 
en même temps à la musique religieuse I! Eb bien! ee serait le 
contraire que devrait penser M. le directeur des beaux-arts; car 
rOpéra n existe aujourd'hui que par les sujets que la musique 
religieuse a formés, et il eût été juste el habile, au Heu de fon- 
der un. nouveau théâtre lyrique et de le subventionner, de com- 
mencer par rendre florissante cette musique religieuse sans le 
secours de laquelle, toute ruinée qu'elle est, le théâtre nouveau 
ne pourrait s'ouvrir. 

P. Danjou. 



=«=BP 



REVUE CRITIQUE. 



M. Joseph Régnier, auteur de divers éçriU que nous avons dé- 
signés à raltenljon de nos lecleprs , vient de publier dans le CoT'^ 
respondant un mémoire sur le maintien de la musique à Vé^hse, 
Malgré Testime que nous professons pour M. Régnier, et tout en 
reconnaissant la pureté de ses intentions, nous devons cepen- 
dant déclarer que la question si importante de la restauration 
du chant ecclésiastique est traitée dans ce mémoire d'une ma- 
nière incomplète et souvent erronée. Il importe qu'en ce moment, 
où l'attention du clergé commence à se porter vers le sujet qu! 
nous occupe, les idées et les jugements ne soient pas faussés, el 
il est de notre devoir de relever des erreurs d'autant plus dange- 
reuses qu'elles sont accréditées par un journal estimé. 

D'abord quel but s'est proposé M. Régnier en écrivant sur le 
maintien de la musique à l'église î Est-il question de la suppri- 
mer? apparait-il chez nosseigneurs les évéquesun empressement 
extrême à suivre la voie dans laquelle est entré Mgr de Lan- 
gres? Hélas I non ; et il nous paraît étonnant que M. Régnier, au 
lieu de faire un mémoire sur le maintien du chant ecclésiastique 
qu'on laisse tomber en ruine, ait préféré défendre la musique 
que personne n'attaque. Il est vrai que M. Régnier condamne 
comme nous la musique sensuelle et théâtrale à l'église; il de- 
mande l'art grave, majestueux, suave de Palestriua ; mais il 
s'efforce en même temps de prouver qu'en fait d'art l'Eglise n'ex- 
clut rien, que de tout temps elle a voulu expérimenter toutes lej$ 
formes de la musique, en étudier le goût, en suivre les vicissi- 
tudes, épurer l'art, mais non pas le bannir. C'est ainsi que M. Ré- 
gnier explique et justifie presque l'invasion générale de la mu- 
sique mondaine dans le lieu saint depuis deux siècles. 

Selon nous, c'est à la fois une erreur et un danger de rendre 

(1) Brochure iii-8' de 40 p.; extrait du Correspondant du 10 septembre. 



— 564 — 
l'Église responsable de la décadence de Tart, et d^avancer qu'elle 
a sanctionné el sanctifié par conséquent le dévergondage de la 
musique sacrée, depuis Pergolèse jusqa'à Bossini. C*est comme 
si on disait que FEglise est intervenue dans le mauvais goût ar- 
chitectural du siècle dernier. L'Église ne s'est pas mêlée , Dieu 
merci , des choses qui changent et passent suivant les caprices 
de l'homme; l'art est l'expression vivante des mœurs, des senti- 
ments de la i^ociété ; les* mœurs se sont modifiées depuis trois 
siècles sous l'influence des idées et des formes païennes, le sé'nsua- 
lisme s'est infiltré dans tous les cœurs, et l'art est devenu sen- 
suel à l'église comme ailleurs; et pour qu'il redevienne calme, 
pur et vraiment religieux, il faut que les esprits soient ramenés 
sur le terrain où ils étaient avant la renaissance. 

Mais à travers toutes les variations du goût dans l'art, l'Église 
à su conserver sa musique propre , qui est intimement liée à 
sa liturgie. Cette musique, c'est le plain-chant; les altérations 
qu'il a subies, l'indifl^érence dont il est l'objet n'empêchent pas 
qu il subsiste toujours et qu'il soit seul admis d'une manière 
certaine el authentique par l'Église dans la célébration des of- 
fices divins. 

. Le plain-chant est nécessaire dans le culte comme la pierre 
sacrée sur l'autel, comme le crucifix, comme les vêtements sacer- 
dotaux ; la musique est un accessoire comme les vitraux ou les 
tableaux qui ornent le temple; aussi nous bornons-nous à de- 
mander qu'on rende au chant ecclésiastique sa beauté primitive, 
qu'on le répare là où il est dégradé, qu'on s'applique à l'exécuter 
avec la perfection qu'il comporte. C'est dans ce retour à l'art 
vraiment chrétien qu'est la source réelle et pure de toute ré- 
forme: il ne s'agit pas de prononcer entre Palestrina et Mozart, 
ou de maintenir l'un ou l'autre; en un mot, ce n'est pas une 
question d'art, de goût, d'esthétique, mais bien une question reli- 
gieuse el exclusivement liturgique. Il appartient au souverain 
Pontife, aux évêques, de régler, d'éclairer ce sujet, et nos tra- 
vaux sonl de simples recherches dont l'autorité ecclésiastique 
tirera le parti qu'elle jiigera convenable. 

C'est donc introduire dans la question une confusion fâcheuse 
que d'y faire apparaître la musique proprement dite, qui est en 
dehors de la liturgie, el qu'il ne s'agit ni de proscrire, ni d'ap- 
prouver. 



— 566 — 

Mgr Tévéque de Langres s'est, à la vérHé, prononcé pour Tex^ 
clusion de la musiftie , mais ce prélat n*a pas parlé au nom de 
toute l'Eglise et n'a jugé la question que pour son diocèse. Nous 
nous sommes associé de tout notre cœur aux doctrines en tkjn 
parence exclusives de Mgr de Langres, et cela p^r deux raisons. 

La première, c'est que dans l'état acluel des esprits, en pré- 
sence des préjugés-, du mauvais goût, de la routine invétérée, le 
seul moyen de régénérer la musique sacrée , c'est de proscrire 
quant à présent et pour un temps toute espèce de musique. 

La seconde raison , c'est que la seule musique acceptable à 
Téglise, celle de Paleslrina, de Roland de Lassus et autres auteurs 
anciens, est inexécutable dans la plupart des localités, et par 
conséquent Mgr deLangres, en interdisant actuellement toute mu- 
sique, n*a porté aucun préjudice à la partie saine et pure deTart. 

D'ailleurs le savant prélat n'a pas, que nous sachions, lancé 
une interdiction absolue et perpétuelle contre la musique. Que 
le chant ecclésiastique soit remis en honneur dans tout le diocèse 
de Langres, que de nombreuses associations de laïques l'exécu- 
tent dans les paroisses, et quand de tels résultats seront obtenus, 
quand il y aura dans cette contrée des milliers de voix bien dis- 
ciplinées, quand on pourra y exécuter convenablement quelques 
chefs-d'œuvre de musique sacrée, nous ne doutons pas que 
Mgr Parisis n'autorise, à quelques solennités, ces hommages de 
l'art et des artistes à la gloire de Dieu. 

M. Régnier nous paraît donc avoir consacré beaucoup d'in- 
struction et de talent à soutenir une thèse inutile, et nous ne 
pouvons nous empocher de regretter qu'un esprit si distingué, 
des connaissances si étendues, l'influence d'un recueil périodique 
qui fait autorité, n'aient pas été mis directement au service de 
la cause du chant ecclésiastique. Il n'y a , en ce moment , qu'une 
seule chose qui soit nécessaire, c'est que cette science ignorée 
du chant ecclésiastique soit cultivée dans tous les séminaires , 
enseignée dans les écoles, pratiquée par des réunions nombreuses 
de clercs et de fidèles. Ce qui est essentiel, c'est qu'on y attache 
une importance au moins égale à celle qu'on accorde aux vê- 
tements sacerdotaux, au cérémonial, aux autres détails de la 
liturgie, dont on s'occupe avec zèle et avec soin. Il y a trente 
mille paroisses en France qui n'ont que faire de Palestrina ni de 
toute autre musique , et desquelles cependant le chant religieux 



~ »•« - 

vt disparatlre Ai les évéquea» le elergé i tous Im ealiiéiM|Mf, ne 
•'ippUi|ueiit à régénérer le 8inipl« plain«chan4« 

M. RégoUr annonce d'autrt • arlicles sur là musiiiiie religieose. 
Nms f spérene 4|u'ii Imitera celle question d'une manière «tile 
et praiique, et qu'il inira par où il aurait dû pent^^re comr 

F. Dakjou, 



Hôhere OrgekehuU aie FortMtxung des Handbuchê dês Organistm (École 
supérieure d'orgae servant de complémeat au Manuel des organistes) , par 
Friederigh ScHifSiDER, inattre de cbapelle à Dessau, — Quarante-huit 
Trios pour l*orgu6 (l). 

M. Friederich Schneider n*a pas^ en Allemagne, la réputatiou 
de pratiquer le style grave et sévère adopté pour cet instrument. 
Il n'appartient pas à l'école de Bach , mais il se rapproche plutôt 
du genre libre de nos organistes français. On sait que» tout en 
condamnant la manière toute mondaine avec laquelle on traite 
l'orgue eu Francci nous n'approuvons pas pour cela Tabus de la 
science et du style fugué qu'on remarque dans les œuvres des 
artistes allemands. Aussi les pièces d'orgue de M. Friederich 
Schneider nous intéressent-elles surtout parce qu'elles tiennent 
le milieu entre la légèreté française et la roideur pédante de 
TAUemagne. 

Si M. Schneider avait plus d'élévation et d'originalité dans les 
idéee» nous recommanderions son recueil comme réalisant à 
quelques égards le style et le genre que nous désirons voir ré- 
gner sur l'orgue. Mais ces pièces d'orgues sont utiles» surtout 
pour Texeroice bien entendu du clavier de pédales. Il faut abso* 
lument que nos jeunes organistes s'adonnent à l'élude du cla- 
vier de pédales» dont on ne fait en France qu'un usage ridicule 
en doublant la basse du clavier de main avec le pied. Il faut qu'on 
fasse établir partout des claviers disposés comme en Allemagne» 
et qu'^Hi se livre assidûment à cet exercice spécial^ Les pièces 
de Friederich Schneider rendront un grand service aux or* 
ganistes studieux, et chacun de ces morceaux étant court et fa- 
cile* ou pourra utiliser à l'office même l'étude qu'oA en aura 
faite. 

Nous donnons oi-après un des trios de M. Friederich Schnei- 

(i) Mp^|firH«geMm«cheV«rfog9. 



— 567 ^ 
der pour en faire apprécier le mérite et en donner une idée exacte. 



l*r Clatisr. 



2« Clavier. 



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369 — 



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quand ma dernière heu • re Viendra fi-xermon sort, Ob- 




-* te- nez que je meu - re De la plus sain -te mort 



- 570 — 



OCTAVIEN DE PETRUCCI DE POSSOMBRONE. 

Un liTre très curieax, fécemment publié^ est tombé dans nos 
mams depuis peu- Ce Hvre est écrit en ailemand; voici la traduc- 
tion de son titre : Octavien dePetrucei de Fossomhrone, premier 
imvenêeur de rimpression de ^a musique ai>ec des entraeHres métal- 
liques mohitès, et ses imitateurs dans le XVP siècle (!}; par 
H, Antoine Scbmid.iganie 4f U bîbliçtbèqu^ impériale. A Vienne, 
chez P. Rohrmann , 1845, 1 vol. grand in-8« de $42 pages, avec 
8 planches. 

Cette monographie se fait remarquer par bcancoup d'érudition 
et par une patience de recherches devenue bien rare de nos 
jours. Déjà M. Antoine Schmid s'était fait connaître avantageu- 
sement par une suite très ample d^ articles relatifs à Thistoire et 
à la littérature musicales» publiés dans la Cœcilia di^ Mayence jus- 
qu'à C4» jour, et qui se continuent. 

Dans ane courte introduction , M. Schmid jette un coup d'osil 
sur les imprimeurs de la fin du xv* siède qui ont publié des 
traités de musique dans lesquels les exemples^sont imprimés par 
des planr*hes en bois ; puis il donne le catalogue des im^cipa^x 
ouvrages ^u'il a consultés pour son livre. Vient ensuite b vfe 
d'Octavien ^e Petruccii fameux imprimeur d^ musique dans las 
premières années dii xvi* siècle à Venise , puis k Fossomhrone, 
sa ville natale , dans l'État de l'Église. Cette notice est puisée 
dans des documents authentiques peu connus. M. Schmid y dé- 
montre que eet artiste est le premier qui ait gravé et fondu des 
caractères métalliques pour l'impression de la musique , et que 
ses éditions d'œuvres de musique pratique, imprimées par ces 
caractères, sont les premières qui ont été publiées. Le catalogue 
de ces œuvres ou recueils de messes, de motets et de chansons 
italiennes à plusieurs parties ««i^ppelées frottole et strambote , est 
ensuite donné par M. Schmid dans l'ordre chronologique de leur 
publication, avec un détail très étendu de ce qu'ils contiennent, 

(i) Ottaviano de Petrucci da Fossombrone , der erste Erfinder des Musik 
Notendruckes mit beweglichen Metalltypen, und seine Nachfolger im 
sechzehnteu Jahrhunderte. 



— 37* - 

et de toutes lesr circonstances par lesquelles ces recueils offrant 
de rintérét soùs le rapport de Tbistoire 4e Fart. 

Des renseignements historiques» non moins curieux et inté- 
ressauts, concernant les successeurs de Petrucci^t ses imiialeurç 
dans Tart d'imprliuer la musique avec des caractères mobiles, 
complètent le livre excellent de M. Schmid. On y trouve des no- 
tices sur Jacques Junte eu société avec JeauJacques Pasoti et 
Valérius Doricb, ainsi que sur Antoine. Blado d'Asula, qui ont 
imprimé à Rome daus la première moitié du xvi^ siècle ; Frynçoi^ 
Marcolini de Forli, Octavien Scolto deMonza> Antoine Gardane 
et ses fils Ange et Alexandre, Jérôme Scotto , François Rampaz- 
zotto, Claude Mérulo, Antoine Ferrari, Richard Amadino et Jac- 
ques Vincent!, à Venise; Jean-Antoine Caslelliono, à Milan; 
Jean de Bulgat, Henri de Campis, Antoine Hucher et François 
Rubeus ou Lerouge , à Ferrare ; Erhard Oglin , Melchior Kries- 
stein, Philippe Uhiard , à Augsbourg; Pierre Schseffer le jeune 
et Apiarius, à Worras et à Strasbourg; Jérôme Formschneider, 
Jean Petrejus, Jean deBerg, Ulrich Neuber, Dietrich Gerlach et 
sa fille , à Nuremberg; Georges Rhau ou Rhaw, à Wittemberg; 
Adam Berg, sa veuve et Nicolas Henrici, à Munich; Jean Win- 
terburger, Jérôme Victor, Jean Singreiner, Raphaël Hoflialler 
et Léonard Formica, à Vienne; Georges Nigrinus et Daniel- 
Charles de Karlberg, à Prague; Georges Widmanstetter, à Gratz 
dans la Styrie; Pierre Haultin ou Hautin , Pierre Attaingnanl, 
Guillaume Le Bé, la famille Ballard , Adrien Leroy, Nicolas Dii- 
chemin , Jacques de Sanlecque et son fils , à Paris ; Jacques Mo- 
derne, Godefroi et Marcellin Beringen, Robert Granjon, à Lyon ; 
Etienne Briard et Robert de Chaunay, à Avignon ; Guillaume 
Vissenac, Hubert Waelrant, Jean Laet, Tilman Susato et sou 
Ois Jacques Susato, Christophe Planlin, à Anvers; Jacques Ba- 
lius, Servaes Zassenus, Pierre Phalese et ses fils Corneille et 
Pierre, à Louvain ; Richard'Grafton, Jean Day, Thon as Voulrol- 
iier et Thomas Este, à Londres; Jean Brocar, à Alcala de He- 
narez; Didier de Puerto et François Zea, à Salamanquc ; Jean de 
Léon et Jean Guttierez, à Séville; François Diaz Roman, à Va- 
lence ; Didier et François Fernandez , à Valladolid ; Nicolas Car- 
valho, à Coïmbre; Luiz Alvarez, à Lisbonne; Didier Fernandez 
de Cordoue, à Oxoma ; enfin, dans les temps modernes, Jean- 
Gottlob-Emmanuel Breitkopf, à Leipsick. 



— 372 — 
Il esl regrettable qu'il ne soit point entré dans le plan de 
Touvrafge de M. Schmid de faire connaître les procédés et les 
systèmes Typographiques qui, à diverses époques, ont été rais 
en œuvre pour Timpression de la musique et du plain-chant, ce 
qui aurait complété Thistoire de cet art r mais tel qu'il est, on ne 
peut nier que ce livre ne soit ce qu'on a jusqu'à ce jour de plus 
satisfaisant sur cette matière. II serait désirable que cet excel- 
lent ouvrage fût traduit en français, ou du moins qu'il servît de 
base à une histoire complète de la typographie musicale. 



NOUVELLES DITERSES. 



%* Mgr Tévêque d'Orléans a donné dernièrement un bel et honorable 
exemple de désintéressement en renonçant à une subvention de 2,000 fr. que. 
lui votait le conseil-général, et en mettant pour condition que cette somme 
serait allouée à la maîtrise de la caliiédrale. Malheureusement cet argent Ta 
être bien mal employé, car la cathédrale d'Orléans est , comme celle de Reims 
'et quelques autres, en pleine décadence sous le rapport du chant. C'est là que 
régnent le chant sur le livre, les serpents, la musique de régiment, les vocifé- 
rations des chantres, enGn tout cequ^on n^aurait assurément pas toléré dans 
les siècles chrétiens. Ce n^est pas précisément le manque de ressources qui 
produit cette décadence de Tari , mais la corruption du goût et Tignorance du 
beau. Ainsi la cathédrale de Reims a de riches revenus, on y pourrait rétablir 
le chant ecclésiastique dans toute sa magnificence ; mais on préfère conserver 
les habitudes du xviii* siècle, et on persiste à faire entendre les plates compo» 
sitions de Hardouin et autres maîtres de ce temps. Aiira-t-on plus de goût ^ 
Orléans ? 11 ne nous est pas permis de l^espérer. lies 2,000 fir. votés serviront 
à enseigner à déjeunes enfants la musique futile et niaise des auteurs à la 
mode; et quand ces enfants auront reçu une telle éducaiion» ils seront pré-* 
parés à monter sur les planches de TOpéra ou sur les tréteaux des théâtres 
de province, selon qu'ils auront profilé des leçons de musique qu*on reçoit à 
la maîtrise. 

'%* On a établi récemment à Marseille un Cercle catholique, et plusieurs 
des feunes gens qui en font partie ont eu Texcellente idée de se réunir sons la 
direction de Tun d'entre eux pour étudier spécialement le plain-chant et en 
faire Tapplication au chant de l'office dans la chapelle de la Mission de France. 
Nous sommes heureux d'avoir à enregistrer de tels faits dans notre recueil. 

\* Le P. Lambillotte vient de couronner sa carrière musicale en attachant 
son nom, en accordant son appui à un nouveau mécanisme pour toucher 
l'orgue sans être musicien. Ce mécanisme dit Harmoniphone^ se vend chex 
M. Darche, et est chaudement recommandé par l'Univers. Nous savons qu'un 
de nosseigneurs les évèques doit prochainement troubler le concert d'éloges 
qu'on prodigue à ces stupides inventions , en leur fermant rentrée de son 
diocèse, il est vraiment temps d'arrêter ce débordement d'ignorance. 

%* Les désastres de l'inondation sont xeniis fort à propos pour donner un 
prétexte légitime à l'exécution solennelle d'une messe de M. Zimmerman in* 
titulée Requiem héroïque^ et qui était déjà annoncée pour le 3 novembre sans 
qu'on sût dans quel but et à quelle intention. C'est une nouvelle manière 
d'offices et de solennités non religieuses qui s'introduit dans les églises de 
Paris depuis quelque temps. On offre le saint sacrifice de la messe pour avoir 



* - 574 — 

une occasion d'entendre et de faire entendre les grandes compositions mnsi- 
cales de certains artistes qui visent à IMnstitat on à TOpëra. Il nous semble 
que tout cela peumit avoir Hfu sats que lamtssf Mt dite» et par conséquent 
sans donner lien à trois otf quatre mille persontoe» d'assister d'un air distrait 
et d^une façon fort peu respectueuse aux plus augustes et aux plus saints mys- 
tères de la religion. De telles inventions ont pour résultat de ruiner la musique 
sacrée , et de la faire prendre en haine aux hommes religieux témoins des 
désordres quVUe occasionne. 

\* M, Martin , de Sarat-Germain-rAuxerrois^ a eu Hienreuse id^e de pu- 
blier dans la France musicale un article sur les inondés de la Loire , et d^ln- 
viter tous les artistes à se réunir autour de lui pour exécuter, au bénéfice des 
victimes , un GRAND REQUIEM que ce maestro vienl de terminer. Vit-on Ja- 
mais plus de modestie I II y a des gens qui auraient proposé de faire exécuter 
le Requiem de Mozart ou celui de Chérubin! ; mais M. Martin va droit au but , 
et dit tout nettement prenez mon ours. Nous avons bien regretté y en lisant 
oet article, d'être trop éloigné de Paris pour venir entendre ce Requiem com- 
posé sans doute par un nouveau procédé , comme feu te plain-chanl popu- 
laire, 

%* La fête de S^âateCéciloi qui se célèbre chaque année avec une girande 
solennité dans la cathédrale de Cordeaux, n'aura pas lieu cette fois à cause de 
la maladie de M* Colin , chef d'orcbestre de la Société philharmonique. Noos 
avonspeinaà comtrefidre comment il ne s'est trouvé personne pour remplacer 
Mk CoUo, et nous regardons comme uo précédent fâcheux cette interruption 
d'une solennité ^imi belle ei aussi populaire. Le cercle philharmonique , qui 
lait toute lliniiée de fort bonne musique à Tusage d'une classe d'auditeurs 
privilégiés* sa produisait en ceue occasion devant tout le public* Au point de 
vue de Tart, c'était une épreuve utile, et au point de vue religieux» c'était un 
hopamage toujours bien accueilli par Mgr l'archevêque. Nous espérions même 
que quelque jour on aurait fait entendre un des chefs-d'œuvre de Tanclenne 
école d'Italie et éveillé dans Bordeaux , la ville artiste, le goût de ces grandes 
et majestueuses compositions. Ce qui est différé n'est peut^ire pas perdu. 

%* On avait I Mines, depuis plnOeurs années, un organiste estimable ^ 
DMdestei et ayant assez de i;oat pour, ne pas improviser et se borner à bien 
jQuer de la musique composée par Rink, Boély et autres bons auteurs. On a 
remercié cet organiste « contre lequel on n'avait aucun grief, et par la setUe 
raison ^'11 n'improvisait pas. Une telle mesure est à la fois une-iniquité et un 
a^ foueste à.l'art^ Si encore on avait remplacé cet organiste par un artiste 
d?uu talent transcendant, cela pouvait se comprendra ; mais on est allé chercher 
un joueur de sauteuses, qu'il a Xidlu congédier. A présent on vient de faire 
choix d'un Espagnol dont nous ne connaissons pas le mérite. U était de notre 
devoir de protester contre ce qui vient de se passer à Ntmes, parce que si de 
tels faits sç reproduisaient, ce serait à désespérer de I^art en France et à décou- 
r^er tous les hommes modestes et vraiment habiles. 

' \* U eonseil «uinicipal d'Alre^ur*la-Lys vienl de supprimer l'allocaiâon 
de 600 fr« qu'il aocordait elMqae année à la Seciélé éa SakiUsHCécila. il y a 



- 375 -- 

péodeinols qae, parilnèlnMIis^qtMnce foeicplieiible, h linèflie conseil signa- 
lait aa* miii!sti*es dé rfnstrwction piiblfqtie et de l*întërîêin* les résultats si satis- 
faisants et sf digne» dXiCOtifagemeDtqa^â'vaîi oblenns cette Société, et les deux 
ministres, sur la demande de ce conseil, accordèrent nn seconrs de 4 ,000 fr. 
à cette Utile institution. La Société de Sainté-Géciie ne périra pas ponr cda; 
M. Dnbois, organiste d^AIre, qui en dirige les étades, voudra se dévouer sans 
rétribtttitn à cette «entré, et mériterti par son déslniéressetnent la reeonnal»« 
sancede se» élètea et Testime des amis de Taft 

V Mgr Pêvèque de Nîmes a refusé Tafclievêché d'Aftt, et ce témoignage 
d*attachement aU diocèse qu'il goU vêtue avec faut de prudence depuis dix 
années a provoqué de la part des habitants de Nîmes diverses manifestations 
de leur reconnaissance. L^organiste a aussi voulu témoigner à sa manière sa 
joie et sa gratitude, et il a exécuté sur l'orgue à Toifertoire un air d*un opéra 
de Grétry : Où peut-on être mieuit qu'au sein de sa famille, Gi'âce et parddâ 
soient accordés I ce pauvre organiste pour un acte d'aussi mauvais ton et 
d*anssi mauvais goût en faveur de Tlntention qui Ka inspiré. Mais pulsqu^H 
failait une allasion, ne pouvait-on Temprntiter à nn des chants de TÉgîtse. Le 
chant de \à belle antienne : Sacerdo# e^ Pohtifex^ etviriutum opifex,pastOr 
bonê in populo, ora pro nohiê Dominum^ eUtété an moins une mélodie 
cathollqttè , et Fallusion n*êûl été ni moins heureuse ni moins délicate. 

%^ On a inauguré â Montpellier, le 18 octobre derhier, Torgue de Téglise 
Saint-Denis, réparé par M. Cavàillé-Coli. Nous rendons ordinairement toute 
justice au mérite incontesté de cet habile facteur ; mais, eu cette circonstance, 
soit qu'il n^ait pas dirigé loi-même ce travail, soit qu'ilalt été mal secondé 
par ses outriers, il n'a produit qu'un instrument asseâ: médiocre, dont \e€ 
jeux sont mal combinés. De telles négligences sont préjudiciables à l'art ef 
donnent l^eau jen aux facteurs de province. 

%* M. VefVoille , qui vient d'être nommé maître de chapelle de la çalhé-. 
drale de Rouen , nous a communiqué divers travaux qu'il a faits pour l'àrran-! 
gement du plain-chant à quatre voix. L'harmonie de M. Vervoitte est correcte 
et distinguée , le choix des modulations conforme à la tonalité, les parties 
agencées avec pureté et élégance» Quand M. Vervoitte voudra se livrer à 1»- 
composition de la musique sacrée , il obtiendra facilement les suffrages des 
gens de goût. 

*4* On parle depuis quelque temps de la Société des enfants dA Paris^ di-^ 
rigéepar M. Philips, et qui est composée d'ouvriers-qui se sont livrés k l'étude 
du chant en chœur. Cette Société donne des sérénades aux artistes célèbres « 
et chante^ en plein air, des morceaux de musique dramatique moderne. Nous 
croyons que.si quelque amateur zélé et catholique essayait de former ua« réa« 
nion semblable pour le chant religieux, 11 aurait de grandes chances de saccès. 
£n tout cas, s'U y a à i'aris des obstacles sérieux pour la réuaûte de teiks 
œuvres, ces obstacles sont bien moins grands dans les villes d^ Province, et il 
serait facile partout d'en triompher. 

%* fA^ Aimé Paris a qnltté Gaeo ciMrgé de laarkrs» ëe eourottûes, é% mé- 
dailles. M. de Saint-Germain , qui avait fondé dans la méaie ville onê txe^ 
lente école de mnsiqne'dont 1 1 est sorti des élèves brillants ; M. Gervais, qui a 



— 576 — 

organisé au collée le chant de l'office en mnslqae exécuté ^r les élèves d'une 
nuiniëre remarquable; les professeurs distingués qui se livrent dans cette ville 
depuis de longues années à renseignement de la musiquot n'oni pas obtenu la 
moindre ovation, le plus léger appui, et voilà qu*apiès trois mois de dii^çours 
emphatiques , d'un enseignement empirique , de résultats tfès eontesubles, 
M. Aimé Paris est porté en triomphe. Ainsi va la justice des hommes 1 
M* Pavis va revenir à Gaen, et nous en sommes bien aisci; il faut que celle 
méthode soit soumise à une expérimentation aaaez longue pour qu'on puisse 
séparer le système en lui-même de la faconde et de l'adresse du professeur qui 
Texpose. Mais après tous ce» essais , il restera toujours uue question à ré- 
soudre, celle du changement de notation, et c'est précisément par^ solution 
de cette question qu'on doit commencer à s'éclairer. Est-il uUfê , est-il pos- 
sible de changer la notation actuelle? C'est à cette double demande que 
M. Paris doit répondre. Une occasion solennelle se présente de faire juger le 
débat ; l'académie de Bruxelles a offert un prix à l'auteur du meilleur mé- 
moire sur ce sujet. Que M. Paris ou M. Ghevé entrent en lice, qu'ils viennent^ 
au nom de la raison et de la science, à l'aide de leur expérience, prouver que 
l'avenir de l'enseignement de la musique est attaché au changement de la 
notation ; que ce changement est possible ; que par ordre ministériel on peut 
l'accomplir ; que toutes les nations de l'Europe vont y consentir ; que cela n'en- 
traînera pas la perte de tous les produits de l'art; que cela ne détruira pas le 
précieux privilège de la musique d'être une langue universelle ; qu'ils prou- 
vent enfin que leur système n'a pas pour base une utopie, qu'il n'est pas ex- 
ploité purement dans llntérêt dp charlatanisme ; alors , nous garantissons à 
Afl. Paris d'autres suffrages que ceux des journalistes et amateurs de Caen, et 
d'autres lauriers que ceux qu'on lui décerne. 

%* L'impression du Traité de pUnn^chant de Jumilhac est fort avancée ; 
l'ouvrage paraîtra incessamment. On sait que le nombre des exemplaires est 
Hmité: par conséquent ceux de nos lecteurs qui désirent se procurer cet ou- 
vrage doivent se hâter d*en faire la demande à M. Blaiichet. 



EBBà TUM, — Quelques fautes graves se sont glissées dans l'impression de 
Tarticle de M. Fétis inséré dans le dernier numéro de la Revue. Nos lecteurs 
auront pu facilement les corriger, parce qu'elles portaient en général sur le 
texte des Antiennes à la sainte Vierge : p. 305, 1. 5, qui se chantent après , 
ajoutez : complies, 11 n'en aura pas été de même du morceau de Gallus: Ado- 
ramustey dans lequel nous devons signaler l'existence de plusieurs fautes 
importantes. A la seconde note- de la 4* mesure de la partie de dessus, il faut 
afoutf r le signe # , l'accord étant celui de mi majeur. — Le second ut de la 
9* mesure, au V ténor, doit être marqué d'un Iq. — La première note de la 
22* mesure de la basse est toi au Ifeu de mi, — La seconde note de la 23* me- 
sure de la partie de dessus est la au lieu de sol qui est imprimé. — La seconde 
note de la 25* mesure , au 2* ténor, est sol au lieu de si — La première note 
de la 27* mesure, au 1" ténor et à la basse, est une ronde et non une blanche. 
— Daas le motet : O hone Jesu, on a imprimé netiwmmo , qui n'a pas de 
s , au lieu de pretii>êis$imo. 

Paris. — Imprimrrifî de L. MAn-i>mKT, 3o, rup Jacob 



DE LA FACTURE D ORGUE 

AV XIX« SIÈCLE. 

(Suite et fin.) 



Les meilleurs facteurs d*orgue du xviii® siècle ne s'étaient 
guère appliqués qu'à augmenter la variété des jeux, à améliorer la 
qualité des sons, sans apporter, dans la partie mécanique, au* 
cune modification remarquable. Subissant Tinfluence des orga- 
nistes, ils avaient approprié les orgues au style et au goût de 
ces artistes, multipliant les jeux bruyants, cherchant Hmitation 
des jeux de Torçhestre, enfin s'efforçant d'accommoder les orgues 
à des pièces de musique religieuse qu'on intitulait rontfo, chasse^ 
tambourin y fan fare y etc. Aussi, les jeux doux et graves , qui 
demandent une musique calme et un genre lié, sont-ils en très 
petit nombre dans les orgues construites à cette époque , même 
dans les plus considérables. Les flûtes ouvertes de 32 pieds n'y 
figurent pas ; les jeux de 16 et même de 8 pieds n'y sont pas en 
proportion, pour le nombre, avec les jeux aigus, tels que cor- 
nets, pleins jeux, cymbale, fourniture, tierce, quinte, etc., qui 
y dominent. En revanche, les jeux éclatants de trompette, 
clairon, bombarde, y sont d'une qualité supérieure, et pour 
laquelle les facteurs français n'ont pas de rivaux. Le ridicule 
usage de jouer le clavier de pédale avec le seul pied gauche s'éta- 
blit en France au milieu du xvin" siècle , et indique assez que 
l'orgue fut alors livré aux clavecinistes qui n'avaient fait aucun 
exercice de cette partie de l'art. Les facteurs négligèrent de 
placer des jeux importants sur ce clavier dont on ne savait pas 
se servir, et on vit même, par une incroyable anomalie, des 
orgues dans lesquelles les jeux de pédales étaient de 8 pieds, 

II. ROVSMBRB. 1. 28 



— S'y» = 

tandis qu'il y avait au clavier à main des jeux de IC pieds ; de 
sorte que la basse, qui esl nalurellemeiit destinée aux pédales, 
résonnait une octave au-dessus de la partie confiée à la uiain 
gauche. L'hàbithdé (|ù'on eOitiraktâ dlbrfc lift joder te {iliih^cliant 
dans le ton des voix de basse-contre fit prolonger retendue des 
claviers de pédales dans le grave jusqu'au la ou sol^ et même 
jusqu'au fa. 

En Allemagne, au contraire, comme je l'ai déjà fait remar- 
quer^ les jeux doux, nécessaires pour le genre de musique exclu- 
sivement adopté dans la liturgie protestante, furent presque les 
seuls admis dans les orgues parce que Ton s'attacha à obtenir la 
gravité sans chercher la puissance, au lieu qu'en France on cher- 
chait la force, l'éclat et la variété, sans songer à la majesté et à 
la douceur des sons. 

Itl Angleterre ) on parait avoir suivi à peu près les errements 
éë rAHeiiiagÉie; avec celte différence toutefois qu'on perfectionna 
d'une manière remarquable le mécanisme, que les facteurs aile- 
nâatids ont complètement négligé 5 et qu'ils ont encore » à l'heure 
t|u'il enif laissé dans un état notoire d'infériorité. 

Malgré ces défaits , le système général de coiinbinaison des 
jeuit dans l'orgue français me parait le plus eonvenable» eu égard 
à la dature et aux formes du culte catholique. Il est d'ailleurs fa- 
elle de corriger et d'améliorer nos instruments ; c'est ce que les 
facteurs modernes ont tâché de faire avec des tendaiices diverses 
et i|tte j'apprécierai teut-à-l'heure. 

Lés facteurs célèbres du siècle dernier furent , en France, 
Gliequot père i atiteur du grand orgue de la collégiale de Saint- 
Quentin , instrument gigantesque qui subsisté encore et qui est 
menaeé de passer par les mains des vandales; le religieux béné- 
diotin dam Bedos,- à qui l'on attribue l'orgue de Saiut-Sever et 
celui de Saint-Nazaire à Béziers, et qui rédigea, pour YÈncyclà- 
pédie des drtset métiers^ VAri du facteur d'or^uesy ouvrage étendu 
et le plus complet qui existe sur cette matière ; le dominicain 
I&nardf qui construisit le bel orgue de Saint-Maximin en Provence 
et eelui de l'église des Dominicains de Bordeaux ; Thierry, par qui 
fut établi l'orgue de Notre-Dame de Paris ; Lefèvre , facteur à 
Rouen , et Fun des plus habiles de son temps, auteur des orgues 
de la eatèédrale de Rouea et de l'abbaye des bénédictins de 
Omn; Lépifle^qui ceâsiruisil dans le Midi un grand nombre 



- m - 

4'ittrtraiiiMU fmmi le»4|Udlfl en peut eitel^ le» erguc* de Mopt^ 
pellier et celui de PeEettasqu^on a tout récemment muUlé ; DaU 
iery* donl le peliUiiU possède eneore le litre de facteur du roi| 
et enfin Clicquot fils , le plus renommé de toMs, 

Le 10 août 1792, pendant qu'on jouait aux Tuileries le premier 
acte du drame terrible de la révolution , on inaugurait à Poitiers^ 
dans Vantique cathédrale « un orgue magnifique construit par 
Qlicquot, lequel avait déjà fondé sa réputation sur des bases so* 
Ijdes par la construction des orgues de Tabbaye de Souvigny» de 
Saint-NicoIas-des-Charaps, de Vabbaye Saint-Germain*^de6*Prés, 
et, en dernier lieu , de Saint-Sulpice , achevé en 1784; 

L'orgue de la cathédrale de Poitiers fut i la fois le dernier 
travail de Cljoquot et Tinstrument le plus parfait qu on eût étebli 
jusqu'alors. La révolution ruina et dispersa les facteurs ; Clicquot 
mourut dans un étfit voisin de Tindigence, et, pendant environ 
vingt années, cette industrie parut tout-a-fait anéantie. 

Lorsque le calme fut rétabli ^ que les églises purent rendre 
quelque éclat au culte ^ il ne restait plus que deux ou trois des 
anciens facteurs ^ et il n'y avait plus à Paris que deux artistes 
^e quelque mérite; c'étaient Dallery père et Somer^ auquel suc- 
céda bientôt Gallinet. Ce dernier, élève d'abord de son oncle 
Caliinet, facteur à Beaune et homme de talent, travailla ensuite 
dans les ateliers de Dallery, et enfin , devenu le successeur de 
Semer, fut bientôt en possession de la confiance presque una- 
nime ou clergé de Paris; 

Vers îa même époque, c'est-à-dire de 1820 à 1828^ le ministre 
des cultes commença à comprendre dans son budget des sub- 
sides pour la réparation des orgues des cathédrales dont l'entre- 
tien est à la charge de son déparlement. Malheureusement les 
chefs de bureau^ chargés de ces sortes d'affaires i eurent la dé- 
plorable pensée de confier la réparation d'un grand nombre 
d'instruinents précieux à MAI. Claude» facteurs à MirecourI; il se 
trouva des artistes assez complaisants ou assez ignorants pour 
faire l'éloge du prétendu talent de ces ouvriers, et des sommes 
énormes, hors de toute proportion avec le travail commandé, 
furent versées entre les mains de MM. Claude , qui ont impuné<- 
meot altéré et dénaturé la qualité de son de nos plus belles or- 
gues. À Tours, au Mans I à Périgueux^ à ToulousCt à Nevers, à 
Langres» à Nancy, à Aire-sur^l'Adour» à Pamiers, à Alby, et dans 



— 580 — 
beaucoup d'autres cathédrales, ces facteurs s'avisèrent de couper 
les bouches de tons les tuyaux et de diminuer la pression de 
Tair, afin, en diminuant le volume des sons et la force du vent, 
de déguiser les défauts et dégradations intérieures des sommiers 
quMIs négligeaient de réparer. Ces actes, d'un vandalisme irré* 
parable, ont été maintes fois dénoncés, et c'est à peine si au« 
jourd'hui les chefs de bureau du ministère des cultes sont reve- 
nus d'un engouement inconcevable dont le résullat a été de 
gaspiller les deniers de FÉlat et de consommer la ruine des plus 
beaux instruments. 

En 1829, M. Érard fut invité par le roi Charles X à construire 
un orgue pour la chapelle royale des Toileries. M. Erard, si ha- 
bile pour la facture des pianos, était étranger à celle des grandes 
orgues , et il fit venir de Londres un ouvrier intelligent, nommé 
John Âbbey, lequel se sépara bientôt de M. Erard, et fonda lut* 
même un établissement spécial. 

M. John Ahhey apportait en France pour la première fois le 
mode de soufflerie usité en Angleterre, et qui consistait dans un 
réservoir destiné à contenir l'air comprimé qu'on y introduisait 
au moyen d'une ou deux pompes mises en jeu par une seule 
bascule. Ce procédé remplaçait avantageusement les anciennes 
souffleries, occupait moins de place, et occasionnait moins de 
fatigue que ces soufflets multipliés quelquefois dans les grandes 
orgues jusqu'au nombre de quatorze ou quinze, et offrait en 
outre plus de chances de solidité. M. John Âbbey faisait encore 
connaître et apprécier en France le système de mécanisme adopté 
en Angleterre, dont la simplicité et la perfection parurent évi- 
dentes. Quant à la qualité des sons des orgues de ce facteur, elle 
était remarquable dans les jeux à bouches et très défectueuse 
dans les jeux à anches. On ne fit attention qu'à la nouveauté et 
au mérite réel de ces instruments , on passa par-dessus leurs 
défauts ; les artistes les plus éminents encouragèrent M. John 
Ahhey de leur suffrage, Choron rédigea et signa un prospectus 
pour le recommander au clergé, et le ministre des cultes reporta 
sur ce facteur une partie de la faveur qu'il avait accordée jusque 
là à MM. Claude. 

G*est donc de la venue de M. John Abbey en France que date 
le progrès de la facture d'orgue et l'introduction du mécanisme 
anglais, qui a reçu depuis lors de nouveaux perfectionnements. 



- 381 — 

Au même moment , un savant magistrat» M. Hamel, juge au 
tribunal de Beauvais, amateur passionné de Torgoe, éclairé par 
une élude profonde des malliématiques et de la physique, voulut 
bien consentir à diriger lui-même les travaux de restauration de 
lorgue de la cathédrale de Beauvais. Il changea la disposition de 
cet instrument, apporta dans le mécanisme des améliorations 
remarquables, appliqua pour la première fois à un grand orgue 
les effets de Texpression sur quelques jeux par la pression de 
Fair et aussi par remploi de jalousies, et dota sa ville d*un chef* 
d*œuvre qui remportait déjà de beaucoup par sa composition et 
sa disposition sur les plus belles orgues du xvnr siècle. 

Quelques années plus tard, en 1832 , le ministre des travaux 
publics ayant compris dans le plan de restauration de la basilique 
de Saint-Denis le rétablissement de Vorgue, demanda aux mem- 
bres de la section de musique de TAcadémie des beaux-arls de 
vouloir bien désigner le facteur à qui cet important travail serait 
confié. Ou comptait parmi les membres de celte section MM. Che* 
rubini, Lesueur, Berlon , Boieldieu , musiciens illustres, mais 
manquant absolument des connaissances nécessaires pour rem« 
plir la mission que le ministre leur conGait. Trois facteurs se 
présentaient; c'étaient MM. Dallery, Callinet, et John Abbey. 11 
est juste de dire que leurs devis, que je vis alors, ne faisaient 
mention d'aucun perfectionnement, d'aucune innovation, et 
qu'ils proposaient seulement d*élablir un orgue pareil aux in- 
struments déjà connus. M. Dallery avait annoncé qu'il rendrait 
l'orgue entièrement expressif, mais sans faire connaître le moyen 
qu'il emploierait. On jugea avec raison que c'était là une pro- 
messe irréfléchie. On hésitait à se prononcer, lorsqu'un jeune 
homme débarqua de Toulouse à Paris muni de lettres pour di- 
vers personnages influents. Ce jeune homme était M. Aristide 
Cavaillé-CoU, fils d'un facteur assez estimé dans le Midi, et qui 
s'était déjà distingué par quelques innovations qui n'étaient pas 
toutes heureuses, mais qui indiquaient la volonté de chercher le 
progrès. M. Cavaillé présenta pour l'orgue de Saint-Denis un 
projet très excentrique et qui n'eût pas fixé un instant l'atteu- 
lion des membres de l'Académie, s'il n'eût pas été accompagné 
de recommandations puissantes. Sans se rendre compte assuré- 
ment des motifs de leur préférence, les membres de l'Institut 
confièrent à M. Cavaillé la constriM^tion de l'orgue de SainlDenis. 



— 38â — 
Il se trouva par hasard qa^ls avaient mtis là main sur un véri- 
table artiste, sur un homme inlelligent, laborieux $ et de ceux 
dont on a dit que leur génie, c'était la patience. De 4858 k 194%^ 
M. Cavaillé se livra à la construetion de I orgue, faisant et dé- 
faisant son ouvrage, jusqu'à ee qn*il eût atteint la perfection 
qu'il avait rêvée ; les travaux que M. Cavaillé produisit pendant 
cet espace de temps ne sont pas sans défaut, et les orgues de 
Lorietit, de Ponlivy, de Dinan, de Not¥e-Danie*de-LoF8tte , ne 
sont pas dignes dans toutes leurs parties du nom et du talent do 
cet artiste estimable. 

Il serait difficile de préciser la nature des perfectionnepients 
que eherchait M. Cavaillé, et d'expliquer le système auquel il 
obéissait. Avait-il bien compris les imperfections de Torgue 
français? Savait-il qu'il manquait surtout de jeux doux et graves? 
Avait-il reconnu la supériorité des jeux à anches de Taneienne 
facture? Se préoccupail-il des effets de Torgue eu égard à son 
emploi dans l.e culte catholique? Nous ne le croyons pas. La 
seule tendance qu'ait bien clairement manifestée M. Cavaillé, c'est 
celle de perfectionner le mécanisme, d'accroître la puissance 
générale de l'instrument et de donner à ses jeqx le timbre et le 
caractère des instruments de l'orchestre dont ils portent le nom. 
Cette tendance était-elle bonne et utile? M. Cavaillé a«l>il atteint 
le double but quMl avait en vue? C'est ce que nous allons exa- 
miner avec détail. 

Les facteurs du siècle précédent n'avaient trouvé d^autre oioyen 
d'augmenter la puissance de Torgue que d'en ninllipliei: les 
jeux et les claviers, et encore avaient-ils rencontré un obstacle 
dans la pesanteur des touches qui s'accroissait en raison de 
la grandeur des soupapes , ou de la réunion des divsrs olaviers 
sous Taclion d'un seul. Pour remédier en partie à cet incfonvé- 
nient, ils avaient diminué la grandeur de^ soupapes, et, par 
suite, le volume d'air comprimé destiqé à «chaque nètSt il résul- 
tait de là que la quantité d'air préparée pour raliraentation de 
Torgue ne pouvait se distribuer à la fois que dans un petit 
nombre de jeux , et qu'on était alors privé de faire entendre la 
réunion complète de toutes les voix dont se compose l'orgue, 
fin Allemagne, sans s'arrêter à cette difficulté , on avait donné 
à chaque note le volume d-air néce^saire pour alisienter tous 
les tuyaux; aussi les claviers étaient-ila. pr^sqiie. Injouables 



— 585 — 
qaaod on lés apcouplail, et, eri tout cas, ce& iostriUDeaU B'élaianl 
pas propres à rexéoulion des traits rapides , des passag^^r tiril? 
lants, du style léger, usités dans la musique d'prgue frauffli^^. 

Il fallait deuG, pour donner à ehaque jeu et à Tensemlila d^9 
jeux cette force de son que désirait M. pavaillé, augmenter le VQr 
lumeet la pression deïair; en ce faisant, on accpQissait nflUr 
blement la résistance des tonclies, et il devenait iQdisppqil(lbl9 
de trouver un moyen 4^ vaincre celte résistance.])}. A. Ci^Yi^Ulfii 
mécanicien ingénieux, chercha ce moyen pendaqt s^pi ^Rsot Qf 
le trouva point. lien était encore là en 1858. et allais étrp pbligé 
de présenter ^0J\ orgue à la critique des artistes t qui ftUFaifi||( 
éprouvé la plus grande difficulté à le J0Y)er, lprsqu*un mép^sir 
cien anglais, M. Barker, vint prendre en Fr^^^Q MP br^ve( ppqr 
sa découverte du levier pnonmatiqup, à Vaido duqpel il pésolr 
vait le prot)làrpe dont M. Cavaillé avait inHtilPWttBl Pb^r^h^ l» 
solution. 

Je décrirai plus loin ce prooédé reiparqqal|)e« je ipe bp^nf» f^ 
eoqstaler que M. pavaillé eut la modestie et 1(3 mprit^ 4*0^ ^^ÎF^ 
le preipî^r rappli^atipn h Targue do Saint-rOeflis, et qu'jl put p»r 
là produira saps iqcqnvénipnt el sans rppppclie le #y»tpfpfi flu*|l 
avait conçu ppup awginppter la puissance d^ TpFgHe, 

qes|fs|Ânip ponslstait (J^n^ um ^ém fl'innovaUqns qtie jp dpîp 
faille ponnaître. D'abord le vplnipe d'air assigné à pbaqqe ^p|p 
ét^it pJMs cpnsid^Rble, pt par mlp les r^ift^rP>^ dpii §pwn)jprp 
éliiiPRt pins prpfpQdps , les soupapes plps lar^ai^ ^t ^P piqs grap^ 
npmbreîl|. A. CpvaiUé avait imagiqp en pulr^e 0'ét$^lili|? pliii 
siotirs ^pufderies, fqumissaMt phappua de Tair pop^RriP)^ à m 
dpgr^ fli|]férP"t» pe qui permpitait de varipr riulpqsUi d» fiPP Pf 
le (imbi^P des jpw- S'emp^^nt encprp dP qwelqupi^ fyita flbfiPF" 
vps H^F ipB Sfiv<tnts qui avaient fait des e^périepces d'p^PH^M? 
que, reppeiljapt topt ee q^i pouvait venir en fiido p s» ppp^^ 
doiuiqantp, m. C^yaillé intrprtuisit dpps Tprgqe le^ tuypu^ pctgr 
vi^ut^ ^qjfïl qppiqqes ffipteurs plieipands pt iiplieps avaipqtdeji^ 
fait Tp^spi , et q^i avaiept bp^qpoqp plus dp ppissanpe qpp las 
tu^aH)^ phpucbeilpdiinpq^ipp irégulipre, Qe toutps pep repberr 
ches, dp (pus pes pfforts, 4p towtps pes pirpoofilapcps , naquit 
le bpl orgpp 4e Saint-^flepip, Ip plu» va^le, Ip f\^^ puiss^pt qi» 
PÛ|. él^ jpsqu'ajprs cpiistruit ep Pranpe et pputr^tpe fin EuFppp- 

i>L G4va||lé prêtait aussi ^U^phé à obtenir rimitaUon i$% ia- 



— 584 — 
slruuieiilsd'orche»(rèdontcertains jeux de Fôrgueporlentleooiu. 
L*emploi des tuyaux oetavianls servit bien cette pensée. La flûte 
octaviante imite parfaitement la flûte traversière. La trompette 
octaviante, alimentée par un vent Torlement comprimé i repro- 
duit les sons de la trompette d*orchestre. Dans d'autres jeux, 
la disposition de rembouchure ou de la languette donne un ré* 
sultat semblable. M. Cavaillé a cependant repoussé sans motif 
l'adoption des jeux à anches libres, dont quelques uns pouvaient 
favoriser son système. 

L'orgue que M. Cavaillé vient d'achever pour Téglise de la 
Madeleine à Paris fait encore mieux ressortir que l'orgue de 
Saint-Denis la pensée permanente de son auteur, de développer 
la puissance de l'orgue et d'imiter certains instruments de l'or- 
chestre. Non content d'y multiplier les jeux octaviants, d'y donner 
aux jeux à anches une qualité de son très énergique , il a encore 
quintuplé la puissance générale de l'orgue au moyen des accou- 
plements de clavier par octaves. Cette idée de réunir les différents 
claviers, non pas seulement à l'unisson, mais par octaves, appar- 
tient à la maison Daublaine-Callinet, et résulte de l'emploi du 
mécanisme Barker. Mais ces accouplements par octaves ne sont 
possibles, à notre avis, qu'entre des claviers différents; et, en 
les employant sur le même clavier, M. Cavaillé double les jeux 
graves de huit ou seize pieds , qui ne se trouvent plus en propor- 
tion avec les jeux aigus, et absorberaient ceux-ci si on ne leur 
donnait un timbre perçant et strident. Toutes ces combinaisons 
ont été imaginées par M. A. Cavaillé pour accroître la puissance 
de l'orgue, et il faut bien que nous arrivions à dire que nous 
sommes loin d'approuver ce système. Sans doute, il serait bon 
d'augmenter la puissance des jeux dans une linoiite raisonnable et 
de manière à produire avec un orgue de vingt-cinq^ jeux l'effet 
qu'on obtenait autrefois avec un de quarante ; c'est ce que la 
facture moderne peut réaliser, mais cet éclat si bruyant des 
trompettes, ce timbre perçant des jeux à bouches qu'on re- 
marque dans l'orgue de la Madeleine encore plus ^que dans ce- 
lui de Saint-Denis, sont et seront toujours des défauts pour les 
hommes de goût et les oreilles délicates. C'est dépasser le but 
au lieu de Fatteindre que de faire retentir dans nos églises des 
orgues assourdissantes. Il ne s'agit pas dans l'ofGce divin de re- 
nouveler le miracle de la chute des murailles de Jéricho , ou de 



^ 585 — 
nous doniier une idée des terribles trompette* qui annoneeronl 
lejogement dernier; il snfBrailde placer dans nos églises des 
instruments harmonieux et majestueux. tout à la fois, et sans 
vouloir iomber dans la grave monotonie de Torgue allemand ^ 
on peut désirer de n*étre pas étourdi à Téglise par un vaearme 
effroyable; c'est ce qui est réservé désormais aux paroissiens de 
la Madeleine, et c*est une douleur de plus à ajouter à celles 
qu'ils doivent éprouver à la vue de ce temple probne et païen. 

Quant à rimilalion des instruments d'orchestre que M. Ga<- 
vaiilé s'efforce d'obtenir, c'est une erreur qui serait bien fu*- 
nesle à l'art si elie se propageait. Au seul point de vue de 
l'art, il Taut d'abord faire observer que jamais dans l'orgue 
les instruments ne joueront le rôle qui leur est assigné dans 
l'orchestre. Il faudrait quarante mains, autant de claviers, et une 
intelligence capable de les faire mouvoir à la fois, pour employer 
les jeux de l'orgue, comme on emploie les instruments dans l'or- 
chestre. La trompette prolonge un son éclatant, les instru- 
ments à corde jettent des fusées de notes rapides, la contre- 
basse joue pizzicato, la flûte lance des arpèges; chaque instru- 
ment a une marche différente , et les effets de Tensumble sont 
dus à cette diversité de sons , à la manière de les grouper, de 
les coordonner. Jamais Torganiste n'aura le pouvoir de diviser 
sa pensée en cinquante directions différentes, quand même, ce 
qui ne peut avoir lieu , le mécanisme lui en donnerait la faculté. 
Ainsi, l'imitation de l'orchestre par l'orgue est, au point de vue 
de l'art, une chimère qu'on a tort de poursuivre. Mais, au point 
de vue religieux, ce n'est plus seulement une chimère, mais une 
inconvenance. L'orchestre a été créé et combiné pour la musique 
passionnée, sensuelle; sans cette expression dramatique qui lui 
est propre, Forchestre moderne n'a pas de signiOcation. Il est 
vrai qu'au moyeu-âge, même dans nos églises, on employait 
quelquefois de nombreux instruments, mais ils jouaient alors 
le rôle qu'ils doivent jouer dans l'orgue , ils accompagnaient 
uniformément les voix et ne produisaient pas, comme aujour- 
d'hui l'orchestre, une musique séparée, distincte du chant. Ja- 
mais, quoi qu'on fasse et qu'on dise, l'orchestre moderne ne 
sera bienséant dans la musique religieuse, et en tous cas, s'il 
y est admis, ce sera pour ces solennités dans lesquelles l'exer- 
cice du culte parait se changer en un spectacle où les curieux, 



— 386 — 
les asiateuri se rtailattl en foule. Si ces seleùnités smI liieas* 
saires, qu*Qii les tolère, mais qu-on laisse à Torgoe qui ehapte 
et résonne à tous les offices , dans toutes les ciroonsianees, son 
caparaère grave, iiévoUeuft , dénué de passion et de celle expres- 
siou sensuelie qw^tpas les saints, que tous les Gonciles, que 
toute rfiglise a repoussée comme nous du lieu ^aiut. QW^ni 
déjà bien assez , c'est ^éjà trop d'avoir admis daps nos orgues 
les Jm^ et claviers dits expressifs , et bien que eette préteudi^ 
expressioii ne soit après tout qu-uu inoyea de dimipuer ou d'aug- 
menter la puissance du son , c'est cependant un don funeste à 
cause de la manière dont s'en servpnt la plupart des organistes. 

Ainsi, le jour où M. Cavaillé abandonnera la voie daqs la- 
quelle il est entré, nous sommes convaincus qu^il pourra pré- 
tendre au premier rang que lui assignent déjà la perfection de 
son mécanisme , les soins minutieux quHl donna aux tr^ivaux 
qu'il exécute. Mais tant qu*il cl|ercbera le développement presque 
indéfini de la puissance dessoos et rimi|atinn 4^s timbres de î'orr 
cbeslre , il sera en dehors de Tart catholique et restera au-desr 
sous de ses devanciers, Glicquol et autres, parce qi}'avant tout, 
l'orgue est un instrument de musique; ce qu'on liii demande, 
c'est 1^ beauté des sons, leur majesté, leur convenance; la 
perfection du mécanisme ne vient qu*après ces qualités esseur 
tielles, et n'es^ en définitive qu'un aco^ssoire important, ^aus 
doute , maie non pas indispensable. 

Vers l'année 1832, pp comu^enoa à établir dans les églises de 
Paris des orgues 4e chmur et d'accompagnement d^siiiné^s à 
remplacer les serpents et ophreléides. Le premier essM Oi^ fut fait 
papU. Adrien de Lafage, ^lorsmfiitre de chapelle de^aint-Gtienne- 
du-Mpnt, dont M. Olivier, aujourd'hui évéqno d'^YPouf « était 
curé, Au mois de novembre 1833, on plaça un instr^ment 4e ce 
genre au choeur de Saint-fluslache, et ce fnl oomme le signal 
d'une réforme générale dans le chant dee paroisses de Pari#. 

Tout le monde voulul supprimer les serpents et pphieléides, 
et avoir un orgue d'accompagnenient. Les facteurs i MM- John 
Abbey et Callinet , ne suffisant pas aux travau:!^ qui lenr étaient 
enmmandés, l'auteur de cet erticle cpnctit ri4ée 4e réunir ces 
4eux habiles ouvriers , et de fonder avec leur conçonr^^ nn éta- 
blissement iuiportant, Ce projet manqua alors qu'il é(aU 9Hf le 
peint 4e se réaliser, et quelque ten)j^§ ;iprès, M. Pa^hleinei m 



— Ï87 — 
dfait fortné un atelier poiir établir des ofguen de peililtfi dimen- 
sions, s^asiocla M. GalHnet, et ealreprit $ur une vaste, ^chell^ 
l'explditalion de eetle industrie. J*^i pris une part trop apliv^ à 
la diittclion de la maison Paublaine*CalIinel pour quMI me )$aH 
permis d'apprécier ici ses travaux. Je dois me borner à faire r^-n 
marquer qu'appelé , surtout dans les premières années, à ding^^P 
moi^mémo la conipositioo dea instruniepts , je nie 8ui$ taujc^urs 
effopeé dp m'écarter de la tendanca qiie je oamballaia tQnt-à-r 
Thanre dans M. Cavaillé. la ma ^uis appliqué à éloigner de 1'^-; 
prit des onvriars et contremaîtres de la maison Daublaine-CalUT 
net to»te pensée d'imitalian des jeux de Torehestre , et j'ai t^cbâ 
d'obtenir dans les orgues établies squ^ ma direation des effeta 
graves , majestueux, une grande égalité dans Ifis sons ^ un timbrf^ 
pur, de la puissance , sans cet exeès de force et d*énergie que 
je i:eproehe à M. Cavaillé. Plus de deux pents orgues ont été 
construites et semées eu Ffancp par eette entreprise; je ne dputQ 
pasqu'avea le temps on n'en vienne <à en reconnaître unanioie:: 
ment la supériorité. 

La ipaison Daublaine-Gallinel, dirigée pendant longtemps par 
un habile facteur, M^Théodere Sauer, s'aitacba bientâl M. Kprlier, 
inventeur du levier pneumatique , dont je vais donner la des^i^ipi 
lion et faire eompresdré rimportance. 

Frappé, aomme M. Aristide Cavaillé, de rimperffctian du 
mécanisme (le Torgue et de la nécessité de trouver un moy^n de 
vaincra la résistance des touches p^ur pouvoir améliorer même 
la partie bppmonique de l'instrument , II, Barker imagina d'enn 
ployer l'air comprimé lui-même à vaincre eette ré$islan^9 pl* il 
y parvint de la manière suivante. 

Il disposa un appareil intermédiaire entre les louches et le mér 
canisuie. Cet appareil consiste dam^ autant de petits soufflets 
qu'il y a de taùehea au davier. Chacune des touches , au |ie|i 
d'avoir à abaisser la vergette , le rouleau d'abrégé et la soupape 
qui y Gorrespondent , n^a plus qu'à ouvrir une petite soifpape, 
laquelle donne passage à l'air comprimé ; celui-ci pénètre iur 
slantanénent dans le petit soufflet et le gonfle immédiatement. 
Or, i Textrémité de oe petit soufflet viennent s'attacher les vert- 
gettea qui, ett s'abaissant, ouvrent les soupppes du sonimief* 
Papee moyeu, la taMe supérieure du petit soufiïet, soulevée par 
la fopc^ de |>air, agît en même temps sur le mécanisme et vêiupUt 



— 588 — 
la foncUon qui était auparavant réservée à Toi^aniste. De sorte 
qu'on peut dire que, dans les orgues oii ce mécanisme est ap- 
pliqué, rorf2[anisle a pour intermédiaire, entre la touche et la 
soupape, Tair comprimé lui-même, qui sert ainsi à deux fins., à 
faire d*abord fonctionner le mécanisme, et ensuite à faire réson* 
ner les tuyaux. 

Cette découverte est assurément la plus importante qu*on ail 
faite depuis des siècles pour perfectionner Forgue. Cependant, 
telle est Tindifférence et Tignorance qui accueillent tout ce qui 
concerne ce bel instrument, que personne, dans le clergé ou dans 
les fabriques, ne s*en est préoccupé et qu*il s*écoulera encore 
bien des années avant que le mérite et les avantages de cette 
découverte soient généralement appréciés. 

Ces avantages sont nombreux : d'abord la solidité du méca- 
nisme de Torgue est plus certaine, attendu que, n'ayant plus à 
craindre la résistance des touches, on peut établir un mécanisme 
plus lourd , mettre des ressorts plus forts, si cela est nécessaire, 
pour éviter les accidents ordinaires et presque inévitables dans 
les orgues anciennes. Le clavier pi*ésente dans toutes ses parties 
une égale résistance, et on peut réunir quatre ou cinq claviers 
ensemble sans augmenter d'un milligramme le poids des touches. 
Enfin , il résulte de cette, invention une foule de combinaisons 
opérées par l'accouplemenl des claviers, à l'unisson ou à l'oc- 
lave , et les uns sur les autres. Ces combinaisons ajoutent à la 
puissance de l'orgue sans que le nombre des jeux soit plus grand, 
et permettent de produire avec un orgue de trente jeux Teffet 
qu'on obtenait autrefois avec soixante. 

Divers perfectionnements de détail ont été aussi ajoutés à Tor- 
gue dans ces dernières années. M. Cavaillé a introduit dans Tin- 
strumenl les jeux harmoniques ou octaviants dont je n'ai blâmé 
que l'abus. La maison Daublaine-Callineta enrichi les orgues drs 
jeux à anches libres nommés eupkone et cor anglais ^ d'un sou 
très agréable et d'un elfet très religieux. M. Barker a, en outre 
de son mécanisme, inventé un appareil pour neutraliser les se- 
cousses que le vent peut recevoir et en régulariser l'écoulement. 
Il a aussi amélioré la construction des boites dites expressives, 
4ont j'ai parlé et qui, par la faculté qu'elles possèdent d'éloigner 
ou de rapprocher Teffet de certains jenx, contribuent à donner 
à l'instrument une variété de plus, dont cependant quelques or- 



— 389 — 
gaaistes abusent en mettant en jeu à tout propos et sans goût ce 
mécauisme* 

La maison Daubtaine-Gallinet s'est attachée à introduire dans 
l'orgue les divers jeux à bouches usités en Allemagne et dont 
Feifet est excellent. Ce sont ceux de viole de gambe, salcional 
quintatonf fugara , et en général les jeux à bouches de menue 
taille qu'on ne connaissait pas en France. L*orgne de Saint-* 
Eustache, si malheureusement détruit par un incendie^ était le 
ehef-d'œuTre de la maison Daublaine-Callinet, et offrait dans sa 
composition l'ensemble de tous les perfectionnements intro-* 
dnils dans la facture d'orgue en France ou ailleurs jusqu'à ce 
jour. 

C'est donc» pour résumer ce que nous venons de dire, à 
M. John Âbbey d'abord , ensuite à M. Barker, dont les deux éta<* 
blissements de M. Cavaillé et de MM. Daublaine-Callinet se sont 
approprié les découvertes, que sont dus les progrès remarqua*^ 
blés qui ont été accomplis dans la facture des orgues et intelli^ 
gemment appliqués par les deux principaux facteurs que nou^ 
venons de citer. Les principaux artistes de Paris, les membres 
deTInstitut, ont toujours paru accorder la supériorité à M. Ca* 
vaille. A la dernière exposition, il a obtenu la médaille d'or, tandis 
que la maison Daublaine-Callinet recevait seulement la médaille 
d*argenl. Malgré de tels suffrages et leur haute autorité, je per- 
siste à croire que M. Cavaillé ne se dirige pas , dans la construc- 
tion des orgues^ d'après des vues parfaitement justes, et que les 
soins consciencieux, la rare perfection qu'il apporte dans la 
partie mécanique de ses travaux, ne suffiront pas pour lui assi- 
gner le premier rang parmi les facteurs d'orgues de cette époque^ 
tant que, pour la partie harmonique, il ne sera pas entré dans 
la bonne voie. 

Ce n'est pas à dire pour cela que la maison Daublaine-Callinet 
soit à l'abri de toute critique. Cette maison n'est pas, comme 
l'établissement de M. Cavaillé , exclusivement dirigée par un ar-* 
tiste. Pour accorder aux fabriques des facilités de paiement et 
construire en si peu de temps un si grand nombre d'instruments, 
il fallut faire appel aux capitaux; les capitaux appartiennent à 
des personnes étrangères à l'art et qui ont voulu quelquefois 
imposer leurs idées particulières dans la direction d*une indus- 
trie dont elles ignoraient les conditions et les besoins. De là il est 



— S98 — 
résttUé des erreurs i de» perles qui enl ftmeié, aprètf riaeendie 

de Saint-Euslache, la liquidation de celle entreprise* 

Gel établissenàenl est ailjoùrd*bUi rfecotfslitué sur des bases 
iolideM , dirigé pal* un chef honorable H capable^ M; Uoeroquet, 
qui saura , lieus i^espërôns ) éviter les faules que sea prédéees- 
seurs oui eoitimisfes» et eantilitier) coniuie euxi par la supéiîorilé 
de M tpavsttx à âiériUr Ifc eonfiance unanime du clergé el des 
ai*tist6s éclairés. 

G*esl du tuoins à eM éfeux néisatariftlaa» de IL A. Caviiillé 
el de MM: Daublaine-Gallinet,, quapparlteal sala atoleste le 
premier rang diihs eetie industrie i tant pour la at|péri0rtté de 
leurs travaux que pour Vimportance de leurs ateliers. 

Les autres facteurs de province ou de Paria se traînent ft la 
suite de ees deux luaisona, a^efforçanl d*arradier au rabais quel- 
ques travaux ou de capter la cotiHance des fabriques par des moyens 
qui ne sont pas toujours honorables» On eompte en Alsace et en 
Lorraine qualre ou cinq facteurs qui travaillenl à vil prix el 
ne sont encore sortis ni de la médiocrité ni de la routine. Il y 
a à Lyon un facteur qui fil grand bruit, il y a quelques années » 
et auquel oti accordait du talent pour Timitalion de la voix hu- 
EUaine, effet grotesque el de mauvais goût» qui ressemble aux 
bêlements d'un troupeau de chèvres beaucoup plus qu*à un 
chceur de voix. Les journaux firent alors grand bruit du mérite 
de ce facteur qui est aujourd'hui justement condamné à Tobscu- 
rité. A NontpelUer^ a Toulouse, à Bordeaux, à Douai^ il y a des 
facteurs d'orgues qui préteodenl égaier en lalepl les facteurs 
de Paris. Il se pourra qu'avec le temps , en se procurant de bons 
ouvriers^ ils arrivent à bien faire; jusqu'à présent je n'ai vu de 
ees faelejurs aucun orgue au-dessus du médiocre. 

Tels sont les renseignements qu'une longue expéfiegce m*a 
permis de recueillir sur l'état de la facture d'orgue en France. 

Je me suis appliqué à exprimer mon opinion consciencieuse sur 
les facteurs de notre temps et sur leurs produits. De plus longs 
développements eussent été nécessaires pour les personnes qui 
font de cet art une étude approfondie ornais on annonce la publi- 
cation prochaine d'un ouvrage qui suppléera aux lacunes que les 
proportions de ce recueil m'ont forcé de laisser subsister dans 
ce simple aperçu. M. Hamel mettra bientôt au jour un traité 
complet de la facture d'ergue. Gel important ouvrage, fait par un 



— 591 — 
homme compétent et duquel on ne pourra suspecter Tinipartia- 
lité, éclairera complètement ceux qui sont appelés à faire con- 
struire des orgdës. dn Éinfcohéë atfssi îsl t)tib|icàlid& prochaine de 
la théorie catholique de l'orgue par M. Régnier : nous avons lieu 
d*espérerque cet ouvrage conliëiidra d'utiles renseignements. Il 
est tempa } au nioisâ i ^u'en ue livro plus au pr^ipr v^nii les 
deniers d*une fabrique pour n'obtenir en échange qu'un mauvais 
instrument, sans solidité ou sans quaiilé. Il est temps qu'on ar- 
rête les dégradations que commettent dans nos anciennes orgues 
des oiîVHers inhabiles, tt est tettlp^ ënfiri que le clergé et les amis 
de l*arl religieux encourageant et protègent lés atlistes vi^ilmënt 
habiles ël t(ùi orit conquis , âll prix Ué sàërîficeâ Aé toùtëS âtiHé^, 
là rf^t^iitaiicîn dohl iU jouissant atijoutd'hui. 

t". tJANJoii. 



REVUE CRITIQUE. 

nurrt WB commB-rMiirr bt viwitb, par rtn». 

Deuxième édition.* 

L'art d'écrire la musique à plusieurs parties n'est guère pra- 
tiqué que depuis le xi* siècle , bien qu'on puisse citer quelques 
exemples de chants à deux voix antérieurs à cette époque. Au 
XII* siècle le système de notation par des points placés sur ou 
entre des lignes ayant prévalu, il fallut , pour noter la musique 
à plusieurs voix, rapprocher et superposer ces points; delà l'ex- 
pression punctum contra punctum ^ d'où est venu le mot contre- 
point. 

Le contre-point est donc, comme l'indique son étymologie, 
une science qui a pour ohjet l'arrangement et la combinaison 
des notes dans leur succession simultanée. Cet arrangement et 
cette combinaison sont soumis par l'usage et l'exemple des com- 
positeurs à des lois qui ont été progressivement établies. Quel- 
ques unes de ces lois sont maintenant en vigueur dans toutes les 
écoles, d'autres ne sont pas universellement adoptées, toutes 
•nt été discutées, contestées, modifiées et même méconnues 
dans la pratique habituelle de l'art. 

Il est, par exemple, généralement admis aujourd'hui que les 
successions de quintes et de quartes sont vicieuses, et doivent 
être évitées avec soin; cependant nos aïeux du xii* siècle trou- 
vaient un charme inexprimable dans ces mêmes successions qui 
faisaient alors le fond de tout leur contre*point. 

Du reste, on est d'accord aujourd'hui dans toutes les éeoles 
pour reconnaître que la science du contre-point a été portée à 
son plus haut point de. perfection par les maîtres des xvi* et 
xvii* siècles. Les règles qui ressorlenl de leurs chefs-d'œuvre 
forment la malière des traités de contre-point et de tout l'en- 
seignement classique de la composition, et pourtant, dans l'u- 
sage ordinaire, dans toutes les compositions en vogue, ces rè- 

n Paris, Troopenas, 2 vol. in-fol« de i(K) pag. chaqne. Prix : AO fr. 



— 595 — 
gles et cel enseignement sont lotalement méconnus, et quelques 
compositeurs vont même, en fait de licence, jusqu*à se rappro- 
cher plus qu*on ne croit de ces essais grossiers et informes du 
contre-point du xii' siècle. 

M. Fétis fut invité, il y a quelques années, par Cherubini , 
directeur du Conservatoire de Paris, à rédiger un Irailé de con- 
tre-point. Il accomplit cette tâche avec un complet succès , et 
d*une manière qui lui valut les suffrages de tous les hommes 
compétents, la reconnaissance des élèves studieux. Aujourd'hui 
notre savant collaborateur donne une nouvelle édition plus 
étendue, plus parfaite de ce code raisonné de la composition 
musicale. On peut considérer ce beau livre non seulement comme 
un ouvrage didactique du plus grand mérite, mais encore 
comme une protestation indirecte contre la musique moderne 
qui s'affranchit de plus en plus des lois qui sont rappelées et 
habilement commentées dans ce vaste Traité du contre-point et 
de la fugue. 

Il n*y a pas de critique à faire d'un tel travail , et nous n'avons 
pas autre chose à en dire si ce n'est que Fauteur, considérant 
Tart d'écrire comme parvenu à la perfection dans les chefs-d'œu- 
vre des siècles derniers , depuis Palestrina jusqu'à Sébastien 
Bach^ déduit des ouvrages de ces maîtres la théorie qui les a 
dirigés , et les règles auxquelles ils ont obéi. Nous ne pouvons 
que répéter après Cherubini que Vélève dans cet ouvrage estcon^ 
duit pas à pas à son but par des documents clairs et précis; et nous 
devons ajouter qu'il n'existe sur celte matière aucun ouvrage plus 
complet « plus parfait, plus lucide que celui de U. Fétis. 

Mais à propos même de ces expressions de Cherubini, nous 
ferons quelques réflexions sur la musique classique dont le titre 
de la Revue a promis de s'occuper. Quel est ce but vers lequel 
l'élève est conduit dans les écoles? Pourquoi , lorsqu'il y est par- 
venu, est-il de deux siècles en arrière de Tart, qui marche sans 
les écoles et les devance? Y a-t-il une musique classique , a-t-on 
défini les lois éternelles du beau dans la musique? Et devons- 
nous nous attendre à un progrès indéfini , à un agrandissement 
incessant ie l'art et de ses ressources, ou bien a-t-on déjà dé- 
passé les limites, et faut- il, pour être dans le vrai et dans le 
beau 9 revenir sur lios pas 7 au but que nous proposent les mé- 
thodes de contre-point? 

II. NOVEMBRE. 2. ' 99 



— 594 — 
Nous allons traiter toutes ces questions avec quelques détails ; 
elles ne sont pas , nous le montrerons bien» étrangères à Tobjet 
principal de nos travaux. 

De jeunes artistes se réunissent dans un Conservatoire ou dans 
la cabinet d'un maître renommé. Là , on les exerce à la compo- 
sitÎQn musicale , et Ton prend pour sujet d'études un plain- 
chant qtt*oo leur apprend à accompagner par une partie de 
dessus ou de basse. On exige pour cet accompagnement Tobser- 
vation rigoureuse des règles du contre-point. Les élèves s'y as- 
treignent; mais, au sortir de la leçon, s ils vont entendre quelque 
ouvrage de leur maître, par lequel il a acquis la célébrité dont il 
jouit, ils s'aperçoivent aussitôt que cette composition semble 
faite exprès pour rassembler toutes les infractions possibles aux 
lois dont un instant auparavant on leur demandait Tapplication. 
C'est là une inconséquence, mais ce n'est pas la seule. Pour 
montrer à l'élève le parti qu*on peut tirer de celte science du 
contre-point, il faut nécessairement lui apprendre qu'elle a été 
pratiquée dans toute sa perfection par Palestrina, A. Scarlatli, 
et quelques autres auteurs ; mais en même temps • si Télève de- 
mande à voir ces belles choses et où elles s'exécutent, le maître 
le renvoie pour les lire à quelque grande bibliothèque ; pour les 
entendre, à la chapelle Sixtine. De sorte qu'à voir l'abandon 
dans lequel sont tombés ces chefs-d'œuvre , l'élève doit éprou- 
ver peu de sympathie pour une science si admirable , mais qui 
ne sauve pas de l'oubli ceux qui l'ont cultivée avec tant de ta- 
lent. Si l'élève, de plus en plus curieux, demande ce que c'est 
que le plain-chant sur lequel on l'exerce , en quoi il diffère de 
la musique moderne, le maître est forcé d'avouer qu'il n'en sait 
rien, et il renvoie son élève à M, Fétis ou aux quelques érudits 
qui se sont occupés de ces vieilleries. 

Ce qui est erreur dès qu'on a pénétré dans une école de con- 
tre-point, est vérité pratique dès qu'on en sort. Il y a plus,, c'est 
que si, dans le même établissement^ il y a deux professeurs , 
on peut être assuré qu'ils ont des opinions différentes et un en- 
seignement contradictoire. 

Il faut conclure de toutes ces observations que, jusqu'à ce jour, 
la musique n'obt^it pas à des règles invariables. Ce qui peut dé- 
terminer ces règles , ce sont des oirvrages considérés comme des 
chefs-d'œuvre , dans tous les temps et par tous les hommes. La 



.- 5ft5 — 
laQgqe ]^ti|]ç eu la langue grecqua ont été retepue^ dans dQ cer- 
taines limites par la puissance des bons écrivains, de Cicéron, de 
Virgile» de Déraoslhène ou d*Homère; la langue française s*est 
arrêtée dans son développement depuis le siècle de Louis XIY 
par rinfluence des auteurs de cette époque ; mais la musique 
moderne n*a eu jusqu'à ce jour aucun Gicéron ou aucun Pascal, 
et nql génie n*a tenu le sceptre de Tart avec assez de force pour 
imposer des lois durables. 

Ce ii*est donc en vertu d'aucun droit positif que la ^science du 
contre-point dicte ses arrêts dans les écoles. Ces arrêts sont cou- 
formes à la pratique des maîtres des siècles derniers, dont les 
ottvirages sont à peine connus des professeurs ; mais la musique 
actuellp des plus célèbres compositeurs, les partitions les plus 
en vogue sont faites en dépit de toutes les lois du cqntre-poiut. 

Dira-l-oa qu'il ne faut pas, dans les écoles, lâcher la bride à 
Timagination ei à la fantaisie? que Télève habitué à vaincre les 
difficulté^ du contre-point aura plus de ressources pour écrire? 
que, dans tous les cas, il s'agit de musique classique dans 1^ 
cabinet du professeur de contre-point, et non pas de musique 
dramatique , qui ne s'enseigne pas ou qui s*apprend ailleurs ? 
Ce serait déplacer la question , mais non pas prouver la légi- 
timité et le droit de la science du contre-point; car, il est impos- 
sible d'admettre deux sortes d'éducations pour l'oreille : l'une » 
qui lui fait accepter les licences, les duretés, les dissonances 
frappées sans préparation , les résolutions incorrectes d'accords, 
les modulations hétéroclites, et l'autre qui lui fait repousser 
toutes ces combinaisons^ 

C'est donc parce que la science du contre-point manque d'une 
base solide , d'un principe immuable, qu'elle est impuissante et 
stérile aujourd'hui. C'est parce que lcsloi$ du beau, en musique, 
ne sont pas définies, que l'art tout entier est bouleversé par 
d'incessantes révolutions. Ces lois, qui les définira 7 Un traité de 
philosophie et d'esthétique { mais ces ouvrages ne précèdent pas 
l'art, ils le suivent, et à supposer qu'on publiât un ouvrage daus 
lequel ces principes seraient clairement démontrés, il faudrait 
toujours attendre que lé génie les eût mis en pratique pour qu'ils 
fussent unanimement reconnus. 

Jusqu'à ce jour un seul genre de musique a pu braver les at- 
teintes du temps 9 les caprices des hommes, survivre à toutes les 



^ 596 - 
révolutions du goût et relier debout sur les ruines des autres 
parties de Tart : le chant religieux. C'est cependant la seule 
partie delà musique qu*on n'étudie pas dans les écoles, et c'est 
la seule dans laquelle on puisse trouver le principe de la loi 
absolue du beau dans l'art. 

Pour connaître le principe du beau, il faut envisager le but 
de l'art. Ce but doit être purement moral , c'est-à-dire qu'il doit 
contribuer à purifier, à éclairer le cœur de l'homme ; il doit aider 
l'Ame à sortir de l'atmosphère du sensualisme dans laquelle elle 
est emprisonnée; il doit enfin élever l'homme au-dessus de ses 
penchants el de ses passions , le porter à la méditation , à la con- 
templation, à la réflexion. C'est ainsi que le christianisme a 
compris l'art, et c'est pour cela qu'il a ajouté à la forme pure- 
ment matérielle de ses œuvres d'art le symbolisme qui leur 
donne un sens moral et religieux. Le monument où l'on se ras- 
semble pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû n'est pas seu- 
lement remarquable par ses proportions grandioses, la délica^ 
tesse de ses sculptures, la hardiesse de ses voûtes, en un mot 
par sa forme , mais encore par la signification de cette forme et 
le symbolisme qui y est joint. 

Le but de l'art chrétien est donc de révéler à la conscience de 
Tliomme, sous une forme matérielle, un objet d'une nature spiri- 
tuelle; en un mot, une idée et non pas un effet, une pensée et 
non pas une sensation. 

L'idolâtrie et le paganisme ont fait, au contraire, consister le 
but de l'art dans la sensation qu'il produit, et par conséquent 
dans la perfection de la forme , dans l'imitation de la nature et 
des objets sensibles et extérieurs. 

Mais, si tous les philosophes chrétiens et les moralistes ont 
été d'accord sur le but de l'art et sur les lois immuables du beau, 
ils n'ont pas pour cela déterminé jusqu'à ce jour, eu égard à 
Fart musical, les conditions, les formes, desquelles dépend la 
perfection. L'Église catholique s'est bornée à créer, à conserver 
sa musique propre et à lui laisser, jusqu'à Palestrina , prendre 
des développements conformes à son but. Depuis la résurrection 
du paganisme, l'art s'est constamment écarté de la tendance 
chrétienne, et son triomphe, aujourd'hui, c'est d'exprimer les 
passions, d'imiter les bruits de la nature; il est parvenu, et 
il s'en fait gloire , à reproduire le murmure d'un ruisseau , les 



— 597 — 
sifflements du vent ou le fracas de la tempête ; il excelle à peindre 
h colère , Tironie , les angoisses de la douleur, les éclats de la 
joie; tout cela constitue un art dont le but n*esl pas moral, puis- 
qu'il excite les passions au lien de les calmer, puisqu'il éveille 
les instincts sensuels au lieu de les assoupir. 

Il semble que , par ces considérations, nous nous soyons bien 
éloigné de Fobjet de cet article; cependant elles vont nous servir 
à conclure , en faisant remarquer qu'il existe aujourd'hui deux 
arts bien distincts : l'un qui a pris sa source dans l'idée religieuse 
et cbrétienne, et qui a un but moral et civilisateur; l'autre qui 
descend.diredement de l'idée païenne , qui cherche l'effet pu* 
rement sensuel et n'a d'autre culte que celui de la forme. Le pre- 
mier a produit les chefs-d'œuvre anciens sur lesquels est fondée 
la science du contre^point, telle qu'on l'enseigne dans les écoles. 
Le second n'a jusqu'à ce jour d'autre règle que le caprice de ceux 
qui le pratiquent; ses développements sont illimités et son do- 
maine n'a de bornes que celles de la nature elle-même. De sorte 
qu'enseigner le contre-point avec ses règles austères , ses formes 
rigoureuses , à une génération d artistes qu'on n*essaie pas en 
même temps de diriger vers un but moral» c'est commettre un 
non-sens et semer sur le sable des principes qui ne germeront 
jamais. Si demain les plus horribles dissonances, la cacophonie 
la plus atroce paraissent nécessaires pour exprimer quelque 
effet, on les emploiera impunément, et le public s'y habituera 
comme certains peuples s'habituent à l'opium, ou certains 
hommes aux boissons alcooliques. 

Tant que les Conservatoires feront mentir leur titre et qu'ils ne 
conserveront pas les chefs-d'œuvre sur lesquels ils fondent leur 
enseignement; tant qu'ils n'obligeront pas les élèves à étudier, 
à exécuter, à méditer profondément ces produits de l'art d'où ils 
tirent la science qu'ils veulent imposer; tant que l'Etat n'accor- 
dera d'encouragement qu'à la musique qui amollit, démoralise 
et empoisonne le peuple ; tant que les efforts du clergé , son goût 
éclairé, son zèle ardent, n'auront pas rétabli et restauré l'art 
religieux, il faut s'attendre à voirie vaisseau de la musique aller 
à la dérive, sans gouvernail et sans pilote, et flottant au gré de 
tous les vents. 

P. Danjou. 



MELANGES. 



LES QVATOIIZE MODES 00 PLAHKilMlIT. 



M. Fétis publie en ce moment, dans la Gazette musicale y une 
série d'articles d'un grand intérêt sur le système général de la 
musique. Toujours préoccupé de Tidée que la tonalité ecclésias- 
tique embrasse quatorze modes au lieu des huit tons que la pra- 
tique du moyen-àge a seuls reconnus , notre savant collaborateur 
a donné un tableau de ces quatorze modes que nous croyons utile 
de reproduire à titre de renseignement. Malgré le respect que 
nous professons pour la science si étendue et Tautorité si bien 
établie de M. Fétis en pareille matière, nous ne pouvons cepen- 
dant nous résoudre à adopter cette théorie nouvelle imaginée 
au xvi« siècle pour expliquer certaines difficultés du plain- 
chant et ilispîrée par ce rationalisme moderne qui s'étend à tout 
et veut connaître les motifs de toutes choses; les systèmes sont 
le fait des théoriciens, Tart existe sans eux, et les théories les 
plus habiles ne suffisent pas encore à en expliquer tous les phé- 
nomènes et toutes les irrégularités. 

Pierre Maîllart, chanoine de Tournay et auteur d'ua savant 
traité sur les modes de musique (1) , eut soiu d*établîr uj^e dis- 
tinction entre ces modes de musique et les tons de TÉglise. Il 
reconnaît que le chant de TÉglise est bâti sur les huit tons de 
ta psalmodie » et à propos des difficultés qu'on éprouve à ratta- 
cher à Tun des huit tons l'antienne Nos qui vivimus^ laquelle 
Glaréan veut placer dans le neuvième mode en la transposant 
une quarte plus bas, le chanoine de Tournay ajoute : Voilà un 

(1) Tournay, 1610, In-A. 



~ 399 — 
faible fàndmnmi pour y bâtir tant dé noupeauté$; car $Hl ne re$té 
qu'à transpoêer ainsi le chant d'égliee à toue propos pour faire 
changer la inode (sic) , il n'y aura jamais rien d'assuré. Noui 
sommes de l'avis de Pierre Mâillart; il n'y a rien d!asêuri si on 
ébranle les huit colonnes qui portent te chant ecclésiastique. 

L*erreur de tous les sarants qui ont voulu prouver rexisteneé 
des quatorze modes dans le plain*chant vient de ee qu^ils ont 
supposé que i^int Ambroise ou saint firégeire avaient formulé 
leurs théories â priori et avant Texistenee de Fart lui-même} 
tandis qu'au contraire nous sommes convaincu qne saint Am** 
broise n*a reconnu que quatre modes, parce que , de son temps, 
la musique ecclésiastique était réellement renfermée dans cei 
limites , et que saint Grégoire , par la même raison , en a rê«» 
connu huit qui ont suffi à tous les maîtres et théoriciens depuis le 
vn<: siècle jusqu'au xvi*. Il est vrai que certaines pièciea de chant 
ne peuvent réellement se rapporter à Tun des huit modes, et déjà 
les auteurs du moyen-âge, en présence de cette difficulté, avaient 
admis un ton irrégulier, étranger, tonus peregrinus; ils avaient 
divisé certains modes en deux espèces, le cinquième ton en F et 
le cinquième ton en C, par exemple. Cette manière d'expliquer 
les irrégularités des pièces de chant nous parait plus conforme 
à Tesprit et au caractère du chant ecclésiastique. Pour montrer 
où conduirait le système opposé, nous ferons observer que la 
messe royale de Dumont, dite du premier ton, ne se rattache nul- 
lement à aucun des quatorze modes; faut-il, pour classer cette 
composition devenue populaire, en inventer un quinzième? La 
grande raison de toutes ces théories , c'est la difficulté qtfdn 
éprouve dans l'emploi du demi-ton accidentel , difficulté qui a 
donné lieu aux graves erreurs de l'abbé Janssen. Mais la pratique 
constante de tous les temps enseigne clairement que l'emploi du 
demi-ton haussant ou baissant, dièse ou bémol, a toujours été 
déterminé par une règle d^euphonie et non par la théorie. L'un 
des écrivains lés plus savants sur ta musique, Salinas, fait juste- 
ment remarquer que si l'on n'a pas adopté Tusage de marquer des 
signes du bémol et du dièse l'abaissement ou l'élévation du son, 
c'est que la voix est conduite à produire cet effet par sa propensioii 
et inclination toute naturelle à produire une consonnance (t). 

(1) Voici le passage de Saliaas) « In cantu nihil opus este arl^Mtt MMtt fiac- 



— 480 — 
Or, dans la musique ancienne, Tintervalle de triton était une 
dissonance qui jamais ne pouvait être entendue à cause de Thor- 
reur qu'elle inspirait. 11 a fallu que la musique moderne ait re- 
connu et admis le principe contraire; il a fallu que l'oreille fût 
habituée à ces intervalles dissonants pour que certains composi- 
teurs modernes èe prétendu plein-chant aient pu trouver des 
chantres qui parvinssent à exécuter l'intervalle de triton. Au 
moyen-âge, on eût vainement essayé de produire -cet intervalle; 
la voix se serait refusée à l'exécuter, comme elle se refuserait 
aujourd'hui à. produire un intervalle moindre que le demi-ton. 
Nous traiterons avec les détails qu'elle comporte cette grave ques- 
tion ; nous avons seulement voulu faire aujourd'hui nos réserves 
et donner le tableau des quatorze modes , publié par M. Fétis , 
comme une des pièces du procès qui s'instruit et dans lequel 
nous prendrons le rôle de défenseur des théoriciens des xii' et 
xui* siècles. 



Tablmu des quatorze modes : 



!•' TON ou MODE. 



|^-> o JL 



quinte 



zzn 




-x9- 



2« TON. 



/"^ quarte ^ 

i 7 , „ ; :._^m 



quinte 



IZ2I 



-6^ 



221 



-<9- 



3*^ TON. 



quinte 



V ^y ^ JE 



^s^- 



-/2 û_ 



quarte 
^ ^ g: 



limites et division 
a ^- 



ztn 



4* TON 



limites et diyisioB 
n 




ticl signare semitonia içinora , tam qux per b remittuntur, quam qoae per 
quatuor virgulas # sustiiieri dicuntur. Qaoniam ipsa vox tracta ab aliis conso- 
ûaniiis est, semitonium fit per vocis intensionem quamvjs signatum non sit, ut 
fuglatiir tritoni duiiUes. » Frangisci SALiNiE, D6 Uvksica^ libriseptem. Sala* 
uaiiqve , i577, ki-l6L 



- m — 



«•TON 



limitM et diTision 




— 4W — 



GHANT EN L'HONNEUR DE SAINT NICOLAS* 

SIU* SIÈCLE. 



^f-^^f^^^ rr^rO- 



Psal - lat cho - rus in no - to car - rai - 



| (il^ .i , \ I ; ■' 'LLLj j j. I"7"^ 



«» ne or 



^ 



ga - ni - co cum mo - du 



la - mi 



i 



- ne, Mag - ne Pa-lcr, in tu o no -mi -ne cu»-to-di 



^ 



nos sub lu ^ 



Icg - mi 



ne; Do- mi — ne Ni - 



m 



X 



i-H^d +f-f^^tj"^ 



w. eho- la - e tu - o prc - ca -mi - ne An - ge - li 



^ 



^ 



i 



- ca cum mul - li - lu. - di - ne Nos col - lo - ca sanc - to - run 



w^~^ 



m 



m 



-m: 



ag - mi - ne Quod no- bis ap - la - - 



lur. 



Ce chant , en rhonnear de saint Nicolas, nous parait offrir iib 
curieux spécimen de la musique populaire au xih* siècle. Celle 
mélodie est à la fois d*un caractère noMe et facile & et toute la 

n Traduit en notation moderne par le directeur de la Betw^ et tiré du 
tnanuscrit coté H. 196, bibliothèque de la Faculté de médecine deMoaipeUier. 
Ge manuscrit contient un grand nombre de motets, chansons ifUnetvet can- 
tiques du xiu* siècle ; nous en ayons traduit plusieurs que mus publierons 
successivement. 



— 405 — 
science moderne ne produirait peut-être pas sur ces paroles , et 
eu égard à leur desUnatioii ^ une ipusic^ue plus convenable et 
qu*il soit plus aisé de graver dans la mémoire du peup.le. Les re- 
cueils de chants du moyen-âge sont remplis de pièces remar- 
quables en ce genre, et nous nous proposons d'en publier suc- 
cessivement quelques unes des plus intéressantes. Ce morceau, 
que nous avons traduit dans le ton où il est écrit, est composé 
dans le mode ionien, qui correspond au onzième mode du plain- 
chant, suivant Glaréan, Maillart et les auteurs qui reconnais- 
sent douze modes, ou qui forme le treizième mode, suivant M. Fé- 
tis et eeux qui en adoptent quatorze : c'est ce qu'on nomme 
dan» la théorie eeclésîastique le cinquième ton en G. Beaucoup 
de pièces de musique du xui* siècle et des siècles suivants sont 
écrites dans ce mode , dont on né saurait nier Texistence dans la 
musique mesurée. Mais, dans le plain-chant, les auteurs ecclé- 
siastiques n'ont jamais reconnu que huit modes ou tons ; et 
quelques morceaux qu'on pourrait citer et qui sont étrangers à 
cette règle, ne sauraient faire prévaloir, de nos jours, une doc- 
trine contraire à l'enseignement invariable et authentique du 
chant ecclésiastique depuis saint Grégoire jusqu'au xvi* siècle. 
Nous serions donc tenté de croire que les toorcerftax de chanl 
comme l'antienne à la sajnte Vierge : Aima redemptori9, et quel- 
ques autres pièces qu'il est difficile de classer dans le cinquième 
ton du plaiii*>ehant > sont réellement du oniième Bftode ; mais que 
ces morceaux étaient originairement des motets ou chants popu- 
laires , qui ne faisaient pas partie du corps du chant ecclésias- 
tique » Ql n'y oit été, en tout cas, admis que depuis le xiii* siècle. 
On peut doBC constater les exceptions sans altérer la doctrine. 
G'est ce que nous demandons qu'on fasse , ne reeoBnaissait à 
personne le droit de modifier la théorie du plain-ehant, telle 
qu'elle existait dans les beaux siècles de Tart chrétien. 

F. Danjou. 



BIBLIOGRAPHIE. 



La bibliothèque communale de Blois possède quelques ou- 
vrages curieux ou uliles sur la musique ; nous en publions la 
liste, afin de venir en aide aux personnes qui habitent cette 
partie de la France, et désirent se livrer à des études sérieuses 
sur l'histoire et la théorie du chant ecclésiastique. 

1" Utilissime musicales régule vunctiê êummopere neeenane, plani eafUus^ 
simpticis contrapuncti , rerum faclarum^ tcnorum seu organarum usua- 
lium et arlis aceentUQndi tam spéculative quam praclice^nooUer impresse 
incipiunt féliciter. Impresse Parisiis pro Francisco RegnauU , in vico 
, Sancti Jacobi, commorante ad intersignum Sancti^Claudii ^ anno Do- 
mini M. C. C, C, C, C, prima die vero mensis decemhris. 8â p. In-4. 

Ce petit ouvrage est de Guillaame Guerson;i1 contient on traité carienx et 
lucide pour la compoMtfon du déchani ou cou tre-pouil improvisé, qui et» it lors 
très usiié. L'ouvrage est terminé par un traité de l'accentuation des épUres et évan- 
giles, et par les ions des psaumes d'après rusage gallican etsuivani le rit romain. 

Nous espi^rons que l'un de nos abonnés. M. Tabbé Chouanet, professeur au sémi- 
naire de Biais, voudra bien nous adresser une notice déUlllée sur ce livre rare 
que nous n*avons pu examiner que rapidement. 

Lé'iiiion dc4500. que possède la bibliothèque de Blois, n'a pas été connue des 
bibliographes qui client trois autres éditions. 

2' Stdria delta musica, da fr, Giam-Batista Martini. Bologna, 1757, ln-4. 

3 volumes. 
3» A gênerai hislory ofmusie , by Chartes Bumey. London, 1776, lu U. 

2 volumes; le 3* et le 4' manquent 
li^ The présent state ofmusie in Germany, theNeederlandSf etc.^ by Charles 

Burn^y. 2« édition , London , 1775, inS. 
5<» Antiquœ musicœ auctores septem, grœce et latine , Marcus Meibomius 

restituit ac notis explicavit. Amsterdam, Elzevir, 1652, in-ft. 
6- Harmonie universelle^ par Marin Mersenne. Paris, Ballard, 1636, In-fol. 

2 volumes. 
T Dette origine et dette regoU delta musiea colla storia del suo progresso, 

decadenza e rinovazione, opéra di D. Antonio Eximeno, Roma, 177â, 

in-4. 
8* Scriptores eccUsiastici de musiea sacra potissimum^ eotlecti a Martino 

Gerberto. Saint-Biaise , 178/i, in -4. 3 volumes. 
9» De cantu et musiea sacra a prima Ecclesiœ œtate usque ad presens 

tempus, auctore Martino Gerberto, 1784, in-4* 2 volumes. 
10* La science et la pratique du ptotii-c^nl, par D. Benoit de Jamilhac 

Paris, 1673, in-4. 
11* Traité historique et pratique du ehani eecUsiastique^ par Lebeaf» 

1741, in-8. 



NOUVELLES DIVERSES. 



les premiers Jevre êe Janvier le 
4e ramiée i84«. Névé prions Instamment een» 
«ni ne seraient pas 4ans l'Intention de eontinner lenr abonne- 
ment de nons le isire savoir. IHons eontinnerons h servir les 
ifcsnnés qnl ne nons feraient parvenir anénn avis* 

\* L'iofiitjgable et saint évêque de Langres vient de publier une lettre 
adressée à son clergé au sujet des modifications que va recevoir, dans ses sé- 
mioaires, l'enseignement classique. Mgr. Parisis veut que désormais 1^ au- 
teurs chrétiens occupent une large place dans le programme des étude». 
Cette pensée , conduite à ses dernières conséquences , est ia seule clef de Ta- 
venir* Depuis trois sitcles nous vivons, dès notre enfance, avec les païens, 
nous admirons lenr géuie au détriment du génfe chrétien , nous fai^ons notre 
unique nourriture de leurs écrits, nous respirons leurs maxini^es, nous con- 
naissons mieux leurs dieux que le nôtre ; faut il s'étonner ensuite que nos 
mœurs, nos écrits ne soient pas chrétiens? faut-il s*étonner de l'iuvasiun tou- 
Joora croissante du rationalisme? faut-il demander la cause des révolutions 
qui ont ébran.é ia société jusque dans ses fondements ? faut-il eniin chercher 
les motifs de nos goûts dans les arts , de la destruction ou de la mutilation des 
édifices catholiques , de Fabaudon du chant ecclésiastique ? Tous ce's faits, tous 
ces désastres ont eu la même cause, savoir Padmiraiion exclusive du paga- 
nisme , le mépris des temps pendant lesquels TËglise a régné dans un monde 
éclairé, dirigé, gouverné par elle pendant plus de mille ans. Aujourd'hui 
on commence à apercevoir lé mal que nous a fait l'éducation des trois der- 
niers siècles , et on voit bien qu'il ne suffirait pas de rendre au clergé sa part 
légitime de renseignement public pour régénérer la société , mais qu^il fau- 
drait encore changer complètement de système et se placer sur un autre ter- 
rain. La Providence mène les hommes dans ses voies à leur propre insu ; elle em- 
ploie à l'accomplissement de ses desseins les bons et les mauvais, les croyants 
et les impies. On a vu , au début de ce siècle , un homme d'un génie prophé- 
tique devancer les tendances actuelles dans un livre qui a plané comme Tangc 
du bien au-dessus des ruines de la religion. Le Génie du christianiême a été 
Tétendart de la renaissance chrétienne , aujourd'hui tout le monde s'y est rai* 
lié, les poètes comme les artistes , les gouvernements comme les particuliers ; 
et voici que, trouvant les esprits préparés, un évéque attaque de front , avec les 
armes de la foi , l'éducation païenne qui est la seule et implacable ennemie de 
la société chrétienne. Voici , d*un autre cOté, qu*un Pape, suscité de Dieu, 



— 406 - - 

va forcer la liberté à revenir s*agcnouiUer devant la Croix. Il faudrait être 
aveugle pour ne pas voir que de grands événements s'accomplissent en ce mo- 
ment et qa'une grande transformation s'opère; chacun , dans sa sphère , doit 
donner son concours actif dant la lutte qui a'engage. Notre. rOle à nous , c'est 
d'aider à la restauration de la musique catholique, à la destroction de la mu- 
sique sensuelle ; le devoir de nos amis, de ceux qui partagent nos vues, est de 
nous seconder et de nous éclairer. 

\* Nos lecteurs se souviennent que nous avons invité à ploaieors reprises 
et d'une manière pressante les membres du clergé à prendre part à nos tra- 
vaux ; à ooui éclairer de leur» lumières « k Rous «anfier h ÊêiM 4e 9^Wim le 
résultat de leurs études et de leurs recherches. Persopne,çç|(eano^»n'a 
répondu à noire appel, et nous nous en plaignons amicalement à ceux qui 
pouvaient accéder à notre demande. Nos doctrines ne soulèvent-elles aucune 
polémique? Tout le monde est-il d'accord avec nous? oU bien personne n^en 
sait-il assez pour redresser les erreurs qui nous écbapi^eMî Nous ne sonnies 
pas assez présomptueux pour avoir cette opinion, et nous sommes bien forcé 
d'attribuer ce silence à l'apathie ou à l'indifférence. L'Unteers reN^téuj? lui- 
même , qui, en agrandissant son format, avait promis des articles sur la vm^ 
siqtte religieuëe , n'a pu , à ce qu'il parait, trouver personne pour les rédiger, 
puisque, il y a quelques semaines, il empruntait an C<m$(iMUmnel un feuil- 
leton entier sur les mêlodium et harmonium. Ainsi , excepté M. Jouve, cha- 
noine de Valence, qui publie dnns les AnntLles archéologiquêê on travail in- 
téressant, aucun ecclésiastique ne prend parti dans la lutte qui est engagée 
entre la musique mondaine et la musique sacrée; personne, parmi les 
membres du clergé, ne songe à soutenir le chant ecclésiastique dont la ruine 
est imminente. Nous ne nous décourageons pas pour cela; le nomlirede nos 
lecteurs a notablement augmenté , et nons tirons de cette preuve desymfithte 
bon augure pour l'avenir. 

%* M. Diestch a fait exécuter à Saint-Eustache, le jour de la fête patronale, 
une messe composée de fragments de Humroel. Mozart, Mcnde)8so|in et autres 
maîtres. Nous ne blâmons pas M. Diestch, mais, à vrai dire, nous attendions 
de lui autre chose que des pastiches. Quand on a, comme cet artiste , conquis 
dès son début une place élevée dansTart,]! n*estpas perniis de ralentir sa 
course et de rester au point où l'on est parvenu d'un premier bond. M. Diestch 
doit se persuader que^ bien qu'il se soit placé tout d'abord entre |lummel et 
Haydn , entre Lnsueur et Chérubin! par la composition de ses deux belles 
messes solennelles, il doit encore aller plus haut, changer d'allure, n'imiter 
personne et, profilant des nouveaux aperçus de la critique, s'efforcer de pro- 
duire des œuvres vraiment grandes et religieuses, exemptes d'afféterie, pures 
d'idées théâtrales et passionnées , en un mot conformes au caractère de l'art 
chrétien. Pour arriver à ce résultat, M. Diestch avait besoin du recueillement 
le plus profond, des méditations les plus assidues, d'un travail opiniâtre et ap- 
pliqué à la rec!ierche de son originalité propre. Si, au lieu de cela, M. Diestch 
fait des pastiches tirés des auteurs des xviu'et xix* siècles qui n'ont rien com- 
pris à l'art religieux, s'il recule vers le passé au lieu de lire dans l'avenir, 
M. Diestch restera ce qu'il est, c'est-à-dire un compositeur très d&stiagué ^ un 



— 407 — 
liouttne du plus grand taieot ; mais il ne deviendra pas ce qu'il aurait pu être» 
c'eat-à-dire un de ces hommes éclatants qui changent la face de Tart , en 
modifient les formes et donnent leur nom à une réforme » à une régénéra- 
tion. 

%* Le Cercle philharmonique de Lyon a exécuté le jour de Saiote-<:;écile » 
dans l'église SainuBonaventure de cette ville, la grande messe solennelle de 
M. Diestch. Cette belle composition a été bien appréciée par le public et les ar« 
listes lyonnais. 

%* A IVxemple des gésnts qui entassaient montagne sur montagne pour 
escalader le ciel, M. Zimmermann entasse partition sur partition pour escala- 
der rinstitot. On a exécuté une nouvelle messe de cet auteur à Saint-Ëustache» 
le à novembre. Gei te composition est intitulée Requiem héroïque ^ et oq nous 
assure qu^elle n'ajoutera encore rien à la réputation de M. Zimmermann, et que 
le professeur de piano du Conservatoire en sera pnm ses frais. Il nous semble 
que le meilleur titre de M. Zimmermann aux palmes académiques devrait être 
son mérite comme professeur de piano. Nous avons vu de nos jours de grands 
pianistes; sont-ils sortis du Conservatoire et de la classe que M. Zimmermann 
dirige depuis quelque vingt ans ? Si MM. Liszt, Thalberg , Doehler, Chopin , 
Heller, ont été formés par ce maître, si seulement il peut revendiquer un seul 
de ces noms célèbres, on doit lui décerner une récompense. Mais, hélas ! tous 
les grands pianistes nous viennent d'Allemagne, où il n'y a pas de Conserva* 
toire ; et les plus brillants élèves de M. Zimmermann n'ont pas d*autre mérite 
que d'avoir marché sur les traces de ces artistes étrangers. Voilà pourquoi » en 
désespoir de cause, M. Zimmermann s'adonne à la musique religieuse pour ac- 
quérir quelques droits de s'asseoir parmi les immortels : Vanitai vanitatufàl 

%* Nous avons parlé quelquefois, nous ne parlons pas assez de la maîtrise 
de la cathédrale de Paris. C'est là que se forment, dans le silence et à l'ombre 
du sanctuaire, ceux qui seront plus tard les maîtres de la musique religieuse 
en France. Encore quelques années, et il sortira de celte école de grands or- 
ganistes , des compositeurs remarquables , des hommes de goût et de zèle. 
Encore quelques années, et chaque diocèse voudra envoyer un enfant dans 
celte école, la seule où l'art religieux soit étudié d'une manière sérieuse. Dès 
à présent nons Invitons nosseigneurs les évèques .i placer à la maîtrise de Paris 
quelques enfants distingués. Il n'y a pas d'autre moyen aujourd'hui pour régë* 
nérer la musique sacrée que de former des artistes qui la comprennent et la 
pratiquent avec un talent réel et des principes certains. 

\* Il a paru dernièrement une brochure écrite pour condamner et com- 
battre la coutume qui s'établit de remettre à la scène d'anciens ouvrages en les 
habillant de l'orchestration moderne. C'est ainsi que le Déserteur, de Monsi- 
gny, Richard Cœur^de-Lion , de Grélry, ont été exécutés à l'Opéra-Comique 
avec remplissage d'instruments et renfort de trombones. L'auteur de la bro-' 
chnrc soutient, et nous sommes de son avis, que de tels arrangements sont 
des actes de vandalisme; que les productions du génie doivent conserver leur 
cachet propre ; et qu'une fois le principe contraire admis , il n^y aura plus de 
raison pour qu'on ne mutile pas de la même façon les chefs-d'œuvre les plus 
respectables, par exemple, an premier jour, on nous donnera Gluck retouché 



— 408 ~ 
par Masardy •Q Palestrtns orchestré par Jalli^. La GazHte muficaU^ qu'on 
trouTait toujours la première au feu quand 11 8*agissait de défendre les saines 
doctrines « s^est mise cette fois à tirer sur Tautenr de cette sage et spiritoelle 
brochure » ei à faire cause commune avec les vandales. En cette occasion , 
comme quand il s*est agi de soutenir les prétentions exorbitantes de M« Sax , la 
Gazelle muêieale a singulièrement étonné les gens de goût et les arvistes 
éclairés , qui , en générai , jusqu'à ce jour, se sont ralliés à son drapeau. 

%* On a inauguré dernièrement dans l*égllse de Pessac, près Bordeaux, un 
orgue de la maison Daublaine-Callioet. LMnstriiment a été touché par MM. Vi- 
gier et Ghattereau, organistes à Bordeaux, et artistes d*un mérite très distin- 
gué. A cette occasion, un ecclésiastique, M. Gazaillan , a prononcé un remar- 
quable discours sur Torgue , son importance dans le culte , la puissance de ses 
elfers, et leur influence sur l'assemblée des fidèles. « 

%* L'orgue de Saint-Galais (Sarthe) que la fabrique vient de faire restau- 
rer, a été inauguré le 18 octobre. Le vénérable organiste du Mans, M. Boyer, 
qui avait déjà présidé à la première réception de cet orgue en 1791, assistait 
encore à cette solennité; M. Tabbé Blin , maître de chapelle de la cathédrale 
du Mans, et homme de goût, avait accompagné M. Boyer. M. Eysert, orga- 
niste de Saint-Calais, a fait valoir avec talent les ressources de l'orgue. M. Ey- 
sert est un des sujets que nous avons placés sur la recommandation de M. Hess, 
organiste de la cathédrale de Nancy, qui est le père et le soutien d'un grand 
nombre déjeunes organistes de TAlsace et de la Lorraine. 

%* MM. Kûhn et Duvcrnoy viennent de faire paraître un nouveau recueil 
de cantiques et chants pour le culte protestant , arrangés à plusieurs voix , et 
avec l'emploi des ressources et des effets de la modulation moderne. Déjà, de- 
puis longtemps , en Allemagne , on a abandonné l'harmonie dont les auteurs 
du XYi* siècle avaient accompagné les chants protestants. Peu à peu , on voit 
ainsi disparaître tout ce qui se rattachait à l'institution, pourtant si récente, 
du culte réformé. 

%* On vient de publier à Mayence le recueil des chants en usage dans ce 
diocèse, tant ceux qui sont empruntés au chant grégorien que les chants et 
chorals propres au rit diocésain. Voici le titre de cette collection : Der AUar- 
und Responêorien-Geiang der hatholischen Kirche nach rônUscher, und 
mainxerSingweiêe fur Priester, Organistefii Lehret und Semnarien^^ vol. 
in-foL, par J.- J.-A. Homeyer. 

On vient également de publier à Zurich, chez Meyer, un ouvrage sur le 
chant des êgUses prolestantes , sa direction^ sonenseignemeni dans les 
écoles populaires, par FrOhlicli : Uber den Kirchen-Gesang der Prolesian- 
ten , etc. 

Enfin, Je libraire Siein , à Cologne, a mis en vente : Àntiphonarium Colo- 
nknse in brevius coaclum , continens canlum gregorianum ad vesperas et 
ad cùmplelorium , ritui et usui melropolitanœ ecclesiœ Coloniensis. 

%* Nous recommandons pour l'enseignement de la musique les tableaux 
de M. Quicherat , qui se vendent chez Perrolint éditeur de la Méthode Wilhem, 

Paris. — Imprimerie de L. Martinet, 3o, rue Jacob. 



DES ORIGINES 

DU PLAIN-CHANT 

OU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, 



DE SES PHASES , 

DE SA CONSTITUTION DÉFINITIVE DANS L*ÉGLISE CATHOLIQUE ET ROMAINE , 

DE SES ALTÉRATIONS , DES ENTREPRISES FORMÉES POUR SA RESTAURATION , 

ET DES SOURCES OU IL FAUT PUISER POUR L'OpAeR. 



(Septième article.) 



Ainsi que je Fai dit précédemment (1) , les attcieus livres de 
chafit qui contiennent les Kyrie romains sont d*uue excessive 
rareté. Geux qui m'ont été les plus utiles pour la restauration 
du Graduel, et surtout pour les chants communs des messes, 
sont la partie de Graduel de la Bibliothèque royale de Paris, 
n* 1137, in-folio; le Graduel romain de la bihliotlièque de Cam- 
bray, n*» 76, in-4**; le beau Graduel de Florence, en notation 
lombarde de la fin du xii* siècle, et le Graduel du xiii* siècle, 
qui m'appartient. L'identité des leçons des Kyrie contenues dans 
ces manuscrits, qui appartiennent à des temps différents, offre 
une garantie suffisante de leur pureté primitive. Une considéra- 
tion importante vient d'ailleurs à i'apfui de l'authenticité de ces 
leçdns ; je veux parler du caractère orné qui les distingue des 
formes adoptées dans les éditions, formes lourdes et singulière- 
ment défigurées par la suppression des notes brèves. Prenons 

{i) Voyes la Revue de la muêique religieuse , 2* année, o» 3, p. 86. 

II. DÉCEMBRE, i. 30 



— 410 — 
pour exemple le Kyrie des fêtes de première classe, tel qu'il est 
dans mes manuscrits : 




Ky - ri - c 



I - son. 



Ce qui caractérise ce chant, c'est la solennité dont il est em- 
preint, et de plus la variété des formes. Or, dans la plupart des 
éditions publiées en France et en Belgique, ces qualités ont dis- 
paru de ce Kyrie comme d'un grand nombre de chants du 
Graduel. 

Comparons, par exemple, le Kyrie de l'édition publiée par 
Christophe Ballard, eu 1697, avec celui qu'on vient de voir : 

S. 



Ky-ri-e c— — — — — 

3. 



le i - son. 



Chris-te 



t ^ ^ ^ ^ le-i-8on. Ky-rl-c 



l"''^ v^iij^ È 



e - le-i-son. Kv-ri-e 



e — — — — le-i-son. 



Toute personne qui a quelque connaissance du chant verra 
au premier coup d'œil les différences considérables de ces deux 
versions et la supériorité incontestable de la première. Et d'abord, 
sous le rapport de la tonalité, la version des manuscrits est bien 
préférable, car elle caractérise le premier ton pur du plain- 
chant, ayant toute l'étendue depuis la finale jusqu'à son octave, et 
n'employant pas le bémol à la sixième note, lequel n'est pas 
utile, puisqu'il ne se manifeste dans le chant aucune relation de 



— 411 — 
triton ou de quinte mineure. C'esl là (^^yidemni^nl la forme pri- 
mitive et originale du premier Ion , bien différente de celle des 
chants du neuvième (on, qu'on a transposés lorsqu'on a réduit 
le nombre des tons à huit. Dans ceux-ci, il y a eu obligation 
d'abaisser la sixième note par le bémol a&n de conserver à la to- 
nalité son caractère et d'éviter les relations fausses. Or, c'est 
précisément une relation de ce genre qu« les éditeurs français 
et belges ont introduite dans ce Kyrie en faisant cette mauvaise 

quinte mineure: V * *> y ^ * . " ^—M J'appelle l'atlen- 

E - - le - i - son. 
tion de mes lecteurs sur ces différences essentielles des chants 
du premier ton primitif, et de ceux du neuvième ton transposé , 
car elles sont de nature à faire bien comprendre oc que j'ai dit 
{Précédemment dans la Revue de lu musique religieuse concernant 
la théorie tonale du plain-chant. 

A l'égard de l'étendue» tout le monde sait que c'est une per- 
fection dans lé chant que de remplir la gamme d'un ton dans ses 
limites caractéristiques. Or, ces limites , dans le premier Ion , 



sont : ^ " :^^ Indépendamment du goût et de la 



so- 



lennité de l'accent, dont je parlerai tout à l'heure, le Kyrie des 
manuscrits est incontestablement mieux construit que celui des 
éditions, car il était impossible de caractériser le premier ton 
d'une manière plus complète que le compositeur ne l'a fait dans 

cette reprise du Kyrie : p ■ n Je doute 

Ky-ri-e e--- 

qn'il y ait un seul chantre qui ne voie combien cette forme est 
préférable à celle de l'édition de Ballard , où le chant n'atteint 
par aucun côté aux limites du ton. 

Parlerai-je maintenant des différences des deux versions sous 
les rapports de goût et de convenance? Je ne finirais pas si je 
voulais faire ressortir toutes les qualités qui doivent faire pré- 
férer les leçons anciennes des manuscrits à celles des éditions 
modernes. Je me bornerai à quelques considérations sur les 
choses les plus importantes. 



— 412 — 

Suivant la conformalion ordinaire des chants orientaux qni 
onl servi de modèles à ceux du Graduel, le Kyrie des anciens 
manuscrits est riche d'ornements qui tirent leur effet du mé- 
lange de notes brèves et longues. Dans les éditions, au contraire, 
ou a fait disparaître les notes brèves , à Texception d'un très 
petit nombre qui n'existent pas dans le chant original, et qu'on 
a ajoutées pour la prosodie. Il en résulte que les longues suites 
de notes égales placées sur un petit nombre de syllabes dans ces 
éditions sont lourdes, monotones, et rendent le chant languis- 
sant. Les réformateurs, quels quils soient, dont les efforts ont 
abouti à la dégéuération du chant primitif, ont ajouté à cette 
cause de monotonie et de langueur des constructions de phrases 
dont l'uniformité fait un contraste frappant avec les formes élé- 
gantes qui distinguent le chant oriental. Qui ne voit, en effet, 
quel heureux mélange de notes de différentes durées, quel goût 
dans leurs mouvements^ et quelle entente dans la disposition des 
phrases sur les paroles du premier Kyrie des manuscrits, tandis 
que ces qualités sont remplacées par les défauts opposés dans 
les éditions, particulièrement à YJEleison. 

Je ne pense pas qu'on m'accuse de prévention lorsque je 
ferai remarquer que, dans les manuscrits, le Christe est de la 
plus heureuse conception tant par la forme des phrases que par 
le mélange des notes de durées différentes. L'enchaînement de 
ces choses est tel, qu'il ne semble pas que ce Christe ait pu être 
fait autrement pour former un sens complet. Dans les éditions, 
non seulement les différences de valeurs de notes ont disparu, 
mais la forme même et la modulation de la fin de YEleison n'ont 
pas été conservées. 

C'est surtout aux derniers Kyrie que se font remarquer les 
plus grandes différences entre les leçons des manuscrits et celles 
des éditions. Comparons cette forme si variée, si solennelle de 
Tavant-dernier Kyrie des manuscrits avec celle des éditions , si 
pauvre, si gauche! D'où viennent donc les différences? De deux 
notes seulement qui sont dans le chant primitif, et qu*on a sup- 
primées maladroitement dans les versions françaises et belges ; 
mais ces deux notes et le mélange des valeurs différentes suffi- 
saient pour éviter les platitudes du chant moderne ; de plus, on 
a l'avantage de trouver dans la note la plus élevée un accent 
solennel et vraiment beau. La métamorphose de ce beau chant 




— 413 - 

en celle forme dégéDérée : 



' — ^^ * "^ n a pas d'autre cause que la sup- 

Ky - ri - e 
pression du port de voix de la finale à la quinte , celle de Toc- 
lave de la note tonale , et enfin la transformation des deux notes 
brèves en deux longues. 

Dans le dernier Kyrie, les altérations des formes du chaut 
primitif sont plus considérables. La version des manuscrits offre 
une variété de mouvements dans ce chaut : 

Ky - ri - e e - - - - 

qui a été remplacée dans les éditions par la répétition identique 
de la même phrase dégénérée : 

Ky - ri - e e 

Il est facile de voir par ces citations combien le chant ancien 
était plus beau^ plus varié, plus solennel, et se développait d'une 
manière plus progressive que la version moderne. Je dis la ver^ 
siofiy quoiqu'il y en ait plusieurs dont les variantes de détails 
sont multipliées; mais celle que je viens de citer est en général 
conforme aux éditions françaises. Il serait long et fastidieux 
d'analyser toutes les autres versions capricieuses qu'on a vues 
paraître en Allemagne, en Espagne, en Belgique et ailleurs. 

Après l'examen que je viens de faire d'un Kyrie solennel, je 
crois devoir faire la même opération sur celui des dimanches de 
l'année, dont la forme est beaucoup plus simple. Je dois faire 
remarquer que certains usages de diocèses ont donné à ces Kyrie 
des destinations différentes; ainsi le Kyrie des fêles de première 
classe, qui vient de m'occuper, est placé dans certains Graduels 
aux fêtes des confesseurs martyrs , et le Kyrie des dimanches , 
que je vais examiner, est destiné dans certaines églises aux dou- 
h\e§, et dans d'autres, aux semi-doubles. Toutes les éditions du 



— 414 — 

Graduel présentent dans ce Kyrie des altérations multipliées, et 
quelquefois des versions si différentes du chant des anciens ma- 
nuscrits, qu*on a peine à se persuader qn*elles viennent de la 
même source. Voici ce Kyrie tel que je le trouve dans les ma- 
nuscrits (1) : 




Ky - ri - e e - - - le - i • son. Chri - sle 
__^ 3 .____ ? 

e - - le -i-son. Ky-rl e e • - - le -^ i-son. 



f^ H ■ ■ I j '««/^ < ■ ■ ir 



Ky-ri-e e---le-i- son. 

Tout est digue d'admiration dans le chant romain primitif; la 
comparaison des deux Kyrie, le premier destiné aux Têtes so- 
lennelles, celui-ci aux dimanches de Tannée, fournit une preuve 
nouvelle de cette vérité. Suivant Tusage immémorial des églises 
d'Orient, le chant du Kyrie des fêtes de première classe est lon-> 
guement développé et rempli de formes ornées ; celui des diman- 
ches est plus court, plus simple, mais non moins rempli d'onc- 
tion. Dans celui-ci, comme dans l'autre , il semble qu'on ne 
puisse changer ou supprimer une note sans gâter une belle pensée 
où tout se tient dans une homogénéité parfaite. Avec quel art 
naturel, ou plulôt inspiré, ce Kyrie, resserré dans des limites 
étroites, est conçu pour former un tout complet, et varié! Le 
premier liTym. d'un caractère grave, quoique expressif, et d'une 
forme remarquable par son élégance , semble être la première 
partie d'une proposition dont le,Chr%$te est le complément né- 

(1) Remarquez que le manuscrit de Florence, eu notation lombarde , n'a 
pas de signes indicatifs du ton ponr ce Kyrie; mais dans celni de la Biblio- 
thèque royale de Paris, n*" 1137, in-fol., ce chant est écrit dans le neurième 

ton mixte, de cette manière : h ** *P \ H ^^* Cependant mon 

Ky - ri - e. 

Graduel du xin' siècle , et quelques autres du xiv*, ayant le même chant 
uansposé dans le premier ton mixte , j*ai cru devoir le donner Ici dans ce ton. 



- «6 - 

cessaire, par son élan vers la note la plus élevée du ton. En8n, le 
dernier JTyrw, bien que reproduigant la pengée du premier, s'en 
distingue par d'heureuses variations dans la forme. 

Voyons maiatenant ce que les réformateurs ont fait de ce beau 
chant dans les éditions publiées depuis le xvi» siècle, ajoutant 
successivement de nouvelles modifications aux premières, et se 
résumant dans cette forme des éditions de Nivers et de Ballard, 
qu'on voit reproduites dans beaucoup d'autres : 



Ky-ri-e e - - - le-i-soa. Chrl-»lc 

le-i-8on. Ky-ri-e e - • - - le-l-son: 



f .- J > »''L " *,.. I '■'*'^r~3 ♦ , (1 



Ky - ri • e e « - - * le - i - son. 

Remarquez d'abord que, même en supposant la nécessité de 
la prosodie introduite dans le chant par les éditeurs modernes, 
on aurait pu éviter au début du Kyrie le redoublement d'une 
note qui affaiblit le chant et le rend languissant, en sorte qu'au 
lieu de cette forme on aurait eu celle-ci, qui est meilleure : 

* '"1 ' vu 

Ky - ri - c 

Mais ceci n'est rien en comparaison de la manière dont les 
réformateurs ont défiguré le chaut du mot eUùon, et de la fas* 
tidieuse uniformité qu'ils y ontintroduite> en le répétant exacte- 
ment de la même manière à la fin de chaque Kyrie et Christe. 
Rien de plus plat, de plus misérable, de plus opposé à l'esprit et 
au sentiment vrai du plain-chant, que le progrès d'une quarte 
ascendante diatoniquement suivi d'une succession diatonique de 
sept notes descendantes sur ce mot. Lorsqu'on oppose une telle 
succession à la forme si élégante de l'ancienne tradition, on ne 
peut comprendre qu'il se soit trouvé des chantres assez dé- 
pourvus de goût pour abandonner celle-ci et lui substituer cette 



— 416 — 

ridicuie progression. Dans les trois formes primitives du Kyrie, 
comme dems \e Ckriste , Fauteur de ce chant avait varié d'une 
manière simple et naturelle chacun des Eleison; mais les au- 
teurs des réformes imprimées ont fait disparaître tont cela pour 
y substituer la répétition constante de leur forme dégénérée. A 
regard du dernier Kyrie, il est à peine croyable qu'on ait ima- 
giné de substituer au chant si heureusement modulé de Fan- 
cienne tradition une dégénération si considérable de cette forme, 
que le type même n'est plus reconnaissable. En recherchant 
attentivement les causes d'une altération si complète dans tout 
ce chant, je n'ai pu en trouver d'autre, par conjecture, que Tin- 
capacité des chantres au xvii* siècle, et la nécessité de leur don- 
ner à chanter des formes faciles, qu'ils pussent fixer facilement 
dans leur mémoire. Ce motif pouvait peut-être servir d'excuse 
aux réformateurs; mais c'est une véritable dérision que d'ap- 
peler chant romain le résultat de leur travail. 

L'hymne angélique, ou Gloria in exceUis, est un chant qui ap- 
partient à l'Église d'Occident. De là vient qu'il est d'un caractère 
plus simple, moins orné que les chants de la messe, dont l'ori- 
gine est orientale. Dans les très anciens livres dont je me suis 
servi pour la restauration du chant romain, cette différence entre 
le caractère du Gloria et des Iniroïts, Graduels, Offertoires^ etc., 
est très sensible; mais elle l'est beaucoup moins dans les livres 
imprimés, parce que les éditeurs de ceux-ci n'ayant pas connu 
la différence d'origine, et s'abandonnant à leur caprice pour les 
notes qu'ils ajoutaient, retranchaient ou changeaient, ont jeté 
au hasard des notes d'ornement dans le Gloria, comme ils le fai- 
saient dans les autres pièces. Si l'on trouve quelques ornements 
dans les anciens livres manuscrits, c'est seulement sur les mois 
Glorificamus te. Or, on comprend facilement ce qui a déterminé 
les compositeurs des anciens temps à faire ressortir ces paroles 
par un chant orné. Voici le Gloria in excelsis des fêtes solen- 
nelles et des doubles suivant les manuscrits les plus authenti- 
ques et les plus anciens. Dans les livres imprimés en France, ce 
Gloria n'est en usage que dans les fêtes de première classe ; celui 
des doubles est différent. 



\ 



417 



t,^>'i.»'.r». . iiyy"é^z i ;:;:i 



Glo-ri*a in ex-eelsis De - o. Et in ter*rapaxho-mi-ni*biis 



l)onae ?o-lan-ta-tis» Laadamuste. Be-ne di-ci-mus te. A-do-^ra - mus te. 



^j- « " ■s -i- « » '%Vll 



-■■ • 



■ ,■■■ = 

Gra-ti - as a- gi-mus ti - bi 



Glo-ri-.fi - ca.- mus te. 



propter fflagnam glo - ri - am tu-am. Domi • ne De - us Rex ooe-les-tis, 



m 



f 



^^E 



^ 



^♦-» 



D«-iis Pa-ter om-ni-po-teiu.Do mi-ne Fi- li u-ni-ge>nL>te , 

Je - su Chri - ste. Do-mi-ne De-us, A-gnus Dc-i,Fi- 11- us 

^Bk^ y ■ H ■ , ■ ■ ■ ,^ , ■ 1 ■ ■■ -■g-j«-^-w4i 

Pa - - tris. Qui tol-lis pec-ca - ta inun*di, mi-se - re -re - no-bis. 
Quitol-lispec-ca^ta mundi, sus-ci- pc d©-pre*ca-ti- o- nemno($lram. 



Qui se-des addex-teramPatris,mi-se-re - re no->bis. Quo-ni-am 



m 



3E^ 



^^ 



f ^ » ^ 



tu so-lusSanclus. Tu so-lus Do-mi-hus. Tu so-lus Al-tis-si-mus. 



55 



-^•*^' ■ Il '"^4 ■ J^ ^ 



Je 



su 



Chris 



te. CumSanc-to Spi - • ri - lu, 



V ■ ■ ^ B^y , il ,-^ 



r ■ 

iu glo • ri - a De - i Pa - tris. A -• - - men. 

Il y a presque autant de traditions différentes de ce Gloria 

qu*ily a d'éditions du Graduel; leur analyse m'entraînerait trop 

loin. Je me bornerai à considérer celui de Tédition de Ballar4 1 



— 4!8 - 
publié en 1697, doni les éditions françaises se rapprochent plus 
ou moins. On y verra que la simplicité du chant primitif, si bien 
conçue par le compositeur, en raison de Télendue de Fhymne et 
de la quantité des paroles, a été gàlée par une multitude de notes 
parasites, qui rendent le chant languissanlel monotone dans 
cette édition. 

Glo-il-a in ex-cel-^ De - o. Et in ter-ra pax 

»-■■ ■■ il 



^^ 



■ ■ Il * ■ ■ 



^Ê 



ho -mi - Bi-btts bo-aœ TO'lan*ta-tU. Lao-da-mns te. 



Be-ne-di-ci^U9 te. A- do- ra - nus te. Glo-ri - fi - ca - mus 



^^-^■■,1^ ♦ ^ 



le. 



Grâ-tt- as a - gl^um ti * bi prop-ter mag-nam 
t i.»'| » É, ,J-, Il «J I ■ P ■'■i j^ 



^i«=» 



m^ •■ 



Do-mi>De De* us Rexoœ-le - stis, 




i)e - ns Pa - terom-ni - po- lens. Do - mi- ae Fi - li 



n-ni-ge • nl*te Je - - su Chri - aie. Do- ml- ne De -us 



A-gnus De -i, Fi- li-us, Pa-lris. Qui loi -lis pec-ca- la mun-di. 



mi-se-re - rc no -bis. Qui loi lis pec-ca-ia mun-di, sus-ci-pe 



de-pre-ca- ti - - nem nostram. Qui se - des ad dex-lc-ram Pa-tris, 



È 



-wSmr. 



■H , ■ ■ h zfà 



i 



■■ « n - 



i 



œi-sc-re - rc no -bis. Quo-ni- am tu so - lus Sanc-las. 



— 419 — 

Tu so - lus Do-ini-pûs. Tu so-Ius AI -lis-si-*nms Je - su 



Chri - 6le. Gim Saitc - lo Spi -* - ri «lu, iu glo-ri a 



■ *»«BÉ« é II ■'**^»i« ■ Il 



ï)e- i Pa - - Irif. A - - men. 

Il sérail trop long d'entrer dau» tous le$ détails des allérttUon» 
du clianl primitif qu'on remarque dans celle fer^loo; lues lec* 
leurs les saisiront facilement par la comparaison des deux tra- 
ditions. Je me bornerai donc à appeler leur altenlion sur quel* 
ques passages plus défeclueux que les autres, ou plus étrangers 
à la forme du cliani original. El d'abord je ferai remarquer k 
mauvais goût de toutes ees notes liées deux par deux sur les 
mois et in terra paœ^ ei la multitude d^ liaisons du même genre 
làoii il n'y a que des notes simples dans léchant primitif. Par 
exemple, qui ne sera désagréablement affecté en voyant rem* 
placer cette forme si simple et si noble : 



^ 



» ■ ■ ■ ■ w 



■= 



î 



Dd-ml-ne De* os Rex cœ-le»-tis. 

par cette redondance de notes? 

f"J > - »■ ■ 1 ■ '■ ■ ■'■■■ ■ H 

Do - mi - ne De - us Rex cœ - le — stis. 

Tout le Gloria des éditions françaises est rempli d'absurdités 
du même genre ; quelquefois même il n'y a aucun rapport entre 
la forme du chant ancien el celle du moderne. Je prendrai pour 
exemple ce. passage : 



1 



A - do - ra - mus te. 
que les éditeurs ont changé en celui-ci : 



480 — 



S 



A - do - ra - mus te. 

Les altérations qu'oa remarque dans ce Gloria sont également 
multipliées dans tous les autres. Il est d*au!ant plus difficile de 
comprendre ce qui a déterminé les éditeurs à changer le chant 
original dans ce genre de pièces , que ce chant est d*une exécu- 
tion facile dans les anciens livres, et que les changements et 
additions qu*on y a faits présentent de plus grandes difficultés aux 
chantres. Un esprit de vertige semble s*étre emparé de ceux qui 
ont touché à Tœuvre dfis premiers compositeurs. 

Parmi les chants communs du graduel qui ont subi les plus 
notables altérations , je dois placer les Sanctus des messes. Non 
seulement les éditions publiées en France, en Belgique, en Al- 
lemagne présentent dé*ces altérations en grand nombre , mais les 
manuscrits, depuis le xiii« siècle, et les éditions italiennes 
en sont remplis. L*nsage de Rome n*est pas moins défectueux, 
comme je le ferai voir tout-à-Vheure par la comparaison d*un 
chant de cette espèce, tiré des livres de la chapelle pontificale, 
avec ceux des manuscrits les plus anciens et les plus authen- 
tiques. 

En général , l'identité d*ua certain nombre décès manuscrits 
dans la forme des chants m'a paru le meilleur moyen pour m*as- 
surer de Fauthenticité de la version que je devais adopter. Les gra- 
duels de Florence, de Cambray, n*^ 61, 62 in-fol., et 76 in-A"*; de 
Laon, h"" 419 , in-4 , et enfin 904 in-fol. de la Bibliothèque royale 
de Paris , m'ont fourni celui de la messe des semi-doubles que je 
vais donner, et qui est celui de la messe des doubles dans l'édi- 
tion de Ballard, publiée en 1697. Dans la plupart des éditions, 
comme dans quelques manuscrits des xiv* et xv* siècles, la liesse 
où se trouve ce Sanctus est transposée dans le cinquième ton ; 
mais originairement elle appartenait au treizième. J'ai cru de- 
voir le donner ici tel qu'il est dans les anciens manuscrits. 



4il 



3Ee 



^^^^•'■si^ 



^ 



Sanc - tus, sanc - tus, sanc 



tus, Do -mi -nus De -us 



■P»= 



ba- oth : Pie • ni sunl cœ - li et ter - ra 




glo-ri - a tu - a, Ha 



■ ■■-! ■ ■ 



J i ^ i g g: 



Be - ne - dic-tusquî Ye - nit in no -Inl - ne Do - - mi - ni, 



Ho - - san - 



na in ex 



cel 



sis. 



Au lieu du commencement gracieux et original du Stmetut^ 
les manuscrits des xiv* etxv* siècles, suivis dans les éditions ro- 
maines, ont une forme plus fréquemment usitée, mais que je n*ai 
trouvée dans aucun graduel des xii* et xin* siècles. Bien d'autres 
altérations se font remarquer dans le chant de celte prière, soit 
dans les manuscrits des derniers siècles , soit dans les éditions où 
ils ont été copiés; cependant elles sont moins considérables et 
dénaturent moins le chant que celles qu*on trouve dans toutes 
les éditions françaises et allemandes. Voici d*abord la version de 
Rome: 



=^"îse 



i 



3§c3c: 



-■ . -T r-- 

Sanc - tus, sanc -tus, sanc- tus, Do -mi -nus De- us 




na in ex -cel 



Indépendamment du début dnSanctus^ bien plus gracieux et 
original dans mes anciens manuscrits que dans celte tradition , 
je pense qu'il n'est pas un chantre instruit qui ne reconnaisse 
la supériorité de l'ancien chant sur les paroles Plenisuntcœli et 



— 482 — 
terra; ear ri«ii n'est plus gauche el de mauvais goût que de voir 
Femouter le chant au m* précédemment enteitdu dans la tradi- 
tion pofilérîeiire , au Heu de la simple ai naturelle terminaison 
de Tanoien chant. UHosanna est aussi plus' heau , mieux réglé 
dans celui-ci sous le rapport des mouvements et du mélange des 
valeurs de noies. 

Dans la version de l'édition donnée par Nivers (Paris, 1697), 
les défauts sont plus considérables encore, et les altérations du 
chant original pins multipliées. La voici : 



pi'\.. . 1 1/ 



tP ■ 



i 



*»p 



■ U . . ! •■' '1 



Sanc - tus, Sanc - tus, Sanc - lus, Do-tti-^nus Dé 



Sa - - ba-olh. Pie -ni sont cœ - Il et 



ter - ra 




Be *- ne « die - tus qui ve - nit in no «- mi - ne Do • mi - ni. 




in ex - col - sis 



Dans cette version, on le chant^est transposé dans le cinquième 
ton , le premier et le troisième Sanctuit sont modifiés d'ane ma- 
nière diiïérente de la tradition de Rome. L'altération sur le mot 
Sabaoth est non seulement de mauvais goût, mais le passage est 
plus difficile à chanter dans cette forme que dans sa construction 
primitive. Enfin les traits de YBosanna et des mots in nomine 
Domim sont plus ou moins défigurée. 

J'ai pris au hasard dans rantiphonaire et dans le graduel des 
chants de toutes les parties de Tofflce divin pour démontrer ce 
que j*ai avancé en plusieurs endroits, à savoir, que tout le chant 
romain a passé par les mains dés barbares, et qu'ils Font déna- 
turé de manière à le rendre souvent méconnaissable. La publi- 
cation des éditions du chant restauré que j'ai préparées achèvera 
de convaincre If s plus incrédules que» pour faire qqelque chose 



— 425 — 

qui eût quelque valeur, il n'y avait, dans rimmense conflit de 
tant de traditions dégénérées et contradictoires, d'autre parti à 
prendre que celui que j'ai pris , c'est-à-dire de remonter aux 
sources les plus anciennes et les plus authentiques, et de faire avec 
courage l'étude des anciennes notations oubliées, qui, seules, 
pouvaient me donner la clef de ces trésors. Au surplus, j'aurais 
tort de redouter l'incrédulité dont je parlais tout-à-l'heure ; il a 
suffi du travail dont je donne ici la suite pour la faire se dissiper 
et ne laisser plus mdme de traces du doute. Déjà le suffrage en- 
courageant de Mgr Tarchevéque de Gambray n*est plus isolé; 
chaque jour de nouveaux témoignages d'un haut intérêt me sont 
donnés par des prélats aussi distingués par leur zèle pour la res- 
tauration du chant que par leurs lumières. Qu'il me soit permis 
de citer entre autres les lettres si bienveillantes que Mgr Tarche- 
vêque de Bordeaux et MMgrs les évoques de Langres , de Saint- 
Flour et de Troyes ont daigné m'écrire ou me faire adresser. 
D'antres me sont annoncées; il est même question de diocèses 
où Toi) faisait usage de chants particuliers, comme dans celui 
de Troyes , où, convaincu de la haute utilité de mon travail, on 
songe à Tadopter. Le temps fera le reste. 

Dans les prochaines livraisons de la Revue de la musique rc- 
iï^rieM^c, j'aborderai les difficultés spéciales du chant des hymnes, 
et j'espère que cette partie de mon travail ne sera pas celle qui 
excitera le moins d'intérêt chez mes lecteurs. 

FiTis père. 



DE L'ORIGINE 



ÏT 



DE LA CONSTITUTION 

DE LA MUSIQUE MODERNE. 

( Deuxième article^) 



Aucune époque de Thistoire ne présente le spectacle d'une 
agitation pareille à celle qui se manifesta pendant tout le 
xvi« siècle, et qui ébranla jusque dans leurs fondements toutes 
les sociétés, toutes les institutions, toutes les croyances. 
L'homme n'engage pas seulement alors une lutte contre la na- 
ture et les éléments qui arrêtent son activité ; il ne se borne pas 
à franchir la vaste étendue des mers, à affronter mille périls 
pour découvrir des pays inconnus, s'approprier des richesses 
nouvelles; il se révolte encore contre l'autorité sainte qui Ta 
sauvé de la barbarie et de l'esclavage; il secoue le joug de la foi 
pour établir le règne de la raison; il relève le drapeau de l'ido- 
lâtrie en face de l'oriflamme chrétienne. 

Effacer jusqu'aux (races de la civilisation catholique, intro- 
duire partout l'élément païen dans l'éducation, dans les lettres, 
dans les arts, tel est le but unique et avoué des érudits, des 
princes , des artistes , des hoames d'intelligence. 

Pour faire goûter leurs nouveautés, Luther et Calvin les pré- 
sentent comme un retour à l'esprit primitif du christianisme; et 

(*) Voir le numéro de février 1846, tome II, p. 56. 



— 425 — 
comme le divin Tondatenr de la religion , ses apôtres, ses pre- 
miers disciples avaient été contem^porains d'Auguste, de Virgile 
ou d'Horace, on se trouva disposé par là à conserver leurs doc- 
trines, en se reservant le droit de les expliquer ; mais rensei- 
gnement de rÉglise, sa discipline et ses lois, les écrits de ses 
docteurs, tout cela était venu à une époque barbare, et ne pouvait 
inspirer aucune confiance. 

Ces grands souvenirs du paganisme, qu'on évoquait alors, sé- 
duisirent beaucoup d'esprits. Les uns, et ce Turent d'abord des 
rois, des savants, des grands de la terre, embrassèrent avec em- 
pressement la réforme protestante, qui répudiait toutes les œu- 
vres de l'Eglise depuis le iv* siècle ; les autres, après quelque ré- 
sistance, crurent que, sans tolérer l'hérésie, on pouvait emprunter 
à l'antiquité tout ce qu'elle avfiit produit de beau dans les arts 
et les lettres , et , au lieu de combattre les tendances de leur 
temps , ils les favorisèrent, et permirent aux hommes d'avancer 
jusqu'aux frontières qui séparent la Foi de l'idolâtrie, et delà 
d'admirer toutes les merveilles du paganisme , étalées à leurs 
yeux. Tel est Tétrange et incompatible mélange d'idées qui s*est 
introduit depuis trois siècles dans le sein de la société catho- 
lique. Notre raison appartient encore à l'Eglise et à la Foi; mais 
notre cœur est prostitué au sensualisme païen. Nous rebâtissons 
les temples d'Apollon et de Diane pour y adorer le Dieu du Cal- 
vaire. Nous conservons les saintes pensées, les pieuses prières de 
nos livres sacrés ; mais nous y mêlons une musique toute pro- 
fane et inspirée , comme les autres arts, par le sentiment païen. 

Ce que nous disons de la musique , on le reconnaît bien au- 
jourd'hui dans les arts du des.sin. Tout le monde sait ce qu'on 
entend par architecture chrétienne, et il ne viendrait à Tesprit 
de personne de classer , par exemple , l'église de la Madeleine 
parmi les monuments de l'art catholique ; mais les lois et l'esprit 
de la musique chrétienne sont loin d'être aussi bien connus. On 
ignore même s'il existe en ce genre deux arts différents; si la 
renaissance a altéré la musique comme le reste , et le clergé , 
comme les gens du monde, est disposé à croire que Mozart ou 
Palestrina, le plain-cbant et les cantiques modernes, le chant ro- 
main ou les mélodies des nouvelles liturgies , ont la même ori- 
gine, sortent de la même source, découlent du même principe. 
C'est celte erreur qu'il importe de combattre en prouvant, l'his- 

II. DÉCEMBRE. 2. * 31 



— 426 — 
teire à la main, que la musique actuelle est née au xvi* siècle des 
efforU qu'on a faits pour retrouver la musique païenne; et, bien 
qu'on soit arrivé à des résultats imprévus et inconnus des an- 
ciens , il n'en est pas moins certain que l'ordre d'idées dans le- 
quel est conçue la musique moderne est aussi éloigné du senti- 
ment chrétien que l'architecture grecque ou le temple de la 
Madeleine lui sont étrangers. 

Le premier mot de la renaissance fut une déclaration de 
guerre an calholicisme et à ses œuvres. Comme le chant ecclé- 
siastique était l'une des œuvres de l'Église au moyen-âge , il fut 
tout d'abord attaqué et méprisé : on lui opposait, faute de 
mieux, la musique mesurée, les chansons, les airs en vogue; 
et , bien que cette musique eût en elle*méme , et à Tinsu de ses 
auteurs, plusieurs des caractères de l'art chrétien, elle fut, à 
cause de ses rhylhmes décidés , de ses paroles populaires et 
même souvent scandaleuses, introduite dansTËgiise, et associée 
d'une manière grotesque aux chants les plus graves de la litur- 
gie. La chanson de l'Homme armé, par exemple, servait de 
thème à une messe, et accompagnait le chant du Credo ou du 
Kyrie eleison. Cet usage monstrueux, établi dès le xiv* siècle, 
devint général à la fin du xV, et précéda les tentatives qu'on fit 
plus lard pour créer un nouveau genre de musique, et retrouver 
le chant des anciens. Mais déjà , avant ces lentalives, le plaiu- 
cbant était négligé dans les écoles ecclésiastiques ^ et abandonné 
par le clergé; Glaréan , auteur du commencement du xvi*" siècle, 
constate ce fait , et blâme les ecclésiastiques de préférer les or- 
nements et les roulades de la musique mesurée à la gravité aus- 
tère du chant religieux (i).On n'étudiait déjà plus à celte époque 
la nature des modes , leur caractère , leurs efl'ets propres , et le 
même autenr s'en plaint amèrement (2). La musique moderne avec 
ses charmes brillants n'avait pas encore paru dans le monde, et 
déjà pourtant on méprisait l